Il y avoit une charge de prevost vacante depuis long-temps en une

justice des plus considérables de la ville. D'abord plusieurs

personnes d'esprit et de sçavoir se presenterent pour en traiter;

mais il s'y trouva tant d'obstacles de la part d'un nombre infiny de

creanciers, que les honnestes gens, qui estoient incapables de faire

les intrigues necessaires pour acheter les suffrages de tant de

personnes, s'en rebutèrent. On y mit cependant un commissionnaire, à

qui on fit le procés pour diverses voleries, et la haine qu'on eut

pour luy, et la nécessité de le chasser, en faciliterent l'entrée à

Belastre (car c'est ainsi que se nommoit nostre futur ridicule

magistrat). Voicy comme il parvint à cette dignité, qui auroit esté

un lieu d'honneur pour un autre, mais qui en fut un de deshonneur

pour luy.

Un de ses freres avoit espousé en secondes nopces la fille du

premier lit de la seconde femme du deffunt prevost, possesseur de la

charge dont il s'agit. Cette veufve étoit une femme vieille, laide,

gueuse, méchante, harpie, intrigueuse[106], médisante, fourbe,

menteuse, banqueroutiere, et qui avoit toutes ces mauvaises qualitez

en un souverain degré. Son mary ne s'estoit pas contenté de se faire

separer de corps et de biens d'avec cette peste; il n'avoit peû

estre à couvert de sa malice qu'en la faisant enfermer dans un des

cachots de la conciergerie, où elle demeura tant qu'il vescut. Apres

sa mort, elle se mit en teste de disposer de cette charge, sous

pretexte de sa qualité de veuve, quoy qu'elle n'y eust aucun

interest, parce que le nombre de ses creanciers et de son mary

absorboit trois fois la valeur de sa succession. Mais par de feintes

promesses, elle engagea dans son party une bourgeoise dont la

creance estoit fort considérable, luy faisant entendre qu'elles

partageroient ensemble les revenus de l'office, qu'elle luy fit

paroistre bien plus grands qu'ils n'estoient en effet. Cette femme

donna dans le paneau, et comme le chien d'Esope, qui prit l'ombre

pour le corps, s'obligea avec elle de payer tous les creanciers.

[Note 106: Ce mot, employé par Saint-Evremond, dans sa satire du

_Cercle_, ne se trouve ni dans le dictionnaire de Nicot (1606), ni

dans le _Richelet_ de 1680; mais la première édition de l'Academie

le donne, en faisant remarquer qu'_intrigueuse_ est plus employé

qu'_intrigueur_. _Intrigant_ ne parut qu'après 1694.]

Belastre fut le personnage du nom duquel le traité fut remply, qui,

ayant par ce moyen le titre, se vit en une plus grande difficulté

d'avoir l'agrément du seigneur dont la charge dépendoit. Il se

trouva qu'il avoit rendu, à l'armée, un service tres-considerable à

une personne de la premiere qualité. Il n'y a rien dont les grands

soient si prodigues que de sollicitations, ne se pouvant acquitter à

moindres frais des vrais services qu'on leur a rendus qu'en donnant

des paroles et des complimens. Le seigneur de la justice ne put

refuser des provisions à Belastre, apres la prière qui luy en fut

faite de la part de cet illustre solliciteur. Mais quoy qu'il eust

interessé tous ses officiers, afin de ne point gaster cette

sollicitation, il y en eut quelqu'un d'oublié, qui donna advis du

peu d'esprit et de capacité de l'aspirant, dont il donnoit

d'ailleurs assez de marques par l'aspect de sa personne. Voicy

comment cette affronteuse y remedia. Elle leurra une veuve nommée de

Prehaut de l'esperance d'épouser ce magistrat quand il seroit

parvenu dans son estat de gloire. Celle-cy, qui estoit si affamée de

mary qu'elle en auroit esté chercher en Canada[107], la crut, et

engagea sa mere dans son party, qui estoit encore une insigne

charlatane, et fameuse par ses intrigues et par ses affiches[108].

