auroit été difficile de deschiffrer, et prit ces papiers en
tremblant, croyant avoir encore plus à souffrir en la lecture de ces
vers qu'en celle des papiers pleins de chicane: car il contoit
des-jà qu'il luy en cousteroit quelque loüange, qu'exigent
d'ordinaire tous ceux qui presentent des vers à lire, ce qui estoit
pour luy un supplice insupportable. Cependant il en fut quitte à
meilleur marché, car il n'eust pas si-tost jetté les yeux dessus,
qu'il reconnut le larcin. Il dit donc à Collantine qu'ils estoient
de Theophile, et que c'estoit se mocquer de dire qu'on les avoit
fait exprès pour elle. Il lui apporta mesme le livre imprimé, pour
une pleine conviction, ce que Collantine receut avec grande joye.
Elle ne manqua pas de faire insulte au pauvre Belastre dés la
premiere fois qu'il la vint voir; pour premier compliment, elle luy
dit qu'elle avoit recouvert une piece decisive qu'elle alloit
produire contre luy. Belastre, qui croyoit son larcin aussi caché
que s'il l'eût fait chez les Antipodes, crut alors qu'elle vouloit
parler de ses procés, et répondit seulement qu'il y feroit fournir
de contredits par son advocat. Mais Collantine, le tirant d'erreur,
luy parla des vers qu'il lui avoit envoyez, et lui dit: Vraiment,
Monsieur, vous avez raison de dire que les vers ne vous coustent
gueres à faire, puisque vous les trouvez tous faits. Belastre, qui
attendoit de grands remercimens, se trouva fort surpris de cette
raillerie; et neantmoins, avec une asseurance de faux témoin, il lui
confirma, non sans un grand serment, qu'il les avoit fait tout
exprés pour elle. Mais que voulez-vous gager (reprit Collantine) que
je vous les monstreray imprimez dans ce livre (dit-elle en luy
monstrant un Theophile)? Tout ce que vous voudrez, dit Belastre,
qui, luy voyant tenir un livre relié de neuf, ne se douta aucunement
que ce fust le mesme que le sien, qu'il croyoit tres-vieux. La
gageure accordée d'une collation, le livre fut ouvert à l'endroit du
larcin, marqué d'une grande oreille, ce qui surprit davantage
Belastre que si on luy eust revelé sa confession. Il s'enquit
aussi-tost du nom de celuy qui avoit pû découvrir un si grand
secret, et apprenant que c'estoit son rival, il l'accusa soudain de
magie. Il crut qu'il falloit estre devin ou avoir parlé au diable
pour trouver une chose si cachée. Car (disoit-il) ou il faut que cet
homme ait leu tous les livres qu'il y a au monde, et qu'il les
sçache tous par coeur, ou il n'a point veu celuy que j'ay, qui est
le plus vieux que j'aye jamais pû trouver. Quelque temps apres ce
ridicule raisonnement, assez commun chez les ignorans, et la gageure
acquittée, il minutta sa sortie; et pour se vanger de son rival, il
ne fut pas si-tost dehors qu'il demanda à un des procureurs de son
siege comment il se falloit prendre à faire le procés à un sorcier.
On luy dit qu'il falloit avoir premierement quelque denonciateur. He
bien! (dit-il aussi-tost) où demeurent ces gens-là? envoyez-m'en
querir un par mes sergens? Cette ignorance fit faire alors un grand
éclat de rire à ceux qui estoient présens; sur quoy il adjouste en
colere: Quoy! ne sont-ce pas des gens créez en titre d'office? je
veux qu'ils fassent leur charge, ou je les interdiray sur le champ.
La risée ayant redoublé, Belastre, en persistant, dit encore: Vous
me prenez bien pour un ignorant, de croire qu'en France, où la
police est si exacte, et où on chomme si peu d'officiers, on ne
puisse pas trouver tous ceux qui sont nécessaires pour faire le
procés à un sorcier. Mais il eut beau se mettre en colere, il ne put
executer son dessein, et il fallut qu'il remist sa vengeance à une
autre occasion.
