L'herbe est douce et profonde

autour des marronniers.

Elle emmena Diomède sous les arbres.

*

Le grand parc solitaire et clair les accueillit dans son sourire. Les

arbres verts tendaient leurs nouvelles pousses, pareilles à des mains

fraîches; les lauriers métalliques brillaient comme des faisceaux de

lances autour des hêtres pourpres, graves et fiers, et rassemblée des

lourds marronniers élevant vers le ciel la flamme de ses lampadaires

semblait, comme un reposoir énorme, abriter le Saint-Sacrement de la

nature.

Elle emmena Diomède sous les marronniers.

Vêtue d'une sombre étoffe rouge, dont le reflet obscur cuivrait

durement ses cheveux blonds, couverts un peu de la même dentelle noire

qui avait voilé la richesse de ses épaules--la dentelle de Cyrène,--Néo

s'avançait sérieuse, les yeux éclatants, presque sacerdotale, pleine

de vie, de force et de beauté; ils n'avaient pas encore parlé; elle

s'arrêta, mit ses deux mains fraîches sur les joues de Diomède et le

baisa au front.

Diomède, à son tour, lui baisa les mains et en garda une entre les

siennes.

Ils marchèrent encore, sans paroles, troublés, attendant l'un de

l'autre l'invitation d'un nouveau geste.

*

Semé de petites feuilles roses, le sable criait doucement sous leurs

pieds; l'air, emprisonné par les arbres aux branches tombantes était

doux et odorant; au loin, les vagues d'un océan oublié, autour d'eux,

un silence plein d'abeilles.

*

Ils s'assirent sur un banc, dès lors plus à l'aise, pouvant se

regarder, se lire dans les yeux. Leurs bouches se désirèrent, mais Néo

secoua la tête, se renversa comme un cheval qui refuse le mors. Pour

lutter plus facilement elle parla:

--Mais je ne vous appartiens pas! Non, non, je n'ai rien donné, rien

de ce qui donne... Je ne sais plus, je songe... C'est difficile de se

donner vraiment, toute...

--Pas toute encore, Néo. Se donner peu à peu, jour par jour, joie par

joie, comme les hampes fleuries des marronniers qui donnent une à une

au vent leurs petites feuilles roses...

--Et voyez ce qu'elles deviennent, des taches sur le sable, et nous

marchons dessus. Se donner, c'est mourir... Feuille à feuille, c'est

mourir lentement... Dio, je ne suis ni chaste, ni lâche, je désire

tout ce que je pressens, et je sais qu'au delà de mon désir et de mon

pressentiment, il y a tout un jardin secret de fleurs et de voluptés;

je me demande seulement si je vous aime... Oui, je vous aime, ami, mais

si je n'aimais que votre intelligence, que Vos yeux, que votre front,

que vos paroles,--et non les lèvres?

*

Diomède entra volontiers dans cette controverse sentimentale. Il

répondit sur un ton de chaleureuses ironie:

--Goûtez au fruit, Néo, et vous saurez.

--Mauvais ange!

--Le conseil était bon. Que ferions-nous de l'innocence? Ignorance,

innocence, vertus enfantines et même un peu animales... Néo, votre cœur

fort et brave avoue des scrupules d'enfant de Marie. Goûtez à tous les

fruits et de celui que vous aimerez faites votre nourriture.

--Ce n'est pas la première fois, Diomède, qu'on me donne ce conseil

et je me le suis donné moi-même souvent, mais sans jamais pouvoir le

suivre,--même en pensée. Je ne suis vraiment pas la femme qui s'en

va parmi le champ des hommes et qui rompt un épi et l'égrène, et un

autre et encore un autre, jusqu'à ce que le sentier la conduise à un

autre champ, verger, vigne ou jardin. Non, mon ami, je veux un très

beau verre ciselé et doré où boire un doigt de vin pur, versé d'un

seul flacon; je n'ai besoin ni d'un service de table ni d'un vignoble

entier...

