des yeux soupçonneux, s'essuyant le front; un instant il s'occupa
a déplisser avec son pied un petit tapis. Enfin il releva la tête:
Diomède lui parlait de ses fresques.
Il répondit, l'air heureux, revenu à des gestes de peintre, le pouce en
avant, comme écrasant de la couleur, ou les doigts agités, dessinant
un ensemble, piquant des détails. A la troisième de ses phrases
hachées, jamais finies, il se sentit très à l'aise, c'est-à-dire seul.
L'auditoire disparu, il voyait de la peinture et il la décrivait. Son
tableau achevé, il se tut et après un silence, ayant regardé fixement
Elian, lui demanda de poser pour une tête de jeune saint Jean-Baptiste.
Tanche prit son adresse, pendant qu'il rougissait.
--Jamais de modèles de profession, reprit Cyran. Ils savent prendre la
pose, c'est vrai, mais c'est aussi ce qui les rend si dangereux. L'art
est mort par le modèle... A Florence et partout, avant Léonard, on a
peint d'après des poupées de cire, surtout chez les orfèvres... Cela
valait encore mieux que le modèle de métier... Le modèle est bête et
béat, surtout l'Italien... Le brun frisé, la grande barbe blanche, la
madone aux larges paupières baissées... Parisiens, les modèles mâles
ont l'air canaille et les femelles, l'air grivois... Prenez des gens
qui passent, des gens qui pensent, des gens qui souffrent... J'ai
trouvé une madone admirable, une femme rencontrée sur le bateau... Elle
sanglotait en berçant un petit enfant dans ses bras... «Ah! monsieur,
c'est que sa sœur jumelle vient de mourir, et lui, il est si faible
que j'ai peur de le perdre aussi.» J'en ai fait la madone qui pleure
le supplice futur, mais dans ses larmes il y a un sourire pour la vie
présente... Elle est admirable, admirable!... Le modèle, voilà: on
fait prendre la pose, sous le costume, et on copie. Mais c'est l'école
de dessin! L'art d'aujourd'hui est terrifiant, l'art protégé. Il y a
quelques années, Diomède qui fréquentait alors les ateliers réussit à
identifie! avec leurs modèles tous les tableaux primés cette année-là.
Un jeune Italien nommé Giosué, alors célèbre, figurait dans douze
toiles; on l'avait mis jusqu'au milieu d'une vue de Normandie... Alors,
ajouta-t-il, en regardant Elian, ce jeune homme viendra? Il faut qu'il
vienne. Il a des yeux qui aiment et qui songent.
*
Elian pensa à Cyrène: il l'adorait pour avoir eu chez elle ce bonheur
et cet orgueil.
*
Cyrène et Diomède amenaient Sina trouvé dans le petit salon de jeu où
il perdait volontiers des sommes, avec l'air de distribuer de l'or à
des clients romains.
Les trois hommes demeurèrent seuls. Le complot s'acheva. Cyran fut
vaincu.
*
Cependant la foule des adolescents et des jeunes femmes avait reformé
son cercle, plus loin, autour de Cyrène. Les femmes la désiraient
non moins que les mâles; elles se sentaient mâles tour à tour et
amantes près de cette créature â qui nulle luxure n'était étrangère.
Agenouillée près d'elle, Flavie jouait avec les rubans flottants de
sa jupe, la joue parfois appuyée aux genoux de sa maîtresse, ou bien
levant vers ses yeux noirs de grands yeux innocents et blonds. Ce
spectacle qui n'intimidait personne remuait le cœur tendre des jeunes
gens; Pellegrin murmura des vers:
Reines des soirs anciens, amantes immortelles...
Ces yeux où la beauté s'enivre d'être belle...
Adorables caresses où les gestes d'amour
Sont doux comme des vagues et purs comme des plaintes...
Fleurs dont le vent du soir a rapproché les lèvres...
A ce moment, jalouse, la petite Aurèle aux longs cheveux de fillette
saisit la main de Pellegrin et femmena.