Pour éviter désormais un pareil affront, et reparer celuy qu'il
avoit receu, il se resolut, à quelque prix que ce fust, de faire des
vers de luy-mesme. Depuis qu'il en eut une fois tasté, il ne crut
pas qu'on se pust passer d'en faire; et on peut bien dire que c'est
une maladie semblable à la gravelle ou à la goutte: dés qu'on en a
senty une atteinte, on s'en sent toute sa vie. Il estoit fort en
peine de sçavoir avec quoy on les faisoit, et apres avoir feuilleté
quelques livres, le hasard le fit tomber sur certain endroit où un
poëte s'estonnoit de ce qu'il faisoit si bien des vers, veu qu'il
n'avoit pas beu de l'hippocrene. Il crut, par la ressemblance du
nom, que c'estoit une espece d'hypocras, et il demanda à un juré
apoticaire qui eut à faire à luy environ ce mesme temps qu'il lui
donnast quelques bouteilles d'hypocras à faire des vers. Il n'en eut
qu'une risée pour réponse, mais il adjousta: Ne faites point de
difficulté de m'en faire exprés, je le payeray bien, valust-il un
escu la pinte. Une autrefois, ayant leu que pour faire de bons vers
il falloit se mettre en fureur, s'arracher les cheveux et ronger ses
ongles, il pratiqua cela fort exactement. Il mordit ses ongles
jusques au sang, il se rendit la teste presque chauve, et il se mit
si fort en colere (il ne connoissoit point d'autre fureur) que son
pauvre clerc et son laquais en pâtirent, et porterent long-temps sur
les épaules des marques de sa verve poëtique. Enfin, il eut recours
à son siffleur, qui se méloit aussi de faire des vers (de méchans,
s'entend) et qui un peu auparavant avoit fait jouer dans sa chambre
une pastorale de sa façon, sur un theatre basty de trois ais et de
deux futailles, decoré des rideaux de son lit et de deux pieces de
bergame. Cet homme lui enseigna donc les regles des vers, qu'il ne
sçavoit pas luy-mesme. Il luy apprit à conter les syllabes sur ses
doigts, qu'il mesuroit auparavant avec un compas: car il ne
concevoit point d'autre façon de faire des vers, que de trouver
moyen de ranger des mots en haye, comme il avoit veu autrefois
ranger des soldats pour faire un bataillon.
Ce brave maistre luy apprit aussi qu'il y avoit des rimes masculines
et féminines; surquoy Belastre luy dit avec admiration: Est-ce donc
que les vers s'engendrent comme des animaux, en mettant le masle
avec la femelle? Enfin, apres quelques mois de noviciat, et apres
avoir autant broüillé de papier qu'un scrupuleux faiseur
d'anagrammes, il fit les trois méchans couplets qu'on verra en
suitte, non sans suer aussi fort que celuy qui auroit joüé quatre
parties de six jeux à la paulme. Encore faut-il que je recite de luy
une certaine naïfveté assez extraordinaire.
Il avoit oüy dire que les muses estoient des divinitez qu'il falloit
avoir favorables pour bien faire des vers, et que tous les grands
poëtes les avoient invoquées en commençant leur ouvrage. Il avoit
mesme marqué de rouge quatre vers dans un Virgile qu'avoit son
siffleur, qu'on luy avoit dit estre l'invocation de l'Eneïde. Il
avoit apris par coeur ces quatre vers, et les recitoit comme une
oraison fort devote toutes les fois qu'il se mettoit à ce travail,
de mesme qu'on fait lire la vie de sainte Marguerite pour faire
delivrer une femme enceinte. Quand Belastre eut si bien, à son sens,
reüssi dans son entreprise, et se fust applaudi cent fois luy-mesme
(car les ignorans sont ceux qui se trouvent les plus satisfaits de
leurs ouvrages), il s'en alla, avec ce beau chef-d'oeuvre dans sa
poche, voir Collantine. Il avoit une fierté nompareille sur son
visage, croyant bien effacer la honte qu'il avait auparavant receuë.
