lentement jusqu'à ses yeux, puis redescendaient le long de ses nerfs,
drainant le sang des artères, fermant les portes affolées des veines;
il revoyait, presque pâmé, les bras dorés où les muscles couraient
comme des vagues, les épaules doucement tombantes, les seins larges
et profonds, rendus plus blancs par la pourpre de leurs gemmes; et il
sentait cette odeur de lavande et de noix, que le contact du mâle n'a
pas encore troublée.
*
Le soleil disparut sous un nuage; Diomède se vêtit, retrouva son
calme et sa lucidité, mais, encore dans le même cercle d'idées, il
disserta intérieurement sur la singularité et la diversité des odeurs
féminines, leur rôle dans l'amour, l'absurdité d'épouser une femme
sans avoir respiré ses épaules. Il comprit alors futilité des bals,
s'amusant que les exigences sensuelles eussent imposé aux plus pudiques
filles de s'offrir, fleur ouverte, au flair discret des prétendants.
Allant plus loin, il admit la nécessité de la plupart des usages
traditionnels, même de ceux dont la signification est oubliée: ainsi
les bains de mer et la demi-nudité des plages, c'était la revanche de
l'impudeur native sur l'emprisonnement des gorges et des bras, sur la
longueur des juges, sur les mensonges des robes et des corsages. Un
peuple habitué à un peu de nu se baignerait dans des étuves et non
dans l'eau dure et dangereuse de l'océan. Mais il faut que les femmes,
matrices de la race, se dévêtent, au moins une fois par an, sous l'œil
des mâles. Plus fort que toutes les religions, que toutes les morales,
l'instinct commande et la pudeur obéit.
Songeant à sa récente conversation avec Pascase il regretta de ne pas
lui avoir prouvé que la robe d'une jeune fille, après trois ou quatre
ans de bals et de plages, ne couvre plus qu'une chair aussi connue en
surface, par les yeux, les mains et la divination du mâle, que la
chair publique du modèle ou de la courtisane.
Pourtant, il ne condamnait ni la morale, ni la pudeur, ni la
lutte contre la nature; il trouvait intéressant ce perpétuel état
d'oscillation entre l'instinct animal et l'instinct humain, œuvre des
génies, collier de force et de grâce, ornement singulièrement heureux
et significatif...
«C'est le frontal du grand-prêtre, le signe de l'élection. Tel qu'il
est devenu, l'homme est un être contraire à la nature: là est sa
beauté. Mais il n'est pas mauvais que la nature parfois le rappelle
à son origine, l'incline vers ses mamelles dures et ses hanches de
pierre, afin qu'il sache que la joie est d'être un homme et non d'être
un animal.
Oh! que Néo, Dieu merci, est donc peu naturelle! Il n'est pas naturel
qu'une femme soit belle, blanche et dorée un peu. C'est son âme qui l'a
faite belle, c'est l'obscurité des maisons et des vêtements qui l'a
faite blanche, c'est la serre chaude des civilisations qui a décoloré
ses cheveux, ambré le duvet de ses bras, velouté sa peau, refait de
tout son corps une chose de douceur... Les hommes de notre race qui
marcheraient nus deviendraient de la couleur des vieilles chaudières de
cuivre rouge et les femmes qui font nos plaisirs ressembleraient aux
débardeurs qui vident le long de la Seine les bateaux chargés de sable.»
Diomède sourit en songeant aux dessinateurs naïfs qui illustrent de
petits Praxitéles tels romans préhistoriques et font fleurir à l'orée
des cavernes, parmi la puanteur des viandes pourries, des seins liliaux
et des épaules claires. II sourit aussi des écrivains.
«La beauté animale est naturelle. La beauté humaine n'est pas
naturelle; c'est une invention lentement perfectionnée, un des travaux
visibles et le chef-d'œuvre de l'intelligence.»