--Dites-moi des vers, mais d'autres... Ceux-là sont beaux, mais je ne
les aime pas... Une reine, une seule reine... Une reine et son roi...
Ils s'en allèrent loin, vers les petits salons obscurs, sous les
ramages sombres des pâles verdures.
*
Elian à son tour, énervé, triste et colère, s'éloigna. Il rencontra
Pascase:
--Elle est, dit Pascase, vraiment belle.
--Elle est diabolique, répondit Elian. Elle est un sérail.
Quelle créature d'amour! Tout un peuple d'hommes et de femmes
s'agenouillerait sur son passage. Elle est la chair.
--Il y a dans son regard une tentation, reprit Pascase. Et tout est
tentation, autour d'elle, ces jeunes femmes que le désir parfumé
d'odeur fauves, ces éphèbes aux airs équivoques... pile ou face...
Elian sourit avec dédain:
--Je vous croyais un ami de la maison?
*
Pascase regarda l'adolescent, comprit, rougit e apercevant Tanche, se
rejeta sur lui. Il dit innocemment:
--Singulière maison...
--Singulière? Pourquoi? Mœurs du jour. Aucun étonnement possible.
D'ailleurs Cyran est là. Cyran purifie tout. Cyran purifiera tout. Ah!
il se lève. Nous allons partir. Venez-vous? Venez. Vous avez l'air
sinistre. Franchement, je ne suis pas non plus très à mon aise... Il
faut la candeur de Cyran ou l'ironie de Diomède pour souffrir avec
patience cette odeur de parc aux chèvres,--et aux chevreaux. Cyrène se
perd et s'avilit... Mais si vous voulez voir quelqu'un souffrir plus
que nous, regardez Néobelle... Là-bas, cette grande jeune fille qui
ressemble à Cyrène, plus grande encore et plus somptueuse... On dit
qu'elle est sa fille, et de Sina... Paternité ou adoption, elle est
Sina, Marie-Néobelle de Sina. Ce nom lui fait du tort, à Sina. On le
croit Juif. Il est Syrien. C'est peut-être pire. Néobelle sait tout
et méprise tout. Elle a l'innocence de la croix élevée au milieu des
turpitudes et des fourberies de la place du marche. On dit qu'elle aime
Diomède, or Diomède ne parle jamais que des aventures, des idées ou des
amours avec lesquelles il veut bien jouer; sur les choses qui lui sont
essentielles, il est muet; je suppose donc...
*
Cyran sortait, ayant baisé la main de Cyrène avec un air de grande
cérémonie affectueuse; Tanche le suivit, et Pascase aussi.
X
LES MAINS
Il vaudrait mieux n'avoir baisé
que des mains pures.
--Enfin, vous daignez savoir que je suis là, et pour vous seul?
--Votre mère, répondit Diomède, avait besoin de mes paroles.
--Ne l'appelez pas ainsi. Cela m'est douloureux. Elle est pour moi
une grande sœur malade plutôt qu'une mère... Vous savez bien que je
l'appelle Cyrène comme tout le monde, comme vous. Laissons. Et ma
lettre?
*
Diomède fut troublé. Il réfléchit rapidement.
«Fallait-il la lire? Si oui, il est trop tard. Si non, c'est bien.»
Les yeux de Néobelle ne disaient rien. Ils attendaient.
Diomède présenta la lettre, tournée et retournée sur toutes les faces
et tous les angles.
«J'ai l'air d'un escamoteur, songea-t-il. Vais-je l'avaler ou la faire
passer à travers ma main?»
*
Il dit:
--La voici. Elle est intacte.
Toute pâle, Néobelle répondit froidement:
--Merci. On peut se confier à vous. Vous êtes discret.
Diomède comprit, se méprisa, puis ressentit de la colère:
--J'ai été stupide. Mais pourquoi ce jeu?
