ne diffère des autres que par l'objet. Il y a deux siècles, il eût
défendu la Bible contre Bayle. Aujourd'hui il défend la Science--encore
contre Bayle, contre l'ironie, contre le sourire. Il est de la race
des croyants, race éternelle, et peut-être la vraie réserve du monde.
L'homme honnête et simple croit; c'est sa fonction. Il croit la vérité
enseignée par les autorités de son âge; tour à tour et quelquefois en
même temps il croit à la parole de M. de Condorcet et à celle de M. de
Maistre. Avide, sa foi devance l'avenir; elle devance les miracles;
elle s'affirme dans toutes les possibilités conformes aux principes
permis. Ce fut la théologie; ce fut la philosophie; c'est la science.
L'homme naît à genoux. Il faut qu'il adore. Quand ce n'est pas un
ostensoir, c'est une cornue; quand ce n'est pas l'infini, c'est un
ovule...
Pascase a plusieurs croyances. Le cas est fréquent. L'une mène à
l'autre et toutes s'accordent. Pascase unit dans son âme pieuse
l'hygiène et le christianisme.
Mais il n'est même pas, ni lui ni ses frères d'aujourd'hui, le vrai
Croyant, celui qui retient l'infini dans un grain de son chapelet ou
qui allume, à la mèche d'un cierge, l'incendie surnaturel. Pascase
n'est pas l'humble et admirable poète qui transmue en dieu la petite
statuette de plâtre ou de bois et qui prie la pierre d'être plus
humaine que lui, homme... Pascase est le croyant raisonneur...»
--J'ai trouvé! cria Pascase.
--Quoi?
--Le nom.
--Ah!
--Ce n'est pas grave.
--Vous croyez?
Diomède vérifia la date du livre.
--Mauvais... Trois ans... La Science marche... Une édition nouvelle a
paru...
--Quand?
--Cette semaine.
--Vous croyez?
--II faut savoir tout, répondit Diomède, pour pouvoir nier tout. Toutes
les sciences se contredisent et toutes les croyances s'accumulent. Ah!
tout! toutes les sensations, toutes les notions, tous les songes! Tout,
et écraser tout et en faire une poussière et la jeter au vent! Devenir
un petit être neuf qui boit la vie avec naïveté!
--Vous êtes loin d'un pareil état, Diomède.
--Je suis mon chemin. Je sais quelle serait ma réalisation.
--Quelle?
--L'ignorance totale, l'indifférence totale, l'indulgence totale...
--Eh bien, reprit Pascase, en souriant, soyez indulgent, un peu. Je
vais me marier.
--C'est très social.
--Vous me méprisez-?
--A peine. Subissez la vie. Moi aussi, je subis la vie. Qui
épousez-vous?
--Christine.
--Ah!
--Oui. Comme je sais, par Tanche, par d'autres, que vous aimez
Mademoiselle Néobelle de Sina, je n'ai eu aucun scrupule. D'ailleurs,
vous vous êtes vanté. Jamais Christine n'est venue chez vous. Elle me
l'a juré. Elle ne vous connaît que de nom et de visage, et de sourire,
peut-être...
--Inexprimable confusion, admirable songe! Souvenez-vous donc de
l'odeur des roses.
--Nervosité.
--Et c'est la même? Ma Christine, à moi?
--Oui, celle dont vous parliez comme d'une idéale amante, celle qui
hantait votre ennui,--mais qui n'a jamais franchi votre seuil.
--Rêve incarné! Elle est blonde, elle est svelte, elle est souriante et
taciturne?
--Elle est tout cela.
--Elle existe?
--Pascase, vous me volez mes songes! Vous dévalisez m<i tête! Ou bien
avez-vous le pouvoir d'évoquer charnellement les créations de mon
esprit? Christine, rôdeur des roses, l'éventail.... Vous réalisez ce
que je pense, vous donnez la forme humaine aux imaginations fluidiques
de mes nerfs...