--Mais que vous ai-je donc conseillé? reprit Diomède. De goûter à

tous les fruits jusqu'à ce que vous trouviez celui qui séduise votre

bouche?... Je songeais à moi et qu'après moi vous n'iriez pas plus

loin.

--Non, vous pensez cela maintenant. J'aime mieux vous croire immoral

que fat.

--Je ne suis pas un très beau verre, répondit Diomède, en souriant.

Je ne suis ni doré, ni ciselé, mais on peut s'enivrer au vin que je

contiens.

*

Croyant l'avoir humilie, car sa voix était un peu amère, Néo lui donna

ses mains. Alors, jouant avec les bagues, Diomède continua:

--J'ai le droit de m'offrir à vous, Néo, ayant lu votre lettre.

*

Elle essaya de reprendre ses mains:

--Ne profitez pas de mes faiblesses, des songes d'un jour d'ennui.

*

Diomède la laissa reprendre ses mains:

--Néo, vous êtes une femme comme toutes les autres.

--Et même un peu plus ténébreuse, n'est-ce pas?

--Ni plus ni moins.

--Mon Dieu! nous étions si amis quand je ne savais pas que vous étiez

un homme!... Soyons encore amis. Je vous écouterai en regardant vos

yeux et vous oublierez rôdeur de ma gorge. Puisque vous avez lu ma

lettre, souvenez-vous de toutes les pages et de toutes les lignes. Je

me suis offerte, mais dédoublée. Laissez-moi la moitié de moi-même.

--Mais ce n'est pas possible. Ne donner qu'une partie de

soi-même,.c'est donner tout ou ne donner rien, selon l'intention ou la

volonté. Nous sommes des êtres indivisibles. Votre âme est dans votre

poitrine, dans vos hanches et dans vos genoux, et tout entière, autant

que dans votre cerveau; elle est dans vos mains, dans vos jambes et sur

vos lèvres; elle est partout, dans vos cheveux et dans vos ongles, à

vos orteils et à la pointe de vos seins; elle est dans votre sourire,

dans vos iris, dans vos dents, sur le bout de votre langue, dans vos

gestes et dans votre odeur. En baisant vos épaules j'ai goûté à votre

âme.. Vous ne voulez aimer que mes paroles, vous n'aimerez qu'un

souffle et qu'un son. Mes vraies paroles de vie et d'amour gisent

enfermées dans l'obscurité de ma chair; vos caresses les appelleront

à la surface et vous les boirez facilement, comme la sève qui coule à

travers l'écorce des frênes...

*

--Taisez-vous, Diomède. C'est vous, maintenant qui me faites peur. Vous

me rendez mystérieux et terribles des plaisirs où je ne voyais que la

volupté d'un abandon et d'une communion obscure... Non, non! Vous me

faites peur! Éloignez-vous! Il me semble que toute ma chair va parler

comme une harpe et que vous allez entendre, l'oreille contre mon cœur,

tous les secrets accumulés de ma vie et de mes songes! Non!

--Je n'écouterai pas, Néo, reprit doucement Diomède. Je ne comprendrai

que ce que vous voudrez que je comprenne et je ne capterai avec mes

mains et avec mes lèvres que les confidences et les secrets les plus

élémentaires. Je ne vous demanderai que de la joie et de la cordialité

et de lire sur vos lèvres les aveux du désir...

--Diomède, vous avez l'air cruel, malgré la langueur de vos paroles. Je

ne vous reconnais plus. Vous êtes laid. Vos yeux me poignardent. Votre

bouche veut mordre...

--C'est que je vous aime, répondit Diomède, redevenant ironique. Si

vous m'aimiez aussi, vous me trouveriez beau.

*

Eloignés l'un de l'autre, ils se turent, regardant au loin, au delà des

gazons, les couleurs variées des fleurs.

