«J'étais si libre et maîtresse chez moi que mon père jamais n'osa me

dénier le droit d'une seule de mes volontés. Il me laissa sortir, un

soir, avec vous, mais il attendit mon retour, triste et soupçonneux,

m'apprit sa résolution de m'emmener à Flowerbury, dès le lendemain. Je

savais. J'attendais cela. Le mariage, pour une fille, c'est une seconde

première communion, et rien de plus; l'acte est pareil, quoique moins

pur et, humainement, plus significatif; ses conséquences, toutes de

l'ordre matériel, sont vulgaires et traditionnelles.

«Moi, ses mystères ne pouvaient plus m'émouvoir; Lord Grouchy n'a

manifesté qu'une satisfaction discrète, comme à tuer une oie sauvage ou

à respirer la virginité d'une vieille eau-de-vie de France retrouvée

dans lu poussière des caves. Il m'a témoigné cette confiance de me

dévoiler tous ses goûts; il n'est pas hypocrite; il désire un mâle de

son sang. Dieu le satisfasse: la vérité, c'est ce que Ton croit,--selon

vos enseignements, Diomède,--mais, moi, je lirai l'âme du père dans les

yeux du fils.

«Vous vous souvenez, ami, de cette lettre que vous n'avez pas su

lire, même à travers l'enveloppe? Relisez-la. Elle vous paraîtra

claire, maintenant, si vous voyez, au mot amant, que, dès lors, je me

considérerais comme mariée. Opération purement juridique, formule la

plus usitée pour la transmission de la propriété, usage social dont je

n'ai subi que l'ombre, en souriant! J'ai souri de tromper la société,

le monde, et toutes les dupes du jeu; je vous souris par-dessus la mer,

mon délicieux complice!

»Dio, c'est maintenant que je vous aime!

»Je t'aime, Dio! Tu m'as rendue si différente des autres femmes! Il me

semble qu'un aigle m'a transportée sur les cimes d'une forêt, parmi les

feuilles, dans la maison du vent; c'est là que je vis et c'est là que

je pense à toi, pendant que sous les branches que frôlent les têtes

humaines, des êtres se réjouissent de la solidité de leurs jambes et du

poids de leurs reins. Moi, je me lève jusqu'à ton front et j'explore le

royaume de ta pensée, et je réalise tes discours par la beauté de mes

attitudes.

»Je me suis donnée à toi pour être digne de toi, et avec si peu d'amour

encore que je fus laide, peut-être, pendant le sacrifice. Il faut aimer

pour se donner avec grâce. Mais à cette heure, pleine d'harmonie, je

trouverais la joie qui se perdit dans ma chair, et nos yeux seraient de

la même couleur.

«Attends-moi...

«Belle.»

*

«Lettre interrompue par la rentrée de la meute, songea Diomède, très

froid. Mais je ne prévoyais pas tant de lyrisme. Cela ne m'intéresse

plus. Où le mensonge a passé, je ne mets pas les pieds. Il y a des

herbes fraîches. J'irai le long du ruisseau, dans le pré, parmi les

joncs en fleur et j'écorcerai les joncs pour voir trembler entre mes

doigts la blancheur de leur moelle. J'aimerai les âmes franches comme

le jonc des prés et aussi vertes et aussi innocentes...

Je me suis trompé. On ne peut rien dire dans la vie qui ne tombe en

des oreilles maladroites, et des êtres se hâtent de travestir en actes

vos pensées. Les pensées sont faites pour êtres pensées et non pour

être agies. Action, tu n'es pas la sœur, tu es la fille du rêve, sa

fille ridicule et déformée. Action, abstiens-toi d'écouter aux portes

des cerveaux; trouve en toi-même, si tu en es capable, ton motif et ta

justification.

Sois stérile, Pensée. Ne lâche que desséchées par l'ironie tes graines

pestilentes. Sois un engrais et non une semence. Mais si le fumier

fleurit, résigne-toi à empoisonner le monde. Ton odeur fera se coucher

les femmes au milieu du cercle des mâles sanglants et ta beauté sourira

dans les cheveux parés pour la luxure.

Il faut se taire, Dès qu'on ouvre la bouche, les flèches partent,

s'en vont, portant des mots, pénétrer les membres et les forcer au

mouvement. La pensée s'agite en danses et en gestes; elle se ment à

elle-même, elle se nie en devenant principe de force, c'est-à-dire

inconsciente et stupide. Il avait raison, le prêtre de hasard: la

stupidité est une des formes de l'intelligence; c'est l'intelligence

devenue acte: c'est la phrase de Beethoven devenue la main qui fouille

les croupes; c'est l'idée de la liberté sexuelle devenue le motif d'une

turpitude.

Toute idée qui se réalise, se réalise laide ou nulle. Il faut séparer

les deux domaines: l'instinct guidera les actes; et la pensée, délivrée

de la crainte des déformations basses, s'épanouira libre et seule selon

la beauté énorme de sa nature absolue.

