--Je le sais. La servante m'a instruit. Qu'importe! Le péché se révèle

dans la conscience d'avoir péché. En soi, les actes ne sont que des

gestes; l'âme n'est guère responsable des mouvements de l'automate.

Seuls ont fait le mal ceux qui ont voulu le mal. Elle a obéi au rythme

de la vie, pouvait-elle le briser? La force n'est pas donnée à tout le

monde. Vivre selon sa nature, c'est vivre selon Dieu...

*

Fanette, les yeux ouverts tout â coup et fixes, s'agita dans un grand

sursaut. Les mains, secouant les couvertures, remontèrent vers sa gorge

qu'elle pressurait comme des grappes rebelles. Un souffle chargé de

brumes sortait de sa bouche ouverte.

Soulevant la tête pâle aux joues marquées de feu. Diomède fit couler

entre les lèvres un peu de la liqueur de paix. Alors, Fanette parut

revivre; ses yeux se tournèrent doux vers les yeux de Diomède. La

vue du prêtre ne lui causa aucun effroi; elle leva vers lui sa main

lasse, aussitôt retombée,--et déjà les yeux se refermaient, la tête

s'enfonçait...

Le prêtre posa ses lèvres sur la main de cire. Il avait l'air de

vouloir être béni et absous par cette âme qui battait des ailes.

Le souffle de brumes sortait plus sourd, presque dur; les muscles du

cou tremblaient; le prêtre murmura, pendant que Diomède tenait en ses

mains les doigts maigres qui remuaient comme des herbes au fil de l'eau:

*

«Délivre-toi, pauvre âme, va-t'en vers la Miséricorde. L'amour te tend

les bras et la pitié, sa sœur, s'agenouille pour aplanir le chemin où

vont poser tes pieds nus.

Délivre-toi, pauvre âme!

Ne souffre plus, créature ingénue, va-t'en vers la Miséricorde. Que les

grandes ailes blanches de l'Espoir soient les voiles de ta nef et que

les bons vents du ciel te poussent vers le rivage!

Délivre-toi, pauvre âme!

Réjouis-toi, cœur plein de grâce, et va-t'en vers la Miséricorde.

Allégé du péché, purifié du mensonge, entre dans le chœur des anges et

deviens la viole qui redit en mélodies la pensée de l'Infini.

Délivre-toi, chère âme et, entrée dans la gloire, daigne prier pour

nous, pauvres pécheurs. Ainsi soit-il.»

*

A ces dernières paroles, Fanette expira, emportée par un grand frisson.

Le prêtre sortit.

Demeuré seul, pendant les sanglots de la servante, Diomède songeait.

Cette douce mort Lavait ému sans qu'il sentît un vrai chagrin.

«Si je n'avais appris sa mort que dans quelques semaines, à peine en

aurais-je été troublé. Je n'aimais donc pas Fanette! Pourtant? Non,

je l'aimais moins cordialement que cette servante par qui elle fut

méprisée en secret. J'aimais son corps, ses cheveux, sa voix, tout ce

qui était Fanette, mais elle? Non. Elle était pour moi un des moments

et une des formes de la race et je ne lui demandai jamais rien qu'une

communion toute charnelle. C'est moi seul que j'aimais, répercuté pas

la vibration de ses nerfs, moi, moi, toujours moi... Eh! Oui, cela

seul est possible, cela seul est vrai. Ah! je me trouve sans m'être

cherché, aujourd'hui. Triste nuit où je vais comprendre que ma nature

m'exclut du banquet... Et Néo? Est-ce que j'aime Néo? Hier... C'était

hier, à l'heure même de cette agonie... Comme tout est simple, comme

tout se range selon l'ordre, comme tout se succède naïvement! Quelle

suite de miracles résolus avec une élégance vraiment divine et candide!