--Non, répondit Pascase, mais pourtant l'histoire est merveilleuse.
Cette jeune fille, qui s'appelle réellement Christine, demeure avec
sa mère près de vous, dans la maison voisine. Elle illustre, pour
vivre, des éventails, et surtout de roses, dont elle vit entourée et
parfumée. Vous l'avez vue souvent, dans la rue, mais d'un œil vague;
obscurément, elle vous a séduit; son image est entrée en vous et à des
heures de solitude énervée, votre imagination inconsciente l'a dressée,
humaine et vivante, sous vos regards, sous vos mains, sous vos lèvres.
Entrée dans votre cerveau, telle que vos yeux l'avaient bue et tous vos
sens, avec sa forme, sa couleur, son odeur, l'éventail qu'elle porte
toujours, telle elle en est sortie, à votre commandement secret, quand
vous aviez l'intense désir d'une compagne de solitude;--et telle, sans
la voir, sans la frôler, je l'ai sentie, répandue dans l'air de votre
chambre, comme une respiration de roses, et votre éventail, sorti de
ses mains (je le sais), fournissait à nos rêves la matière réelle
de la vie... Christine, je l'aimais comme vous, par le hasard des
rencontres, et quand vous l'aviez évoquée, j'accourais jaloux, presque
fou...
*
Diomède admira la force de ce raisonnement, ajoutant:
--C'est possible. Tout est possible. Tout est vrai. J'ai joué avec
une jeune femme que j'appelais Christine. Elle était jolie, simple,
aimable et--muette! Jamais je n'entendis sa voix, ni le moindre cri,
ni un soupir. Je n'en étais pas surpris... Elle sortait d'un livre,
toujours du même livre, de la même page, où il y a une image repliée
qui représente des petites cabanes d'anachorètes au milieu d'un bois
de grands sapins sombres... Hallucination, sans doute, mais j'ai
renoncé depuis longtemps à classer mes sensations en deux séries,
les vraies, les fausses. J'accepte toutes les images qui s'évoquent
en moi ou devant moi; nulle ne me trouble, nulle ne m'effraie...
Christine symbolisait plusieurs de mes désirs... Tout cela m'est devenu
obscur... Je suis dévoré par la vie charnelle, par la vie qui parle
et qui pleure... Je ne l'ai pas revue depuis bien avant la scène de
l'éventail. Et pourtant j'ai toujours l'éventail.
--Non, dit Pascase, car le voici. Je vous l'ai volé. Hier, Christine
l'avoua son œuvre...
*
Diomède reprit:
--C'est un éventail magique ... quel autre mot? Hé! Hé! Les souris de
Cendrillon... Mon cher, ce petit objet se change en femme, à la prière
d'un homme de bonne volonté, voilà tout.
Diomède prit l'éventail. Il l'ouvrait, le regardait, le fermait, le
respirait, avec inquiétude. Se souvenant de la scène où Pascase lui
avait paru fou, il avait conscience d'assumer à cette heure, dans
cet appartement ridicule, une attitude équivalente, plus humiliante
encore...
*
Christine allait arriver...
Elle entra, sans bruit, souriante. Elle fixa Diomède un instant, puis,
sans manifester aucun sentiment, elle tendit à Pascase sa longue
main pâle. Aussitôt, elle s'occupa de mesurer les murs; disposant
des étoffes apportées en paquet, elle cloua, montée sur une chaise,
toujours muette.
Pascase regardait effaré, mais heureux.
Diomède avait peur.
C'était bien Christine. C'était bien l'aristocrate fille habituée,
malgré une déchéance, à réaliser rapidement ses volontés. Elle
habillait la nudité des murs, insupportable à ses yeux sensibles; elle
enfonçait les clous dans le plâtre, avec, peut-être, un secret plaisir
à lever la main et à frapper... Son étroite robe noire, sa lourde
chevelure fauve, et tout ce corps souple, doux, harmonieux, et cet air
d'apparition... Il retrouvait tous les plaisirs de ses heures songées.
