justice des plus considérables de la ville. D'abord plusieurs
personnes d'esprit et de sçavoir se presenterent pour en traiter;
mais il s'y trouva tant d'obstacles de la part d'un nombre infiny de
creanciers, que les honnestes gens, qui estoient incapables de faire
les intrigues necessaires pour acheter les suffrages de tant de
personnes, s'en rebutèrent. On y mit cependant un commissionnaire, à
qui on fit le procés pour diverses voleries, et la haine qu'on eut
pour luy, et la nécessité de le chasser, en faciliterent l'entrée à
Belastre (car c'est ainsi que se nommoit nostre futur ridicule
magistrat). Voicy comme il parvint à cette dignité, qui auroit esté
un lieu d'honneur pour un autre, mais qui en fut un de deshonneur
pour luy.
Un de ses freres avoit espousé en secondes nopces la fille du
premier lit de la seconde femme du deffunt prevost, possesseur de la
charge dont il s'agit. Cette veufve étoit une femme vieille, laide,
gueuse, méchante, harpie, intrigueuse[106], médisante, fourbe,
menteuse, banqueroutiere, et qui avoit toutes ces mauvaises qualitez
en un souverain degré. Son mary ne s'estoit pas contenté de se faire
separer de corps et de biens d'avec cette peste; il n'avoit peû
estre à couvert de sa malice qu'en la faisant enfermer dans un des
cachots de la conciergerie, où elle demeura tant qu'il vescut. Apres
sa mort, elle se mit en teste de disposer de cette charge, sous
pretexte de sa qualité de veuve, quoy qu'elle n'y eust aucun
interest, parce que le nombre de ses creanciers et de son mary
absorboit trois fois la valeur de sa succession. Mais par de feintes
promesses, elle engagea dans son party une bourgeoise dont la
creance estoit fort considérable, luy faisant entendre qu'elles
partageroient ensemble les revenus de l'office, qu'elle luy fit
paroistre bien plus grands qu'ils n'estoient en effet. Cette femme
donna dans le paneau, et comme le chien d'Esope, qui prit l'ombre
pour le corps, s'obligea avec elle de payer tous les creanciers.
[Note 106: Ce mot, employé par Saint-Evremond, dans sa satire du
_Cercle_, ne se trouve ni dans le dictionnaire de Nicot (1606), ni
dans le _Richelet_ de 1680; mais la première édition de l'Academie
le donne, en faisant remarquer qu'_intrigueuse_ est plus employé
qu'_intrigueur_. _Intrigant_ ne parut qu'après 1694.]
Belastre fut le personnage du nom duquel le traité fut remply, qui,
ayant par ce moyen le titre, se vit en une plus grande difficulté
d'avoir l'agrément du seigneur dont la charge dépendoit. Il se
trouva qu'il avoit rendu, à l'armée, un service tres-considerable à
une personne de la premiere qualité. Il n'y a rien dont les grands
soient si prodigues que de sollicitations, ne se pouvant acquitter à
moindres frais des vrais services qu'on leur a rendus qu'en donnant
des paroles et des complimens. Le seigneur de la justice ne put
refuser des provisions à Belastre, apres la prière qui luy en fut
faite de la part de cet illustre solliciteur. Mais quoy qu'il eust
interessé tous ses officiers, afin de ne point gaster cette
sollicitation, il y en eut quelqu'un d'oublié, qui donna advis du
peu d'esprit et de capacité de l'aspirant, dont il donnoit
d'ailleurs assez de marques par l'aspect de sa personne. Voicy
comment cette affronteuse y remedia. Elle leurra une veuve nommée de
Prehaut de l'esperance d'épouser ce magistrat quand il seroit
parvenu dans son estat de gloire. Celle-cy, qui estoit si affamée de
mary qu'elle en auroit esté chercher en Canada[107], la crut, et
engagea sa mere dans son party, qui estoit encore une insigne
charlatane, et fameuse par ses intrigues et par ses affiches[108].