Sa hablerie, plustot que sa science, lui avoit acquis quelque

reputation à faire des cures de certaines maladies du scroton. Elle

pensoit, ou plustot elle abusoit comme les autres, le fils d'un

conseiller du Parlement, qui, sur sa fausse reputation, s'estoit mis

entre ses mains. Ce conseiller estoit en tres-grande estime dans le

palais, et n'avoit autre foiblesse que de deferer trop legerement

aux prieres de ses enfans, dont il estoit infatué. La vieille donc

pria cette veuve, la veuve pria sa mere, la mere pria son malade, le

malade pria son pere; et par surprise, à leur relation, il signa un

certificat en faveur de Belastre, sans l'examiner, par lequel il

attestoit qu'il estoit noble et de bonne vie et moeurs; mesme il y

avoit un article faisant mention de sa capacité. Apres celuy-là,

elle en fit signer plusieurs autres semblables, jusqu'au nombre de

vingt-cinq, par des officiers de cour souveraine, avec quelque

legere recommandation, et bien plus de facilité; car tous les hommes

péchent volontiers par exemple, et, comme s'ils estoient au bal, se

laissent conduire par celuy qui meine la bransle. Tant y a qu'apres

ces témoignages authentiques (que le seigneur garda pardevers luy

comme ses garends) il ne put se deffendre d'agréer un homme qui se

rendit aussi fameux par son ignorance, que les autres l'auroient pû

faire par leur doctrine.

[Note 107: C'est là que l'arrêt du 18 avril 1663 envoyoit les

filles _affamées_ comme cette veuve de Préhault. Il courut plusieurs

pièces et chansons sur leur départ et sur leurs adieux à la ville et

aux faubourgs de Paris; une des plus curieuses se trouve dans le

livre de Bussy-Rabutin, _Amours des dames illustres de notre

siècle_, Cologne, 1681, in-12, p. 371, 380:

Voilà nos plaisirs qui sont morts,

Et nous en sommes aux remords.

Adieu promenades de Seine,

Chaillot, Saint-Cloud, Ruel, Suresue.

Ah! que nous allons loin d'Issy,

De Vaugirard et de Passy!....

Defits s'y prend comme il faut;

Bourgeois, voilà ce que vous vaut,

Un magistrat de cette sorte

Et qui n'y va pas de main morte.....

Faisons le triage, et comptons

Combien sont nos brebis galeuses:

Les listes sont assez nombreuses

Pour les envoyer en troupeau

Paître dans le monde nouveau.

]

[Note 108: Locke, dans le _Journal_ du voyage qu'il fit en

France vers cette époque, parle, comme l'ayant vue, d'une affiche à

peu près pareille à celle-ci. C'est au duc de Bouillon que le

privilège du remède qu'elle annonçoit, «un sachet... _sans

mercure_», avoit été accordé, le 17 septembre 1667. (_Extrait du

Journal de Locke_, Rev. de Paris, t. 14, p. 79.)]

Aussi-tost, le nouveau pourveu publia que sa promotion à cette

charge estoit un ouvrage de la providence divine; et pour preuve

(disoit-il) qu'elle s'estoit meslée de son affaire, c'est qu'il

avoit obtenu tant de certificats de capacité de personnes qui ne

l'avoient jamais veu ny conneu. Le curé mesme de la paroisse

l'appela, dans son prosne, prevost Dieu-donné, trompé par les

premieres apparences qu'il luy donna de devotion.