Le silence qui calmait Diomède et le rendait maître de tout son égoïsme

sembla émouvoir Néobelle. Ses mains tremblaient un peu sur ses genoux;

ses seins se levèrent lentement; elle pleura.

--Je ne sais pas ce que je veux! Je ne sais pas ce que je veux!

Elle saisit Diomède et l'étreignit violemment.

*

Diomède la baisait lentement sur les yeux en songeant:

La mousse épaisse et verte abonde au pied des chênes.

«L'herbe est douce et profonde autour des marronniers. D'un geste

adroit je puis la coucher sur ce gazon et être heureux. Le jardin est

désert; nulle fenêtre ne nous regarde. Être heureux! Singulier plaisir

que de violer avec douceur cette vierge forte! Plaisir irréparable,

joies perpétuées jusqu'à la mort! Ah! J'aurai le temps d'écouter,

quand elle sera distraite, et de m'emplir la bouche de ce goût d'amour

dont la fraîcheur a la fadeur de l'eau des cruches poreuses... Elle

pleure. Elle pleure son innocence et son désir l'étouffe comme une

pomme. Je la tiens et je joue. Le jeu m'ennuie. Comme elle a changé

depuis que j'avais peur d'être le peloton de fil entre les jeunes

griffes violentes! Elle me fait pitié. Elle est tragique et déplorable.

La virginité est tragique, comme le jour qui naît ou comme le jour

qui meurt, comme l'heure qui sonne. Pas davantage. Ce n'est rien.

L'aiguille franchit les chiffres du même pas que le néant qui les

sépare; elle ne tressai le qu'au départ et à l'arrivée. Faut-il

m'accrocher à cette chaîne? Descendre doucement dans le puits obscur de

la mine: et remonter peut-être parmi une constellation de diamants, ou

mourir sous terre avec l'angoisse d'avoir choisi un mauvais compagnon

de voyage? Mon Dieu, que je manque d'ingénuité! Elle me domine,

puisqu'elle pleure. Je ferai ce que veulent ses larmes...»

*

Elle le serra plus étroitement. Leurs jambes se touchaient, et leurs

reins et leurs poitrines. Diomède cessa de penser. Le contact

éveillait sa chair; il ne fut plus maître de ses gestes; la robe

fiévreusement ouverte laissa passer les doigts, puis toute la paume;

glissée jusqu'à l'aisselle, ardente et impérieuse, la main s'imposa

irrévocable, comme un sceau, comme un signe aussitôt ramifié sur tout

le corps nu et tremblant de la femme vaincue.

Elle releva la tête et offrit ses lèvres. Pendant le baiser ses jambes

s'allongeaient lentement, comme les membres d'un animal qui s'éveille,

s'étire, et jouit de revivre. Quand elle ouvrit les yeux, elle s'était

donnée toute en désir et en volonté.

Ils n'avaient pas remué; aucun geste vilain n'avait déplacé leur

enlacement harmonieux ni contrefait la grâce de leur attitude. Néo

n'eut qu'à redresser un peu le buste pour que son corsage parût

inviolé. Seulement leurs yeux avaient pâli, leurs joues s'étaient

rosées, et leur sourire, douteux et insatisfait, avouait l'anxiété des

voluptés équivoques.

*

Diomède pensait de moins en moins.

Il dit, d'une voix enfantine, les yeux attirés par les lèvres rouges:

--Encore!

--Non.

Néo avait répondu presque durement; pourtant, elle était émue et ses

yeux in quiets semblaient fixer une image évoquée.

Diomède sentit que pour insister il allait être obligé à des phrases

sentimentales; tout un vocabulaire romanesque s'agitait dans sa tête

inconsciente. Il eut envie de dire: «Donne-moi tes lèvres, mon amour...

Comme ton cœur bat!... Tes yeux sont des pervenches... Tu m'aimes,

dis?... Répète-le-moi, encore, toujours!... Oh! s'aimer dans la

campagne, en pleine nature!... Tu soupires, ma chérie?... Je voudrais

t'emporter au bout du monde!.,. Je te préviens, je suis jaloux... Elle

est à moi, à moi seul!... Comme tu es jolie!... A quoi penses-tu?...