*
Ayant déjeuné, il relut la lettre. Alors les doutes et les réticences
éclatèrent comme un semis de taches d'encre, parmi les arabesques
cordiaux. Il souffrit.
«Les gestes et les mots d'hier soir n'ont-ils pas effacé les petites
taches d'encre? Tous ces retraits sur elle-même et ce partage en deux
êtres, l'un de sang, l'autre d'âme, est-ce autre chose que le geste de
laisser retomber sa robe, quand le passant regarde avec trop de désir
les jambes de la passante? Le fichu recroisé sur le sein? Mais elle
l'a déchiré elle-même, déchirant toutes les lignes de la lettre où son
amour était nié.»
Et peu à peu, il se réconforta.
La peur ne le dominait plus. L'oiseau sombre qui planait au-dessus
de sa tête était tombé à ses pieds, les ailes fermées, mais la bête,
encore palpitante, agitait les pattes et ses plumes frissonnaient.
Il sentait qu'une grande rénovation allait se faire en lui, que les
horizons multiples où il arrêtait ses regards amusés allaient se voiler
de brumes, un seul demeuré clair parmi le demi-jour universel.
Alors il se souhaita la force nécessaire pour subir cette nuit et ce
déchirement, anxieux de savoir si Néobelle serait assez resplendissante
pour éclairer, astre unique, le monde de ses pensées, de ses désirs et
de ses songes!
La notion de cette fille singulière, aux volontés disparates, était
encore trouble en son esprit frappé d'enthousiasme mais non libéré de
toute crainte égoïste. Abeille, guêpe ou bourdon, né viendrait-elle
elle pas apporter en son cerveau des germes illogiques et préparer là,
dans le secret du gynécée, d'hétéroclites fécondations et une illusoire
postérité?
«Elle voudra substituer à mes lents et ironiques plaisirs des
jouissances trop certaines et trop précises, car elle doit avoir, étant
femme, un but pratique et net dans la vie,--et moi je ne désire qu'un
peu vivre, un peu à la fois, ménageant mes nerfs et ma sensibilité,
toute mon intelligence repliée et déroulée lentement, selon les
occasions de proie, comme les anneaux paresseux d'un grand serpent qui
semble dormir dans les roseaux...
Jouer avec la vie, jouer avec les idées I Avoir deux ou trois
principes, solides mais troués comme des raquettes, pour que tout y
passe hormis l'essentiel... Et qu'y a-t-il d'essentiel, hormis faire
son salut, selon la très noble expression chrétienne, c'est-à-dire
se réaliser selon sa nature et selon son génie?... Si cela seul est
essentiel, j'aimerai Néobelle, quoi qu'il arrive; le pèlerin qui
chemine dans la neige doit aimer la maison qui s'ouvre à son appel et
le foyer qui s'allume pour ses genoux mouillés...
Mais que la maison ne se dédouble pas en deux salles, Tune ardente et
l'autre triste; qu'il n'y ait qu'une flamme, qu'une table et qu'un, lit
et que le sourire de la femme avoue une sensualité intelligente et tous
les raffinements spirituels...»
*
Là ses méditations furent interrompues par l'arrivée de Pascase.
Diomède, cette fois encore, en fut content; le tourbillon des idées
s'arrêta.
Pascase était satisfait et irrité. Attendri par les promesses de
Cyrène, il s'emportait cependant contre les mauvais mœurs dont il
venait de frôler les épaules et les reins.
Connaissant d'avance la teneur de toute plaidoierie dans le ton moral,
Diomède écoutait avec indifférence. A la fin, il répliqua:
--Deux ou trois fois par siècle, on change ou on nettoie les vitres
de la serre où nous vivons. D'abord la lumière plus claire nous
permet de voir plus intimement et de comprendre mieux le jeu de nos
mœurs; mais peu à peu la pluie et la poussière ternissent les vitres;
elles se bordent de mousse; les mouches y viennent accumuler leurs
ombres et leurs taches; l'opacité se fait, puis presque la nuit...