Elle parla. Sa voix était sonore, nette et vivante:
--Otez cette table. Ensuite vous irez me chercher des clous.
Pascase obéit.
*
Alors, sans descendre, sans abandonner son marteau, elle tourna et
inclina la tête vers Diomède, qui disait très doucement:
--Voulez-vous me permettre de vous baiser la main?
--Oh! J'ai déjà entendu cette voix' prononçant ces mêmes paroles... Un
jour d'été, comme je dormais, énervée par rôdeur des roses... C'était
dans une chambre obscure et tiède... Non, non... Je ne veux pas me
souvenir... Allez-vous en, allez-vous en!
Mais Diomède avait pris la main qui lentement et comme avec effroi
s'offrait à sa bouche.
Il la baisa, il la respira.
C'était bien la chair de Christine.
*
Pascase rentrait. Il sortit.
XVII
LE LAURIER.
--Si j'avais rencontré Apollon,
je ne me serais pas changée en
figuier...
--En laurier?
--Cela ne fait rien...
«La possession à distance. Mais y a-t-il des distances? Nos nerfs
sont des antennes prolongées dans l'indéfini... Des solitaires, des
hommes confinés au creux d'un arbre, suivent, comme dans un miroir,
les mouvements de la vie humaine... La volonté est toute puissante,
la volonté, c'est-à-dire le désir, ou peut-être le songe... Car nous
ne pouvons pas diriger nos antennes au delà de l'immédiat; plus loin,
leurs mouvements nous échappent; elles s'agitent au hasard... Tout est
mystère, tout est miracle... Les sens ont une puissance illimitée.
Il n'est pas plus étonnant de voir à travers un mur qu à travers
une vitre. D'ailleurs il n'y a pas de lois physiques; il y a tout de
possible; il y a l'infini des manifestations et des combinaisons....
Christine est venue, je l'ai dévêtue un peu; elle m'a fait la grâce de
ses baisers silencieux. Elle, la même, celle que j'ai vu enfoncer des
clous dans un mur? La même, ou le même néant. Elle s'était endormie
parmi les roses; elle est venue et s'est donnée à moi, tout en gardant
l'intégrité de son corps et la candeur de sa chasteté. Absurde, et si
vrai! Insensé, et si raisonnable, si conforme à toutes les histoires
des temps anciens, quand le génie sensitif de l'homme n'avait pas
encore été étouffé par l'analyse et parle raisonnement! Mais il se
révolte, il écarte les ongles des démons, il veut vivre de toute la
vie; il brise et nie la petite prison naïve où on l'avait étreint de
chaînes puériles...»
Diomède songea au seul ouvrage qu'il voulût écrire, après de longues
années d'aventures.
Il chercha un titre.
«Philosophie du possible. Oui...»
Cependant, il sentait confusément qu'on venait de lui prendre le bras
et qu'on marchait â côté de lui. L'image entrait lentement par le coin
de son œil. Elle était confuse. Il tourna la tête pour la vérifier.
--C'est Mauve!
Mauve se mit à rire, mais avec discrétion. Elle semblait assagie. Sa
toilette était presque sérieuse, avec moins d'en-l'air et moins de
servitude: petite tenue matinale d'une élégance résignée.
*
Elle voulut bien déjeuner avec Diomède.
--J'allais chez Tanche, mais sans lui avoir promis. Il m'attend
toujours. Il sait attendre, ni jaloux, ni inquiet. Tanche connaît la
vie. Je l'aime beaucoup.
Elle n'osa pas en dire plus long. La bonne nouvelle était trop
difficile à prononcer. Les mots nécessaires lui paraissaient un peu
gros et comme en dehors de l'usage.
Alors, elle bavarda:
Le café lui donnait l'aisance qu'à d'autres femmes, leur salon. Elle
ordonnait facilement sa tenue sur le velours rouge, droite, lente à
défaire ses gants, à tourner ses poignets, attentive à ses bagues, à
son jeu dans la glace lointaine.