Regarde-moi... Tu sais, je lis dans tes yeux... Il me semble que je

n'aurais pas pu vivre sans toi...» Mais, peu à peu, ces petits riens,

revenus en sa mémoire, l'amusèrent. Il en chercha d'autres, incapable

d'aucun commentaire sur sa présente aventure.

*

Cependant Néobelle réfléchissait. Elle dit:

--Diomède, j'irai chez vous ce soir. Je sais ce que je veux et je

sais ce qui m'attend. J'irai. Aucun préjugé social ne m'intéresse et

je me sens aussi libre de mes actes que si j'étais seule au monde.

M'acceptez-vous?

Diomède répondit fermement:

--Oui.

Puis:

--Ce sont des noces? Nous échangeons des serments?

--Non, pas de serments. Vos conseils me tentent: goûter aux grappes...

Alors...

--La première venue, dit Diomède un peu surpris de ces allures cruelles.

--Êtes-vous donc le premier venu? Ne parlons plus, Dio. Ah! comme nous

nous serions mieux aimés, si nous avions moins parlé. Ne parlons plus

de nous...

*

Elle se leva, redevenue pâle. Sa résolution lui donnait l'air tragique.

Ils rentrèrent, marchant côte à côte, en silence.

*

A cette heure le jardin était sans soleil, mais toujours chaud et

lumineux; les fleurs semblaient pensives, les arbres solennels. Diomède

se sentait en communion avec cette gravité inconsciente et un peu

lourde... Néobelle s'arrêta et dit:

--Vous dînez ici et m'emmenez au théâtre. Le plus loin...

--Odéon?

--Bien.

*

Ils frôlèrent un buisson de petites roses rouges; la robe de Néo

s'accrocha aux épines.

Le buisson de roses fut secoué comme par une tempête et toutes les

petites roses rouges s'effeuillèrent sur le sable en une pluie de sang.

XV.

LE SONGE.

Je regrette le songe que je me

faisais de l'amour.

Ils s'en allèrent à pied, par les larges avenues désertes:

--Je suis contente de moi, dit Néobelle. J'agis en femme libre.

Je ne sais pas encore si je vous aime, Dio, mais je vous ai de la

reconnaissance d'avoir secondé ma volonté... Mes amies, toutes ces

pâles jeunes filles au cœur soumis et à la chair triste, songer

qu'elles attendent un mari avec la docilité des bronzes et des étains

rangés dans une vitrine! Ah! Ah!

Ivre d'avoir brisé la Règle, elle parlait sur un ton exalté:

--Il s'agit de moi, de mes joies, de ma vie, de mon corps et de mon

âme; je veux suivre mon désir et non l'ordre établi par les égoïsmes.

Il faut que j'apprenne à connaître le jeu de toutes mes facultés et de

tous mes organes. Ainsi je saurai quelle est ma vocation et pour quels

actes je fus créée et mise au monde.

*

Diomède était demeuré grave. Il se sentait devenu le maître des

initiations. Son ironie l'abandonnait. Il éprouvait des sentiments

religieux.

Pendant le dîner, les brèves phrases échangées avec M. de Sina (homme

courtois et stupide, confiant dès qu'il avait quitté le terrain

des affaires), au centre de cette maison dont il violait le cœur,

Diomède avait ressenti quelques scrupules mondains, aussi l'ennui

de se lier, d'être sans doute forcé d'entrer tout à fait dans un

milieu dont les apparences seules lui plaisaient. Maintenant, toutes

ses inquiétudes oubliées, il ne songeait qu'à son office et à son

attitude de sacrificateur. La simplicité du rite lui plaisait. Rien de

social, nulle intrusion des lois, ni des autorités accidentelles; nul

cérémonial humain ne venant troubler la sérénité de l'acte et gâter ce

qu'il y a de divin dans l'accord spontané de deux volontés et de deux

joies...