Mais qu'il fasse jour ou qu'il fasse nuit, les mœurs sont les mêmes,
car ce sont les mêmes sexes qui dansent la même ronde, dans le
même monde... Vous vivez à un moment où les vitres viennent d'être
changées (ou nettoyées); la lumière est nette, vos yeux ont toute leur
clairvoyance,--et vous croyez sincèrement qu'Elian ou Flavie sont
d'exceptionnels petits monstres en mission spéciale sur une terre
menacée des catastrophes et des incendies... Jéhovah lui-même y fut
trompé quand il détruisit les villes qu'il voulait maudites, mais
l'expérience lui est venue sans doute, ou l'indulgence, puisqu'il
regarde Paris sans colère...
--Qu'en savez-vous? dit Pascase.
*
Diomède continua doucement:
--... et peut-être en souriant. Je crois que Dieu est devenu, comme
nous, indulgent. Avez-vous remarqué, Pascase, la bonté de Dieu et son
infinie patience à modeler son âme divine sur l'âme humaine Ses pensées
sont toujours conformes à celle des trente justes intellectuels qui
gouvernent le monde sans que le monde s'en aperçoive, eux-mêmes menés
dans leur voie par un élu qui souvent reste ignoré des hommes. Dieu a
pensé comme Pythagore, qui n'est plus qu'un nom; comme saint Bernard,
dont les idées nous choquent; comme Spinoza, que personne n'a lu...
Dieu est vivant, Pascase. Il est bien l'Éternel. Il se transforme, sans
que meure une parcelle de sa divinité, et, phénix, il surgit, toujours,
quoique différent, essentiellement pareil à lui-même, du bûcher où
flambe le feu intellectuel...
*
Introduit dans une idée, Pascase savait s'y mouvoir. Il dit:
--Votre manière d'expliquer Dieu équivaut à le nier...
--Oh! Quelle affirmation plus candide? J'ai la foi d'une bonne femme...
*
Mais Diomède souriait un peu.
--Je crois Dieu immuable, reprit Pascase; peut-être indulgent,
peut-être patient... Mais je crois aussi, et c'est une de vos paroles
que j'ai méditée, qu'à certaines heures des siècles il cesse de
regarder, c'est-à-dire de penser le inonde. Alors le divin se retire
lentement des fîmes humaines. L'odeur de l'infini abandonne les
créatures; le parfum descendu remonte à sa source; et les âmes se
ferment, comme, le soir, la fleur des liserons. C'est l'interrègne.
Parfois je songe que peut-être nous vivons à une de ces heures-là.
La nuit est assez douce, mais morne; les herbes se penchent sous la
brume; les feuillages sont silencieux; la lune dort et les étoiles sont
tristes. Dieu pense d'autres mondes.
*
Diomède trouva cela très beau, très effrayant:
--Quel sujet de rêve, Pascase! Cet univers livré à des lois, à
la brutale causalité, à l'implacable règle des affinités et des
répulsions, à la Force, c'est-à-dire à la stupidité! Un univers enfin
sans l'intelligence, qui est la perpétuelle négation de la Loi, qui est
l'amour, qui est la joie, qui est l'épée où la force imbécile vient se
faire trouer le ventre!
--Cet état d'horreur, dit Pascase, est agréable à beaucoup d'hommes.
Après tout, c'est la conception scientifique du monde. Elle est
peut-être vraie.
--Peut-être, répondit Diomède, avec tristesse. D'ailleurs la
pensée d'un homme n'engage qu'un homme. Il y a bien des vérités.
Quelques-unes vivent; d'autres sont mortes; les autres mourront...
Mais selon ce système, Pascase, si vous l'adoptiez, ce qui
m'étonnerait, sur quoi établiriez-vous la basilique de votre bonne mère
la Morale?
--Sur rien. Ce serait absurde même d'en vouloir poser une pierre.
