Sur quoy, et apres que les parties respectivement ont fait plusieurs

et divers sermens, chacune à ses fins, et voyant que la preuve des

faits cy-dessus posez estoit impossible, nous avons ordonné que le

sort sera presentement jetté, et à cet effet avons d'office pris

deux courtes pailles ou buchettes[116] entre nos mains, enjoint aux

parties de tirer chacun l'une d'icelles; et pour sçavoir qui

commenceroit à tirer, nous avons jetté une piece d'argent en l'air

et fait choisir pour le demandeur l'un des costez de ladite piece

par nostre serviteur domestique; lequel ayant choisi la teste de

ladite piece, et la croix, au contraire, estant apparuë, avons donné

à tirer à la deffenderesse l'une des buchettes, que nous avons

serrées entre le pouce et le doigt index, en sorte qu'il ne

paroissoit que les deux bouts par en haut, avec declaration que

celle des parties qui tireroit la plus grande des buchettes

gagneroit sa cause. Estant arrivé que la deffenderesse a tiré la

grande, nous, deferant le jugement de la cause à la providence

divine, avons envoyé icelle deffenderesse de la demande du demandeur

pour le regard de la pistole, sans dépens, et ordonné que les trois

pieces de treize sols six deniers seront renduës, en payant par le

demandeur quatorze sols pour son escot. Dont ledit Prud'homeau a

declaré estre appelant, et de fait a appelé et a requis acte à moy

greffier sous-signé, qui luy a esté octroyé. Donné à ..... le 24

septembre 1644.

[Note 116: Il doit être fait allusion ici à quelque jugement que

sa bizarrerie auroit rendu célèbre alors. Furetière laisse ignorer

le nom du siége. Mais La Fontaine, qui, selon nous, veut rappeler le

même fait dans le 10e conte de son livre 2, n'est pas aussi

discret. Il nous apprend que ce fameux jugement des buchettes fut

rendu à Mesle ou Mêle, petite ville sur la Sarthe. Furetière nous a

dit la date, 1644. Sauf le vrai nom du juge et le vrai motif de

l'affaire, nous sommes donc ainsi complétement édifiés sur le tout.]

Cette piece, qu'on a rapportée en propres termes et en langage

chicanourois, pour estre plus authentique, est assez suffisante pour

establir la verité que quelques envieux voudraient contester à cette

histoire: apres quoy on ne sçauroit rien dire qui puisse mieux

monstrer le caractere et la suffisance de Belastre. C'estoit donc un

digne objet des satyres et railleries publiques et particulieres;

mais ce ne fut pas là son plus grand malheur: il se fut bien garenty

des escrits et des pointes des autheurs, et il ne le put faire des

exploits et de la chicane de Collantine. Malheureusement pour luy,

elle eut un procés en sa justice contre un teinturier, où il ne

s'agissoit au plus que de trente sous. Elle n'en eut pas

satisfaction, ce qui la mit tant en colere, qu'elle le menaça en

plein siege qu'il s'en repentiroit; et comme elle ne cherchoit que

noises et procés, elle alla fueilleter ses papiers, où elle trouva

qu'autrefois il avoit esté deub quelque chose sur la charge de

Belastre à quelqu'un de ses parens; mais la poursuite de cette debte

avoit esté abandonnée, parce qu'un si grand nombre de creanciers

avoient saisi ce qui luy en pouvoit revenir, qu'ils en auraient

absorbé le fonds quand il auroit esté dix fois plus grand.

