Collantine), Dieu m'en garde! il n'y a rien de si dangereux que
d'estre deffendeur en matiére criminelle; mais je parle de ces
droits litigieux qu'on achepte à bon marché de gens foibles et
ignorans des affaires, dont les plus embrouillez sont les meilleurs.
Car on n'a qu'à se faire recevoir partie intervenante, et pourvu
qu'on sçache bien faire des incidens et des chicanes, tantost se
ranger d'un party et tantost de l'autre, il faut enfin que les
autres parties acheptent la paix, à quelque prix que ce soit. Tel
est le mestier dont je subsiste il y a longtemps, et dont je me
trouve fort bien. J'ay des-ja ruiné sept gros paysans et quatre
familles bourgeoises, et il y a trois gentilshommes que je tiens au
cul et aux chausses. Si Dieu me fait la grace de vivre, je les veux
faire aller à l'hospital. Collantine commençoit des-ja à leur
vouloir conter ses exploits, tant en gros qu'en détail, et n'eust
finy de longtemps, quand elle fut interrompuë par Belastre, qui luy
dit: Sans aller plus loin, vous me faites faire une belle experience
de ce que vous sçavez faire. Il y a assez long-temps que vous me
chicanez, sous pretexte d'une vieille recherche de droits dont il ne
vous en est pas deub un carolus. Quoy (repliqua chaudement
Collantine)! vous ne me devez rien? Estes-vous assez hardy pour le
soustenir? Je vous vais bientost montrer le contraire. Je m'en
rapporte à Monsieur (dit-elle en monstrant Charroselles); il en
jugera luy-mesme. Ce fut lors qu'ils se mirent tous deux en devoir
de conter tous les procés et differens qu'ils avoient ensemble, en
la presence de Charroselles, comme s'il eust esté leur juge naturel.
Ils prirent tous deux la parole en mesme temps, plaiderent,
haranguerent et contesterent, sans que pas un voulust escouter son
compagnon. C'est une coustume assez ordinaire aux plaideurs de
prendre pour juge le premier venu, de plaider leur cause sur le
champ devant luy, et de s'en vouloir rapporter à ce qu'il en dira,
sans que cela aboutisse néantmoins à sentence ny à transaction; de
sorte que, si on avoit déduit au long cet incident, il n'auroit
point du tout choqué la vray-semblance. Mais cela auroit esté fort
plaisant à entendre, et le seroit peu à reciter. A peine
s'estoient-ils accordez à qui parleroit le premier (car la
contestation fut longue sur ce point), quand on ouyt heurter à la
porte. C'estoit le greffier de Belastre, qui l'estoit venu trouver
chez Collantine, sçachant qu'il y estoit, pour luy faire signer la
minutte d'un inventaire qu'il venoit d'achever; et outre le procés
verbal de scellé qu'il tenoit en main, il avoit encore sous le bras
un fort gros sac, contenant tous les papiers inventoriez, qui
devoient estre deposez au greffe pour la seureté des vacations des
officiers. Son arrivée fit faire trefve à ces deux parties
plaidantes, et apres qu'il eut eu une petite audiance en particulier
de Belastre, ce greffier qu'on avoit appellé Volaterran, (parce
qu'il voloit toute la terre) donna son procés verbal à signer à ce
vénérable magistrat. Charroselles, qui fouroit son nez par tout, fut
curieux de sçavoir ce que c'estoit, et s'estant baissé sous pretexte
de ramasser un de ses gans, il leut au dos du cahier cette
inscription:
Inventaire de Mythophilacte.