Jongleur inimitable, salut! Tes mouvements sûrs sont si rapides que je

renonce à suivre le fil du réseau qu'ils écrivent dans l'espace. Comme

tu escamotes bien la vie! Et du gobelet vide empli seulement d'une

odeur de mort, avec quelle grâce tu verses à l'assistance le vin des

fécondations éternelles! Je ne suis qu'un des points noirs figurés sur

tes dés, et tu me fais tourner comme tu veux, jongleur divin, jongleur

inimitable, mais j'ai confiance en toi, et je répète avec le prêtre de

hasard le mot qui dit tout: Ainsi soit-il.

Comme ça rend lâche, d'avoir vécu, d'avoir compris que nulle volonté ne

peut briser le rythme de la vie! La force? Elle en est prévue dans sa

mesure et dans sa direction. Pas une étincelle du feu ne sera dérobée!

Une seule et j'incendierais le monde... Alors, il faut se tenir en

dehors des circuits, loin de la foudre, et regarder ceux qui meurent...

Et soi-même. Je me regarde, Ah! saute, grenouille! Tu es, comme es

autres, un des pantins que la vie balance à son fil de fer!»

Là, Diomède fut requis par la servante, pour les soins funéraires.

Écumée de sa première surprise, la douleur de cette femme s'apaisait;

on l'entendait freindre doucement, au-dedans, sans que la sûreté de son

travail en fût diminuée. Elle excusa même, en souriant, les maladresses

de Diomède:

--Tirez un peu. Là... Ma mère était ensevelisseuse, elle m'emmenait

avec elle... Ensuite, j'ai été novice chez les Sœurs de la Bonne-Mort

à la Maison-Blanche. C'est dur, c'est triste... Demain, j'irai en

chercher une pour veiller, la mère Sainte-Praxède, si elle est libre.

Celle-là, monsieur Diomède, depuis quarante ans qu'elle ensevelit, il

lui en a passé des morts par les mains... Elle sait ce que c'est que la

mort, allez! oui, elle le sait.

*

Allant partir, sortir de cette chambre où Fanette tant de fois avait

joué avec lui, nue et souple, ou somptueuse ou émue par ses lectures,

par ses rêves, Diomède sentit à sa gorge le heurt d'un sanglot.

Il pleura longtemps, mordant nerveusement les cheveux parfumés de la

petite amie dont les mains se croisaient pieuses sur le Livre, comme

sur un coussin d'amour.

XIX

LES FEUILLES

«Oh! Comme ma vie se défeuille!»

Au sortir du cimetière, Pellegrin joignit leurs mains. Seuls hommes,

Diomède, le poète vagabond et le prêtre de hasard avaient suivi la

petite voiture de pauvre en forme de coffre que des fleurs candides

mentaient virginale; ils entrèrent tous les trois sous des feuilles

vertes, d'où la vision de marbres couchés affirmait la fin certaine

et digne de toute activité et de tout amour. Pellegrin, d'après une

ancienne rencontre, présentait l'abbé Quentin comme un prêtre unique,

tout à fait supérieur à la plèbe ecclésiastique; mais celui-ci

protesta, se voulant le plus modeste des apôtres, quoique tourmenté

par les singulières idées d'art, de liberté et de beauté. Se tournant

vers Diomède, il dit:

