[Note 94: C'est du fameux ouvrage de l'ingénieur normand, _La

raison des forces mouvantes_, _etc._, 1615, in-fol., dans lequel se

trouve la première idée de la machine à vapeur, que Furetière veut

parler ici. Cette mention seule suffiroit à prouver que les travaux

de Salomon de Caus ne furent pas aussi dédaignés de son temps qu'on

l'a prétendu. On pouvoit n'en pas comprendre la portée, mais on les

lisoit, et, ce passage-ci en est la preuve, on les citoit parmi les

meilleurs.]

[Note 95: Il étoit sous-gouverneur du Dauphin (Louis XIII), et

son maître pour les exercices du corps. On lui doit le _Manége

royal_, Paris, 1615, in-fol., réimprimé sous le titre d'_Instruction

du Roy en l'exercice de monter à cheval_, Paris, 1625, in-fol.]

[Note 96: On a du sieur de la Colombière: _Le vray théâtre

d'honneur et de chevalerie_, 1 vol. in-4o, et plusieurs autres

ouvrages.]

Ce n'est point cela (luy dit-elle); je n'ay affaire que d'un papier.

Ha (repliqua-t'il), il en avoit que tres-curieux: il avoit toutes

les pieces qui ont esté faites durant la Ligue et contre le

gouvernement: le Divorce Satirique[97], la Ruelle mal-assortie[98],

la Confession de Sancy, et plusieurs autres. Ce n'est point encore

cela (repartit Collantine); c'est qu'en un procés que j'ay, je

voudrois bien produire un arrest qui a esté rendu en cas pareil.

J'ay entendu dire qu'il y en a eu un rendu sur une espece semblable,

en une instance où feu monsieur vostre pere estoit procureur; on luy

aura peut-estre laissé les sacs; je vous prie de prendre ce memoire

et de le faire chercher, ou à tout le moins de m'en dire le datte.

Dites-vous cela (reprit Charroselles) pour me faire injure? Ne

sçavez-vous pas que je suis gentilhomme? j'ay quatre-vingt mille

livres de bien, un carosse entretenu, deux laquais, valet de

chambre, et apres cela vous me faites ce tort de me croire fils d'un

procureur. Quand il seroit ainsi (luy répondit Collantine), je ne

vous ferois pas grand tort, car j'estime autant et plus un procureur

qu'un gentilhomme. J'en sçais cent raisons, et sur tout une qui est

decisive, pour faire voir l'avantage que l'un a sur l'autre: c'est

qu'il n'y a point de gentilhomme, tant puissant soit-il, qui ait pû

ruiner le plus chetif procureur; et il n'y a point de si chetif

procureur qui n'ait ruiné plusieurs riches gentilhommes. Et sans luy

donner le loisir de l'interrompre, elle qui sçavoit admirablement

son palais, pour luy monstrer qu'elle ne parloit point en l'air, luy

dit le nom et la demeure de celuy qui estoit subrogé à la pratique

de son pere, luy nomma l'huissier qu'il employoit à faire ses

significations, le commis du greffe qui mettoit ses arrests en

peau[99], la buvette où il alloit déjeuner, les clercs qui avoiest

esté dans son estude, enfin tant de choses que Charroselles,

convaincu de cette verité et confus de ce reproche, n'eut autre

recours pour s'en sauver qu'à son impudence, et à luy soustenir

hautement que tout cela estoit faux. Collantine en infera

aussi-tost: J'ay donc menty! et en mesme temps il y eut souflets et

coups de poing respectivement donnez. Elle fut la premiere à

souffleter et à crier: Au meurtre! on m'assassine! et quoy qu'elle

fust la moins battuë, c'estoit elle qui se plaignoit le plus haut.