Comment (s'ecria-t'il aussitost)! le pauvre Mythophilacte est donc
mort! Quoy! cet homme qui a esté si fameux dans Paris, et par sa
façon de vivre et par ses ouvrages? Je m'asseure qu'on aura trouvé
chez luy de belles curiositez. Si vous les desirez voir (dit le
greffier assez civilement, contre l'ordinaire de ces messieurs, qui
ne sont point accusez d'estre civils), vous n'en sçauriez trouver un
memoire plus exact que cet inventaire que j'en ay dressé. Vous ne me
sçauriez faire un plus grand plaisir (dit Charroselles). Et à moy
aussi (dit de son costé Collantine), qui estoit ravie d'ouïr toute
sorte d'actes et d'expeditions de justice. Belastre, qui estoit
aussi bien aise d'entendre lire une piece intitulée de son nom, et
qui croyoit se faire beaucoup valoir par ce moyen à Collantine, non
seulement applaudit à cette curiosité, mais mesme, par l'authorité
qu'il avoit sur le greffier, luy commanda de la satisfaire. Le
greffier, luy obeyssant, s'assit auprés d'eux, et, apres qu'ils
eurent repris leur place et fait silence, Volaterran commença de
lire ainsi:
_Inventaire de Mythophilacte._
L'an mil six cens..... Je vous prie (interrompit Charroselles),
passez cette intitulation, qui ne contient que des qualitez
inutiles. Inutiles (reprit Collantine avec un grand cry)! vous vous
trompez fort: il n'y a rien de plus essentiel en une affaire que de
bien establir les qualitez. Cela seroit bon (reprit Charroselles),
si on avoit à instruire ou à juger un procés; mais comme nous
n'avons icy que la curiosité de voir les effets de Mythophilacte, ce
ne seroit que du temps et des paroles perduës. Cette raison ayant
prevalu, au grand regret neantmoins de Belastre, qui prenoit grand
plaisir à entendre lire ses qualitez, Volaterran passa plusieurs
pages de l'intitulation, apposition et levée des scellez, et
continua de lire:
Premierement un lit où estoit gisant ledit deffunt,
consistant en trois aix posez sur deux tresteaux, une
paillasse, avec une vieille valise servant de traversin, et
une couverture faite d'un morceau de tapisserie de
Rouen, prisez le tout ensemble vingt-cinq sous,
cy
25 sous.
_Item_, deux chaises de paille, avec un fauteuil garny
de mocquette, prisés dix sous, cy
10 sous
_Item_, un coffre de bois blanc, sur lequel avons reconnu
nos scellez sains et entiers, et dans iceluy ne
s'est trouvé que les papiers cy-apres inventoriez, ledit
coffre prisé douze sous, cy
12 sous.
De grace (dit Charroselles), allons vistement à ces papiers; c'est
la seule chose que je desire de voir, m'imaginant qu'il y en aura de
fort bons. Car pour le reste de ses meubles, il est aisé d'en juger
par l'échantillon, et je me doute bien que le pauvre Mythophilacte
est mort dans la dernière pauvreté. Je ne m'estonne plus qu'il
apprehendast si fort les visites, et qu'il eust tant de soin de
cacher la maison où il demeuroit à ses plus intimes amis, ausquels
elle estoit aussi inconnue que la source du Nil. Mais comme je
m'attends bien que par tout l'inventaire nous trouverons une
pareille gueuserie, je vous prie, monsieur le greffier, de coupper
court et de commencer à lire le chapitre des papiers, puisque la
curiosité de la compagnie ne s'estend que là. Ainsi fut dit, ainsi
fut fait: alors Volaterran, ayant sauté plusieurs feuillets,
continua de lire:
Premierement, le testament ou ordonnance de derniere
volonté dudit deffunt, en datte du 21 avril........
Hé! de grace, encore un coup (dit Charroselles), nous n'avons que
faire des dates; je vous prie, voyons seulement les dispositions de
ce testament, et sur tout sautez le preambule, et ce stile des
notaires qui ne fait que gaster du parchemin. Le greffier prit donc
en main ce testament, et en ayant parcouru en bredouillant deux ou
trois roolles pleins de ces vaines formalitez, il commença à lire
plus intelligiblement ces clauses:
En premier lieu, à l'égard de mes funerailles et
enterrement, j'en laisse le soin à l'hoste du logis où je
seray decedé, me confiant assez d'ailleurs en son humanité,
qui prendroit cette peine de luy-mesme, quand je ne l'en
prierais point. Je m'attends aussi qu'il le fera sans
pompe, sans tenture et sans luminaire, en toute humilité
chrestienne, et convenablement à ma position et à ma
fortune.