Quoy qu'elle n'y eust donc aucun veritable interest, elle se mit à

la teste de toutes les parties de Belastre, qui commençoient des-ja

à l'attaquer, mais foiblement, ayant peur de sa qualité de juge, et

elle fit tant de bruit et de procedures que le pauvre homme ne pût

jamais démesler cette fusée, et vit prononcer deux fois contre luy

une injurieuse interdiction. Encore avoit-elle l'adresse de ces

capitaines qui, portant la guerre dans un païs ennemy, y font

subsister leurs troupes. Car elle tiroit contribution de tous les

ennemis et creanciers de Belastre, et encore plus de ceux qui

pretendoient au titre ou à la commission de sa charge. Mais elle

changeoit aussi souvent de party que jadis les lansquenets, et sa

fidelité cessoit aussitost que sa pension. Cependant cinq ans de

plaidoirie aguerrirent si bien l'ignorant Belastre, qu'il devint

aussi grand chicaneur qu'il y en eust en France; aussi ne pouvoit-il

manquer d'apprendre bien son mestier, estant à l'escole de

Collantine. A force donc de voir ses procureurs et ses advocats, il

apprit quelques termes de chicane; et dés qu'il en sçeut une

douzaine, il crut en sçavoir tout le secret et toutes les ruses. Il

luy arriva donc ce que j'ay remarqué arriver à beaucoup d'autres;

car dés qu'un gentilhomme ou un paysan se sont mis une fois à

plaider, ils y prennent un tel goust qu'ils y passent toute leur

vie, et y mangent tout leur bien, de sorte qu'il n'y a point de plus

opiniastres ni de plus dangereuses parties, au lieu que ceux qui

sont les plus entendus dans le mestier sont ceux qui plaident le

plus tard et qui s'accordent le plustost. Il lui arriva mesme

d'avoir quelquefois l'avantage sur Collantine, car il combatoit en

fuyant, et à la maniere des Parthes, ce qu'on pratique ordinairement

quand on est deffendeur, et en possession de la chose contestée. Il

faloit qu'elle avançast tous les frais, ce qu'elle ne pouvoit faire

quand ses contributions manquoient; pour de la patience, elle en

avoit de reste, et elle ne se fust jamais lassée. Tant y a qu'on

peut dire que, tant que la guerre dura entr'eux, les armes furent

journalieres.

Neantmoins, à l'exemple des grands capitaines, qui ne laissent pas

de se faire des civilitez malgré l'animosité des partis, Belastre ne

laissoit pas de rendre visite quelquefois à Collantine. Quelques-uns

croyoient que c'estoit pour chercher les voyes de s'accommoder avec

elle; mais ceux qui la connoissoient sçavoient bien que c'estoit une

tres-grande ennemie des transactions, et que c'estoit eschauffer la

guerre que de luy parler d'accord. Pour luy, il prenoit pretexte

d'exercer une vertu chrestienne qui luy commandoit d'aimer ses

ennemis; car, quoy que sa conscience luy reprochast qu'il possedoit

le bien d'autruy injustement, il ne laissoit pas de faire le devot,

qui sont deux choses que beaucoup de gens aujourd'huy accordent

ensemble. Quand à Collantine, si elle n'eust voulu recevoir visite

que de ses amis, il luy auroit fallu vivre dans une perpetuelle

solitude. Elle fut donc obligée de recevoir les visites peu

charmantes de cet ennemy, et la fortune, qui cherchoit tous les

moyens de le rendre ridicule, luy fit aimer tout de bon cette

personne, qu'il auroit aimée sans rival, si ce n'eust esté

l'opiniastreté de Charroselles, qui s'y attacha alors plus

fortement, non pas tant par amour qu'il eust pour elle, que pour

faire dépit à ce nouveau concurrent.