*
Diomède reprit:
--Pascase, est-ce que tout cela, au fond, ne vous est pas un peu
indifférent? N'aimeriez-vous pas mieux baiser les cheveux de la petite
Flavie?
--Non, ils sont trop courts.
--Courts, mais jolis et fins. Cependant, vous avez raison, car elle
refuserait vos lèvres d'homme. Flavie a des principes. Elle mourra
vierge du mâle. Ces aberrations ne sont pas déplaisantes comme celle
des Elians. Celui-là d'ailleurs est vénal...
--Oh!
--Oui, c'est laid et fort malpropre; mais les maladies aussi sont
laides et il faut y toucher. Mon ami, si l'on écrivait un peu de notre
vie, pourrait-on nier que nous avons vécu, nous, innocents de ces vices
bas, parmi les Elians aux cheveux bouclés? Faudrait-il s'abstenir, en
notant un paysage de forêt, d'y peindre des champignons parce qu'ils
sont vénéneux? Mon caractère ne me permet pas l'indignation. Je suis un
curieux, moi, et non un moraliste; je fais de l'anatomie et non de la
médecine. Je veux savoir comment est planté le cœur de l'animal; je ne
rédige pas d'ordonnances.
*
En dînant, ils s'occupèrent des besognes que Pascase pût accepter dans
les journaux régentés par Cyrène; et Diomède souriait de l'empressement
de son ami à s'introduire en ce milieu qu'il méprisait.
*
Il songeait:
«Lui aussi, il est vénal, et cependant c'est le plus honnête homme du
monde et le cœur le plus pur.
Tout n'est qu'ironie.»
XIII
L'AGNEAU
Enfin, il se nomme Agneau.
Le matin, Diomède à peine levé, on sonna; la petite cloche de bronze au
son pur et doux se dressait éperdue; en même temps la porte grondait,
martelée.
C'était Cyran, toujours annoncé de cette façon violente et dominatrice.
Un agneau bêlait dans ses bras.
--C'est mon agneau pour le saint Jean. On me l'apporta de la campagne,
il y a trois ou quatre jours, mais sale, la laine grumelée et sentant
le bouc. C'est un petit mâle. Je l'ai fait laver, comme un toutou,
sur la berge, par l'homme à casquette de recruteur. L'homme voulait
le tondre! Pauvre agneau! Il loge rue Blomet chez un nourrisseur qui
me l'amène tous les matins. Il déjeune avec moi: du lait et quelques
feuilles de laitue. Enfin, il se nomme Agneau. J'en ferai un bélier
avec de belles cornes recourbées. Tâtez auprès des oreilles, là, les
deux petits nœuds déjà durs. Ne trouvez-vous pas qu'il bêle avec amour?
Il est si blanc!
Mis sur ses jambes, Agneau trébucha, puis se roula comme un chien sur
le tapis; ses yeux se fermèrent.
Alors, allumant sa pipe, Cyran changea de ton et dit:
--L'autre soir, tout en parlant, je regardais, j'observais, amusé pat
la jeunesse des visages, l'éclat des yeux, à peine étonné que les
femmes eussent les cheveux courts et les hommes les cheveux longs. Il
y a des modes et désaffectations de vices. Cela m'est égal, puisqu'en
dehors de la chasteté absolue, tout, désormais, me semble laid.
D'ailleurs, je cessai bientôt de réfléchir. Devant des visages, je
suis peintre. Je parlais des modèles, j'examinai les têtes, cherchant
le caractère qui convenait à ma porte. Mon saint Jean est peint sur
la porte de la sacristie, intérieurement. C'est lui qui ouvre la
porte, du dedans au dehors, afin que de la vie secrète Jésus passe à
la vie publique et au sacrifice--conséquence de toute vie vouée au
peuple. C'est très clair, quoique le frère gardien n'ait pu comprendre
le symbole de ma porte, ni surtout l'agneau marchant résolu et fier
dans sa douceur en avant du prophète. Pourtant, l'agneau ne doit
pas être porté; il doit s'avancer volontairement vers le couteau du
sacrificateur... Enfin, voulant un saint Jean adolescent, et non un
vieux mangeur de sauterelles, je distinguai un éphèbe nommé Elian...