Pour le pauvre Charroselles, il n'estoit que sur la deffensive; et

quoy que ce ne fust pas le respect du sexe qui le reteint (car il

n'en avoit ny pour sexe, ny pour âge), neantmoins l'avantage

n'estoit pas de son costé, car il n'estoit accoutumé qu'à mordre, et

non point à souffleter ny à battre. Le plus plaisant fut que, parmy

les voisins qui arriverent au secours, se trouva fortuitement le

frere de Collantine, qui avoit hérité de l'office de sergent

qu'avoit son pere. Quoy qu'il eust beaucoup d'affection pour elle,

il se donna bien de garde de separer ces combatans, qui

s'embrassoient fort peu amoureusement; mais, disant aux assistans

qu'il les prenoit à tesmoins, il escrivit cependant à la haste une

requeste de plainte, et tant plus il les voyoit battre, tant mieux

il rolloit. Le mal-heureux autheur fut donc obligé de s'enfuir, car

tout le voisinage accouru se rua sur sa fripperie et le mit en aussi

pitoyable estat qu'un oyson sans plume. Le sergent envoya querir

vistement la justice ordinaire du lieu, dont sa soeur le querella

fort, luy disant qu'il se meslast de ses affaires; qu'elle sçavoit

assez bien, Dieu mercy, les destours de la pratique pour ruiner sa

partie de fonds en comble; en un mot, qu'elle vouloit avoir la

gloire toute seule de commencer et de pousser à bout ce procez.

[Note 97: C'est le plus sanglant libelle qui ait été écrit

contre la reine Marguerite, première femme _divorcée_ de Henri IV.

«Dans ce libelle, dit M. Bazin, où il ne faut chercher ni fidélité

historique, ni talent de style, mais qui ne manque pas d'une

certaine verve ordurière, l'auteur feint qu'il s'est élevé quelque

blâme contre la dissolution du premier mariage de Henri IV, et il

place dans la bouche du roi lui-même le récit scandaleux des faits

qui ont rendu cette séparation nécessaire, ou qui, depuis, l'ont

trop justifiée. Nous croyons qu'on ne s'est pas mépris en attribuant

cet écrit à d'Aubigné. Un voyage qu'il fit à la cour, vers l'époque

où l'on voit que ce pamphlet fut composé (1608), pourroit bien lui

en avoir fourni l'occasion. Au reste, de lui ou d'un autre, il sent

évidemment son huguenot hargneux, sorte de gens que Marguerite avoit

toujours trouvés sans respect et sans pitié pour elle. Le _Divorce

satirique_ ne fut pas alors imprimé, mais il s'en fit des copies,

qui coururent les châteaux des gentilshommes réformés, et, en 1662

seulement, les presses de Hollande le donnèrent à la suite du

_Journal de Henri III_, ce qui étoit parfaitement sa place.» (Art.

sur Marguerite de Valois, _Rev. de Paris_, 5 mars 1843, p.

25-26.)--On voit que Furetière a raison de ranger _le Divorce

satirique_ parmi les pièces rares et curieuses. Ajoutons qu'on ne

l'attribue pas seulement à d'Aubigné, mais à Louise-Marguerite de

Lorraine, princesse de Conti, fille du duc de Guise. (Dreux du

Radier, _Tablettes historiques... des rois de France_, t. 1, p.

11.)]

[Note 98: Pièce encore plus rare que la précédente. Tallemant

l'attribue à la reine Marguerite elle-même. «On a, dit-il, une pièce

d'elle, qu'elle a intitulée _la Ruelle mal assortie_, où l'on peut

voir quel étoit son style de galanterie.» Elle est si peu connue,

que M. Moumerqué mit en note, à propos de ce passage de Tallemant:

«Cette pièce ne paroît pas avoir été imprimée.» (_Historiettes_,

2e édit., t. 1er, p. 163.) C'étoit une erreur: M. Paulin Paris

a retrouvé _la Ruelle mal assortie_ à la page 96 du _Nouveau recueil

de pièces les plus agréables de ce temps, en suite des jeux de

l'inconnu_, Paris, chez Nicolas de Sercy, 1644, et il a consigné sa

découverte dans une note de la nouvelle édition qu'il donne des

_Historiettes_, t. 1er, p. 151-152. Le plus curieux pour nous,

c'est que le recueil où _la Ruelle_ se trouve ainsi avoit été

justement publié par Charles Sorel, prototype du Charroselles, en

possession de qui Furetière, non sans intention, nous montre la

curieuse pièce. Une réimpression à petit nombre de _la Ruelle mal

assortie_ se prépare à la libraire d'Aug. Aubry.]