Après des riens, elle s'inquiéta de Pascase.
--Il est très beau, cet ami de Diomède, il paraît fort et cordial.
Pascase sera mon seul regret. Tous ceux que j'ai désirés, je les ai
touchés, je les ai couchés--sur moi!
*
Elle rit et, moins grisée de vin que de ses rires et des souvenirs:
--Tous! Et quelques-uns furent difficiles à prendre. J'étais
sentimentale, dans une robe sombre; sensuelle dans une robe claire; je
faisais mon teint pâle ou rose, mes yeux b eus ou noirs... Et pendant
que les marquises n'ont que des jockeys ou des valets, des musiciens ou
des pontes, Mauve était l'amante du Parnasse...
--Et du Gymnase, ajouta Diomède.
--Les uns sont beaux, répondit Mauve, les autres sont éloquents. Cela
se compense. Si j'avais rencontré Apollon, je ne me serais pas changée
en figuier...
--En laurier?
--Cela ne fait rien. Je ne me serais pas changée en laurier... J'aurais
plutôt voulu être deux fois femme... _Circumfusa_... Tout autour...
Pellegrin m'a expliqué... Sa joie se répandait en des récitations de
vers latins, et il me traduisait... C'était enivrant!
--Moins que de vous entendre, petite Mauve. Délicieuses confessions!
--Je ne me confesse pas, je dis au hasard, je pense tout haut, je
revis, car je ne vivrai plus guère... Écoutez, Diomède. Moi qui n'avais
que des désirs précis, des passions charnelles; moi qui ne me croyais
capable que d'amitié ou de camaraderie, eh bien, je suis amoureuse,
déplorablement amoureuse...
--De Cyran.
--De Tanche!
--Ah!
--Oui, Cyran m'a remuée, d'abord, mais on le sent si indifférent!
Tanche m'a dit les mêmes choses que Cyran, mais, lui, avec tant de
cœur! Des choses, des choses!... Enfin, il m'a conquise--et je l'aime.
--Mauve, il me semble que des fleurs viennent de mourir. Il y a dans le
jardin une odeur de feuilles mortes.
--C'est fini. Je me suis donnée. D'ici quelques jours, j'irai demeurer
avec lui. Cyran nous le permet. Plus tard, nous pourrons nous marier.
--Très bon, dit Diomède. Un peu triste, mais très bon.
--Voilà la raillerie que je craignais, reprit Mauve, maintenant très
sérieuse. Est-ce moi que vous raillez, Diomède, ou Tanche?
--C'est moi-même, répondit Diomède. Les actes d'autrui sont un miroir
où on voit son propre avenir... Ensuite, Mauve, si je souriais un peu,
en seriez-vous vraiment fâchée?
--Pas trop. Le mariage de Mauve... Le mariage de Mauve... D'abord,
ce n'est qu'un projet. Tanche est déjà marié. Mais si je l'épousais
demain, dans deux ans, je serais une belle madame, comme les autres,
mon cher, et aussi vénérée, avec cour, jour, festons, astragales et
soupirs, thé, soirée, souper, bal blanc... Oui, Mauve donnera des bals
blancs, quand ses filles auront quinze ans, et les femmes de ses amants
d'hier y amèneront leurs progénitures.
*
Diomède se garda d'insister. Il ne fallait pas trop appuyer sur Mauve:
la vendeuse de bonbons reparaissait, sortait comme un diable. Cinq ou
six ans de littérature et de mauvaises mœurs l'avaient agréablement
vernissée, mais le vernis pouvait se fendre. Il éprouva pour Tanche
quelque pitié. Mauve était un joli passe-temps, un amusant roman
d'après-midi de pluie, mais toujours lire Mauve--et la relire!
Il réfléchit et fut effrayé de sentir combien, depuis quelque temps,
s'étaient modifiés plusieurs de ses idées et même de ses goûts sexuels.