Néobelle haussa lentement ses belles épaules
--Je ne sais pas. Je m'ennuie. Je croyais que vous auriez deviné...
Elle tenait la lettre entre ses doigts un peu crispés. Diomède voulut
la reprendre:
--Non, il est trop tard.
Elle la plia, en fit une bande étroite.
--Où la mettre? Dans mon gant, cela me ferait une bosse sur le bras.
Cela serait très laid, n'est-ce pas, mon ami? Non. Dans mon sein, là,
sur la peau très douce de ma poitrine. Et si elle m'écorche, Diomède,
si tantôt je trouve l'enveloppe tachée de sang, je vous renverrai
le petit cilice, la petite relique. Est-ce bien comme ça qu'il faut
dire? J'ai un morceau de la tunique sanglante de sainte Prase. Quand
je le regarde dans son petit cœur d'or de forme surannée, je ne suis
pas émue. Mais peut-être avez-vous l'âme plus sensible... Dites-moi
maintenant, pourquoi ne vous ai-je pas vu tous ces derniers temps?
Pourquoi avez-vous été un mauvais ami, Dio?
*
Elle parlait d'un ton caressant et affligé, toute sa beauté comme
voilée d'amertume. Son corps magnifique semblait se retirer des
regards, s'en aller, se fondre dans une lumière triste. Elle s'était
enveloppée dans la dentelle noire tombée des épaules de Cyrène; sa peau
claire à travers le crêpe transparent dessinait des fleurs roses.
Assis sur un tabouret, tout près d'elle, Diomède la regardait, ne
trouvant rien à dire. Il écoutait vaguement les grêles airs de valse
qui du salon voisin venaient à travers les portières mourir à leurs
oreilles. Après un long silence, il répondit, retrouvant dans sa tête
la phrase de Néobelle:
--Je ne suis pas un mauvais ami, Néo, mais fatigué d'avoir cueilli
trop de fleurs sans parfum, j'hésite à franchir le fleuve, à passer
sur l'autre rive, sur celle d'où viennent, je le sais maintenant, les
odeurs qui avaient enivré mon ignorance. Quand je suis parti, de bon
matin, le soleil riait à travers les feuillages des saules; il y avait
de la rosée sur les herbes et déjà des guêpes sur les fruits. C'était
un matin d'août; c'était mon printemps; je n'en ai pas connu d'autres.
Je cueillis des pâquerettes, et des gentianes, et toutes les floraisons
pauvres des étés trop chauds, et je les respirais avec joie; mais
l'odeur qui me consolait venait de plus loin, de là-bas... Il faut
passer l'eau; où est le batelier? Et comment revenir si la fleur que je
vois et que je veux n'est qu'un mirage...
--La fée Morgane sur le lac du Léman, dit Néobelle. Je l'ai vue. Ce
n'est pas très curieux. Mais si vous la vouliez vraiment, Diomède, la
fée, la fleur ou la flamme, elle surgirait devant vous avec sa vraie
chair de femme, de fleur ou de fée. Elle viendrait à vous... Elle vous
éviterait de passer le fleuve... Elle ménagerait les battements de
votre cœur,--et de votre peur...
--Je n'ai pas peur du fleuve, Néo, j'ai peur de vous.
--Non, Diomède, de vous-même. Vous avez peur de vos désirs, qu'ils ne
se gonflent, fantastiques bêtes, avec des mâchoires et des ongles, peur
de l'émotion, peur du sentiment, peur de vivre...
--Mais je vis, et beaucoup, je marche, je songe, je me prête à des
fantaisies...
--Vous vous prêtez toujours, c'est bien cela vous ne vous donnez jamais.
--Être libre, être libre!
--Libre dans le désert de vos irréalisations! Libre au milieu des
sables ou parmi la poussière des sables ou parmi la poussière des
routes stériles! Libre, et seul!