Quand il fust installé dans son siege, le premier reglement qu'il

fit, ce fut d'ordonner que les procureurs, greffiers, sergens et

autres officiers escriroient doresnavant tous leurs actes en lettre

italienne bastarde. Car, comme il escrivoit à la manière des nobles,

c'est à dire d'un caractère large de deux doigts, il ne pouvoit lire

que cette sorte d'escriture. Il appeloit chicane tout ce qu'il

voyoit escrit en minutte, et il adjoustoit qu'il avoit tousjours oüi

dire que la chicane estoit une méchante beste, qu'il ne la vouloit

point souffrir dans sa justice. S'il desiroit voir quelques

expéditions ou procedures, il disoit: Apportez-moy un papier,

nommant de ce nom general tous les actes qui se font en justice, de

mesme que font les bonnes gens qui n'ont aucune connoissance des

affaires. Il se servoit encore des termes de la guerre pour

s'expliquer dans la robbe, et quand il vouloit se faire payer de ses

vacations ou de ses espices, il disoit ordinairement: Payez-moy ma

solde. Il avoit peut-estre appris ce qui se raconte d'un gentilhomme

de fortune, qui, sans avoir esté à la guerre, tout d'un coup fut

fait general d'armée, et qui chercha aussi-tost un maistre de

fortifications pour luy apprendre (disoit-il) l'art militaire de la

guerre, à quatre pistoles par mois. Celuy-cy en fit chercher un pour

luy apprendre le mestier de juge, à la charge qu'on luy en viendroit

faire des leçons chez luy. Il s'imaginoit que cela s'apprenoit comme

la science d'un escrimeur; et il adjoustoit que, puisqu'il avoit

bien esté à l'armée sans avoir esté à l'académie, il pourroit bien

aussi estre juge sans avoir esté jamais au collège. Il se targuoit

quelquefois de l'exemple d'un boucher de Lyon qui avoit acheté un

office d'esleu[109]; le gouverneur de la ville s'estonnant comment

il le pourroit exercer, veu qu'il ne sçavoit ni lire ni escrire, il

luy répondit avec une ignorante fierté: Hé! vrayement, si je ne

sçais escrire, je hocheray; voulant dire que, comme il faisoit des

hoches sur une table pour marquer les livres de viande qu'il livroit

à ses chalans, il en feroit autant sur du papier pour lui tenir lieu

de signature. Mais en faveur du boucher, on pourroit alléguer une

disparité qui le rendroit excusable; car les esleus sont gens

ignares et non lettrez par l'édit de leur creation, et c'est en ce

point que l'édit, grace à Dieu, est bien observé. Je ne puis

obmettre une belle preuve qu'il donna de sa capacité un peu

auparavant que de devenir juge. Il estoit au Palais avec quelques

officiers d'armée, qui achetoient des livres à la boutique de

Rocolet[110]; par vanité il en voulut aussi acheter, et en effet il

en demanda un au marchand. Rocolet luy demanda quel livre il

cherchoit, et s'il en vouloit un in-folio, ou un in-quarto.

Belastre, ignorant de ces termes, n'auroit pas compris ce que cela

vouloit dire, si ce n'est qu'en mesme temps on luy monstroit du

doigt le volume. Il répondit donc qu'il vouloit un grand livre.

Rocolet luy demanda encore s'il vouloit un livre d'histoire, de

philosophie, ou de quelqu'autre science. Belastre luy répondit qu'il

ne s'en soucioit pas, et qu'il vouloit seulement qu'il luy vendist

un livre. Mais encore (insista le marchand), afin que je vous en

donne un qui vous puisse estre plus utile, dites-moy à quoy vous

vous en voulez servir. Belastre luy répondit brusquement: C'est à

mettre en presse mes rabats[111]. Cette réponse fit rire le libraire

et tous ceux qui l'entendirent, et monstra que cet homme se

connoissoit fort en livres, et qu'il en sçavoit merveilleusement

l'usage. Il estoit si peu versé dans la connoissance du Palais, que,

mesme depuis qu'il fut magistrat, il croyoit que les chambres des

enquestes[112] estoient comme les classes du collège, et qu'on

montoit de l'une à l'autre à mesure qu'on devenoit plus capable; de

sorte qu'ayant veu un jeune homme sortir de la quatriesme chambre,

il s'en estonna, et dit tout haut: Voila un conseiller bien advancé

pour son âge. Une autrefois, à la table d'un president, quelqu'un

vint à citer la loy des douze tables. Vrayement (luy dit Belastre en

l'interrompant), il falloit que ces Romains fussent gens de bonne

chere. Un galant homme qui se trouva de la compagnie, pour ne pas

laisser perdre ce plaisant mot, en fit sur le champ ce quatrain:

Un ignorant que les destins

Font un juge des plus notables

Croit que les loix des douze Tables

Sont faites pour les grands festins.

[Note 109: L'_élu_ étoit un conseiller d'_élection_, sorte de

juridiction chargée de répartir l'impôt, d'avoir raison des

contribuables, etc., et qui d'abord, son nom l'indique, n'avoit que

des charges données par _élection_. Avec le temps on en arriva à les

vendre, comme on le voit ici. C'étoient des emplois très

subalternes, ce passage le prouve aussi, et Dorine, dans _Tartufe_

(act. 1er, sc. 5), mettant sur la même ligne

Madame la Baillive et madame l'Elue

ne fait pas grand honneur à la première. Les ancêtres de Cinq-Mars

avoient tenu ce mince emploi; aussi, quand, au grand étonnement de

tous, le maréchal d'Effiat fut fait chevalier de l'ordre,

Bassompierre dit: «Je ne sais pas s'il a été nommé, mais je sais

qu'il a été élu.» (Tallemant, _Hist._, in-8, t. 3, p. 16.)--Dans

_les Bourgeoises de qualité_, de Dancourt, Mme l'Elue joue l'un

des principaux rôles.]