Était-ce un changement normal, ou bien subissait-il la domination de
Néobelle, mais Mauve ne l'intéressait vraiment plus... Sa chair s'était
bien détachée de cette chair d'anecdote, pourtant fraîche et de bonne
grâce! Il songea à Fanette, désira la revoir, sûr d'une désillusion
dernière... Et comme Néo ne lui inspirait que des désirs calmes,
presque religieux, dépouillés de toute recherche sensuelle, de tout ce
qui est le luxe et le poivre de la volupté, il se vit tout à coup dans
l'état d'un animal repu, torpide, qui se lèche les babines et qui va
dormir.
*
Tant de lâcheté lui fit horreur. Il voulut vaincre l'armée
sentimentale.
«Mauve et moi, maintenant, cela ferait un petit adultère secret.»
Ce piment lui parut faible et même ranci.
«Comme ils sont morts, ces vieux plaisirs, et qu'elles sont mortes, ces
vieilles douleurs! Le mariage, tout ce qu'il y avait de social dans ce
mot jadis solennel ou jovial! Et toutes les ruses, ou tous les cris
du théâtre autour d'un contrat ou d'un serment! Maintenant il faut
atteindre le fait secret et humain, au fond de toutes les conventions
et de toutes les duperies... L'œuvre de chair pure et simple est plus
majestueuse qu'un grand mariage avec fleurs et musique...»
Il songeait nerveusement, la tête maladive et pleine de contradictions;
mais il n'eut pas même le courage de revenir sur ses pensées, selon son
habitude, pour en corriger l'excès paradoxal.
*
Mauve s'ennuyait. Diomède n'avait rien à dire. Pourtant, ayant fini par
dompter son excitation mauvaise, il murmura des choses tristes, mais
presque douces:
--Ainsi, Mauve, nous ne nous reverrons plus.
--Oh! Si!
--Plus avec les mêmes yeux. Les yeux changent de couleur, quand ils
changent de désir. Tu le sais bien, Mauve?
--J'aimerai toujours Diomède.
--Non. Et l'autre jour, déjà, quand tu vins chez moi--par habitude ou
par amitié--tu n'étais plus la même source, et je n'ai goûté qu'à de
beau triste et tiède.
--Oh!
--Tu ne désirais pas. Tu ne voulus pas être le ruisseau qui coule
sous les cressons salés, parmi les menthes fleuries. L'eau stagnait à
l'ombre des pins qui la durcissent et qui la rouillent...
--Je ne sais pas... Suis-je pas toujours la même? Elle cria presque,
frappant ses seins, bien pétris en pâte saine et ferme:
--C'est Mauve!
Puis elle se mit à rire:
--Je me retrouverai. Qui sait? La source coulera encore. Elle dort.
Elle n'est peut-être pas morte.
*
Ils burent naïvement à la perpétuité de leurs natures, mais Diomède
savait qu'on ne voit pas deux fois le même paysage et qu'on ne boit
pas deux fois à la même fontaine.
*
Mauve ramenée jusque vers la maison de Tanche, Diomède éprouva de
l'ennui a se trouver seul. Néo lui paraissait loin, et presque diffuse
dans les nuées du passé.
«Hier! Mais il y avait si peu de ma volonté en cette aventure! Et je
suis si incapable d'en conduire la suite à mon gré, et même de lui
choisir un dénouement! Pourquoi Néo est-elle partie? Pour me fuir?
Absurde, puisque je lui obéis. Peut-être pour bien me faire comprendre
cela--que je lui obéis, qu'elle peut s'éloigner dédaigneusement, sans
me craindre, à l'heure où les cœurs les plus durs souffrent de la
solitude. Tout m'est solitude, aujourd'hui, tout m'est ténèbres, et la
petite lueur que faisait Mauve était agréable...»
Il alla par les rues, vagibond, songea devant des peintures, à Cyran, à
ses fresques, à Cyrène qu'il fallait conduire là-bas.
*
Chez lui, il trouva un billet d'une écriture inconnue, pâle, gauche.