--Seul? Oui, je suis seul. Toute causerie me laisse seul, toute
intimité me laisse seul. Je suis seul quand je touche la main d'un ami
ou les genoux d'une femme, seul quand je parle, seul quand j'écoute et
seul quand je crie. C'est vrai, mais qui donc, s'il pense, ne vit dans
l'éternelle solitude?
--Vous pourriez peut-être aimer, mon ami? dit doucement Néobelle.
--Le fleuve! répondit Diomède. Toujours le fleuve, onde ou ombre, dans
lequel il faut se jeter tout nu.
--Tout nu, Dio! Tout nu, dépouillé de vos petits songes, de vos petites
fantaisies, de vos petites sensations, de votre petite ironie... Et
ainsi allégé vous atteindrez très facilement l'autre rive, et là, vous
vous mettrez à genoux.
--A genoux?
--A genoux comme un enfant.
--Comme un enfant!
--Oui, Dio, comme un petit enfant. Je n'ai jamais vu cela autour de
moi. Il n'y a pas de prière dans l'air que je respire. Je n'ai jamais
entendu de cantiques, mais seulement des appels de luxure... Il doit en
sonner de pareils la nuit dans les forêts fauves... Des cris de fauves
exténués, malades et gémissants... On ne sait s'ils gémissent de honte
ou de plaisir... L'amour n'est-il donc qu'une des formes du mépris?
--Ah! Néo, le mépris joue un grand rôle dans l'amour; sans lui la
plupart des rencontres charnelles seraient inexplicables. Il y a pour
l'homme un grand plaisir à faire l'animal, à se rouler dans la litière
de l'instinct, à enclore son idéal dans les limites étroites du jardin
sexuel, à s'en faire une prison, à ne lever la tête vers les visages
que pour y lire la satisfaction d'une déchéance... Mais d'autres ne
peuvent lever la tête quand l'excès de la honte extasie leurs nerfs,
et ils meurent là, étouffés dans leur stupre... La beauté n'est plus
qu'une promesse de plaisir; elle n'est plus que le jeu des mains et des
lèvres, l'immédiate et banale joie du toucher. Les âmes sont devenues
aveugles et il n'y a plus d'infini dans les yeux des hommes, ni dans
les seins des femmes...
*
Il se tut, puis ajouta:
--Vous me faites dire ce que je pense, Néo. Ce sont presque des aveux.
D'ordinaire, je me tais ou si je parle c'est avec indulgence, avec
l'indulgence dont j'ai besoin moi-même. Et d'ailleurs à quoi bon cette
confession et cette colère? Non, pas de colère. Je ne veux pas haïr
la vie... Il faut bien sortir, il faut bien marcher; alors, aimons
le paysage de nos promenades; notre amour peut-être le rendra beau.
J'ai purifié des choses très laides en les regardant avec innocence.
La bonne volonté sanctifie même l'accomplissement du mal; il y a plus
de vertu dans certaines mauvaises actions que dans certaines bonnes
œuvres... Mais pourtant, il vaudrait mieux ignorer, il vaudrait mieux
avoir fermé les yeux de temps en temps le long du chemin... Il vaudrait
mieux n'avoir baisé que des mains pures.
--Tiens, voilà mes mains, Dio!
Et avec la conscience de sa candeur vraie, Néobelle, arrachant ses
gants, tendit ses deux mains pâles aux lèvres de Diomède.
Excité par son discours, ému par la beauté de cette chaste fille, si
ardemment femme et si froide: ment vierge, il baisa les mains offertes
avec plus d'amour que jamais encore aucune autre chair.
*
Néobelle le regardait avec des yeux passionnés mais calmes:
--Aimes-tu ma chair, Dio?
--Néo, je t'aime toute!
Debout et penché sur elle, Diomède cherchait ses lèvres. Elle les
refusa et se leva:
--Non, pas les lèvres! Les lèvres donnent; je ne veux pas donner...
Et résistant aux efforts de Diomède elle répétait:
--Je ne veux pas donner, pas encore, pas encore!... Mais tout ce qui ne
donne pas... Tiens, mes bras! Tiens, mes épaules!... Ah! tu aimes ma
chair, Dio! A-t-elle goût d'infini? A-t-elle goût de miel ou de ciel?