Sa hablerie, plustot que sa science, lui avoit acquis quelque
reputation à faire des cures de certaines maladies du scroton. Elle
pensoit, ou plustot elle abusoit comme les autres, le fils d'un
conseiller du Parlement, qui, sur sa fausse reputation, s'estoit mis
entre ses mains. Ce conseiller estoit en tres-grande estime dans le
palais, et n'avoit autre foiblesse que de deferer trop legerement
aux prieres de ses enfans, dont il estoit infatué. La vieille donc
pria cette veuve, la veuve pria sa mere, la mere pria son malade, le
malade pria son pere; et par surprise, à leur relation, il signa un
certificat en faveur de Belastre, sans l'examiner, par lequel il
attestoit qu'il estoit noble et de bonne vie et moeurs; mesme il y
avoit un article faisant mention de sa capacité. Apres celuy-là,
elle en fit signer plusieurs autres semblables, jusqu'au nombre de
vingt-cinq, par des officiers de cour souveraine, avec quelque
legere recommandation, et bien plus de facilité; car tous les hommes
péchent volontiers par exemple, et, comme s'ils estoient au bal, se
laissent conduire par celuy qui meine la bransle. Tant y a qu'apres
ces témoignages authentiques (que le seigneur garda pardevers luy
comme ses garends) il ne put se deffendre d'agréer un homme qui se
rendit aussi fameux par son ignorance, que les autres l'auroient pû
faire par leur doctrine.
[Note 107: C'est là que l'arrêt du 18 avril 1663 envoyoit les
filles _affamées_ comme cette veuve de Préhault. Il courut plusieurs
pièces et chansons sur leur départ et sur leurs adieux à la ville et
aux faubourgs de Paris; une des plus curieuses se trouve dans le
livre de Bussy-Rabutin, _Amours des dames illustres de notre
siècle_, Cologne, 1681, in-12, p. 371, 380:
Voilà nos plaisirs qui sont morts,
Et nous en sommes aux remords.
Adieu promenades de Seine,
Chaillot, Saint-Cloud, Ruel, Suresue.
Ah! que nous allons loin d'Issy,
De Vaugirard et de Passy!....
Defits s'y prend comme il faut;
Bourgeois, voilà ce que vous vaut,
Un magistrat de cette sorte
Et qui n'y va pas de main morte.....
Faisons le triage, et comptons
Combien sont nos brebis galeuses:
Les listes sont assez nombreuses
Pour les envoyer en troupeau
Paître dans le monde nouveau.
]
[Note 108: Locke, dans le _Journal_ du voyage qu'il fit en
France vers cette époque, parle, comme l'ayant vue, d'une affiche à
peu près pareille à celle-ci. C'est au duc de Bouillon que le
privilège du remède qu'elle annonçoit, «un sachet... _sans
mercure_», avoit été accordé, le 17 septembre 1667. (_Extrait du
Journal de Locke_, Rev. de Paris, t. 14, p. 79.)]
Aussi-tost, le nouveau pourveu publia que sa promotion à cette
charge estoit un ouvrage de la providence divine; et pour preuve
(disoit-il) qu'elle s'estoit meslée de son affaire, c'est qu'il
avoit obtenu tant de certificats de capacité de personnes qui ne
l'avoient jamais veu ny conneu. Le curé mesme de la paroisse
l'appela, dans son prosne, prevost Dieu-donné, trompé par les
premieres apparences qu'il luy donna de devotion.