_Item_, à chacun des pauvres autheurs qui se trouveront à
mon enterrement, je donne et legue un exemplaire d'un livre
par moy composé, intitulé: l'_Exercice journalier du
poëte_, dont la delivrance leur sera faite sitost que ledit
livre sera achevé d'imprimer, dans lequel ils trouveront un
bel exemple de constance pour supporter la faim et la
pauvreté, avec une oraison tres ardente que j'ay faite en
leur faveur, afin que les riches aient plus de compassion
d'eux qu'ils n'ont eu de moy.
_Item_, je donne et legue à Claude Catharinet, mon meilleur
amy et second moy-mesme, mon grand Agenda ou mon Almanach
de disners, dans lequel sont contenus les noms et les
demeures de toutes mes connoissances, avec les observations
que j'ai faites pour decouvrir le foible des grands
seigneurs, pour les flatter et gagner leurs bonnes graces,
ensemble celles de leurs suisses et officiers de cuisine,
esperant que, par le moyen de cet ouvrage, il pourra
sustenter sa vie comme j'ay fait la mienne jusqu'à present.
_Item_, à tous mes pretendus Mecenas, je donne et legue la
liberation de ce qu'ils me doivent pour le prix de l'encens
que je leur ay fourny et livré, tant par epistres
dedicatoires, panegyriques, epitalames, sonnets, rogatons,
qu'en quelque autre sorte et maniere que ce soit, ne
desirant pas que leur ame soit tourmentée en l'autre monde,
comme elle le pourroit estre pour avoir retenu le salaire
deub à mes grands travaux. J'en fais la mesme chose à
l'égard de ces méchans libraires qui ont mangé tout le
fruit de mes veilles, et qui m'ont tant fait souffrir
depuis que j'ay esté à leur discretion. Et quoy qu'ils
aient souvent pris à tasche de me faire damner, je prie
Dieu qu'il ne leur impute point le mal qu'ils m'ont fait,
mais qu'il use envers eux de sa misericorde, de toute
l'estendue de laquelle ils ont grand besoin.
_Item_, je donne et legue à Georges Soulas, ci-devant mon
valet et scribe, et maintenant, à force de manier mes
ouvrages, devenu mon collegue et confrere en Apollon, tant
pour paiement des gages que je luy puis devoir que par pure
liberalité, donation à cause de mort, et en la meilleure
forme que pourra valoir, tout le reste de mes ouvrages et
papiers, tant imprimez qu'à imprimer, luy faisant don de
tous les profits qu'il en pourra retirer des comédiens, des
libraires et des personnes à qui il les pourra dédier; à la
charge, et non autrement, qu'il fera imprimer lesdits
manuscrits sous mon nom, et non sous le sien, et qu'il ne
me privera point de la gloire qui m'en peut revenir, comme
je sçay que quelques autheurs escrocs en ont cy-devant usé.
Et pour exécuteur du présent testament, je nomme Charles de
Sercy[124], maistre libraire juré au Palais, veu que
j'espère de sa courtoisie que, comme il se forme sur le
modèle de Courbé[125], qui ne dédaigne pas d'estre agent
général des autheurs de la haute classe, luy qui commence
de venir au monde ne dédaignera pas de rendre cet office à
la mémoire de son tres humble serviteur et chalend. Voulant
en cette considération que Georges Soulas, légataire
universel de mes ouvrages, lorsqu'il en voudra faire faire
l'impression, lui donne la preferance à tous les autres,
pour le recompenser des pertes qu'il a faites sur tant de
recueils et de rapsodies inutiles qu'il a imprimées, et qui
le menacent d'une banqueroute prochaine et bien méritée:
car ainsi le tout a esté par ledit testateur dicté, nommé,
leu et releu, etc.
[Note 124: Il avoit été reçu imprimeur-libraire le 13 septembre
1649, mais il n'avoit guère commencé à marquer qu'en 1670, année où
il fut fait adjoint de la communauté. Furetière pouvoit donc, même
en 1666, époque, non de la rédaction, mais de la publication de son
livre, parler encore de lui comme il en parle.--Dans l'édition de
Nancy, de 1713, le nom de Jean Treyar est substitué à celui de Ch.
de Sercy.]