Il debuta par ce cartel: Je vous deffie (dit-il en lui monstrant un
papier qu'il tenoit à la main) de trouver que ces vers que je vous
apporte soient dérobez; car dans tous les livres qui sont au monde,
vous n'en verrez point de cette maniere. Ce n'est pas que je me
veüille piquer d'estre autheur, ny faire le bel esprit; mais vous
connoistrez que quand je m'y veux appliquer, je suis capable de
faire des vers à la cavaliere.
Par malheur pour luy, Charroselles, qui estoit entré un peu
auparavant, se trouva de la compagnie; il fit un grand cry dés qu'il
ouyt nommer cette sorte de vers, qui importune tant d'honnestes
gens; et sans songer s'il avoit un antagoniste raisonnable en
relevant cette parole, il luy dit brusquement: Qu'entendez-vous par
ces vers à la cavaliere? n'est-ce pas à dire de ces méchans vers
dont tout le monde est si fatigué? Belastre se hazarda de répondre
que c'estoient des vers faits par des gentilshommes qui n'en
sçavoient point les regles, qui les faisoient par pure galanterie,
sans avoir leu de livres, et sans que ce fust leur mestier. Hé! par
la mort, non pas de ma vie (reprit chaudement Charroselles).
Pourquoy diable s'en meslent-ils, si ce n'est pas leur mestier? Un
masson seroit-il excusé d'avoir fait une méchante marmite, ou un
forgeron une pantoufle mal faite, en disant que ce n'est pas son
mestier d'en faire? Ne se mocqueroit-on pas d'un bon bourgeois qui
ne feroit point profession de valeur si, pour faire le galand, il
alloit monster à la brêche, et monstrer là sa poltronnerie?
Quand je voy ces cavaliers, qui, pour se mettre en credit chez les
dames, negligent la voye des armes, des joustes et des tournois pour
faire les beaux esprits et les versificateurs, j'aimerois autant
voir les chevaliers du Port au foin faire les galans avec leurs
tournois à la bateliere, lors qu'ils tirent l'anguille ou l'oison,
et qu'il joustent avec leurs lances. Cependant il se coule mille
millions de méchans vers sous ce titre specieux de vers à la
cavaliere, qui effacent tous les bons, et qui prennent leur place.
Combien voyons-nous de femmes bien faites mépriser des vers tendres
et excellens qu'aura fait pour elles un honneste homme avec tout le
soin imaginable, pour admirer deux méchans quatrains que leur aura
donné un plumet, aussi polis que ceux de Nostradamus? O Muses! si
tant est que vostre secours soit necessaire aux amans, pourquoy
souffrez-vous que ceux qui vous barbouïllent et qui vous défigurent
soient favorisez par vostre entremise, et que vos plus chers
nourrissons soient d'ordinaire si mal receus?
L'entousiasme alloit emporter bien loin Charroselles, car il estoit
fort long en ses invectives (quoy qu'il n'eust pas grand interest en
celle-cy, comme faisant fort peu de vers), quand l'impatience de
Collantine l'interrompit, en disant fort haut: Or sus, sans faire
tant de préambules, voyons ces vers dont est question; qu'ils soient
bons ou mauvais, il suffit qu'ils soient faits à ma loüange pour me
plaire. Belastre ne s'en fit pas prier deux fois, de peur de
differer les applaudissemens qu'il en attendoit; il leut donc ces
vers avec la mesme gravité qu'il auroit deub prononcer ses
sentences:
Belle bouche, beaux yeux, beau nez,
Depuis que vous me chicanez,
Mon coeur a souffert la migraine;
Faites faire halte à vos rigueurs,
Quoy? Voulez-vous par vos froideurs
Egaler la Samaritaine?