--Elian! cria Diomède. Mais sa bouche est un écriteau!
--Alors vous devinez. Il est venu hier.
--Et il vous a joué la courtisane amoureuse? Soupirs, cris, poses,
larmes?
--Oui.
--Cyran, vous vivez vraiment trop en dehors de tout. Il a tenté la même
aventure avec Sully. C'était très bête. Avec Sully qui a les mœurs d'un
saint!
--Enfin, il a eu l'esprit d'un mot parodié de Suétone: je veux être
l'amant de Cyrène et la femme de Cyran! C'est un fou lubrique sans
intérêt. Mais, que veut dire cette allusion à Cyrène?
*
Diomède, hésitant, répondit:
--Si ce n'est pas vrai, c'est possible.
Puis, encore après un silence:
--D'ailleurs, Cyrène est perdue. Elle le sait. Ses nerfs ont pris
une telle habitude du plaisir... C'est l'alcoolisme de la volupté...
Demeurée avec vous et devenue votre femme, elle serait maintenant
l'ami de vos soirées et le témoin de vos jours, heureuse de broyer
vos couleurs et de vous tendre la brosse... Oui, c'est une pécheresse
terrible... Enfin pourquoi ne viendriez-vous pas à son secours,
fraternellement?
*
Cyran sembla choqué de ce discours qui évoquait trop directement un
passé trop connu. Diomède se comprit maladroit et presque infâme. Cyran
objecta:
--Mais je ne veux pas me marier. Je suis moine. Une vieille, maîtresse?
Non. Une liaison de hasard. J'ai eu de la tendresse pour elle, c'est
vrai, au temps où j'étais, moi aussi un scandale...
--Cyrène a été si belle et elle est encore si belle que tout lui est
pardonné, reprit Diomède. Le peuple, malgré sa stupidité croissante,
admet fort bien qu'une Cyrène ait d'autres droits dans la vie et sur la
vie qu'une femme dont la vertu est la seule grâce. Son existence aura
été une large fresque pompéienne, un peu lascive, trop voluptueuse,
mais de couleurs vives et de chairs douces... Enfin elle vous chérit.
N'avez-vous pas senti son émotion, l'autre soir?
--Je crains son amour, répondit Cyran. Elle voudra obtenir de moi (et
elle en aura le droit) des plaisirs que je ne désire plus. Je caresse
les hanches d'un modèle sans plus de volupté que la croupe d'un cheval;
avec la même bonhomie esthétique. La peau d'une femme n'est plus pour
moi qu'une étoffe très fine et si elle se tend sur d'agréables courbes
je suis content et voilà tout... Mais avec cette créature que j'ai
aimée, que j'ai respirée, que j'ai bue... Cela me trouble, mon cher
Diomède! Qui fera mes images, si je fais l'amour?
*
Diomède insinua, amusé par cette controverse:
--La peinture n'est pas incompatible avec l'amour.
--Ma peinture? Absolument. Il faut que ma vie soit immatérielle, pour
que mon art demeure spirituel et intellectuel. Si je touche à la
vie, si je pénètre dans la chair, je sens que je retournerai à mon
vomissement réaliste! Que d'années j'ai perdues à aimer les apparences,
à copier des muscles, des tons, des lueurs, à dessiner des bouches qui
parlent, des seins vers lesquels se tendent les lèvres! A quoi bon?
Le réalisme le plus direct, le plus sur, le plus palpable, s'en va,
fuit tout honteux devant la nature. Peut-être est-ce de l'art utile,
de l'art documentaire?... Les costumes intéressent les historiens plus
tard et de bons esprits dissertent sur la couleur des cheveux, en
Italie, au temps de Véronèse... Il faut déformer ou transformer... Moi,
je transforme. J'allège les corps de toute leur matérialité; j'en fais
des nuages, des vapeurs, des rêves, des âmes... Alléger et allonger,
obtenir des êtres frêles et transparents...