Je ne pécheray point contre la regle que je me suis prescrite, de ne

point dérober ny repeter ce qui se trouve mille fois dans les autres

romans, si je rapporte icy la declaration d'amour que Belastre fit à

Collantine, parce qu'elle fut assez extraordinaire. Je ne sçais à la

quantiesme visite ce fut que, pour commencer à la cajoller, il luy

repeta ce qu'il lui avoit dit desja plusieurs fois: Mademoiselle, si

je viens icy rechercher vostre amour, ce n'est point pour vous

demander ny paix ny trefve. Vous y seriez fort mal venu, Monsieur le

prevost (interrompit brusquement Collantine). Mais pour vous

declarer (continua Belastre) qu'estant obligé par l'evangile d'aimer

mes ennemis, je n'en ay point trouvé de pire que vous, et que par

consequent je sois tenu d'aimer d'avantage. Vrayement, Monsieur le

prevost (répondit Collantine), vous ne me devez pas appeler votre

ennemie, mais seulement votre partie adverse; et pourveu que vous

vouliez bien que nous plaidions tousjours ensemble, nous serons au

reste amis tant qu'il vous plaira. J'advouë qu'un petit sentiment de

vengeance m'a fait commencer ce procès; mais je ne le continuë que

par l'inclination naturelle que j'ay à plaider. Je vous ay mesme

quelque obligation de m'avoir donné l'occasion de feuilleter des

papiers que je negligeois, où j'ay trouvé un si beau sujet de

procès, et qui a si bien fructifié entre mes mains. Quant à moy

(reprit Belastre) j'avouë que ce procès m'a esté d'abord un grand

sujet de mortification; mais maintenant que j'ay appris la chicane,

Dieu merci et à vous, j'y prends un goust tout particulier; et je

vois bien que nous avons quelque sympathie ensemble, puisque nos

inclinations sont pareilles. Tout le regret que j'ay, c'est que je

n'aye à plaider contre une autre personne, car je suis tellement

disposé à vouloir tout ce que vous voulez, que je vous passeray

volontiers condamnation. Ha! donnez-vous-en bien de garde, Monsieur

le prevost (repliqua brusquement Collantine); car le seul moyen de

me plaire est de se deffendre contre moy jusqu'à l'extrémité. Je

veux qu'on plaide depuis la justice subalterne jusqu'à la requeste

civile et à la cassation d'arrest au conseil privé[117]. Enfin, à

l'exemple des cavaliers qui se battent, je tiens aussi lâche celuy

qui veut passer un arrest par appointé, que celuy qui, en combat

singulier, demande la vie au premier sang. J'avouë que cette façon

d'agir est nouvelle et fort surprenante; mais ceux qui s'en

estonneront en peuvent rechercher la cause dans le ciel, qui me fit

d'un naturel tout à fait extraordinaire. Bien donc (dit alors

Belastre), puisque, sans vous fascher, il faut plaider contre vous,

je veux intenter un procés criminel contre vos yeux, qui m'ont

assassiné, et qui ont fait un rapt cruel de mon coeur; je pretends

les faire condamner, et par corps, en tous mes dommages et

interests. Ha! voilà parler d'amour bien élegamment (luy repartit

Collantine); ce langage me plaist bien plus que celui d'un certain

autheur qui me vient souvent importuner, et qui me parle comme si

c'estoit un livre de fables. Mais dites-moy, Monsieur le prevost, où

avez-vous pesché ces fleurettes? qui vous en a tant appris? on dit

par tout que vous ne sçavez pas un mot de vostre mestier. J'en sçais

bien d'autres (répliqua Belastre), la robbe et le bonnet m'inspirent

tant de belles pensées, que mon beau-frere dit qu'il a peine de me

reconnoistre, et que j'ay le genie de la magistrature. Je ne sçay

pas bien ce que veut dire ce mot, mais je suis asseuré que bien

souvent par hazard je juge mieux que je n'avois pensé: témoin une

sentence que par surprise on me fit signer tout à rebours de ce que

je l'avois resoluë, qui fut confirmée par arrest. Voilà comme le

ciel ayde aux gens qui sont inspirez de luy. Ne croyez donc pas ces

calomniateurs qui disent que je suis ignorant. Il est vray que je

n'ay pas esté au college, mais j'ay des licences comme l'advocat le

plus huppé; je les ay monstrées à mon rapporteur, et ce que j'y

trouve à redire, c'est qu'elles sont escrites d'une chienne

d'escriture que je ne pus jamais lire devant luy. Vrayement,

Monsieur le prevost (dit alors Collantine), vous n'estes pas seul

qui avez eu des licences sans sçavoir le latin, ni les loix; et si

on ostoit la charge à tous les officiers qui ont esté receus sur la

foy de telles lettres, et apres un examen sur une loy pipée, il y

auroit bien des offices vacans aux parties casuelles. Prenez bon

courage, vous en apprendrez plus sous moy en plaidant, que si vous

aviez esté dix années dans les estudes.

[Note 117: La _justice subalterne_ ou _foncière_ connoissoit des

affaires de simple police.--«La requête civile est une voie de droit

par laquelle on se pourvoit contre les arrêts rendus injustement.»