[Note 110: Reçu imprimeur-libraire en 1618, imprimeur du roi en

1635, ce fut, jusqu'en 1666, année de sa mort, l'un des plus fameux

libraires de son temps. (La Caille, _Hist. de l'imprimerie_, in-4,

p. 228-230.) Entre autres livres d'art militaire, il avoit publié,

avec un grand luxe de figures, _Instruction pour apprendre à monter

à cheval_, par Antoine de Pluvinel (1627, in-fol.) Il n'est donc pas

étonnant que Furetière fasse venir des officiers d'armée à son

étalage. Rocolet pouvoit aussi offrir, comme il le fait plus loin,

des livres de philosophie. En 1626, il avoit donné une édition des

oeuvres de Bacon.]

[Note 111: Encore une plaisante idée que Molière reprendra plus

tard pour en faire un des meilleurs traits de la grande tirade de

Chrysale dans _les Femmes savantes_:

Et, hors un grand Plutarque à mettre mes rabats,

Vous devriez brûler tout ce meuble inutile.

Ce Plutarque ainsi employé reparoît dans le _discours_ que Palaprat

a mis en tête de sa comédie des _Empiriques_: «C'est, ajoute-t-il,

un grand in-folio de Vascosan.» (_Les oeuvres de monsieur Palaprat_,

etc., Paris, 1712, in-8, t. 2, p. 36.)]

[Note 112: «On y jugeoit des procès par écrit. Il y en avoit

cinq à Paris.» (_Dict. de Furetière._)]

Apres le dîner, ayant suivy ce president, qui entroit en son cabinet

pour y examiner le plan d'une maison qu'il vouloit faire bastir,

Belastre le prit apres luy pour le voir, faisant semblant de s'y

connoistre; mais, ayant apperceu au bas une ligne divisée en

plusieurs parties, avec cette inscription: _Eschelle de quinze

toises_: Vrayement (dit-il), pour faire une si grande eschelle, il

falloit de belles perches. Il luy arriva aussi un jour de demander à

un conseiller, quand le roy estoit en son lit de justice, s'il

estoit entre deux draps ou sur la couverture.

Mais pour revenir à son domestique (car on pourroit faire des livres

entiers de ses burlesques apophtegmes), il luy vint une appréhension

que cette demoiselle de Prehaut ne luy fist signer quelque papier

(c'est ainsi, comme j'ay dit, qu'il appeloit tous contracts), et

qu'elle ne surprist une promesse ou un contract de mariage. Il luy

avoit promis son alliance avant qu'il fust instalé, mais lors qu'il

crut n'avoir plus affaire d'elle, il la dédaigna, et ne voulut plus

tenir sa promesse. Comme il ne sçavoit pas lire, du moins

l'escriture ordinaire de la pratique, il ne signoit que sur la foy

d'un sifleur qu'il avoit; mais, la deffiance estant fort naturelle

aux méchans et aux ignorans, il eut peur qu'il ne fust gagné par

cette femme, qui passoit pour fort artificieuse. Voicy la belle

precaution de laquelle il s'avisa, et dont il ne demanda advis à

personne. Il fit commandement à un de ses sergens d'aller faire

deffenses au curé de la paroisse de le marier en son absence. Le

sergent luy remonstra qu'il se mocquoit de luy, mais cela fit croire

à Belastre qu'il s'entendoit aussi avec sa partie, de sorte qu'il

fit le mesme commandement à un autre, qui luy fit une pareille

réponse. Enfin, se fâchant de n'estre pas obey, et les menaçant

d'interdiction, il alla luy-mesme dire au curé, en présence de

plusieurs témoins qu'il mena exprés: Je vous fais deffence, par

l'authorité que j'ay en main, de me marier que je n'y sois présent

en personne; et au retour, par maniere de congratulation, il disoit

à ses domestiques: Voila comme les gens prudens donnent ordre à

leurs affaires et se gardent d'estre surpris.