--Et l'agneau? Demanda Diomède, qui aimait modérément la nouvelle
peinture de Cyran et souriait, parfois, de ses théories.
--Agneau? Je le ferai haut et mince comme un lévrier avec une petite
tête fine, enfantine, douloureuse, et des rayons d'or sortiront de
l'absence de ses cornes.
*
Diomède admit cette vision, mais, tout en se méprisant un peu, il dit,
pour accomplir sa promesse jusqu'au bout:
--Elle est prête à tous les renoncements, à un mariage mystique.
--Où trouvera-t-elle la force de se renoncer?
--En sa tendresse pour vous.
--Peut-être...
*
Diomède ajouta:
--Songez, un mariage mystique, tout blanc, des épousailles angéliques.
Cette idée séduisait l'imagination de Cyran, devenue un peu puérile.
Il se remémorait d'édifiantes vies de saints, les vœux de chasteté
formulés par les nouveaux époux encore la main dans la main sous la
bénédiction du prêtre.
--Comme Cécile et Valérien...
Mais il reprit:
--Cécile était pure, Valérien était jeune; leur sacrifice fut grand,
peut-être cruel. Le mien serait doux, mon ami... Les fresques me sont
des épouses admirables, chastes et pleines de joie... Il ne faut ni me
comparer à Valérien, ni comparer Cyrène à Cécile... Il ne s'agit même
pas de Philémon et Baucis, ce qui est encore admirable, mais d'un vieux
peintre misanthrope, malade, nerveux, et d'une femme moins illustre en
vertu qu'en esprit et en beauté, et qui demain sera vieille, triste
et laide... Mourir seul, voilà la question et voilà l'horreur... Sans
doute, mais c'est peut-être plus beau... «On le trouva mort, la brosse
à la main, couché aux pieds de l'agneau qui semblait...» Quoi?... Je
veux peindre, jusqu'à mon dernier souffle, des âmes, des nuages, de
l'encens, des choses blanches, blanches... Venez ne voir, un de ces
jours... Je peins tout à la fois. Tout est entrain, la Procession des
âmes, saint Jean, l'Annonciation, tout... Pour faire dresser Agneau sur
ses pattes on lui tend une feuille de salade trempée dans du lait...
Eh bien, mon ami, venez avec elle, si vous voulez... Elle verra mes
âmes, elle verra ce que sont pour moi les femmes, elle verra comment je
comprends là vie... Des âmes, des âmes, jusqu'à ma dernière heure!...
Adieu.»
Et prenant l'agneau dans ses bras, il s'en alla, pareil au Bon Pasteur.
*
Quand Cyran fut parti, Diomède, affligé, calcula son âge, mais il
n'arrivait qu'à des presques.
«Il doit être plus vieux que son aveu... C'était un esprit... Il a
encore des heures...»
Et Diomède songeait à la vie très belle de cet homme que n'avaient
jamais ému ni l'ambition, ni la fortune. Il n'était jamais sorti de
l'art que pour mendier noblement par une besogne passagère le pain
quotidien; son entrée dans la gloire avait été lente, processionnelle,
hiératique: jamais un geste pour plaire au peuple, ni un sourire vers
les juifs détenteurs et brocanteurs des métaux sacrés, ni un pas vers
les palmes, les couronnes et les fleurs, mais plutôt vers le roseau et
l'éponge, et le fiel que la haine des hommes verse aux hommes qui sont
la noblesse de l'humanité.
Diomède qui lui avait toujours été filial, mais non servile, se prit à
douter de son droit à le rejeter vers Cyrène et vers un tel hasard. Il
était content que Cyran se fût défendu et, admettant ses objections,
il résolut de ne plus tenter de les rompre, si on lui demandait de
nouveaux conseils.