Quand il fust installé dans son siege, le premier reglement qu'il
fit, ce fut d'ordonner que les procureurs, greffiers, sergens et
autres officiers escriroient doresnavant tous leurs actes en lettre
italienne bastarde. Car, comme il escrivoit à la manière des nobles,
c'est à dire d'un caractère large de deux doigts, il ne pouvoit lire
que cette sorte d'escriture. Il appeloit chicane tout ce qu'il
voyoit escrit en minutte, et il adjoustoit qu'il avoit tousjours oüi
dire que la chicane estoit une méchante beste, qu'il ne la vouloit
point souffrir dans sa justice. S'il desiroit voir quelques
expéditions ou procedures, il disoit: Apportez-moy un papier,
nommant de ce nom general tous les actes qui se font en justice, de
mesme que font les bonnes gens qui n'ont aucune connoissance des
affaires. Il se servoit encore des termes de la guerre pour
s'expliquer dans la robbe, et quand il vouloit se faire payer de ses
vacations ou de ses espices, il disoit ordinairement: Payez-moy ma
solde. Il avoit peut-estre appris ce qui se raconte d'un gentilhomme
de fortune, qui, sans avoir esté à la guerre, tout d'un coup fut
fait general d'armée, et qui chercha aussi-tost un maistre de
fortifications pour luy apprendre (disoit-il) l'art militaire de la
guerre, à quatre pistoles par mois. Celuy-cy en fit chercher un pour
luy apprendre le mestier de juge, à la charge qu'on luy en viendroit
faire des leçons chez luy. Il s'imaginoit que cela s'apprenoit comme
la science d'un escrimeur; et il adjoustoit que, puisqu'il avoit
bien esté à l'armée sans avoir esté à l'académie, il pourroit bien
aussi estre juge sans avoir esté jamais au collège. Il se targuoit
quelquefois de l'exemple d'un boucher de Lyon qui avoit acheté un
office d'esleu[109]; le gouverneur de la ville s'estonnant comment
il le pourroit exercer, veu qu'il ne sçavoit ni lire ni escrire, il
luy répondit avec une ignorante fierté: Hé! vrayement, si je ne
sçais escrire, je hocheray; voulant dire que, comme il faisoit des
hoches sur une table pour marquer les livres de viande qu'il livroit
à ses chalans, il en feroit autant sur du papier pour lui tenir lieu
de signature. Mais en faveur du boucher, on pourroit alléguer une
disparité qui le rendroit excusable; car les esleus sont gens
ignares et non lettrez par l'édit de leur creation, et c'est en ce
point que l'édit, grace à Dieu, est bien observé. Je ne puis
obmettre une belle preuve qu'il donna de sa capacité un peu
auparavant que de devenir juge. Il estoit au Palais avec quelques
officiers d'armée, qui achetoient des livres à la boutique de
Rocolet[110]; par vanité il en voulut aussi acheter, et en effet il
en demanda un au marchand. Rocolet luy demanda quel livre il
cherchoit, et s'il en vouloit un in-folio, ou un in-quarto.
Belastre, ignorant de ces termes, n'auroit pas compris ce que cela
vouloit dire, si ce n'est qu'en mesme temps on luy monstroit du
doigt le volume. Il répondit donc qu'il vouloit un grand livre.
Rocolet luy demanda encore s'il vouloit un livre d'histoire, de
philosophie, ou de quelqu'autre science. Belastre luy répondit qu'il
ne s'en soucioit pas, et qu'il vouloit seulement qu'il luy vendist
un livre. Mais encore (insista le marchand), afin que je vous en
donne un qui vous puisse estre plus utile, dites-moy à quoy vous
vous en voulez servir. Belastre luy répondit brusquement: C'est à
mettre en presse mes rabats[111]. Cette réponse fit rire le libraire
et tous ceux qui l'entendirent, et monstra que cet homme se
connoissoit fort en livres, et qu'il en sçavoit merveilleusement
l'usage. Il estoit si peu versé dans la connoissance du Palais, que,
mesme depuis qu'il fut magistrat, il croyoit que les chambres des
enquestes[112] estoient comme les classes du collège, et qu'on
montoit de l'une à l'autre à mesure qu'on devenoit plus capable; de
sorte qu'ayant veu un jeune homme sortir de la quatriesme chambre,
il s'en estonna, et dit tout haut: Voila un conseiller bien advancé
pour son âge. Une autrefois, à la table d'un president, quelqu'un
vint à citer la loy des douze tables. Vrayement (luy dit Belastre en
l'interrompant), il falloit que ces Romains fussent gens de bonne
chere. Un galant homme qui se trouva de la compagnie, pour ne pas
laisser perdre ce plaisant mot, en fit sur le champ ce quatrain:
Un ignorant que les destins
Font un juge des plus notables
Croit que les loix des douze Tables
Sont faites pour les grands festins.
[Note 109: L'_élu_ étoit un conseiller d'_élection_, sorte de
juridiction chargée de répartir l'impôt, d'avoir raison des
contribuables, etc., et qui d'abord, son nom l'indique, n'avoit que
des charges données par _élection_. Avec le temps on en arriva à les
vendre, comme on le voit ici. C'étoient des emplois très
subalternes, ce passage le prouve aussi, et Dorine, dans _Tartufe_
(act. 1er, sc. 5), mettant sur la même ligne
Madame la Baillive et madame l'Elue
ne fait pas grand honneur à la première. Les ancêtres de Cinq-Mars
avoient tenu ce mince emploi; aussi, quand, au grand étonnement de
tous, le maréchal d'Effiat fut fait chevalier de l'ordre,
Bassompierre dit: «Je ne sais pas s'il a été nommé, mais je sais
qu'il a été élu.» (Tallemant, _Hist._, in-8, t. 3, p. 16.)--Dans
_les Bourgeoises de qualité_, de Dancourt, Mme l'Elue joue l'un
des principaux rôles.]