Tel estoit donc la mine et le genie de ce personnage, qui ne

divertissoient pas mal tous ceux qui le connoissoient. On prenoit

aussi un tres grand plaisir à examiner son action et ses habits, qui

n'estoient pas mal assortis avec le reste. Il faisoit beau le voir

dans les ruës, car il marchoit avec une carre et une gravité de

president gascon. Il avoit cherché le plus grand laquais de Paris

pour porter la queuë de sa robbe, et il la faisoit tousjours aller

de niveau avec sa teste, car il s'estoit sottement imaginé que quand

on la portoit bien haute, c'estoit une grande marque d'élevation. En

cet estat elle découvroit une soûtane de satin gras et un bas de

soye verte qui estoit une chose moult belle à voir. Dans son siege,

c'estoit encore pis, car en cinq ans que dura son regne, il ne put

jamais apprendre à mettre son bonnet, et la corne la plus élevée,

qui doit estre sur le derriere, estoit tousjours sur le devant ou à

costé. Il estoit là comme ces idoles qui ne rendoient point

d'oracles toutes seules. Il y avoit un advocat qui montoit au siege

auprés de luy, pour luy servir de conseil ou de truchemant, qui luy

souffloit[113] mot à mot tout ce qu'il avoit à prononcer; mais ce

secours ne luy dura gueres, car les parties interessées à l'honneur

de la justice eurent d'abord cet avantage, qu'ils firent deffendre à

ce sifleur de monter au siege avec luy, afin que, son ignorance

estant plus connuë, il peût estre plus facilement dépossedé. Le

sifleur fut donc obligé de se retirer au barreau, d'où il luy

faisoit quelques signes dont ils estoient convenus pour les

prononciations les plus communes; mais il s'y trompoit quelquefois

lourdement. L'extention de l'index estoit le signe qu'ils avoient

pris pour signifier un appointement en droit. Un jour qu'il estoit

question d'en prononcer un, le truchemant luy monstra le doigt, mais

un peu courbé; le juge crut qu'il y avoit quelque chose à changer en

la prononciation, et appointa les parties en tortu. Ce n'est pas le

seul jugement tortu qu'il ait donné. Comme il n'en sçavoit point

d'autre par coeur que: deffaut et soit reassigné, il se trouva qu'un

jour en le prononçant un procureur comparut pour la partie; il ne

laissa pas d'insister à sa prononciation, disant au procureur, qui

s'en plaignoit: Quel tort vous fait-on de donner deffaut et dire que

vous serez reassigné? Le procureur ayant repliqué que cette

reassignation n'auroit autre effet que de lui faire faire une

pareille presentation, il le fit taire, et le condamna à l'amande

pour son irreverance. Il condamna pareillement à l'amande un advocat

qui, en plaidant devant luy contre des chartreux, pour faire le beau

parleur, les avoit appelez, icthyophages (voulant dire qu'ils ne

mangeoient que du poisson), à cause, disoit ce docte officier, qu'il

ne vouloit pas souffrir dans son siege que des advocats dissent de

vilaines injures à leurs parties adverses, et surtout à de si bons

religieux. Il arriva une autre fois qu'y ayant eu une cause plaidée

long-temps avec chaleur, l'affaire demeura obscure pour luy, qui

auroit esté fort claire pour un autre, sur quoy il se contenta de

prononcer: Attendu qu'il ne nous appert de rien, nous en jugeons de

mesme. Hors du siege, il ne prenoit point de connoissance des

affaires; et quand quelque amy qu'il vouloit gratifier venoit faire

chez luy une sollicitation, il luy répondoit seulement en ces

termes: Faites composer une requeste, je la seigneray, et je

mettray: Soit fait ainsi qu'il est requis.

[Note 113: Si l'on avoit pu croire que le souffleur donné à

Petit-Jean, fait avocat, au troisième acte des _Plaideurs_, étoit

une invention de Racine, ce passage de Furetière seroit une preuve

qu'on se trompoit, et que cette industrie existoit réellement au

XVIIe siècle. Ceux qui l'exerçoient étoient en même temps ce que

nous appellerions des _répétiteurs_, ils enseignoient le droit en

chambre; mais, le plus fort de leur métier étant de _souffler_ les

avocats, on les appeloit _souffleurs_. (V. à ce mot le _Dict. de

Trévoux_.)]