[Note 99: On disoit autrefois peau pour parchemin. «Tous les

arrêts, lit-on dans le _Dictionnaire de Furetière_, s'expédient en

peau.--Il y a une vingtaine de greffiers en peau.»]

Le bailly venu, elle fit faire en moins de rien de gros volumes

d'informations, et on connut alors le dire d'un autheur espagnol

trés-véritable, qu'il n'y a rien qui croisse tant et en si peu

d'heure, qu'un crime sous la plume d'un greffier. Elle obtint

bientost un décret de prise de corps, et parce qu'elle n'avoit point

de veritables blessures, elle se frotta les bras avec un peu de mine

de plomb; en suite elle se fit mettre quelques emplastres par un

chirurgien et obtint un rapport de plusieurs échinoses (c'est à dire

esgratignures). Ce grand mot donna lieu à deux sentences de

provision de 80 livres parisis chacune. Charroselles, qui ne sçavoit

autre chicane que celle qui luy servoit à invectiver contre les

autheurs, fut si embarassé que, pour éviter la prison, il fut obligé

de se cacher quelques jours en une maison de campagne d'un de ses

amis. Là, toute sa consolation fut de décharger sa colère sur du

papier et de se servir des outils de sa profession. Il se mit à

faire une satyre contre Collantine, et sa bile mesme s'épandit sur

tout le sexe. Il chercha dans ses lieux communs tout ce qui avoit

esté dit contre les femmes. Il n'oublia pas le passage de Salomon,

qui dit que de mille hommes il en avoit trouvé un de bon, et de

toutes les femmes pas une. En suite il fit un catalogue de toutes

les méchantes femmes de l'antiquité, et les compara à sa partie

adverse, qu'il chargea seule de tous leurs crimes. Il la dépeignit

cent fois plus horrible que Megere, qu'Alecto, ny que Tusiphone.

Mais tandis qu'il estoit dans sa plus grande fureur d'invectiver, il

se souvint que tout ce qu'il escrivoit seroit peut-estre perdu,

parce que les libraires ne voudroient pas imprimer cet ouvrage,

comme beaucoup d'autres qu'ils luy avoient rebutez. C'est pourquoy

il resolut, pour ne plus travailler inutilement, de sonder à

l'advenir leur volonté devant que de commencer un ouvrage. En cela

il vouloit imiter ce qu'avoient fait autrefois la Serre et autres

autheurs gagistes des libraires, qui mangeoient leur bled en herbe,

c'est à dire qui traitoient avec eux d'un livre dont ils n'avoient

fait que le titre. Ils s'en faisoient advancer le prix[100], puis

ils l'alloient manger dans un cabaret[101], et là ils le composoient

au courant de la plume. Encore arrivoit-il souvent que les libraires

estoient obligez de les aller dégager de la taverne ou hostellerie,

où ils avoient fait de la dépence au delà de l'argent qu'ils leur

avoient promis.

[Note 100: G. Gueret, dans son _Parnasse réformé_, Paris, 1671,

in-12, p. 43-44, fait ainsi parler ce même La Serre: «Y a-t-il

d'autre marque de la bonté d'un ouvrage que le profit qu'en tire

l'auteur? Pourvu qu'il soit payé de son patron et du libraire aussi

avantageusement que je l'ay toujours été, n'est-ce pas une hérésie

que de douter de son mérite?... J'ay mieux aimé que mes ouvrages me

fissent vivre que de faire vivre mes ouvrages.... Je n'ai cherché

que l'expédition. J'ay laissé aux autres le soin de bien écrire, et

je n'ay pris pour moi que celuy d'écrire beaucoup.»]