Ah! Dio!
Exaltée, elle riait d'un rire passionné. Ses yeux éclataient, presque
méchants. Elle semblait s'offrir avec révolte, lutter en vain contre
ses paroles et contre ses gestes. Deux fois elle porta la main à son
corsage, froissant nerveusement l'étoffe tendue.
--La lettre, la lettre! Néo, la lettre!
Elle l'atteignit, la tendit à Diomède.
--Oui, il faut la lire maintenant. Ah! il y a du sang, un peu de sang,
une goutte de sang, une seule goutte... Ainsi, je te donne de mon sang!
Dio, que me donneras-tu?
--Moi, répondit simplement Diomède.
--C'est dit. Tu m'appartiens.
Dans un moment d'exaltation, Diomède porta la lettre à sa bouche et
baisa la tache sanglante.
--Baise aussi la blessure, Dio!
Et Néobelle, déchirant son corsage, offrit son sein nu aux lèvres de
Diomède.
Mais à peine eut-elle senti cette caresse trop sensuelle qu'elle recula.
S'enveloppant les épaules dans la dentelle noire, elle s'enfuit.
XI
LA BARQUE
Je veux sauter sur une autre nef
et que la vieille barque sombre
avec tous mes péchés.
Assis dans le fauteuil que venait de quitter Néobelle, il songeait,
serrant la lettre entre ses doigts, étonné de s'être livré franchement
à des discours et à des gestes pathétiques. Mais tant d'émotions des
deux modes, sensuel et sentimental, l'avaient lassé ainsi qu'une longue
promenade parmi des paysages contradictoires. Il songeait et ne pensait
pas, engourdi dans une fatigue assez douce, un peu gêné vis-à-vis de
lui-même et pourtant satisfait comme d'une victoire.
*
Bientôt, il cessa même de songer. Alors il perçut les bruits prochains
des danses. Surpris que nul couple n'eût tenté une intrusion vers
ce coin pourtant si connu et où tant d'épaules avaient été baisées
et peut-être mordues, il alla soulever la tapisserie qui séparait
des autres pièces le petit salon solitaire. La porte était fermée à
clef. L'autre, celle qui donnait directement sur l'antichambre et
par où Néobelle avait disparu était restée ouverte. Des domestiques
somnolaient; il n'y avait plus sur les tables qu'un petit tas de
manteaux où il choisit le sien. La musique cessa; des gens sortirent;
il rentra vite, ne voulant voir personne.
*
Au même moment la porte fermée à clef cria et Cyrène parut:
--Je vous savais là, je vous ai surveillé. Il faut vraiment que je vous
aime, Diomède, pour vous laisser sous clef seul avec ma fille.
--Tout le monde pouvait entrer par où elle est partie.
--Non, ce soir la porte du fond n'ouvrait qu'en dedans.
--J'aime autant ne pas avoir su tout cela d'avance, reprit Diomède. Néo
le savait?
--Non. C'est moi qui ai tout fait. Je sais que vous vous aimez et cela
me plaît.
--Elle est vraiment votre fille?
--Ma vraie fille. Vous aimeriez autant pas?
--Presque.
--Elle me ressemble si peu. De stature, de ligne, et voilà tout.
Je l'adore et elle me méprise. Si elle avait mon caractère, elle
m'aimerait... c'est mieux ainsi... Néo est une créature admirable
devant laquelle je me prosterne éblouie et balbutiante. J'adore sans
comprendre... Vous seul peut-être pourrez déchiffrer cette écriture
hiératique... On ne sait pas ce qu'elle veut... Enfin, elle vous aime...
--Oui, reprit très simplement Diomède, je crois qu'elle m'aime.
--Et vous?
--Moi, je suis écrasé. J'attends le coup de grâce--et de là grâce...