--Mon attitude près de la mourante vous parut sans doute étrange,

Monsieur, car il est probable que vous n'ignorez ni les liturgies

ni leur puissance incantatoire? Cette puissance ne peut cependant

s'exercer que sur des intelligences capables de comprendre et les mots

récités et la valeur intentionnelle de la formule. Les simples mots

«Vous êtes sauvé» peuvent sauver, mais leur force est intellectuelle

et non verbale. Les syllabes que l'esprit ne spiritualise pas sont

sans pouvoir, soit pour condamner, soit pour absoudre. Ce n'est pas

le prêtre qui délivre du péché; c'est le pécheur qui se délivre

lui-même par la connaissance que ses liens viennent d'être brisés; à

cet acte volontaire le prêtre n'apporte que le secours de ses mains

et l'encouragement de sa présence et d'un ton solennel. Le peuple,

c'est-à-dire tous les hommes, croit éternellement à la magie: que ce

sont les mots qui importent; qu'il y dans le code et dans le rituel

des rubriques dont la récitation scelle un mariage; qu'il faut un

costume pour tuer et un costume pour bénir; qu'une étoffe au bout

d'une hampe est protectrice; quels soie est vénérable brodée d'une

femme en blanc (et l'étamine, admirable tripartie, n'est, unicolore,

qu'un rideau); que la communion avec l'infini exige du pain timbré aux

armes de Dieu; que l'eau munie de sel est purificatoire et, munie d'une

croix, conjuratoire; qu'un pont s'écroulerait si sa première pierre

n'était calée avec des gestes cérémoniels. Il y a une magie papale, une

magie d'État et une magie populaire. Toutes les trois se méprisent les

unes les autres, sans comprendre qu'elles ne sont qu'un seul et même

caméléon, varié de couleurs, unique de nom: la Foi. C'est beau, parce

que c'est cordial, humain, naturel et universel. Heureux celui qui

croit! La simplicité de son âme affirme l'accomplissement de son salut,

selon le mode où il peut être sauvé. Mais celui qui ne croit pas, qu'il

agisse comme s'il croyait, afin de ne pas se séparer de l'harmonie et

de ne pas mourir seul sur le sable comme une méduse rejetée par la mer.

*

Il parlait doucement, d'une voix lente, nette, un peu oratoire, sans

hésitation ni arrêts que voulus. Pellegrin buvait ses paroles. Diomède

écoutait avec attention, intéressé aussi par le menton volontaire,

la bouche large, le nez fort, le front bombé, sous lequel les yeux

s'encastraient comme des cabochons dans la tiare d'un roi barbare.

Il continua.

--Un jour, je terrifiai un vicaire occupé à des pratiques dont nous ne

pourrions justifier un nègre, en lui disant: Dieu n'est pas si bête

que vous le croyez. J'avais tort. L'intelligence et la stupidité sont

sans doute des formes et non des degrés de l'esprit. La superstition

qui nous choque et l'acte de liberté qui nous émeut peuvent avoir

des significations également profondes ou également nulles... Qu'en

pensez-vous?

*

Il s'était arrêté brusquement, regardant Diomède, qui répondit:

--Je pense que vous venez de vous contredire et que vous vous en êtes

aperçu.

--Oui, oui... Je voudrais joindre les contradictions, je voudrais unir

la foi et l'intelligence.

--En niant l'intelligence!

--Non j'ai dit une sottise... Et pourtant?

--Ce n'est pas une sottise, reprit Diomède; c'est une manière de voir

et assez défendable, car l'intelligence est une échelle et la stupidité

est une brouette...

Pellegrin se mit à rire:

--Mon cher Diomède, si vous intercalez des métaphores dans une

discussion philosophique, la nuit va se faire, une nuit peuplée de

songes...

--Une nuit peuplée de songes... Ça, c'est bien l'image de ma vie.

--Et de toutes les vies, reprit l'abbé Quentin. Dès qu'une tête veut

penser, le crépuscule descend sur elle. On cherche parmi l'obscurité

ses clefs tombées.

--Oui, dit Diomède, vous voudriez ouvrir la porte de la chambre où la

Vérité se contemple éternellement dans plusieurs miroirs pendus aux

murs. Elle se sourit à elle-même et badine avec ses compagnes, qu'elle

méprise, car elle est la Vérité... Avez-vous lu Palafox? Il faut lire

Palafox.

--Vous me rejetez vers la magie, Monsieur, répondit le prêtre, qui crut

à une raillerie. Mais je sais ce que je veux. Je veux aider les hommes

à souffrir et je veux les aider à se délivrer de la souffrance. C'est

pourquoi; ai parlé à votre mourante comme vous l'avez entendu.