[Note 101: La Serre s'acquoquina si bien au cabaret qu'il finit

par y prendre femme. «Il épousa... (en 1648), dit Tallemant, une

jolie personne, fille d'un cabaretier d'Auxerre. Ils s'attraperent

l'un l'autre.» (_Historiettes_, 1re édit., t. 5, p. 28.)--Si le

projet de libre échange émis par Hortensius, au liv. 11 de

_Francion_, eût été exécuté, les poëtes de ce temps-là y eussent

bien trouvé leur compte: «Qui n'aura pas d'argent, porte une stance

au tavernier, il aura demy-septier; chopine pour un sonnet, pinte

pour une ode, etc.;--quarte pour un poëme et ainsi des autres

pièces.» (_La vraye histoire comique de Francion_, etc, par M. De

Moulinet (Sorel), Rouen, 1663, in-8o, p. 615.)--Cette manière de

composer au cabaret étoit encore de tradition littéraire au

XVIIIe siècle. L'abbé Prevost ne faisoit pas autrement. «La

feuille d'impression lui étoit payée un louis, dit M. A. Firmin

Didot; nous possédons des traités signés au cabaret, au coin de la

rue de la Huchette, suivant l'usage du temps.» (_Encyclop. moderne_,

Paris, 1851, in-8o, t. 26 (art. _Tygographie_), p. 835, note.]

Il escrivit donc à tous ceux qu'il connoissoit; il leur manda son

dessein et leur envoya un plan ou un eschantillon de son ouvrage,

pour sçavoir d'eux s'ils le voudraient imprimer. Mais comme ces

libraires estoient dégoustez de tous ses écrits par les mauvais

succès qu'avoient eu ses livres precedens, ils luy manderent tout à

plat qu'ils n'imprimeroient rien de luy qu'il ne les eut dédommagez

des pertes qu'il leur avoit fait souffrir, ce qui le mit en une

telle colère, qu'il eust déchiré le livre qu'il composoit, sans la

tendresse paternelle qu'il avoit pour luy. Neantmoins cela luy fit

abandonner ce dessein. Toutesfois la rage où il estoit contre

Collantine n'estant pas satisfaite, il voulut faire du moins quelque

petite pièce contre elle, qu'il pust faire courir en manuscrit chez

les gens qui la connoissoient. Mais parce que la prose ne se peut

pas resserrer dans des bornes estroites, il fut contraint de tascher

à faire des vers. Cependant, il avoit une estrange aversion pour la

poësie[102], et quelque effort qu'il eust pû faire, de sa vie il

n'avoit pû assembler deux rimes. Enfin sa passion vint à un si haut

point, qu'elle se tourna en fureur poëtique, et comme autrefois le

fils de Croesus, qui avoit esté tousjours muët, se desnoüa la langue

par un grand effort qu'il fit pour avertir son père qu'on le vouloit

tuer, de mesme Charroselles, outré de colère contre Collantine,

malgre la haine qu'il avoit pour les vers, fit contr'elle cette

Epigramme.

[Note 102: Charles Sorel, bien qu'il ait cherché à faire tout ce

qui concernoit son etat d'auteur, n'a pas laissé en effet un seul

vers.]

Épigramme.

Pilier mobile du Palais,

Ame aux procés abandonnée,

C'est dommage, tant tu t'y plais,

Que Normande tu ne sois née.

Je m'attends qu'un de ces matins

Ton humeur chicaneuse plaide

Contre le ciel et les destins,

Qui t'ont fait si gueuse et si laide.