J'apprehende icy qu'on ne croye que tout ce que j'ay rapporté

jusqu'à present ne passe pour des contes de la cigogne ou de ma mere

l'oye[114], à cause que cela semble trop ridicule ou trop

extravagant; mais pour en oster la pensée, je veux bien rapporter en

propres termes une sentence qu'un jour il rendit, dont il courut

assez de coppies imprimées dans le palais lors qu'on poursuivoit le

procés de son interdiction. Belastre la rendit tout seul et de son

propre mouvement (son sifleur estant malheureusement pour lors à la

campagne) sur une affaire tres-épineuse, et qui ne pouvoit estre

bien decidée que par le juge Bridoye[115] ou par luy; la voicy en

propres termes et telle qu'elle a paru en plein parlement, où on en

produisit l'original:

[Note 114: On n'est pas d'accord sur l'origine du nom de ces

contes, et, faute d'autre étymologie, on est obligé de s'en tenir à

l'opinion de ceux qui croient qu'il s'agit ici des contes semblables

à celui de la reine Pédauque, reine à _la patte d'oie_ (V. Rabelais,

liv. 4, chap. 41), ou d'adopter la version émise dans la

_Bibliothèque des Romans_, où il est dit: «Cette expression (_contes

de ma mère l'oie_) est prise d'un ancien fabliau dans lequel on

représente une mère oie instruisant de petits oisons, et leur

faisant des contes dignes d'elle et d'eux, etc.» Reste à trouver le

fabliau. D'après une phrase de Ch. Perrault, qui devoit s'y

connoître, dans son _Parallèle des anciens et des modernes_, on

pourroit penser que _la mère l'oye_ étoit un conte aussi bien que

_Peau d'âne_, et qu'étant plus fameux que les autres, il avoit donné

son nom à toute la série. Il est étrange alors que Perrault ne l'ait

pas reproduit dans son recueil, d'autant que le titre de sa première

édition (1697) est celui-ci: _Contes de ma Mère l'oye_.--L'oie

sauvage et la cigogne passant pour être le même oiseau dans quelques

pays, comme la Hollande, on comprendra que les _contes de l'oie_

aient pu être appelés aussi bien contes de la cigogne. Dans la

_Comédie des Proverbes_, acte 2, sc. 2, on ne les désigne que sous

ce dernier nom.]

[Note 115: C'est le même qui s'appellera Bridoison dans le

_Mariage de Figaro_, et que Rabelais nous avoit déjà fait connoître,

avec le nom significatif qu'il porte ici, au livre 3, chap. 37-41,

de _Pantagruel_.]

_Jugement des buchettes, rendu au siege de...., le 24 septembre

1644._

Entre maistre Jean Prud'homeau, demandeur en restitution d'une

pistole d'or d'Espagne de poids, et trois pieces de treize sols six

deniers legeres, comparant en sa personne, d'une part. Contre Pierre

Brien et Marie Verot, sa femme; ladite Verot aussi en personne.

Ledit demandeur a dit avoir fait convenir par devant nous les

deffendeurs, pour se voir condamner a luy rendre et restituer une

pistole d'or d'Espagne de poids, et trois pieces de treize sols six

deniers legeres, qu'il auroit mis és mains ce jourd'huy de ladite

Verot, pour en avoir la monnoye, et luy payer quatorze sous de

dépence; c'est à quoy il conclud et aux dépens. Ladite Verot

reconnoist avoir eu entre les mains une pistole, laquelle ledit

Prud'homeau luy avoit baillée pour la luy faire peser, mais que, la

luy ayant renduë et mise sur la table, elle fait dénégation de

l'avoir prise, et partant mal convenue par le demandeur; et pour le

regard des trois pieces de treize sols six deniers legeres,

reconnoist les avoir euës, offrant les luy rendre, en payant

quatorze sols, que leur doit ledit Prud'homeau, de dépence;

requerant estre renvoyée avec depens. Et par ledit Prud'homeau a

esté persisté en ce qu'il a dit cy-dessus, et fait dénegation que

ladite Verot luy ait rendu ladite pistole, ny ne l'avoir veu mettre

sur la table, ne sçachant si elle l'a mise ou non, et ne l'avoir

veuë du depuis; c'est pourquoy il conclud à la restitution d'icelle

et aux dépens.

Le roman bourgeois: Ouvrage comique · 第 18 / 23 段