--Mais c'était de la magie, cela aussi; c'était conjuratoire.

--Non, c'était l'encouragement d'une âme à une âme. Ai-je bien fait?

--Votre petit poème était agréable, Monsieur, répondit Diomède, mais

moins que les paroles liturgiques. Et en cela précisément, il m'a

semblé que vous vous exiliez de l'harmonie. Songez que de ces paroles,

plusieurs sans doute sont plus vieilles que toutes les religions

connues, très vieux balbutiements de la terreur primitive! Ce que

vous nommez avec dédain des formules, c'est de la beauté verbale

cristallisée dans la mémoire des siècles. Il y a dans le Zend-Avesta

quelques phrases qui pourraient encore me consoler et bénir ma vie et

mon pain; mais elles sont inusitées et peut-être inefficaces. Les mots

ont leur magie, Monsieur, et je crois très fermement que des vers de

Virgile ont produit des incantations.

*

Le prêtre semblait suivre un discours intérieur. Il proféra, l'air

inspiré:

--Dieu et la vie... La vie en Dieu, sérieuse, cordiale, riche d'amour

et de joies... C'est la mort qui m'a fait aimer la vie. C'est en voyant

mourir que j'ai compris combien la vie est grave et combien elle

devrait être heureuse pour justifier la mort. Ayant connu l'injustice,

j'ai cru à l'infini où tout s'annule et au magistère de Dieu, qui

est la douleur infinie et l'absolu de nos souffrances. Dieu souffre

de ne pouvoir se connaître et nous soufrons de ne pouvoir connaître

Dieu. Aimons Dieu et nous le connaîtrons; allons à son secours; aimé

des hommes, il se connaîtra dans l'amour des hommes, et toute vie de

douleur cessera et toutes les âmes, les âmes humaines et l'âme divine,

seront béatifiées dans l'infini. La création de la vie est le moyen de

salut que Dieu au commencement des siècles trouva pour lui-même; elle

est le miroir où il voulait se voir, mais la méchanceté des hommes a

obscurci la face de la terre. Et devant la mort, je songe à l'inutilité

de la souffrance et à toutes ces vies douloureuses éternellement

sacrifiées. J'attends le règne de l'Amour. Et quand une âme s'est

séparée de la vie charnelle, elle s'en va dans les douces ténèbres

attendre le règne de l'Amour. Elle ne souffre pas, elle attend--et non

pas en vain.

*

Diomède loua de tels sentiments, trouvant d'ailleurs cette théologie

assez curieuse.

En secret, il jugeait l'écclésiastique un peu divagant, eût préféré un

curé de campagne, apte à jouer aux boules.

Puis:

«Opinion de mauvaise humeur... Que j'ai donc l'esprit de dénigrement!»

Puis:

«Encore une journée où j'aurai bien peu pensé à moi... Une lettre de

Néo m'attend, certainement. Aussi, il faut que j'enlève mon portrait et

ceux de Fanette, avant la venue des stupides héritiers... Le règne de

l'amour. Fanette était cela, un peu. Pauvre enfant!»

*

Brusquement, il abandonna Pellegrin et le prêtre; au bout de quelques

pas, se repentit:

«J'aurais dû garder Pellegrin. Je vais m'ennuyer jusqu'aux larmes.»

Il revint; ils étaient partis.

«Oh! Comme ma vie se défeuille!»

*

Il n'osa pas retourner chez Fanette, revoir l'abandon du lit et ce

fauteuil où la sœur de la Mort semblait s'être assise pour éternité.

Où pouvaient, songea-t-il, se recruter de telles vocations? Quelle

corne, sonnant dans la nuit, sonnait assez haut, pour assembler un

troupeau d'aussi lamentables femmes? Donner toute sa vie à la mort,

n'avoir d'autre souci que la toilette des cadavres, la veillée

solitaire près des corps rigides et des faces froides où l'ombre du nez

marque une heure immuable sur la putréfaction de la joue!