Quoy que cette epigramme ne fust pas bonne, elle estoit du moins

passable pour un homme qui foisoit son coup d'essay. Il l'envoya à

tous ses amis, mais bien luy en prit qu'elle ne vint point à la

connoissance de Collantine: car elle n'auroit pas manqué d'en faire

informer et de l'appeler libelle diffamatoire. Il se crut donc par

là bien vangé (poètiquement s'entend), car chacun se vange à sa

maniere, un autheur par des vers, un noble à coups de main, un

praticien en faisant couster de l'argent. Quelque temps après,

Charroselles, par je ne sçay quel bonheur, fit connoissance avec un

procureur du Chastelet, excellent dans son mestier et digne

antagoniste de Collantine et de son frère le sergent, quand il les

auroit eu tous deux à combattre. Cettuy-cy pour luy préparer une

autre vengeance à sa maniere, le fit adresser à un commissaire qui

luy fit répondre et antidater une requeste du jour que la querelle

estoit arrivée, chose qui se fait sans scrupule, à cause que cela

ameine de la pratique aux officiers royaux, par la prevention qu'ils

ont sur les subalternes. Il fit entendre pour témoins deux de ses

laquais, dont il fit déguiser les noms et la qualité, les ayant

produit sous un autre habit; il eut mesme, je ne sçay comment, un

rapport de chirurgie tel quel (car ses blessures dont il avoit eu

bon nombre estoient gueries). Avec cela il obtint de sa part un

pareil decret, et deux sentences de provision, qui furent données

deux fois plus fortes que celles de la justice ordinaire, par une

jalousie de jurisdiction: en telle sorte que le sergent, qu'il fit

comprendre dans le décret aussi bien que sa soeur, fut obligé pour

quelque temps d'aller, comme disent les bonnes gens, à Cachan. Le

remede fut d'obtenir un arrest portant deffences aux parties

d'executer ce decret et de faire des procedures ailleurs qu'en la

cour, les provisions compensées, le surplus payé, c'est le stile

ordinaire. Et en vertu de ce surplus, le pauvre sergent, quelque

temps après, lors qu'ils ne s'en doutoit en aucune sorte, fut

constitué injurieusement prisonnier par un de ses confreres, qui

pour peu d'argent se chargea volontiers de cette contrainte contre

luy. La cause fut mise au roolle, et après avoir esté long-temps

sollicitée et bien plaidée, les parties furent mises hors de cour et

de procès sans aucune reparation, dommages interests, ny dépends.

Ainsi, qui avoit esté battu demeura battu, et tous les grands frais

que les parties avoient fait de part et d'autre furent à chacune

pour son compte.

Or, lecteur, vous devez sçavoir qu'il estoit escrit dans les livres

des Destinées, ou du moins dans la teste opiniastre de Collantine,

qui ne changeoit guère moins; qu'elle ne seroit jamais mariée à

personne qu'il ne l'eust vaincuë en procés, de mesme qu'autrefois

Atalante ne vouloit se donner à aucun amant qu'il ne l'eust vaincuë

à la course. De sorte que cet heureux succés de Charroselles luy

servit au lieu de luy nuire; et quoy qu'en effet il ne l'eust pas

surmontée entierement, du moins il luy avoit fait perdre ses

avantages, comme il arrivoit en ces anciens combats de chevaliers

qui se terminoient après un témoignage reciproque de valeur, sans la

deffaite entière de leur ennemy. De manière qu'on ne vit point icy

arriver ce qui suit ordinairement les procés, car cela ne servit

qu'à les réjoindre plus estroitement, et à leur donner une estime

reciproque l'un pour l'autre. Sur tout Collantine, qui se croyoit

invincible en ce genre de combat, admiroit le heros qui luy avoit

tenu teste, et commença de le trouver digne d'elle. Mais voicy

cependant un rival, ou plustost un autre plaideur qui se jette à la

traverse.