--C'est cela, faites de l'esprit, quand il s'agit de la joie et de l'a
vie d'une fille malheureuse qui vous offre toute sa beauté et tout son
cœur.
--O Cyrène, ne soyez pas sentimentale. Ayez la pudeur du sentiment;
c'est ce que j'appelle n'être pas sentimental; et laissez-moi aimer
avec ironie, si c'est ma manière d'aimer.
--Les femmes, dit Cyrène, n'ont aucune pudeur; vous le savez sans
doute mieux que moi, mais celle-là est la dernière dont elles soient
capables. Parler d'amour leur est peut-être encore plus agréable que
de faire l'amour. Croyez-vous vraiment que je puisse aimer Cyran en
secret? Non, je veux crier mes sentiments pour lui, les étaler, les
afficher--sur tous les murs, sur mon front et sur le sien. Je suis plus
heureuse de l'avoir vu chez moi une heure en cérémonie que d'avoir
passé huit jours tête-à-tête avec lui. Tout le monde sait qu'il m'a
quittée; tout le monde sait que cela m'a fait de la peine; tout le
monde saura que nous nous sommes rencontrés...
*
Cyrène songea un instant; elle reprit:
--Il a fait le premier pas; il en fera d'autres. Je veux mourir près
de lui... Je ne suis plus telle que vous me croyez et telle que je
parais, Diomède; et, si je veux être encore aimée de Cyran (aimée
comme il voudra), c'est pour pouvoir paraître enfin telle que je suis
devenue... Les adolescents, Diomède, jeunes enchanteurs et petites
sirènes, je voudrais tant les fuir! Je sens que je me perds, ma barque
coule; l'eau est bleue et tiède, mais profonde; j'y disparaîtrai
toute... Non, je veux vivre et rester belle et fière; laisser le monde
et non être laissée par le monde. Je veux sauter sur une autre nef et
que la vieille barque sombre avec tous mes péchés; ils sont lourds,
elle ira au fond. Sur l'autre nef je m'installerai bien sagement, mais
avec beaucoup de dignité, comme une reine qui vient d'abdiquer mais
qui garde en ses membres des habitudes royales. N'ai-je pas régné en
vérité surtout un peuple? Par ma beauté et par ma luxure? Oui, par cela
presque seul, car tout le reste n'aurait été rien sans le scandale de
ma vie.
--Ah! Cyrène, c'est donc l'heure du cilice?
--Elle aurait déjà sonné, mais Cyran a retardé l'horloge.
--Vous serez regrettée.
--Et je ne laisse pas d'héritière.
--J'espère que non, répondit Diomède.
Cyrène le regarda sans se fâcher.
--C'est le premier crin du cilice. Continuez.
--A peine une petite cordelette de soie, mon amie. Mettez-moi à la
porte.
--Tout est fermé, dit Cyrène, vous passerez par ma chambre et le petit
escalier.
--Non, c'est trop de tentations.
*
Il suivit pourtant, troublé, craignant la lâcheté de la chair, mais
Cyrène, traversant la chambre sans hésitation, ouvrait déjà la porte
dérobée. Diomède par instinct ou souvenir regarda vers le lit dont
il connaissait bien la place; il était défait et, dans la pénombre,
il crut voir une tête s'enfonçer dans l'oreiller. Alors en un accès
d'hypocrite indignation--car lui, Diomède, aurait-il résisté aux bras
violents--il s'emporta contre Cyrène et, à mi-voix, pendant qu'elle
l'éclairait sur le palier.
--Cyrène, vous mentez à vos paroles. Qui est là?
*
Cyrène répondit froidement:
--Elian.
--Alors, tout ce que vous m'avez dit?
--Je ne me renoncerai que dans la sécurité de mon cœur.
--Sacrifiez cela.
--Diomède, je vous en prie.
--Mais pourquoi me donner ce spectacle et me forcer à un rôle absurde?