Vrayment (dit Charroselles), je ne sçay si ces vers ne sentent point
plus le praticien que le cavalier; mais du moins on ne dira pas
qu'ils sentent le médecin, car il n'y en a point qui pust dire que
la migraine, qui est une maladie de la teste, fust dans le coeur.
Cela peut passer neantmoins à la faveur de cette comparaison qui a
toute la froideur que vous luy attribuez; continuez donc.
Vous trapercez si fort un coeur
Que, quand je l'aurois aussi dur
Que celuy du cheval de bronze,
Il faudroit ceder à vos coups,
Et je vous les donnerois trestous
Quand bien j'en aurois dix ou onze.
Voila (dit Charroselles) une rime gasconne[121] ou perigourdine, et
vous la pouvez faire trouver bonne en deux façons, en violentant un
peu la prononciation, car vous pouvez dire un _coeur_ aussi _deur_,
ou un _cur_ aussi _dur_; mais en recompense la rime de _onze_ est
fort bien trouvée. Quant au cinquième vers, si vous l'aviez bien
mesuré vous le trouveriez trop long d'une sillabe. A cela (répondit
Belastre) le remede sera facile; je n'auray qu'à le faire écrire
plus menu, il ne sera pas plus long que les autres. Je ne me serois
pas advisé de ce remede (dit Charroselles), et j'aurois plustost dit
_donrois_ au lieu de _donnerois_, comme faisoient les anciens, qui
usoient de la sincope. Qu'est-ce à dire, sincope (reprit Belastre)?
n'est-ce pas une grande maladie? qu'a-t-elle de commun avec les
vers? Ensuite il continua:
Et, qui pis est, vostre attentat
Se commet contre un magistrat.
Doublement peche qui le tue.
Quand il s'agit de resister
Aux coups qu'il vous plaist me porter
Je n'ay ny force ny vertue.
[Note 121: Cette façon de rimer, et partant de prononcer,
n'étoit pas si exclusivement gasconne que le dit Charroselles. Sous
Louis XIII, on ne faisoit pas autrement à Paris. Grâce à la
prononciation, _dur_ y rimoit très bien avec _coeur_, ce dont
s'indignoit le Normand Malherbe. «Il ne vouloit pas, dit Tallemant,
qu'on rimât sur _bonheur_ ni sur _malheur_, parce que les Parisiens
n'en prononcent que l'u, comme s'il y avoit _bonhur_, _malhur_,
etc.» (_Historiettes_, édit. in-12, t. 1, p. 267.)]
Charroselles, estonné de ce dernier mot, demanda le papier pour voir
comment il estoit escrit; mais il fut surpris de voir que l'autheur,
qui estoit mieux fondé en rime qu'en raison, avoit mieux aimé faire
un soloecisme qu'une rime fausse. Il admira sa naïveté, et luy
demanda s'il en avoit fait encore d'autres. Belastre répondit qu'il
y en avoit beaucoup qu'il n'avoit pas eu le loisir de décrire.
Charroselles luy repliqua: Ce n'est donc icy qu'un fragment? A quoy
Belastre repartit: Je ne sçay; mais, je vous prie, dites-moy combien
il faut que l'on mette de vers pour faire un fragment? Cette
nouvelle naïveté causa un grand esclat de rire, qui ne fut pas
sitost passé que Belastre, voulant recueillir le fruit de son
travail, demanda ce qu'on pensoit de ses vers, c'est-à-dire,
exigeoit de l'approbation, quand Charroselles luy dit: Vrayement,
Monsieur, vous faites des vers à la maniere des Grecs, qui avoient
beaucoup de licences. Pourquoy non (reprit Belastre)? n'ay-je pas eu
mes licences, qui m'ont cousté de bel et bon argent? Il est vray que
je ne sçay de quelle université elles sont, mais mademoiselle les a
veuës, car je les ay produites quand elle ma accusé de ne sçavoir
pas le latin. J'ay fait toutes mes classes, tel que vous me voyez;
il est vray qu'ayant esté long-temps à la guerre, j'ay tout oublié.