Je ne sçaurois obmettre la description d'une personne si

extraordinaire. C'estoit un homme qui, par les ressorts de la

Providence inconnus aux hommes, avoit obtenu une charge importante

de judicature. Et pour vous faire connoistre sa capacité, sçachez

qu'il estoit né en Perigort, cadet d'une maison qui estoit noble, à

ce qu'il disoit, mais qui pouvoit bien estre appellée une noblesse

de paille, puisqu'elle estoit renfermée sous une chaumiere. La

pauvreté plustost que le courage l'avoit fait devenir soldat dans un

régiment, et la fortune enfin l'avoit poussé jusqu'à l'avoir rendu

cavalier, quand elle le ramena à Paris. Du moins ceux qui estoient

bons naturalistes appelloient cheval la beste sur laquelle il estoit

monté; mais ceux qui ne regardoient que sa taille, son port et sa

vivacité, ne la prenoient que pour un baudet. Il fut vendu vingt

escus à un jardinier dés le premier jour de marché, et bien luy en

prit, car il auroit fait pis que Saturne, qui mange ses propres

enfans: il se seroit consommé luy-mesme. Le laquais qui suivoit ce

cheval (il faut me resoudre à l'appeller ainsi) estoit proportionné

à sa taille et à son merite. Il estoit Pigmée et barbu, sçavant à

donner des nazardes, et à ficher des épingles dans les fesses; en un

mot, assez malicieux pour meriter d'estre page, s'il eut esté noble,

supposé qu'on cherche tousjours de la noblesse dans ces messieurs.

Pour bonnes qualitez, il avoit celle d'encherir sur ceux qui

jeusnent au pain et à l'eau, car il avoit appris à jeusner à l'eau

et à la chastagne. Aussi cela luy estoit-il necessaire pour vivre

avec un tel maistre, puisque, pour peu qu'il eust esté goulu, il

l'eust mangé jusqu'aux os; encore n'auroit-il pas fait grande chere,

ce pauvre homme et sa bource estant deux choses fort maigres. Si ce

proverbe est veritable, tel maistre tel valet, vous pouvez juger

(mon cher lecteur, qu'il y a, ce me semble, long-temps que je n'ay

apostrophé) quel sera le maistre dont vous attendez sans doute que

je vous fasse le portrait. Je vous en donneray du moins une

esbauche. Il estoit aussi laid qu'on le puisse souhaiter, si tant

est qu'on fasse des souhaits pour la laideur; mais je ne suis pas le

premier qui parle ainsi. Il avoit la bouche de fort grande estenduë,

témoignant de vouloir parler de prés à ses aureilles, qui estoient

aussi de grande taille, témoins asseurez de son bel esprit. Ses

dents estoient posées alternativement sur ses gencives, comme les

creneaux sur les murs d'un chasteau. Sa langue estoit grosse et

seiche comme une langue de boeuf; encore pouvoit elle passer pour

fumée, car elle essuyoit tous les jours la vapeur de six pippes de

tabac. Il avoit les yeux petits et battus, quoy qu'ils fussent fort

enfoncez, et vivans dans une grande retraite; le nez fort camus, le

front eminent, les cheveux noirs et gras, la barbe rousse et seiche.

Pour le peu qu'il avoit de cou, ce n'est pas la peine d'en parler;

une espaule commandoit à l'autre comme une montagne à une colline,

et sa taille estoit aussi courte que son intelligence. En un mot, sa

physionomie avoit toute sorte de mauvaises qualitez, horsmis qu'elle

n'estoit point menteuse. On le pouvoit bien appeller vaillant depuis

les pieds jusqu'à la teste, car sa valeur paroissoit en ses

machoires et en ses talons. Mais l'infortune l'avoit tellement

tallonné à l'armée, qu'apres vingt campagnes il n'avoit pas encore

gagné autant que valoit sa legitime (l'on ne sçauroit rien dire de

moins), et il estoit obligé de venir chercher sa subsistance à

Paris, qui estoit son meilleur quartier d'hyver.