[Note 110: Reçu imprimeur-libraire en 1618, imprimeur du roi en
1635, ce fut, jusqu'en 1666, année de sa mort, l'un des plus fameux
libraires de son temps. (La Caille, _Hist. de l'imprimerie_, in-4,
p. 228-230.) Entre autres livres d'art militaire, il avoit publié,
avec un grand luxe de figures, _Instruction pour apprendre à monter
à cheval_, par Antoine de Pluvinel (1627, in-fol.) Il n'est donc pas
étonnant que Furetière fasse venir des officiers d'armée à son
étalage. Rocolet pouvoit aussi offrir, comme il le fait plus loin,
des livres de philosophie. En 1626, il avoit donné une édition des
oeuvres de Bacon.]
[Note 111: Encore une plaisante idée que Molière reprendra plus
tard pour en faire un des meilleurs traits de la grande tirade de
Chrysale dans _les Femmes savantes_:
Et, hors un grand Plutarque à mettre mes rabats,
Vous devriez brûler tout ce meuble inutile.
Ce Plutarque ainsi employé reparoît dans le _discours_ que Palaprat
a mis en tête de sa comédie des _Empiriques_: «C'est, ajoute-t-il,
un grand in-folio de Vascosan.» (_Les oeuvres de monsieur Palaprat_,
etc., Paris, 1712, in-8, t. 2, p. 36.)]
[Note 112: «On y jugeoit des procès par écrit. Il y en avoit
cinq à Paris.» (_Dict. de Furetière._)]
Apres le dîner, ayant suivy ce president, qui entroit en son cabinet
pour y examiner le plan d'une maison qu'il vouloit faire bastir,
Belastre le prit apres luy pour le voir, faisant semblant de s'y
connoistre; mais, ayant apperceu au bas une ligne divisée en
plusieurs parties, avec cette inscription: _Eschelle de quinze
toises_: Vrayement (dit-il), pour faire une si grande eschelle, il
falloit de belles perches. Il luy arriva aussi un jour de demander à
un conseiller, quand le roy estoit en son lit de justice, s'il
estoit entre deux draps ou sur la couverture.
Mais pour revenir à son domestique (car on pourroit faire des livres
entiers de ses burlesques apophtegmes), il luy vint une appréhension
que cette demoiselle de Prehaut ne luy fist signer quelque papier
(c'est ainsi, comme j'ay dit, qu'il appeloit tous contracts), et
qu'elle ne surprist une promesse ou un contract de mariage. Il luy
avoit promis son alliance avant qu'il fust instalé, mais lors qu'il
crut n'avoir plus affaire d'elle, il la dédaigna, et ne voulut plus
tenir sa promesse. Comme il ne sçavoit pas lire, du moins
l'escriture ordinaire de la pratique, il ne signoit que sur la foy
d'un sifleur qu'il avoit; mais, la deffiance estant fort naturelle
aux méchans et aux ignorans, il eut peur qu'il ne fust gagné par
cette femme, qui passoit pour fort artificieuse. Voicy la belle
precaution de laquelle il s'avisa, et dont il ne demanda advis à
personne. Il fit commandement à un de ses sergens d'aller faire
deffenses au curé de la paroisse de le marier en son absence. Le
sergent luy remonstra qu'il se mocquoit de luy, mais cela fit croire
à Belastre qu'il s'entendoit aussi avec sa partie, de sorte qu'il
fit le mesme commandement à un autre, qui luy fit une pareille
réponse. Enfin, se fâchant de n'estre pas obey, et les menaçant
d'interdiction, il alla luy-mesme dire au curé, en présence de
plusieurs témoins qu'il mena exprés: Je vous fais deffence, par
l'authorité que j'ay en main, de me marier que je n'y sois présent
en personne; et au retour, par maniere de congratulation, il disoit
à ses domestiques: Voila comme les gens prudens donnent ordre à
leurs affaires et se gardent d'estre surpris.