Vous estes donc (luy dit Charroselles) plus que docteur, car j'ai
ouy dire quelquefois qu'un bachelier est un homme qui apprend, et un
docteur un homme qui oublie; vous qui avez tout oublié estes quelque
chose par delà. Pour revenir à vos vers, ils sont d'une manière
toute extraordinaire; je n'en ay point veu de pareils, et je ne
doute point que vous ne fassiez de beaux chefs-d'oeuvres s'il vous
vient souvent de telles boutades. Ha (dit Belastre), je voudrois
bien sçavoir les regles d'une boutade; est-il possible que j'en aye
fait une bonne par hazard? Vous estes bien difficiles à contenter,
vous autres messieurs les delicats (dit là dessus Collantine); pour
moy, j'aime generalement tous les vers poetiques, et surtout les
quatrains de six vers, tels que sont ceux qui sont pour moy.
Charroselles sousrit de cette belle approbation, et insensiblement
prit occasion, en parlant de vers, de déclamer contre tous les
autheurs qu'il connoissoit, et il n'y en eut pas un, bon ou mauvais,
qui ne passast par sa critique, sans prendre garde s'il parloit à
des personnes capables de cet entretien. Mais j'obmettray encore à
dessein tout ce qu'il en dit, car on me diroit que c'est une
médisance de reciter celle que les autres font. La conclusion fut
que Collantine, qui s'étoit teuë long-temps pendant qu'il parloit de
ces autheurs, dont elle ne connoissoit pas un, voulant parler de
vers à quelque prix que ce fust, vint à dire: Pour moy, je ne trouve
point de plus beaux vers que ceux de la Misere des clercs des
procureurs; les pointes en sont bonnes et le sujet tout à fait
plaisant. Je les leus dernierement sur le bureau du maistre clerc de
mon procureur, durant qu'il me dressoit une requeste. Si les clercs
(répondit Charroselles) sont aussi miserables que ces vers, je
plains sans doute leur misere; mais quoy! ce ne sont pas seulement
les clercs qui sont à plaindre, les procureurs le sont aussi, et
encore plus les parties, enfin tous ceux qui se meslent de ce maudit
mestier de chicaner. Pourquoy dites-vous cela (reprit Collantine)?
je ne vois point qu'il y ait de meilleur mestier que celuy de
procureur postulant? Vous ne voyez point de fils de paysan ou de
gargotier qui soit entré dans une telle charge, la pluspart du temps
à credit, qui au bout de sept à huit ans n'achete une maison à porte
cochere[122], qu'il se fait adjuger par decret à si bon marché qu'il
veut, et qui ne fasse cependant subsister une assez nombreuse
famille. Que s'il ne tient pas bonne table, et s'il ne fait pas
grande dépence, c'est plustost par avarice que par incommodité. Je
ne doute point (repliqua Charroselles) que le gain n'en soit assez
grand, et je ne m'enquiers point s'il est legitime; mais il faut
avoüer que c'est une triste occupation d'avoir tousjours la veuë sur
des papiers dont le stile est si dégoustant, et de n'aquerir du bien
qui ne vienne de la ruine et du sang des miserables. A leur dam
(interrompit Collantine)! Pourquoy plaident-ils, ces miserables,
s'ils ne sont pas bien fondez? Fondez ou non (adjousta
Charroselles), les uns et les autres se ruinent également, témoin
une emblesme que j'ay veuë autrefois de la chicane, où le plaideur
qui avoit perdu sa cause estoit tout nud; celuy qui l'avoit gagnée
avoit une robbe, à la verité, mais si pleine de trous et si
déchirée, qu'on auroit pû croire qu'il estoit vestu d'un rezeau: les
juges et les procureurs estoient vestus de trois ou quatre robbes
les unes sur les autres.
[Note 122: Alors on faisoit une grande différence entre la
maison à _porte cochère_ et la maison à petite porte. C'est d'après
cela que l'on calculoit la fortune du propriétaire ou du locataire.