Ces créatures choisissait un métier aussi triste sans doute par

plusieurs motifs. D'abord il était nécessaire et traditionnel, hérité

des anciennes corporations mortuaires dont la bêche pieuse avait creusé

tant de catacombes. Diomède ensuite admettait cet impérieux besoin

du salut qui incline les êtres soit au sacrifice, soit au crime, si,

comme pour les musulmans, le crime; est un des chemins du paradis. Mais

surtout la cause du choix était la vocation, l'instinctive marche à

l'appel de la corne, l'absurde tendance humaine à obéir aux voix...

«Ces sœurs et les hommes qui vivent pareillement de la mort sont les

scarabées nécrophores de l'humanité. Leur destinée est invicible. Leurs

nerfs tressaillent aux parfums de la pourriture comme d'autres nerfs

à tous les parfums de la vie, et, comme disait l'abbé Quentin, c'est

beau, parce que c'est cordial et humain.»

Songeant aux mâles et aux femelles qui vivent ensemble sans communion

corporelle, en colonies d'un seul sexe, Diomède parvint enfin à

comprendre: de sexes différents, leurs dermes se repoussaient; du même,

il y avait attraction; mais chaste, car le motif d'un tel exil était

précisément l'inaptitude sexuelle.

«La chasteté n'est aucunement la compagne nécessaire de l'intelligence,

mais pourtant elle est peut-être l'une de ses amies les moins

équivoques. Ce qui fait surtout l'agrément de cet état, c'est l'absence

totale de sentimentalisme dont se peuvent glorifier les âmes libérées

du vice. Le vice est sentimental, et cela seul peut-être fait sa

laideur.»

*

Alors Diomède se jugea lui-même avec sévérité, honteux d'avoir négligé

les idées pour les sentiments; d'avoir accomplices actes d'amour en y

mêlant cette sorte de pitié que les femmes veulent contemplera genoux

devant l'autel de leurs grâces, Il prit la résolution, tout en ne

négligeant envers Néobelle aucun des égards sociaux dus à son attitude,

de ne la fréquenter que comme un animal intellectuel, sans autres

abandons que ceux de la chair et ceux de l'esprit.

*

Mais, presque aussitôt, il se trouva stupide;

«Ainsi je serais dupe de mes principes et je souffrirais qu'un souci ce

logique me dictât ma conduite? Non. Je me contredirai, s'il me plaît.

D'ailleurs il faut que j'éprouve tous les sentiments aussi bien que

toutes les sensations. Rien ne doit me surprendre, mais rien ne doit

m'être indifférent. Lever la voile et attendre le plaisir du vent,

et s'il me mène à l'écueil et au naufrage, je serai encore supérieur

à ceux qui ne naviguèrent jamais que sur les eaux tristes des canaux

pleins de feuilles mortes.»

XX

LES NUÉES

Des lueurs passent, des nuées

passent. Il y a des arabesques aux

murs.

--Comment, disait Cyrène, vous avez laissé partir Néo?

--Elle est libre.

--Elle ne vous aime donc plus?

--Je n'en sais rien.

--Et vous?

--Je n'en sais rien.

--Vous êtes libre.

--Je l'espère.

--Je veux dire libre de ne pas me répondre.