La pensée ne doit pas être agie; l'acte ne doit pas être pensé. Quand

je songe mes actions, je les enlaidis encore; isolées dans leur

catégorie, elles seraient peut-être innocentes comme des pensées sont

innocentes. Quelques actes, si peu! non des miens, peuvent, comme des

agneaux blancs, entrer dans l'enclos des pensées innocentes...

Néo, qu'elle a été vulgaire! «Je réalise tes discours par la beauté de

mes attitudes.» O stupidité! Néo, tu réalises les discours qui sont

entrés dans ton oreille et non: eux qui sont sortis de ma bouche.

«Délicieux complice!» Cela, c'est mieux et c'est vrai. Je vais lui

répondre. Puis-je injurier une femme parce qu'elle oublia d'élucider

un point obscur de la métaphysique des idées? Délicieuse complice,

tu reviendras: ci, tes pieds nus feront encore de pâles fleurs sur

le tapis bleu et je te verrai encore étendue sur mon lit comme une

statue éternelle couchée sur un tombeau... Je n'ai plus peur de toi;

je sais que ton amour n'est que le désir de m'étonner «par la beauté

de tes attitudes, et quand tes yeux bruns voudront sourire, je serai

content...»

*

Diomède sortit, désirant se calmer par un spectacle indifférent.

Avenue des Champs-Élysées, il rencontra Cyrène dans son landeau, avec

Elian et Flavie, roses et rieurs. Elle les grondait comme de petits

chiens, leur faisait manger des bonbons.

*

Plus loin, sous les arbres, Pascase et Christine s'en revenaient vite,

l'air un peu égaré: Diomède crut voir un homme rude qui les chassait à

coups de fouet.

«Ombre charmante!»

*

Une voiture passa rapide où une femme pleurait: il reconnut Mauve,

puis Tanche, qui, penché vers elle semblait la consoler; la voiture

frôla une sœur de la Mort qui se recula, glissa. Diomède lui tendit

les mains, mais la religieuse se releva seule, redressa son voile, et,

sans que rien bougeât sur sa figure de cire, dure, plate, morne, dit,

regardant la voiture déjà loin et reniflant comme une bête:

«Ça sent la mort.»

Elle agitait ses coudes pour traverser la foule.

--Laissez passer la bonne sœur de la Mort, dit un prêtre, en saluant la

religieuse qui disparut, suivie par la peur de tous les yeux.

--Vous la reverrez, reprit l'abbé Quentin, s'adressant à Diomède. Mais

craignez-la; elle est un présage.

*

Au café, en attendant Cyran, Diomède lut les dernières nouvelles des

journaux du soir; «Jérusalem, midi.--Soit descendus à l'Hôtel du

Golgotha...

*

«Encore une idée qui s'est bien mal réalisée, ou un acte que la pensée a

déformé au point qu'un prêtre même n'en sait plus l'histoire...»

*

... Golgotha: La comtesse Ephrem de Sina...»

*

Plus loin:

«Mort de M. Cyran.--... On l'a trouvé mort, la brosse à la main, couché

aux pieds de l'agneau qui semblait veiller sur lui...»

Au milieu de son chagrin, Diomède songea:

«Le journaliste a achevé la phrase de Cyran. Vivre, c'est achever une

phrase commencée par un autre, mais celle que l'or, commence, un autre

l'achève. Et cela s'en va vers l'infini selon une courbe dont nous ne

comprenons pas bien la beauté...»

*

Puis encore:

«Je vais adopter Agneau. Selon le vœu de Cyran. J'en ferai un bélier

qui perpétuera sa race, sans perpétuer la pensée qui corrompt les races

et brise l'harmonie de l'unité. Agneau est un être dont les actes

seront toujours purs, puisque leur rythme ne pourra être troublé par

aucun scrupule. Le mal, c'est la pensée déformatrice avec toutes ses

tentations, ses labyrinthes d'où nul n'est ressorti, sinon estropié par

les luttes, enfiévré par les angoisses intellectuelles.

Cyran meurt d'avoir voulu écrire des idées sur les murs d'une église:

les murs ont refusé l'écriture; repoussées par la pierre, les idées

comme des lances ont percé le cœur de Cyran.

*

Sois maudite, Pensée, créatrice de tout, mais créatrice meurtrière,

mère maladroite qui n'as jamais mis au monde que des êtres dont les

épaules sont l'escabeau du hasard et les yeux, la risée de la vie.»

TABLE

I.--Les roses

II.--Les peupliers

III.--La ceinture

IV.--Le jet d'eau

V.--Le bourdon

VI.--Le souci

VII.--L'abeille

VIII.--Les landes

IX.--Le cygne

X.--Les mains

XI.--La barque

XII.--L'odeur

XIII.--L'agneau

XIV.--Les marronniers

XV.--Le songe

XVI.--L'éventail

XVII.--Le laurier

XVIII.--Le jongleur

XIX.--Les feuilles

XX.--Les nuées

XXI.--Les pensées

End of Project Gutenberg's Les chevaux de Diomède, by Remy de Gourmont

Les chevaux de Diomède: Roman · 第 9 / 9 段