Il n'acheva pas cette tirade mentale. Obligé de sourire, il s'avoua

que les circonstances pathétiques favorisaient peu la liberté de son

jugement. Sa conclusion fut:

«Jusqu'au bout, dans le ton et avec les gestes qui conviennent.»

*

La course était longue. Ils prirent une voiture.

Serrés l'un contre l'autre, en une attitude de tendresse chaste, ils

rêvaient obscurément; cependant Diomède se demanda:

«Des noces ou une bonne fortune?»

Il répéta plusieurs fois, du bout des lèvres, cette interrogation

mauvaise.

Cela ressemblait à des noces par la gravité du silence, le souci des

yeux, la tenue et la réserve des mains; mais le fiacre disait la hâte

des désirs, la peur d'abréger les trop courtes heures, le soin de se

cacher, plus de honte que de pudeur, la course à la volupté plutôt que

la lente promenade vers l'amour.

Une lumière vive passa comme un rayon de phare sur la figure de Néo.

Elle était pâle et belle et maintenant un peu frissonnante de toutes

les petites pensées confuses qui remuaient dans son cœur. Comme il la

regardait, elle sourit, disant lentement:

--Dio! Dio!

*

Ils arrivèrent, comme d'un voyage.

--Il me semble que viens de loin, de si loin! Diomède eut la même

sensation, en ouvrant sa porte. Il se reconnut à peine. Tout était

changé. Les ordinaires fleurs du cabinet de travail eurent l'air

nouveau et frais d'un ornement inattendu. Néo alla les respirer,

croyant à une divination. Elle fît le tour des trois pièces; ensuite

s'enferma dans la chambre.

Quand elle reparut, nue et grave, Diomède l'adora ingénument, muet,

sans aucun geste de main mise. Il la suivit, sans hâte, ému, la trouva

couchée sur le lit ouvert, dans l'attitude fa et candide d'une Danaë.

Elle fut violente et crispée, mais sans cris, sans paroles, sans

étonnement.

Diomède interrogea ses yeux; ils étaient sérieux, mais la bouche

sourit et dit:

--Dio, je t'aime, pour la joie que je te donne.

--Et toi, n'es-tu pas heureuse, Néo?

Sans répondre, elle étreignit Diomède. Insatisfaite, elle cria:

--Pourtant, je veux!

Mais dans sa chair inattentive, le tumulte sensuel, aussitôt éveillé,

se taisait.

Alors elle refusa les baisers.

--Je regrette le songe que je me faisais de l'amour.

Elle regarda le corps nu de Diomède, sans curiosité, sans tentation aux

mains ou aux lèvres, puis elle dit, mais doucement, car son cœur était

bon:

--Va-t'en!

*

La voiture attendait. Il était onze heures. A l'Odéon, ils lurent les

affiches, montèrent dans un omnibus, au bout de dix minutes reprirent

une autre voiture. Néo s'était caché la figure sous une dentelle:

--C'est la même. Je la rendrai à Cyrène.

--Donnez-la-moi? demanda Diomède.

--Si vous voulez, mon ami.

Puis:

--Rappelez-moi la pièce, le titre?

--_Un Soir_.

--Un soir, un soir, un soir... Jamais je ne me souviendrai... Ce n'est

rien, cela ne dit rien. Un soir...

--Vous êtes cruelle, Néo. Songez à tout ce qu'il y a pour nous dans ces

mots doux et simples: Un soir...

--Ah! Vous pensez à notre aventure? Un soir, en effet, un soir... Je me

souviendrai.

Elle voulut rire. Elle sanglota.

Balbutiante, elle répétait:

--Un soir, un soir...

Soudain, la tête redressée, le buste cambré, elle reprit possession de

sa fierté:

--Je suis heureuse. J'ai accompli ma volonté. Je me connais mieux. Néo

est bien le marbre que je croyais...