Quant à son esprit, il estoit tout à fait digne de son corps; et

quoy qu'il n'ait bien paru que lors qu'il a esté placé sur le

tribunal, il en fit voir neantmoins quelque eschantillon, par où

l'on peut juger de son caractere. Un jour qu'on luy parloit de la

grande Chartreuse, il demanda si c'estoit la femme du general des

Chartreux. Il demanda aussi à d'autres gens de quelle matiere estoit

fait le cheval de bronze, qui, voyant sa naïfveté luy persuaderent

que les pecheurs venoient la nuit tirer du poil de sa queuë pour

faire leurs lignes. Il gagea un jour que la Samaritaine estoit de

Paris, et se mocqua d'un bachelier qui luy vouloit prouver le

contraire par la Bible. Ayant oüy parler un jour de l'estoile

poussiniere[103], il demanda combien de fois l'année elle avoit des

poussins. Une autrefois, un Jacobin luy ayant parlé de la sainte

Inquisition, il l'alla retrouver le lendemain, pour luy dire que

c'estoit un grand abus de la croire sainte; qu'il n'avoit point

trouvé sa feste dans l'almanac, ny sa vie dans la Fleur des

Saints[104]. Comme il se promenoit un jour dans les Thuilleries,

quelqu'un s'estonnant de la cause qui avoit peu faire ainsi nommer

ce jardin, il répondit qu'il y avoit eu autrefois un roy de France

qui s'appelloit Thuille, qui lui avoit donné son nom. C'estoit

sçavoir l'histoire de son pays merveilleusement. Je ne sçay s'il

n'avoit point autant de raison que cet autre etimologiste, qui

vouloit que la salade eust esté inventée par Saladin, à cause de la

ressemblance du nom. A propos de princes, quand il vouloit parler de

ceux des Vénitiens et des Persans, il avoit coustume de dire le

dogue de Venise et le saphir de Perse, au lieu de dire le doge et le

sophy. Une autre fois, ayant découvert un clocher en approchant de

Charenton, il demanda ce que c'estoit; on luy répondit que c'estoit

la maison des Carmes deschaussez. Ha! vrayement (dit-il, trompé sur

ce que nous appellons ceux de la Religion des Charentonniers), je ne

croyois pas qu'il y eust des Carmes deschaussez huguenots. Le nombre

de ses apophtegmes seroit grand si on les vouloit recueillir, et

pourroit servir de supplément au livre du sieur Gaulard[105], qui

avoit à peu prés un mesme genie. Cependant, avec ces ridicules

qualitez de corps et d'esprit, la fortune s'advisa d'aller choisir

ce magot pour le faire paroistre sur un grand theatre, de la mesme

maniere que les charlatans y eslevent des singes et des guenons pour

faire rire le peuple.

[Note 103: On nommoit encore ainsi au XVIIe siècle l'étoile

qui se trouve au centre de la constellation des pléiades. Ainsi

placée au milieu de ces six étoiles, elle semble une poule

_poussinière_ au milieu de ses petits; de là son nom, qui se lit

aussi dans Rabelais (liv. 1, chap. 53; liv. 4, chap. 43) et dans

Regnier (sat. 6, v. 219).]

[Note 104: _Fleurs des vies des saints_, traduites du _Flos

sanctorum_ du P. Ribadeneyra par les PP. Gaultier et Bonnet, Paris,

1641, 2 vol. in-fol. C'est le même livre dont parle la Dorine du

_Tartuffe_, acte 1, sc. 3).]

[Note 105: Le livre de ce prototype des Jocrisses, imprimé

d'ordinaire à la suite des _Bigarrures et touches du seigneur des

Accords_, a pour titre: _les Contes facétieux du sieur Gaulard,

gentilhomme de la Franche-Comté bourguignotte_.]

Le roman bourgeois: Ouvrage comique · 第 17 / 23 段