5 heures.
«Je voudrais voir Diomède ce soir. Bien, bien malade.
«Fanette.»
XVIII
LE JONGLEUR
Jongleur inimitable, salut!... Loin ne
tu escamotes bien la vie!
Fanette mourait, submergée par l'amour dans son grand lit de volupté.
Sa face fiévreuse aux pommettes rouges, aux lèvres sèches, aux yeux
aciérés, signalait le feu intérieur, la flamme dévoratrice de la vie.
Elle avait découvert sa poitrine un peu affaissée et ses mains jouaient
lentement avec des pages arrachées du livre doux.
*
Diomède s'agenouilla, baisa le sein brûlant. Une voix sourde mais
encore douce remercia:
--Tes lèvres sont fraîches. Encore! O Diomède, te voilà, te voilà! Je
savais que tu viendrais, toi. Les autres m'ont abandonnée, tous, tous!
Mais toi, tu ne pouvais pas m'abandonner, puisque tu es Diomède... O
toi, ô toi!... Dire que je vais mourir dans tes bras! Je suis bien
heureuse... Toi et le Livre!
Et elle approcha de ses lèvres, les baisant d'un pareil amour, la main
de Diomède et les pages arrachées du livre doux.
--Mais tu es jolie, petite Nette, tu souris, tu as les yeux clairs...
Donnez votre bras... Fièvre... beaucoup fièvre... Se couvrir, rentrer
ses bras, penser à rien, dormir...
--Dormir... Il y a si longtemps que je n'ai dormi! Mais j'attends le
grand sommeil... Oh! que je serai bien! Déjà je suis bien... Tu es là!
Oui, il est là! Écoute, ils sont venus tantôt, les grands fantômes avec
des yeux de feu sous leurs suaires... Ils voulaient m'emmener, mais
je les ai priés... Je voulais te voir... Ils vont revenir. N'aie pas
peur, Diomède, ils ne sont pas méchants. Ce sont les anges qui viennent
prendre les âmes pour les conduire vers la joie, là-bas... Ah! je
souffre! Mon cœur est rouge comme un charbon, il se tord, il crie, il
éclate, il flambe! Mets ta main pour éteindre les flammes... Ta main
est fraîche... Oh! comme je t'aime!
*
Diomède laissa longtemps sa main sur la gorge maigrie, quoique la
chaleur fût vraiment d'un brasier; puis, comme Fanette avait fermé
les yeux, calmée par le magnétisme du contact, il s'éloigna, allant
questionner la bonne, qui pleurait dans sa cuisine.
Alors il comprit que devant la douleur et devant la mort, tout
s'effaçait, intelligence, distinctions sociales et morales, castes,
vertu, tous les vêtements de hasard dont l'homme recouvre son instinct
nu.
Cette vieille femme qui n'avait jamais servi Fanette qu'à contre-cœur,
offusquée dans ses mœurs de pauvre par toutes les délicatesses d'une
vie sensuelle, cette familiale maritorne pleurait vraiment et ses
paroles simples protestaient.
--Si jolie, si jeune, et si bonne, monsieur Diomède! Ce n'est pas
juste! Vous me direz qu'elle suivait ses caprices et qu'elle est punie
de ses péchés! Oh! monsieur Diomède, la mort, tout de même, c'est une
grande punition! Je sais bien qu'elle se promenait toujours toute
nue, jusqu'ici devant moi, que j'en tremblais... Ça offense le bon
Dieu, ça... On ne m'a jamais vue toute nue, moi, monsieur Diomède, mais
chacun a ses idées. Enfin, je lui pardonne bien tout... Le médecin a
dit que c'était la fin. Il a dit aussi: Ce que j'en ai vu mourir comme
ça, de ces pauvres filles! Il reviendra à minuit. Voilà les remèdes. Il
en manque un. J'y retourne. Quand elle étouffera, on lui en fera boire.
Alors elle mourra doucement, doucement comme un enfant qui s'endort. A
ce qu'il a dit.