--Je lui donnerai la via, dit Diomède. Je soufflerai sur les charbons

jusqu'à ce que la flamme éclate comme une allégresse...

Elle reprit simplement:

--Néo est bien le marbre que je croyais et j'en suis très contente.

Oui, j'ai été un peu déçue... J'avais rêvé... l'avais vu un incendie...

Mais si j'ai pleuré, tantôt ou maintenant, c'est par nervosité pure. Je

vous ai déjà dit que je ne me sentais pas sensuelle. Je ne suis donc ni

surprise, ni humiliée, ni effrayée, et je ne trouve pas que j'aie payé

trop cher une notion, comme vous dites, si précieuse et qui me sera

très utile pour me diriger dans la vie. Je sais ce que je puis donner à

un homme et je sais ce qu'un homme peut me donner. Je puis lui donner

tout; il ne peut rien me donner que le plaisir de le voir heureux.

Ainsi, sûre de moi-même, je dominerai facilement les passions excitées

par ma beauté inutile. J'ai été troublée. Je ne le serai plus.

--Néo, songez que je vous aime!

--Mais je vous appartiens, mon cher. C'est convenu. Je suis votre

maîtresse.

*

Ils étaient arrivés. Elle descendit rapidement, donna au cocher

l'adresse de Diomède et referma la portière en criant:

--Adieu!

*

Diomède se sentait affligé. Il se sentait criminel, il se sentait

stupide.

Le bruit lourd et péremptoire de la porte de l'hôtel, repoussée avec

colère (il le crut), le secoua par commotion. La voiture roulait. Il

s'accusa. Il se méprisa. Un tel acte et rien! Un soir! C'était jadis,

c'était là-bas, où? Sur quel océan, en quel désert? Les sables se

dressaient comme des vagues; une écume ardente le criblait de brûlures;

couché sur le ventre, la tête enterrée, il attendait la fin de l'orage,

la paix du ciel; mais toute sensation s'anéantit; il sombrait sans

savoir s'il venait d'être englouti sous un océan de sables ou dans les

abîmes de la mer profonde et vaste.

Le cœur douloureux, il se coucha dans le lit sanglant.

Il dormit.

*

Au matin, sa première pensée fut impérieuse:

«Néo. Lui écrire.»

Il éprouvait une sensation de fraîcheur et de verdeur, comme après

une fièvre vaincue. Convalescent et sentimental, il accepta les songes

doux, les idées pures qui s'offraient à son imagination heureuse.

«Lui écrire. La voir. Lui baiser les mains. La consoler. L'aimer. Lui

donner l'espérance et la foi dans la sérénité...»

Il songea sa lettre, n'écrivit rien:

«J'irai tantôt. Elle m'attend,'moi, en personne. Nous irons sous les

marronniers... Ah! je vais avoir des amours charmantes!»

Un soir... L'aventure maintenant lui paraissait très naturelle, très

simple, très humaine. Des milliers de pareils actes s'accomplissaient

chaque nuit, sans émois, à peine liturgiques, comédies sensuelles,

chansons, calembours, rougeurs, sourires.

«Nous en avons fait une tragédie d'alcôve, ce sont les plus belles

tragédies, mais les moins faciles à comprendre pour les cœurs simples

et les chairs ingénues. Toute fille est prêté à relever sa chemise

d'un geste conjugal, immédiatement, avec bonne volonté et un peu de

grâce, selon l'usage, au commandement des codes et des antiennes...

Mais nous?... Rien de plus que peut-être le choix et le courage de

mentir... Il faut que je la voie. J'irai à trois heures. Ses paroles

après, dans la voiture?... Elle était malade. A ce moment elle aurait

dû dormir, la tête sur mon épaule... Joli tableau de genre!...»