Tel estoit donc la mine et le genie de ce personnage, qui ne
divertissoient pas mal tous ceux qui le connoissoient. On prenoit
aussi un tres grand plaisir à examiner son action et ses habits, qui
n'estoient pas mal assortis avec le reste. Il faisoit beau le voir
dans les ruës, car il marchoit avec une carre et une gravité de
president gascon. Il avoit cherché le plus grand laquais de Paris
pour porter la queuë de sa robbe, et il la faisoit tousjours aller
de niveau avec sa teste, car il s'estoit sottement imaginé que quand
on la portoit bien haute, c'estoit une grande marque d'élevation. En
cet estat elle découvroit une soûtane de satin gras et un bas de
soye verte qui estoit une chose moult belle à voir. Dans son siege,
c'estoit encore pis, car en cinq ans que dura son regne, il ne put
jamais apprendre à mettre son bonnet, et la corne la plus élevée,
qui doit estre sur le derriere, estoit tousjours sur le devant ou à
costé. Il estoit là comme ces idoles qui ne rendoient point
d'oracles toutes seules. Il y avoit un advocat qui montoit au siege
auprés de luy, pour luy servir de conseil ou de truchemant, qui luy
souffloit[113] mot à mot tout ce qu'il avoit à prononcer; mais ce
secours ne luy dura gueres, car les parties interessées à l'honneur
de la justice eurent d'abord cet avantage, qu'ils firent deffendre à
ce sifleur de monter au siege avec luy, afin que, son ignorance
estant plus connuë, il peût estre plus facilement dépossedé. Le
sifleur fut donc obligé de se retirer au barreau, d'où il luy
faisoit quelques signes dont ils estoient convenus pour les
prononciations les plus communes; mais il s'y trompoit quelquefois
lourdement. L'extention de l'index estoit le signe qu'ils avoient
pris pour signifier un appointement en droit. Un jour qu'il estoit
question d'en prononcer un, le truchemant luy monstra le doigt, mais
un peu courbé; le juge crut qu'il y avoit quelque chose à changer en
la prononciation, et appointa les parties en tortu. Ce n'est pas le
seul jugement tortu qu'il ait donné. Comme il n'en sçavoit point
d'autre par coeur que: deffaut et soit reassigné, il se trouva qu'un
jour en le prononçant un procureur comparut pour la partie; il ne
laissa pas d'insister à sa prononciation, disant au procureur, qui
s'en plaignoit: Quel tort vous fait-on de donner deffaut et dire que
vous serez reassigné? Le procureur ayant repliqué que cette
reassignation n'auroit autre effet que de lui faire faire une
pareille presentation, il le fit taire, et le condamna à l'amande
pour son irreverance. Il condamna pareillement à l'amande un advocat
qui, en plaidant devant luy contre des chartreux, pour faire le beau
parleur, les avoit appelez, icthyophages (voulant dire qu'ils ne
mangeoient que du poisson), à cause, disoit ce docte officier, qu'il
ne vouloit pas souffrir dans son siege que des advocats dissent de
vilaines injures à leurs parties adverses, et surtout à de si bons
religieux. Il arriva une autre fois qu'y ayant eu une cause plaidée
long-temps avec chaleur, l'affaire demeura obscure pour luy, qui
auroit esté fort claire pour un autre, sur quoy il se contenta de
prononcer: Attendu qu'il ne nous appert de rien, nous en jugeons de
mesme. Hors du siege, il ne prenoit point de connoissance des
affaires; et quand quelque amy qu'il vouloit gratifier venoit faire
chez luy une sollicitation, il luy répondoit seulement en ces
termes: Faites composer une requeste, je la seigneray, et je
mettray: Soit fait ainsi qu'il est requis.
[Note 113: Si l'on avoit pu croire que le souffleur donné à
Petit-Jean, fait avocat, au troisième acte des _Plaideurs_, étoit
une invention de Racine, ce passage de Furetière seroit une preuve
qu'on se trompoit, et que cette industrie existoit réellement au
XVIIe siècle. Ceux qui l'exerçoient étoient en même temps ce que
nous appellerions des _répétiteurs_, ils enseignoient le droit en
chambre; mais, le plus fort de leur métier étant de _souffler_ les
avocats, on les appeloit _souffleurs_. (V. à ce mot le _Dict. de
Trévoux_.)]