--Mais je ne sais rien, vraiment, mon amie, reprit Diomède, très

doucement. Sur Néo, rien. Sur moi, rien. Je ne sais jamais rien sur

moi. Des lueurs passent, des nuées passent; il y a des arabesques

aux murs; des petits visages se dessinent, grandissent, éclatent,

meurent... J'ai oublié ce que disaient leurs yeux, et, si le mur

redevient lumineux, j'ignore ce qu'ils diront et même s'ils voudront

parler encore; Franchement, Cyrène, si Néo a voulu, comme s'expriment

les femmes, me faire subir une épreuve, elle s'est trompée d'homme;

son absence ne me cause aucun tourment. Si notre rencontre doit avoir

des conséquences sociales, je les accepterai, sans déplaisir, voilà

tout. S'il arrive que j'aie l'apparence d'avoir agi selon un égoïsme

facilement qualifié de criminel, j'accepterai encore. Enfin, je suis

entre ses mains. J'avais bien raison de la craindre, puisque je

l'aimais. Il ne faut jamais relever ni la draperie de la statue qu'on

adore, ni la robe de la femme qu'on aime; l'étoffe retombe comme une

trappe.

--Elle est votre maîtresse?

--Vous le saviez, Cyrène, et c'était le seul motif de vos questions.

--Je le savais.

--Elle vous a écrit?

--Non. Confidence avant de partir.

--Surprise?

--Qui?

--Vous.

--A peine.

--En effet.

--Ne m'injuriez pas, Diomède, car enfin vos injures, à cette heure, je

pourrais vous les rendre.

--A peine. D'ailleurs les unes et les autres sont hypocrites et de

jeu. Nous n'y croyons pas. Comme il n'y a en nous rien de social, nous

pouvons nous sourire sans cruauté.

--Rien de social? En nous, peut-être, mais il s'agit de Néo. Vous devez

l'aimer bien peu, la connaissant si mal. Elle vous est presque aussi

inconnue qu'à elle-même. Pourtant, vous avez bu sa volonté, lentement,

jour par jour, et vos idées sont devenues les principes d'action de

cette intelligence passionnée. Froide et ironique, Néo m'avait toujours

paru insoucieuse des sentimentalités, la créature faite pour rester

debout, la femme la moins destinée à une brusque aventure d'alcôve. Si

elle s'est donnée, ce fut par littérature, par curiosité d'esprit, pour

affirmer son droit à l'acte, au geste libre,--pour vous étonner, mon

cher, et non pour vous plaire. Ainsi je vous en veux de n'avoir conquis

que sa vanité intellectuelle...

--Qu'en savez-vous?

--Elle épouse dans quinze jours Lord Grouchy.

--Ah!

--C'est tout? Mais partez! Qu'elle vous voie et elle vous suivra.

--Cyrène, que vous êtes mélodrame! Septième tableau: Le Manoir de

Flowerbury.

--Comment, vous savez où elle est, et vous restez à Paris à jouer l'Ami

des petites courtisanes!

--Pellegrin vous a dit la mort de Fanette? Elle fut édifiante et me

causa de la peine. Quant à Néo, si je ne la connais pas, elle ignore

peu mon caractère, car elle m'a prévenu de son départ, sachant fort

bien que nulle fantaisie ne m'inciterait à fréquenter les paquebots. Je

n'irai pas à Flowerbury. Ah! elle se marie? Je trouve cela vulgaire,

voilà tout. L'acte est laid, comme un mensonge... Opinion provisoire...

Je réfléchirai.

Il y a beaucoup à réfléchir, là-dessus. Abondantes méditations...

Bonnes après-midi sous les arbres du Luxembourg, parmi les enfants,

les canards et les jets d'eau... Nous allons?

--Non. Moi aussi, je veux réfléchir. Ma vie se trouble et mon cœur se

durcit. D'heure en heure, je désire moins de choses et les désirs que

je réalise me donnent des joies chaque fois diminuées. J'avais tant

espéré vous voir épouser Néo et vivre avec elle et moi, et nous, une

large vie de philosophe ironiste. Vous deux, moi et Cyran, c'était

un monde en quatre personnes; du haut de notre planète nous aurions

jugé les hommes avec un dédain aimable et presque divin. Cyran tout

rêve, moi tout cœur, Néo tout esprit et vous, toute âme et lien des

autres âmes... Cela aurait duré peu d'années, oui, je sais: Cyran

s'est vieilli, son sort me guette... Mais nous aurions vécu en vous au

delà de la tombe... Absurde, n'est-ce pas? Tout est absurde, hormis la

sensation. Je crois que les hommes redeviendront des animaux... Enfin,

je renonce à Cyran. Hé! Diomède, la petite bourgeoise sentimentale,

elle s'efface, elle s'abolit, s'en va, s'en va...