Me voilà moraliste, à deux heures du matin, sur la troisième marche de
l'escalier qui mène à l'alcôve. J'ai envie de rire... En effet, vous
êtes libre, mais vous croire, Cyrène, vous croire!
--Si j'avais voulu, c'est vous qui seriez dans l'alcôve.
*
Et pour punir Diomède, se penchant vers lui, elle lui toucha le front
de son aisselle nue.
*
Diomède descendit d'une marche.
--Allez-vous-en.
--Sacrifiez Elian.
--Je vous laisse.
--Je ne vous croirai plus.
--C'est le dernier, Diomède. Encore celui-là. J'ai eu d'envie d'Elian.
C'est le dernier.
--Et Flavie?
--Bagatelle.
--Sacrifiez Elian.
--Non, mon cher, je veux choisir mon mot de la fin. Bonsoir.
*
Elle rentra. Diomède entendit le bruit des verrous.
Alors il remonta les quatre marches, écouta.
Elian avait quitté le lit au premier verrou et là, près de la petite
porte, c'était une prise de possession lente et curieuse, avec un
froissis d'étoffes, des baisers rapides... Il entendit Cyrène prononcer
un mot obscène, puis il lui sembla qu'elle emportait l'éphèbe dans ses
bras...
Il songeait, en se faisant ouvrir la porte de la rue:
«Cyrène en est à l'excitation du mot sale... Je la plains... Enfin,
c'est de son âge.»
Puis encore:
«Décidément, les amours des autres, c'est bien peu intéressant.»
XII
L'ODEUR.
Cette odeur de lavande et de noix
que le contact du mâle n'a pas encore
troublée.
Diomède se réveilla dans le soleil et, avant toute réflexion, se
sentit heureux. Il faisait chaud; les rideaux souriaient aux vitres
claires; il se leva, marcha tout nu. Des fleurs,'en une jardinière,
s'épanouissaient avec naïveté; les plantes vertes se dilataient,
inclinant au bout de leurs hampes des ombelles plus larges.
Longtemps il s'amusa à vivre ainsi, libre et attentif, dans la paix
bourdonnante du matin printanier. Ayant ouvert une fenêtre qui donnait
sur rien, sur des cimes d'arbres, sur le ciel, il se dressa divinement
fier au seuil de la nature rénovée.
Puis, son état de nudité l'inclinant à des pensées sexuelles, il
comprit la cause de sa joie, courut à ses vêtements, ouvrit avec hâte
la lettre parfumée encore d'une odeur de chair; il la lut debout, parmi
les fleurs et les feuillages qui lui frôlaient la peau.
Quatre feuillets bien remplis et comme ornés d'arabesques. Cette
écriture droite, pleine de boucles, il la trouva noble, cordiale,
et sensuelle par la courbe onduleuse des traits qui semblaient
prolonger les mots comme des baisers, qui se repliaient ainsi que
des bras pour garder plus longtemps la jouissance de l'idée. Les
aveux ne le surprenaient pas; il n'eut des restrictions et des doutes
qu'une perception indistincte; tout ce qui n'était ni désir ni don
s'abolissait dans le souvenir des récentes extases.
Son bonheur s'augmentait de la certitude de dominer désormais cette
créature superbe; elle était venue à lui, dépouillée de son orgueil
et presque de sa robe, déchirée en signe de soumission... Ému, il
se promit d'être pour Néo un ami magnifique, un trésor charnel et
sentimental répandu comme une pluie d'été sur tout son corps et
jusqu'au fond obscur de cette âme verdoyante. Il l'aima sous la
forme d'un jeune arbre frais, fort et chevelu, que l'on enlace, où
l'on cueille une branche, au pied duquel on se couche dans une ombre
odorante et tiède. Elle lui donnait une sensation de solidité, de
sécurité vitale, et à songer au jeune arbre à l'âme verdoyante, il se
voyait enraciné au même terrain, frémissant au vent du matin, pâmé en
un enlacis de rameaux fraternel et voluptueux.