*

Il retrouvait enfin sa route parmi la nature bouleversée. Le paysage

habituel se redessina: ici la rivière et ses barques où dorment les

bateliers; le courant les emporte vers la profonde forêt où tout

s'engloutit sous les grands arbres sombres; quelques hommes regardent

en souriant, debout sur la berge, et s'ils tombent, ils s'en vont

seuls, roulés? sur les cailloux, vers le gouffre...

«Quoi qu'il arrive, on se retrouve toujours seul.»

Aventure. Ce n'était donc qu'une aventure, pathétique, mais triste. Il

se répéta sa devise:

--«Jusqu'au bout.»

Puis:

«Jusqu'au bout, mais en paroles. Je ne puis inventer que des paroles.

L'action me domine. La vie fait de moi ce qu'elle veut... Il faut obéir

à la vie.»

Une dépêche:

10 heures.

«Pour l'heure probable de votre réveil, Dio. D'abord, songez que je

vous rêve. Tant que je ne vous aurai pas écrit le contraire, au moins

deux ou trois fois, je suis à vous. Oubliez que je fus méchante. Tout

m'était permis. Je vous ferai encore du chagrin, mais de loin. Mon père

m'emmène à Flowerbury où il aime une écurie (très belle, ogivale).

Moi aussi. Et là me recueillir, et souffrir peut-être... Enfin, tu

m'appartiens. Je me sens riche. Ne pas m'écrire. Adieu.

«Belle.»

«Et là me recueillir...» Bien. «... et souffrir peut-être...» Comme

elle est douce, aujourd'hui!»

Il relut encore:

«Enfin, tu m'appartiens...» Oui, je suis vaincu, je me suis

agenouillé... Cheval de Diomède, que tes morsures ne soient pas

empoisonnées! Le vieil attelage est dissous. Un cheval a rompu son

licol. Un autre... Quel autre? J'ai oublié jusqu'à son nom. Un autre...

Celui-là, je ne le songerai plus, je ne caresserai plus sa croupe

docile, ni sa crinière fine... Mes songes ont perdu leur vertu...

«Enfin, tu m'appartiens...» J'appartiens. C'est vrai. Je suis lié à

la créature que j'ai soumise. En se couchant sous mon ventre, elle

m'écrasait les reins. Le cheval se dresse et se renverse sur son

cavalier, ou bien, allongeant la tête, il mord les jambes qui lui

battent les flancs.

J'appartiens... Quelquefois l'homme se révolte... Assez. Me reposer, me

recueillir, moi aussi, et souffrir--à moins que je n'oublie. Non, je ne

puis pas oublier. J'appartiens.»

*

Il songea à se distraire. Comment?

Son harem était dispersé. Il regretta ces femmes aimables et dociles

qui respectaient sa liberté, sa volonté, sa conscience, avec lesquelles

il jouait aisément. Aventures de chair ou de songe, aventures légères

au cœur!

Mais il eut honte de son regret.

XVI

L'ÉVENTAIL.

C'est un éventail magique... Ce

petit objet se change en femme à

a prière d'un homme de bonne

volonté, voilà tout.

Il alla chez Pascase.

En son hygiénique taudis, organisé selon les commandements de la

Science, vaste, clair, froid, sans tapis, ni rideaux, ni tentures,

ni aucunes étoffes, étagères en planches de verre, meubles en bois

lessivé, Pascase, vêtu d'une longue blouse d'hôpital, feuilletait des

livres de médecine.

Il laissa entrer Diomède, comme toujours, mais en lui disant:

--Vous êtes le seul.

--Je le sais. Seul d'homme, mais les femmes?

--Non. Leurs jupes sont pleines de ferments balayés dans les rues, sur

les escaliers...

--Et Mauve?

--N'est pas venue.

--Pourtant... Que cherchez-vous?

--Le nom d'une maladie.

--La vôtre?

--Oui, répondait Pascase, avec mauvaise humeur.

*

Diomède le laissa tourner les pages, plein de pitié pour cet homme

simple, droit et crédule.

Les chevaux de Diomède: Roman · 第 6 / 9 段