*
Diomède revint dans la chambre, apportant les fioles.
Tous ces manèges lui semblaient vilains. Il aurait voulu autour de la
mort moins de médicaments, plus de dignité, des fleurs, une musique
lointaine, des lumières pâles. L'idée de faire boire de l'opium à un
moribond lui agréa, cependant. Il aima ce médecin, puis, songeant à sa
fortune, s'estima heureux de n'avoir pas à craindre l'hôpital, cette
prison des malades, ce laboratoire où toute chair est vile, où tout
corps s'ouvre comme une bible banale à la curiosité de la Science.
Tristes paraboles lues dans les nerfs détendus et dans les muscles
putréfiés!... Ainsi Fanette allait mourir... Il éprouvait de l'horreur,
de la pitié, mais peu de tristesse.
«Pauvre enfant! Mais qu'elle est privilégiée! Elle va mourir, mais en
joie! Ses yeux défaillants auront pour dernière vision mon visage grave
et la lumière d'un adieu muet; ses mains naufragées s'accrocheront à
la main d'un ami; et, lourde d'être pleine de néant, sa tête penchante
s'arrêtera sur mon épaule fraternelle. Ah! meurs en joie, Fanette,
puisque tu dois mourir et donne-moi, bonne petite fille, l'exemple du
sourire, à l'heure où le sourire est toute la beauté...
*
Diomède entendit, à peine, lente et basse, la voix de Fanette:
--Tu es là?
Il posa sa main sur son front chaud.
--Il est là... Je sens sa main sur mon front... Sa main est fraîche...
Mon front se baigne dans l'eau fraîche... Maintenant je me coiffe...
Mon peigne est tombé... Ça ne fait rien... Donne-moi ma robe blanche et
mon grand voile... Oui, madame, c'est ma petite communiante.--Elle est
bien gentille.--C'est un petit ange, madame... Tiens, il fait nuit...
Non, c'est un nuage... Je ne sais plus, je ne sais plus...
*
Diomède, dès que la voix eut cessé, perdue dans le prolongement d'un
souffle, se retourna un peu, car il croyait avoir entendu marcher sur
le tapis. En effet, et la servante disait:
--Monsieur Diomède, j'ai cru bien faire. En revenant de la pharmacie,
je l'ai rencontré. Le voilà.
Diomède se retourna tout à fait. Un ecclésiastique était debout, au
pied du lit, le chapeau à la main comme un visiteur, l'air neutre,
presque intimidé. Ce prêtre de hasard... Diomède hésita, craignant des
récitations de formules, un banal ministère, une voix dure et peut-être
rauque qui allait terrifier la douce endormie... Mais il songea:
«Il faut que les liturgies s'accomplissent.»
Puis:
«Il est peut-être appelé par le désir de Fanette.»
Et il trembla à l'idée que ce désir eût pu être inexaucé, se méprisa de
n'avoir pas mieux lu dans l'âme obscure de la petite mourante.
Cependant le prêtre, ne se voyant pas hostile, s'était agenouillé. La
tête dans ses mains, il priait. Diomède trouva son attitude très belle.
Son manteau rejeté en arrière, ses cheveux un peu longs lui donnaient
l'air d'un grand ange noir, d'un mystérieux messager de miséricorde et
de grâce. Il releva la tête, les yeux pleins de larmes.
*
Diomède surpris demanda, très bas:
--Vous pleurez, monsieur! Vous la connaissez donc?
--Non, mais toute mort me touche le cœur, répondit le prêtre, en
regardant Diomède avec de grands yeux voilés, très doux. Et celle-ci
me semble d'abord si douloureusement pure... J'ai entendu les aveux du
délire... On ne meurt pas avec cette grâce et cet abandon en Dieu quand
on a eu, même pendant une journée, une vilaine âme.
--Elle a péché, reprit Diomède, qui croyait à une méprise. Elle a même
été par excellence, dans la mesure de sa force, a pécheresse.