[Note 125: C'est d'Augustin Courbé qu'il est parlé ici. «Son
plus grand négoce, dit La Caille (_Hist. de l'impr._, p. 274.),
étoit de livres de galanteries et de romans, dont il faisoit grand
débit.»--Dans sa _Nouvelle allégorique_, etc., p. 115, Furetière
avoit déjà parlé de Courbé, à propos de mademoiselle de Scudéry,
dont il éditoit les romans: «La pucelle Sappho obtint permission de
mener des troupes dans la _Romanie_ pour la rétablir, a cause
qu'elle y avoit de belles terres et seigneuries, dont Augustin
Courbé étoit fermier général, et où il faisoit si bien son compte,
qu'il s'y seroit extraordinairement enrichi, sans les pertes que lui
a fait souffrir d'ailleurs le prince Galimathias.»]
Vrayment (dit alors Charroselles), j'avois grande estime pour le
pauvre Mythophilacte, mais je lui sçay fort mauvais gré de ce qu'il
destourne ces petits libraires du soin de faire des recueils. Chacun
sçait combien ceux qui sont haut hupez font les rencheris quand on
leur offre des coppies à imprimer. Ils ne veulent prendre que celles
d'une certaine caballe qui leur plaist, encore les payent-ils à leur
mode, et il leur faut jetter les autres à la teste, encore n'en
veulent-ils point imprimer.
Vous m'avez fait cent fois la mesme plainte de vos libraires (dit
Collantine); pourquoy les voudriez-vous obliger à imprimer vos
livres, si le debit n'en est pas heureux? Que ne les faites-vous
imprimer à vos frais, à l'exemple d'un certain autheur dont j'ai ouy
parler au Palais, qui en a pour cinquante mille francs sur les bras.
J'aimerois mieux, si j'estois à votre place, vendre mes chevaux et
mon carrosse, pour acheter la gloire qui m'en reviendroit, puisque
vous en estes si affamé. Ou plustost, que ne quittez-vous tout ce
fatras de compositions philosophiques, historiques et romanesques,
pour compiler des arrests, des plaidoyers ou des maximes de droit:
dame! ce sont des livres qu'on achete tousjours, quels qu'ils
soient, et il n'y a point de libraire qui n'en fust aussi friand que
des Heures à la chancelliere[126]. Mais, je vous prie, brisons là,
car je vois bien que vous voudriez faire en replique une longue
doleance. Puisque la compagnie est curieuse de voir ces papiers,
passons aux titres et contracts d'acquisitions de maisons et de
constitutions de rente, car ce sont les principaux articles d'un
inventaire.
[Note 126: _Exercice spirituel, contenant la manière d'employer
toutes les heures du jour au service de Dieu_, par V. C. P., dédié a
Mme la Chancelière. La corporation des relieurs de Paris avoit
fait cette galanterie à madame Ségnier, pour se rendre favorable le
chancelier, sous la direction duquel toutes les corporations
dépendantes de la librairie étoient placées. Le succès de ce livre
dura plus d'un siècle; en 1767 le libraire de Hausy en donna encore
une édition, reproduisant la dédicace que Collombat avoit faite pour
la première. Il n'y avoit de changé que la Chancelière, à qui l'on
dédioit.]
Ha! pour cela (dit Belastre), nous n'en avons trouvé aucuns, mais
seulement beaucoup d'exploits pour debtes passives: de sorte que
tout le reste de cet inventaire ne contient que le cathalogue de
quantité de livres et ouvrages manuscrits, qu'un des legataires nous
a requis d'inventorier, pour luy en faire en suite la delivrance,
parce qu'il dit que le deffunt luy en a fait don. Nous n'avons
affaire que de cela (reprit Charroselles), et c'est icy asseurément
le legs fait à Georges Soulas, dont vous venez d'entendre parler.