(Dict. de Furetière.)--La _chambre du conseil_ étoit celle où se

rapportoient les procès par écrit. Les demandes en cassation d'arrêt

étoient portées au _conseil privé_, composé de conseillers d'état,

sous la présidence des chambres.]

Un clerc de procureur entra comme elle disoit ces paroles; la

qualité de cette personne estant pour elle si considerable qu'elle

lui auroit fait quitter l'entretien d'un roy, l'obligea de laisser

là Belastre pour faire mille caresses et questions à ce petit

basochien, s'il avoit fait donner une telle assignation, s'il avoit

levé un tel appointement, s'il avoit fait remettre une telle

production, et generalement l'estat de toutes ses affaires; ce qui

dura si longtemps, que Belastre, d'ailleurs fort patient, s'ennuya

de sorte qu'il fut contraint de la quitter, sans mesme obtenir son

audience de congé.

Si tost qu'il fut arrivé chez luy, voyant l'heureux succès

qu'avoient eu deux ou trois mots de pratique qui avoient pleu à

Collantine, il se mit à escrire un billet galand dans le mesme

stile, et mesme il ne croyoit pas qu'il y en eust un autre plus

relevé ny plus charmant: car la science que nous avons apprise de

nouveau est d'ordinaire celle que nous estimons le plus; or on

n'auroit pas pu trouver un plus moderne praticien. Dans cette

resolution, il prit son sujet sur ce que Collantine l'avoit fait

emprisonner un peu auparavant pour une amande, d'où il n'estoit

sorty que par un arrest. Il chercha dans un Praticien françois,

qu'il avoit tousjours sur sa table, les plus gros mots et les plus

barbares qu'il y pût trouver, de la mesme maniere que les escoliers

se servent des Epithetes de Textor et des Elegances poëtiques pour

leurs vers; et apres avoir basty un billet qui ne valoit rien, et

qui s'entendoit encores moins, il eut recours à son sifleur

domestique, lequel, l'ayant presque tout refait, le conceut enfin en

ces termes:

_Lettre de Belastre à Collantine._

Mademoiselle, si je forme complainte contre vos rigueurs, ce n'est

pas de m'avoir emprisonné tout entier dans la conciergerie, mais

c'est parce qu'au mépris des arrests qui m'ont eslargy, vos seuls

appas ont d'abondant decreté contre mon coeur, dont ayant eu advis,

il s'est volontairement rendu et constitué prisonnier en la geolle

de vostre merite. Il ne se veut point pourvoir contre ledit decret,

ny obtenir des defenses de passer outre; ains, au contraire, il

offre de prester son interrogatoire et de subir toutes les

condamnations qu'il vous plaira, si mieux vous n'aimez, me recevant

en mes faits justificatifs, me sceller des lettres de grace et de

remission de ma temerité, attendu que le cas est fort remissible, et

que si je vous ai offensée ce n'a esté qu'à mon coeur deffendant:

faisant à cet effet toutes les protestations qui sont à faire, et

particulierement celle d'estre toute ma vie

Votre tres humble et tres patient serviteur,

Belastre.

Si tost que cette lettre fut achevée, Belastre en trouva le stile

merveilleux et magnifique, et s'applaudit à luy mesme comme s'il

l'eust composée, parce qu'il y reconnut deux ou trois termes de

pratique qu'il y avoit mis, qui avoient servy à son siffleur de

canevas pour la mettre en cette forme. Il ne laissa pas d'embrasser

tendrement son docteur, pour le remercier de sa correction; et il ne

l'eut pas si-tost mise au net, qu'il l'envoya à Collantine. De vous

dire quelle impression elle fit sur son esprit, je ne puis le faire

bien precisément, parce qu'il n'y a point eu d'espion ou de

confident qui en ayent pû faire un rapport fidelle, ce qui est un

grand malheur, et fort peu ordinaire: car regulierement, en la

reception de telles lettres, il se trouve tousjours quelqu'un qui

remarque les paroles ou les mouvemens du visage, témoins asseurez

des sentimens du coeur de la dame, et qui les decelle aussi-tost

indiscretement. Il y eut encore un malheur plus signalé: c'est que

la réponse qu'elle y fit (car elle a déclaré depuis y avoir répondu)

fut perduë, d'autant que, comme elle n'avoit point de laquais, elle

se contenta de mettre sa lettre dans de certaines boëstes[118] qui

estoient lors nouvellement attachées à tous les coins des rues, pour

faire tenir des lettres de Paris à Paris, sur lesquelles le ciel

versa de si malheureuses influences que jamais aucune lettre ne fut

renduë à son adresse, et, à l'ouverture des boëstes, on trouva pour

toutes choses des souris que des malicieux y avoient mises.