Pendant la fronde, quand on créa une garde bourgeoise pour la
défense de la ville, les portes cochères durent fournir chacune un
cavalier, tandis que les portes ordinaires ne devoient qu'un
fantassin. On lit à ce propos dans le _Courrier burlesque de la
guerre de Paris_:
Le mardi (12 janvier 1649), le conseil de ville
Fit un reglement fort utile,
Savoir, que pour lever soldats,
Tant de pied comme sur dadas,
L'on taxeroit toutes les portes,
Petites, grandes, foibles, fortes;
Que la _cochère_ fourniroit
Tant que le blocus dureroit
Un bon cheval avec un homme,
Ou qu'elle donneroit la somme
De quinze pistoles de poids,
Payable la première fois;
Les petites, un mousquetaire,
Ou trois pistoles pour en faire.
(_Pièces à la suite des Mémoires du cardinal de Retz_,
Amst., 1719, in-12. t. 4, p. 270.)
]
Vous estes bien hardy (luy dit Belastre en colère) de décrier ainsi
nostre mestier? Si j'avois icy mes sergens, je vous ferois mettre là
bas en vertu d'une bonne amande que je vous ferois payer sans
déport. Je le décrie moins (répondit Charroselles) que ne font les
advocats, parce qu'on ne les void jamais avoir de procés en leur
nom, de mesme que les medecins ne prennent jamais de leurs drogues.
J'ay ouy dire encore ce matin à un de mes amis qu'il n'avoit jamais
eu qu'un procès, qu'il avoit gagné, avec dépens et amende, mais
qu'il s'est trouvé à la fin que s'il eust abandonné dès le
commencement la debte pour laquelle il plaidoit, il auroit gagné
beaucoup davantage. Mais comment cela se peut-il faire (lui dit
Collantine)? Voicy comment il me la conté (reprit Charroselles): Il
luy estoit deub cent pistolles par un mauvais payeur, proprietaire
d'une maison qui valloit bien environ quatre mil francs. Il a mis
son obligation entre les mains d'un procureur, qui, ayant un
antagoniste aussi affamé que luy, a si bien contesté sur
l'obligation et sur les procedures du dècret qu'on a fait en suite
de cette maison, qu'il a obtenu jusqu'à sept arrests contre la
partie, tous avec amende et dépens. Or, par l'événement, les dépens
ayans esté taxez à 2500 livres, et la maison adjugée à 2000 livres
seulement au beau-frere de son procureur, il luy a cousté de son
argent 500 livres, outre la perte de sa debte. Mais il m'a juré que
son plus grand regret estoit à l'argent qu'il luy avoit fallu tirer
pour payer toutes les amandes à quoy sa partie avoit esté condamnée,
faute de quoy on ne luy vouloit pas délivrer ses arrests.
On avoit raison (repartit Collantine), car ne sçait-on pas bien que
c'est celuy qui gagne sa cause qui doit avancer l'amande de douze
livres? Mais on luy en donne, s'il veut, aussi-tost le remboursement
sur sa partie. Et que sert le remboursement (adjousta Charroselles)
si le debiteur est insolvable, comme le sont tous les chicaneurs? Ne
vaudroit-il pas bien mieux que Monsieur le receveur perdit la somme,
qui luy est un pur gain, que de la faire tomber, par l'evenement,
sur le dos de celuy qui avoit bon droit, et qui est chastié de la
faute d'autruy?