Lisons viste, je vous prie, ce catalogue. Je m'y oppose (dit
Collantine), et je veux auparavant qu'on m'explique un article de ce
testament, touchant ce grand agenda et cet almanach de disners qu'il
legue à Catharinet, et qu'il dit estre suffisant pour sa
subsistance.
Je le veux bien (répondit Belastre); je le vais faire chercher tout
à l'heure par mon greffier, car je me souviens bien de l'avoir fait
inventorier. J'aurois bien de la peine à vous le trouver maintenant
(repartit Volaterran), car ce n'est qu'un petit cahier de cinq ou
six fueilles, qui est meslé parmi un grand nombre d'escrits et de
paperasses; mais je vous diray bien ce qu'il contient en substance,
car je l'ay considéré assez attentivement, lors que j'en ay fait la
description. Cet almanach de disners est fait en forme de table
divisée par colomnes, et contient une liste de tous les gens qui
tiennent table à Paris, ou des autres connoissances du deffunt à qui
il alloit demander à disner. Cela est distribué par mois, par
semaines et par jours, tout de mesme qu'un calendrier. De sorte
qu'en la mesme maniere que les pauvres prestres vont demander leurs
messes le samedy à Nostre-Dame, le lundy au Saint-Esprit, le
vendredy à Sainte-Geneviefve, de mesme il assignoit ses repas à
certains jours chez certains grands, le lundy chez tel intendant, le
mardy chez tel prelat, le mercredy chez tel president, et ainsi il
subsistoit toute l'année, jusques là qu'il avoit marqué
subsidiairement, et en cas de besoin, pour son pis aller, les
auberges allemandes et françoises.
Voila qui suffit (dit Charroselles) pour nous donner l'intelligence
de tout l'ouvrage, sur lequel, sans l'avoir veu, je pourrois bien
faire des illustrations et des commentaires. Car je me doute bien
que pour faire un almanach parfait, il y avoit bien des jeusnes et
des jours maigres marquez, et peut estre plus qu'il n'en est observé
dans l'Eglise. Je crois bien aussi que pour le pronostique qu'on a
coustume d'y mettre à chaque lunation, on pouvoit souvent y escrire:
_grandeur de famine_, _secheresse d'amis_, _table rompüe_, _etc._,
prédiction plus claire et plus certaine que celle de Jean Petit et
de Mathurin Questier[127]. Je m'imagine encore qu'il pouvoit faire
un almanach historial des jours de nopce et de grands festins où il
avoit assisté, et qu'il avoit marqué à part ces jours-là dans son
calendrier, comme les jours heureux ou malheureux revelez au bon
Joseph.
[Note 127: C'étoient deux de ces pauvres diables de prophètes,
si nombreux alors, que Louis XIV fut obligé de donner, en 1682, une
déclaration sous forme d'édit portant peine de bannissement contre
les _astrologues_, _devins_, _magiciens_ et _enchanteurs_. V.
_Esprit des journaux_, mai 1789, p. 267. Il est parlé de Petit et de
Questier, comme astrologues, dans plusieurs mazarinades. Questier en
fit même quelques unes. V. le _Mascurat_, p. 194, et C. Moreau,
_Bibliogr. des Mazarin._, t. II, p. 94, no 1763.]
Il falloit (interrompit Collantine) que cet homme fust bien
miserable, puisqu'il ne pouvoit vivre sans escornifler: car c'est, à
mon sens, le dernier des métiers, et indigne d'un homme qui a du
pain et de l'eau. Ce ne seroit pas là une bonne consequence (dit
Charroselles): car il y a bien des marquis et des gens accommodés
qui ne se font point de scrupule d'estre escornifleurs habituez à
certaines bonnes tables, et j'ay veu souvent nostre pauvre
Mythophilacte se plaindre de ce desordre. Car (disoit-il), sous
pretexte que ces gens ont quelque capacité ou expérience sur le
chapitre des sauces, et qu'ils prétendent avoir le goust fin, ils
croyent avoir droit d'aller censurer les meilleures tables de la
ville, qui ne peuvent estre en reputation de friandes et de
delicates, si elles n'ont leur approbation; jusques-là qu'il
soustenoit quelquefois que ces gens estoient des larrons et des
sacriléges, qui deroboient et venoient manger le pain des pauvres.