Cyrène avait en soi une telle séduction! Il essaya en vain d'en faire
l'analyse. Les alambics craquaient, éclataient avec d'aveuglants
jets de vapeur. On ne trouvait ni la courtisane, ni la grande dame,
ni la «muse», mais un être singulier où il y avait de tout cela, et
l'ensemble vénéneux, aux plus petites doses, avec le charme de l'opium
ou des plus délicieux poisons.
Nulle femme ne justifiai mieux les idées de Diomède sur le rôle du
mépris dans l'amour. Le vice adorait en elle une laideur dissimulée
sous une beauté animale, la grâce de l'impudeur et de la stérilité. Son
esprit même semblait physique; on le respirait comme une odeur où il y
avait encore quelque chose de sexuel; son sourire était un frôlement et
son rire une caresse. Cyrène, ils étaient vrais, sensés et profonds,
les éternels jeux de mots nés de son nom fatidique.
*
Revenant aux motifs de son retour au vieux Cyran, il les comprenait
aisément; ils étaient simples, humains, sociaux, avec sans doute de la
cordialité et même de raffection...
«En somme, songea Diomède, que m'importe? Je m'occupe bien peu de moi
depuis quelques semaines...»
Il ne put cependant arriver à se nier l'évidence de ses devoirs envers
Cyran. Des devoirs, lesquels? Le protéger? Le secourir? Comment? En
ouvrant ou en fermant les fenêtres?
*
Las de ces controverses, il écrivit à Néo, voulant un rendez-vous, une
heure près d'une fenêtre ou sous les arbres du parc Sina.
Y aller?
«Oui, elle m'attend. Mais que d'ennuis! Rencontrer le vieux jockey,
saluer la vieille dame qui vous retient anxieuse, près de sa chaise
longue, par des questions qu'elle a longtemps remuées dans sa cervelle
inculte d'orientale. Elle déteste Néo qu'on lui a imposée comme une
nièce orpheline. La vérité qu'elle sait et qu'elle n'ose proférer anime
ses yeux noirs et faux, quand la jeune fille passe, ou son nom. Si elle
n'était paralytique, il y a longtemps que Néo aurait bu du poison...»?
*
Dans l'après-midi Diomède, ayant mis sa lettre à la poste, alla tout de
même jusqu'à l'hôtel Sina. Le vieux jockey était sorti avec Néo. Il dut
subir la vieille levantine qui «recevait toujours».
En approchant du coin d'ombre où elle se terrait sous des coussins,
on entendait un bruit de médailles et de noyaux d'olives. Elle priait
toute la journée avec une ardeur conjuratoire, sans but, sans pensée.
Pourtant Diomède lui avait entendu avouer: «Je suis forte; les Saints
sont avec moi; la mère de Dieu me protège!»
Gardant son chapelet dans ses mains maigres, les doigts arrêtés sur le
grain dont elle achevait l'oraison, elle fit à Diomède un vaste geste
de bienvenue, puis elle parla:
--Ils m'ont envoyé une. idée, car ils m'aiment et veulent me guérir:
«Lève-toi et va à Jérusalem!» Alors je demande: Comment va-t-on à
Jérusalem? Mais ici, personne ne sait répondre, quand c'est moi qui
demande. Diomède, tu me diras comment on va à Jérusalem. J'écoute.
Diomède expliqua les facilités, mais les fatigues du voyage. Il
se souvint du nom d'un paquebot, du chemin de fer de Jaffa, d'un
pèlerinage annuel dont la torpeur convenait à l'infirme.
Elle cria, secouant ses noyaux d'olive:
--Que la mère de Dieu soit bénie! J'irai à Jérusalem.
*
Néobelle entra, emmena Diomède, pendant que la vieille criait encore,
sur un ton de menace:
--J'irai à Jérusalem!
XIV
LES MARRONNIERS.