La mesme personne m'a fait encore une grande plainte sur la
declaration de ces dépens, qui luy tenoit fort au coeur, et l'a
traduite assez plaisamment en ridicule. Il m'a fait voir que pour un
mesme acte il y avoit cinq ou six articles separez, par exemple pour
le conseil, pour le memoire, pour l'assignation, pour la coppie,
pour la presentation, pour la journée, pour le parisis, pour le
quart en sus, etc.[123], et il m'a dit en suite qu'il s'imaginoit
estre à la comédie italienne, et voir Scaramouche hostelier compter
à son hoste pour le chapon, pour celuy qui l'a lardé, pour celuy qui
l'a châtré, pour le bois, pour le feu, pour la broche, etc. Vrayment
(dit alors Collantine), il faut bien le faire ainsi, puisque c'est
un ancien usage; j'avouë bien que c'est là où messieurs les
procureurs trouvent mieux leur compte, car pour faire cette taxe on
compte les articles, et tel de ces articles qui n'est que de dix
deniers couste quelquefois huit sous à taxer, comme en frais
extraordinaires de criées; sans compter les roles de la declaration,
qui par ce moyen s'amplifient merveilleusement. Aussi disent-ils que
c'est la piece la plus lucrative de leur mestier. Mais je vous
advoüray (ajousta-t'elle) que j'y trouve une chose qui me choque
fort: c'est qu'on y taxe de grands droits aux procureurs pour les
choses qu'ils ne font point du tout, comme les consultations et les
revisions d'ecritures, et on leur en taxe de très-petits pour celles
qu'ils font effectivement, comme les comparutions aux audiences pour
obtenir les arrests; c'est un point qu'il sera tres-important de
corriger, quand on fera la reformation des abus de la justice. Apres
cela (continua Charroselles, qui avoit esté aussi obligé d'apprendre
à plaider à ses dépens à cause du procés qu'il avoit eu contre
Collantine) n'avoüerez-vous pas que c'est un méchant mestier que de
plaider, puis qu'on est exposé à souffrir ces mangeries? Il faut
distinguer (répondit la demoiselle), car on a grand sujet de
plaindre ces plaideurs par necessité, qui sont obligez de se
deffendre le plus souvent sans en avoir les moyens, quand ils sont
attaquez par des personnes puissantes, et attirez hors de leur pays
en vertu d'un committimus. Mais il n'en est pas de mesme de ces
plaideurs volontaires qui attaquent les autres de gayeté de coeur,
car ils sont redoutables à toutes sortes de personnes, et ils ont
l'avantage de faire enrager bien des gens. Vous m'advouërez
vous-mesme que c'est le plus grand plaisir du monde, et qu'on peut
bien faire autant de mal par un exploit que par une satyre. Outre
que leurs parties sont tousjours contraintes, pour se racheter de
leurs vexations, de leur donner de l'argent ou de leur abandonner
une partie de la chose contestée, de sorte que, quelque méchant
procés qu'ils puissent avoir, pourveu qu'ils les sçachent tirer en
longueur, ils y trouvent plus de gain que de perte.
[Note 123: Cette curieuse énumération de frais rappelle celle
que fait Molière dans les _Fourberies de Scapin_ (acte 2, scène 8).
Comme cette pièce est de 1671, il se pourroit que le passage que
j'indique ne fût encore qu'une réminiscence, étendue, du reste, et
complétée, du _Roman bourgeois_.]
Vrayment (interrompit Charroselles), à propos de ces gens qui
chicanent à plaisir, je me souviens d'une rencontre que j'eus
dernierement au palais. Je me trouvay auprés d'un Manceau qui, ayant
donné un soufflet à un notaire de ses voisins (ainsi que j'appris
depuis), avoit esté obligé de soustenir un gros procés criminel
devolu par appel à la cour, et pour ce sujet il avoit esté condamné
en de grandes reparations, dommages et interests. J'oüys un de ses
compatriotes qui, pour le railler, luy disoit: Hé bien, qu'est-ce,
Baptiste (ainsi falloit-il que s'appellast ce tappe-notaire)? Tu es
bien chanceux: tu as perdu ton procés? Ce Manceau luy dit pour toute
réponse: Vrayment c'est mon, vla bien dequoy! N'en auray-je pas un
autre tout pareil quand je voudray? La risée que firent ceux qui
ouyrent cette réponse me donna la curiosité d'aprendre le sujet de
ce procés, et en suite d'avoüer qu'il n'y avoit rien de plus aisé
que de faire des procés de cette qualité, mais que ce n'estoit pas
un moyen de faire grande fortune.