Pour luy, qui n'y alloit point par goinfrerie, mais par nécessité,
je ne puis que je ne l'excuse: car comment pourroit vivre autrement
un autheur qui n'a point de patrimoine? il auroit beau travailler
nuit et jour, dés qu'il est à la mercy des libraires, il ne peut
gagner avec eux de l'eau pour boire.
Il me souvient de l'avoir veu une fois en une grande peine. Je le
trouvay en place de Sorbonne querellant avec un autre autheur, qui,
entr'autres injures, luy reprocha tout haut qu'il étoit un caymand
de gloire, et que de tous costez il en alloit mendier. Ce dernier
mot fut ouy par des archers qui cherchoient tous les mendians[128]
pour les mener à l'Hospital General. Ils le saisirent au collet en
ce moment (aussi bien estoit-il d'ailleurs assez déchiré), et j'eus
bien de la peine à le faire relascher. J'en vins pourtant à bout,
sur ce que je leur remonstray que le mestier de poëte, dont il
faisoit profession, le conduisoit naturellement à l'hospital, et
qu'il ne falloit point d'autres archers que ceux de son mauvais
destin pour l'y faire aller en diligence. J'aurois bien d'autres
particularitez assez plaisantes à vous reciter[129]; mais
l'impatience que j'ay de voir ce cathalogue de livres ne me permet
pas de m'arrester sur cecy d'avantage. Ce fut lors que Volaterran,
qui vit bien que Belastre, par un signe de teste, avoit dessein
qu'on luy donnast prompte satisfaction, continua de lire.
[Note 128: C'est vers 1656, époque où Bicêtre fut donné à
l'hôpital général, que ces mesures furent prises contre les gueux.
Le vieux château du cardinal Winchester avoit ainsi pris la place du
dépôt de mendicité projeté par Louis XIII en ses lettres patentes du
mois de février 1622, et qui devoit être placé au bout de la grande
allée du Cours-la-Reine.--Cl. Le Petit, dans les strophes de son
_Paris ridicule_ qu'il consacre au château de Bicêtre, nous montre
les gueux installés dans le vieux manoir, et y vivant _gais et
contents_. Or la première édition du _Paris ridicule_ est de
1668.--La fondation de l'hopital général étoit due à la charité du
président de Bellièvre. (Perrault, _Vie des hommes illustres_, p.
54.)]
[Note 129: Le portrait de Mythophilacte n'est pas tracé d'après
un original unique; c'est un type complexe; quelques traits
appartiennent à celui-ci, d'autres à celui-là. Montmaur a posé pour
tout ce qui concerne le poète parasite; pour une partie du reste,
c'est de Mailliet, le _Poète crotté_ de Saint-Amand, qui sert de
modèle. Il était gueux comme Mythophilacte, et comme lui quêteur de
dédicaces. Furetière, dans sa satire _des Poètes_, parue avec ses
_Poésies diverses_ deux ans avant le _Roman bourgeois_, avoit mis
déjà de Mailliet en scène, sous son vrai nom, et l'on y peut juger
de sa parenté avec le type ici analysé. Montmaur et Mailliet étoient
morts depuis long-temps.]
_Catalogue des livres de Mythophilacte._
L'AMADISIADE, ou la Gauléide, poëme heroï-comique,
contenant les dits, faits et prouesses d'Amadis de Gaule,
et autres nobles chevaliers; divisé en vingt-quatre
volumes, et chaque volume en vingt-quatre chants, et chaque
chant en vingt-quatre chapitres, et chaque chapitre en
vingt-quatre dixains, oeuvre de 1724800 vers, sans les
argumens.
APOLOGIE de Saluste du Bartas et d'autres poëtes anciens
qui ont essayé de mettre en vogue les mots composez; où il
est monstré que les François, en cette occasion, n'ont esté
que des pagnottes[130], en comparaison des Grecs et des
Romains, par l'exemple d'Aristophane, de Plaute, et
d'autres autheurs.