J'apprehende icy qu'on ne croye que tout ce que j'ay rapporté
jusqu'à present ne passe pour des contes de la cigogne ou de ma mere
l'oye[114], à cause que cela semble trop ridicule ou trop
extravagant; mais pour en oster la pensée, je veux bien rapporter en
propres termes une sentence qu'un jour il rendit, dont il courut
assez de coppies imprimées dans le palais lors qu'on poursuivoit le
procés de son interdiction. Belastre la rendit tout seul et de son
propre mouvement (son sifleur estant malheureusement pour lors à la
campagne) sur une affaire tres-épineuse, et qui ne pouvoit estre
bien decidée que par le juge Bridoye[115] ou par luy; la voicy en
propres termes et telle qu'elle a paru en plein parlement, où on en
produisit l'original:
[Note 114: On n'est pas d'accord sur l'origine du nom de ces
contes, et, faute d'autre étymologie, on est obligé de s'en tenir à
l'opinion de ceux qui croient qu'il s'agit ici des contes semblables
à celui de la reine Pédauque, reine à _la patte d'oie_ (V. Rabelais,
liv. 4, chap. 41), ou d'adopter la version émise dans la
_Bibliothèque des Romans_, où il est dit: «Cette expression (_contes
de ma mère l'oie_) est prise d'un ancien fabliau dans lequel on
représente une mère oie instruisant de petits oisons, et leur
faisant des contes dignes d'elle et d'eux, etc.» Reste à trouver le
fabliau. D'après une phrase de Ch. Perrault, qui devoit s'y
connoître, dans son _Parallèle des anciens et des modernes_, on
pourroit penser que _la mère l'oye_ étoit un conte aussi bien que
_Peau d'âne_, et qu'étant plus fameux que les autres, il avoit donné
son nom à toute la série. Il est étrange alors que Perrault ne l'ait
pas reproduit dans son recueil, d'autant que le titre de sa première
édition (1697) est celui-ci: _Contes de ma Mère l'oye_.--L'oie
sauvage et la cigogne passant pour être le même oiseau dans quelques
pays, comme la Hollande, on comprendra que les _contes de l'oie_
aient pu être appelés aussi bien contes de la cigogne. Dans la
_Comédie des Proverbes_, acte 2, sc. 2, on ne les désigne que sous
ce dernier nom.]
[Note 115: C'est le même qui s'appellera Bridoison dans le
_Mariage de Figaro_, et que Rabelais nous avoit déjà fait connoître,
avec le nom significatif qu'il porte ici, au livre 3, chap. 37-41,
de _Pantagruel_.]
_Jugement des buchettes, rendu au siege de...., le 24 septembre
1644._
Entre maistre Jean Prud'homeau, demandeur en restitution d'une
pistole d'or d'Espagne de poids, et trois pieces de treize sols six
deniers legeres, comparant en sa personne, d'une part. Contre Pierre
Brien et Marie Verot, sa femme; ladite Verot aussi en personne.
Ledit demandeur a dit avoir fait convenir par devant nous les
deffendeurs, pour se voir condamner a luy rendre et restituer une
pistole d'or d'Espagne de poids, et trois pieces de treize sols six
deniers legeres, qu'il auroit mis és mains ce jourd'huy de ladite
Verot, pour en avoir la monnoye, et luy payer quatorze sous de
dépence; c'est à quoy il conclud et aux dépens. Ladite Verot
reconnoist avoir eu entre les mains une pistole, laquelle ledit
Prud'homeau luy avoit baillée pour la luy faire peser, mais que, la
luy ayant renduë et mise sur la table, elle fait dénégation de
l'avoir prise, et partant mal convenue par le demandeur; et pour le
regard des trois pieces de treize sols six deniers legeres,
reconnoist les avoir euës, offrant les luy rendre, en payant
quatorze sols, que leur doit ledit Prud'homeau, de dépence;
requerant estre renvoyée avec depens. Et par ledit Prud'homeau a
esté persisté en ce qu'il a dit cy-dessus, et fait dénegation que
ladite Verot luy ait rendu ladite pistole, ny ne l'avoir veu mettre
sur la table, ne sçachant si elle l'a mise ou non, et ne l'avoir
veuë du depuis; c'est pourquoy il conclud à la restitution d'icelle
et aux dépens.