[Note 118: C'est l'invention de la petite poste. Loret en parle,

mais sans nous dire, comme Furetière, quel en fut le malencontreux

résultat. Voici ce qu'il écrivoit, sous la date du 13 août 1653, au

livre 4, p. 95, de sa _Muse historique_:

On va bientôt mettre en pratique,

Pour la commodité publique,

Un certain établissement

(Mais c'est pour Paris seulement)

De boîtes nombreuses et drues

Aux petites et grandes rues,

Ou, par soi-même ou son laquais,

On pourra porter des paquets,

Et dedans, à toute heure, mettre

Avis, billet, missive ou lettre,

Que des gens commis pour cela

Iront chercher et prendre là,

Pour, d'une diligence habile,

Les porter par toute la ville...

Et si l'on veut savoir combien

Coûtera le port d'une lettre,

(Chose qu'il ne faut pas obmettre)

Afin que nul n'y soit trompé,

Ce ne sera qu'un sou tapé...

Un siècle après, l'utile et malheureux établissement de 1653 étoit

si bien oublié, que, M. de Chamousset l'ayant remis sur pied, on lui

en fit honneur comme s'il étoit le premier qui en eût eu l'idée. V.

_Mémoires secrets_, 28 avril 1773, t. 6, p. 363-364.]

Ce qu'on peut apprendre neantmoins du succes de cette lettre, par

les conjectures, c'est que le stile en plut fort à Collantine, comme

estant tout à fait selon son genie, et elle en conceut une nouvelle

estime pour Belastre, le jugeant digne par là d'estre poursuivy plus

vivement, comme elle fit en effet; car elle avoit reformé ce

proverbe commun: Qui bien aime, bien chastie, et elle disoit, pour

le tourner à sa maniere: Qui bien aime, bien poursuit. Belastre, de

son costé, poursuivoit sa pointe, et, sans préjudice de ses droits

et actions, c'est à dire de ses procés, qui alloient tousjours leur

train, il ne laissoit pas d'employer ses soins à faire la cour à

Collantine et à lui conter des fleurettes aussi douces que des

chardons. Il luy envoyoit mesme les chef-d'oeuvres des patissiers,

des rotisseurs, et semblables menus presens qu'il recevoit en

l'exercice de sa charge. Il luy donnoit les bouquets que luy

presentoient les jurées bouquetieres ou les maîtres de confrairies;

il luy faisoit bailler place commode dans les lieux publics, pour

voir les pendus et les roüez qu'il faisoit executer[119]. Et, enfin,

comme le singe des autres galands, poëtes ou non, qui ne croyoient

pas bien faire l'amour à leur maistresse s'ils ne lui envoyoient des

vers, il ne voulut pas negliger cette formalité en faisant l'amour

dans les formes. Mais comme sa temerité ne le porta pas d'abord

jusqu'à en vouloir faire de son chef (veu qu'il ne sçavoit par où

s'y prendre) et qu'il n'avoit personne à qui il pust commander d'en

faire exprés, ou plustost qu'il n'avoit pas dequoy les payer, ce qui

est le plus important, et qui n'appartient qu'aux grands seigneurs,

il trouva ce milieu commode de dérober dans quelque livre ceux qu'il

trouveroit les plus propres pour son dessein, et de les défigurer en

y changeant quelque chose, afin de les faire passer pour siens plus

aisément. Au reste, parce qu'on auroit facilement découvert son

larcin s'il l'eust fait dans quelqu'un de ces nouveaux autheurs qui

sont journellement dans les mains de tout le monde, son soin

principal fut de chercher les plus vieux poëtes qu'il pourroit

trouver. Or, à quoy pensez-vous qu'il connust si un autheur estoit

ancien ou moderne (car il ne connoissoit ny leur siecle, ny leur

nom, ny leur stile)? il alloit sur le Pont-Neuf[120] chercher les

livres les plus frippez, dont la couverture estoit la plus dechirée,

qui avoient le plus d'oreilles, et tels livres estoient ceux qu'il

croyoit de la plus haute antiquité.