[Note 130: De l'italien _pagnola_, poltron, timide. V.
la _Comédie des Proverbes_, act. I, sc. 6.]
LE RAPPÉ du Parnasse, ou recueil de plusieurs vers anciens
corrigez et remis dans le stile du temps.
LA VIS sans fin, ou le projet et dessein d'un roman
universel, divisé en autant de volumes que le libraire en
voudra payer.
LA SOURICIERE des envieux, ou la confutation des critiques
ou censeurs de livres, ouvrage fait pour la consolation des
princes poëtiques détronez, où il est monstré que ceux-là
sont maudits de Dieu, qui découvrent la turpitude de leurs
parens et de leurs frères.
LA LARDOIRE des courtisans, ou satyre contre plusieurs
ridicules de la cour, qui y sont si admirablement piquez
que chacun y a son lardon.
LA CLEF des sciences, ou la croix de par Dieu du prince,
c'est-à-dire l'art de bien apprendre à lire et à escrire,
dedié à monseigneur le dauphin; avec le passe-partout de
devotion, ou un manuel d'oraison pour l'exercice journalier
du chrestien.
IMITATION des Thresnes de Jeremie, ou lamentation poëtique
de l'autheur sur la perte qu'il fit, en déménageant, de
quatorze mille sonnets, sans les stances, épigrammes, et
autres pieces[131].
[Note 131: Mailliet, selon Furetière, 5e _satire_, V. 95-120,
avoit aussi perdu ses vers; un valet les lui avoit jetés au feu.]
Vrayment (dit Charroselles), j'ay esté present à la naissance de cet
ouvrage: jamais je ne vis un autheur plus déconforté que fust
celuy-cy en recevant la nouvelle de cet accident. Je taschay à le
consoler de tout mon possible, suivant le petit genie que Dieu m'a
donné; et comme j'avois appris du crocheteur qui avoit esté chargé
de ces papiers qu'il falloit qu'ils eussent esté perdus vers le
Marché-Neuf, j'asseuray Mythophilacte que quelque beuriere les
auroit ramassez, comme estant à son usage, et qu'il n'avoit qu'à
aller acheter tant de livres de beurre, qu'il peust recouvrer
jusqu'à la derniere piece qu'il avoit perduë. Vrayment (répondit
Belastre), voilà une consolation bien maligne, et qui est fort de
vostre genie, comme vous dites; mais ne faites point perdre de temps
à mon greffier, à qui j'ordonne de continuer. Volaterran, reprenant
où il en estoit demeuré, leut du mesme ton qu'il avoit commencé.
DISCOURS des principes de la poësie, ou l'introduction à la
vie libertine.
PLACET rimé pour avoir privilege du Roy de faire des vers
de ballet, chansons nouvelles, airs de cour et de
pont-neuf, avec deffenses à toutes personnes de travailler
sur de pareils sujets, recommandé à monsieur de
B......[132], grand privilegiographe de France.
[Note 132: Benserade, à qui Furetière a déjà fait
allusion plus haut, p. 138.]
_Forfantiados libri quatuor, de vita et rebus gestis
Fatharelli._
LE GRAND sottisier de France, ou le dénombrement des
sottises qui se font en ce vaste royaume, par ordre
alphabétique.
Vrayment (interrompit encore Charroselles), ce dessein est beau;
j'avois eu envie de l'entreprendre avant luy, et je l'aurois fait,
si je ne fusse point tombé en la disgrace des libraires, car cela
est fort selon mon genie. J'en ay conferé plusieurs fois avec le
pauvre deffunt; il me disoit qu'il avoit dessein d'en faire trente
volumes, dont chacun seroit plus gros que le Théatre de Lycosthene,
ou que les centuries de Magdebourg. Il est vray que je luy ay
tousjours predit que quelque laborieux qu'il fust, et quoy qu'il ne
fist autre chose toute sa vie, il laisseroit tousjours cet ouvrage
imparfait. Mais, Monsieur (dit-il au greffier), excusez si je vous
ay interrompu; je vous prie de continuer. Volaterran leut donc en
continuant.