*

Diomède répondit peu. Cependant, content qu'elle se détournât de

Cyran, il loua délicatement un tel sacrifice. Puis:

--Il faut qu'il meure seul, comme il le veut, avec peur, mais avec

beauté. Que lui auriez-vous, donné? Pas même une campagne. Des images

gardent la porte de sa cellule et n'y laissent plus rien entrer que

d'incorporel. Laissez-le, et aimons-le tel qu'il est, vieux dans son

rêve nouveau. Alors?

--Il me reste ça, dit Cyrène, en écrasant sa poitrine lourde, mon

corps, l'étui de nacre.

Diomède avait l'air si peu intéressé que Cyrène cessa de parler,

aussi bien que de pétrir sa gorge complaisante. Peut-être allait-elle

s'offrir, remplacer la promenade par une heure de canapé? Il le

craignit.

Mais cette crainte se localisait dans sa chair et il comprit qu'une

tentation, même banale, pouvait terrasser les plus violents scrupules.

Afin de profiter de l'expérience, il se voulut la femelle devant le

mâle odorant, la femelle vertueuse qui ne veut ni tomber ni fuir. En

cet état psychologique, il se sentit le désir d'entendre parler des

choses de l'amour et de ne répondre que par des rires déconcertants.

Cependant, il fallait ouvrir le jeu. Il dit sur un ton distrait:

--L'étui de nacre, l'étui de nacre!

*

Cyrène fut surprise. L'émoi s'écrivait en rouge à ses joues mates. Elle

n'avait perçu aucune nuance de doute dans l'exclamation de Diomède,

elle crut donc que les mots «étui de nacre» avaient évoqué en lui une

image sensuelle; par choc en retour, elle se vit nue.

Il lui sembla utile de se topographier:

--Mon cher, je n'ai pas bougé d'une ligne depuis que vous avez couché

avec moi; à peine si mes seins sont un peu plus lourds, mais j'ai la

même taille, les mêmes hanches; mon ventre n'a pas un pli et on voit le

jour entre mes jambes comme entre deux arbre's jumeaux...

Diomède suivait comme sur le transparent d'une lanterne magique; chaque

mot entrait en image dans le rond de lumière. Les jambes furent celles

de Néo, ses genoux blancs creusés tout autour de jolis trous pleins

d'ombre, des genoux comme d'un enfant gras et fort. A ce moment, femme,

il eût été vaincu par le moindre contact; il eût fermé les yeux pour

ne les ouvrir que d'accord avec la bouche et les mains...

Cyrène continuait, un peu haletante, disant sa joie quand elle se

dressa pour la première fois nue devant un homme...

«Si je ne la prends pas; songea Diomède, elle va se croire méprisée

et, à cause de son âge, elle souffrira, malgré les certitudes que* lui

donnent tant de jeunes hommes. Plus loin dans le chemin, je suis plus

difficile à tenter surtout par un fruit dont je connais la saveur...

Mon Dieu! que j'ai peu envie de me réjouir avec Cyrène!

Il s'approcha, lui prit les mains, mais Cyrène, heureuse du geste, se

refusa:»

--Non, non, mon cher, Néo pense peut-être à vous, en ce moment. Adieu.

XXI

LES PENSÉES

Les Pensées sont faites pour être

pensées et non pour être agies.

Flowerbury Manor. Saturday.

«Très Cher Dio,

«Vous saurez toute la tragédie de mon amour.

Les chevaux de Diomède: Roman · 第 8 / 9 段