[Note 119: Encore une idée de la même famille qu'une des plus

plaisantes de Molière et de Racine. Thomas Diafoirus, dans _le

Malade imaginaire_, offre à Angélique de lui faire voir une

dissection. Dans _les Plaideurs_, il y a un passage qui rappelle

plus directement la phrase de Furetière, et qui pourroit même en

procéder réellement. _Les Plaideurs_, en effet, ne sont que de 1668.

DANDIN.

N'avez vous jamais vu donner la question?

ISABELLE.

Non, et ne le verrai, que je crois, de ma vie.

DANDIN.

Venez, je vous en veux faire passer l'envie.

(Acte 3, sc. 4.)

Du reste, les similitudes de traits et de scènes qui peuvent exister

entre _les Plaideurs_ et _le Roman bourgeois_ ne doivent pas

étonner. Furetière étoit de la société des gais buveurs qui se

réunissoient au _Mouton_ du cimetière Saint-Jean, et au milieu de

laquelle naquit et grandit peu à peu la comédie de Racine. Louis

Racine, dans ses _Mémoires_ sur son père (page 74), avoue lui-même

indirectement cette collaboration de la spirituelle compagnie.]

[Note 120: C'est là en effet que les bouquinistes avoient leurs

étalages; ils y faisoient si grand commerce, que les libraires,

jaloux, se plaignirent du dommage que leurs boutiques en

éprouvoient. Après de longs débats, dont Gui Patin a parlé dans sa

lettre du 30 septembre 1650, ceux-ci eurent gain de cause, et

parvinrent à faire «quitter la place à cinquante libraires qui y

étoient, etc.» Entre autres _mémoires_ écrits pour cette affaire, il

en est un en faveur des bouquinistes, et dont Baluze pourroit bien

être l'auteur, qui a été publié dans la _Bibliothèque de l'école des

Chartes_, 2e série, t. 5, p. 370.]

Il trouva un jour un Theophile qui avoit ces bonnes marques, qu'il

acheta le double de ce qu'il valoit, encore crut-il avoir fait une

bonne emplette, et avoir trompé le marchand. Il en fit quelques

extraits apres l'avoir bien feuilleté, et pourveu que les vers

parlassent d'amour, cela luy suffisoit pour les trouver bons. Il en

envoya quelques-uns à Collantine, apres les avoir corrigez et

ajustez à sa maniere, c'est à dire les avoir gastez et corrompus. Le

messager qui les porta eut ordre de dire qu'il les avoit veu faire à

la haste, et que Belastre n'avoit pas eu le loisir de les polir.

Quoy que Collantine ne se connust point du tout en vers, elle ne

laissoit pas neantmoins de faire grand estat de ceux qu'on luy

envoyoit, non pas pour estre bons ou mauvais, mais parce seulement

qu'ils estoient faits pour elle. Car il n'y a point de bourgeoise,

pour sotte et ignorante qu'elle soit, qui n'en tire un grand sujet

de vanité, et mesme davantage que les personnes de condition, qui

sont accoustumées à en recevoir. Aussi n'y eut-il personne qui vint

chez elle à qui elle ne les monstrast comme une grande rareté,

depuis son procureur jusqu'à sa blanchisseuse. Mais entre ceux

qu'elle croyoit qui les devoient le plus admirer, elle contoit

Charroselles. Dés la premiere fois qu'elle le vid, elle courut à luy

avec des papiers à la main qui le firent blesmir, car il croyoit

encore que ce fussent quelques exploits. Elle luy dit brusquement:

Tenez, auriez-vous jamais cru qu'on eust fait des vers a ma loüange?

En voila pourtant, dea! et vous, qui faites des livres, n'avez

jamais eu l'esprit d'en faire un pour moy.

Le roman bourgeois: Ouvrage comique · 第 19 / 23 段