demanda à qui il en vouloit; Charroselles la satisfit aussi-tost, et
luy deduisit au long son procès. Quand il eut finy, pour luy rendre
la pareille, il luy demanda qui estoit sa partie. Ma partie
(dit-elle, faisant un grand cry), vrayement j'en ai un bon nombre.
Comment (reprit-il)! plaidez-vous contre une communauté, ou contre
plusieurs personnes interessées en une mesme affaire? Nenny dea
(repliqua Collantine); c'est que j'ay toutes sortes de procés, et
contre toutes sortes de personnes. Il est vray que celuy pour qui je
viens maintenant icy contient une belle question de droit, et qui
merite bien d'estre escoutée. Je n'ai acheté ce procès que cent
escus, et si j'en ai des-ja retiré prés de mille francs. Ces
dernieres paroles furent entenduës par un gentil-homme gascon, qui
se trouva aussi dans le greffe. Il lui dit avec un grand jurement:
Comment, vous donnez cent escus pour un procés! j'en ay deux que je
vous veux donner pour rien. Cela ne sera pas de refus (dit la
demoiselle); je vous promets de les poursuivre; il y aura bien du
malheur si je n'en tire quelque chose. Et, pour donner plus
d'authorité à son dire, elle luy voulut raconter quelqu'un de ses
exploits. Or, c'estoit assez le faire que de continuer le discours
qu'elle avoit commencé avant cette interruption. Il n'étoit gueres
advancé quand le greffier sortit du greffe, apres lequel ce gascon
courrut brusquement sans dire adieu. Elle auroit bien fait la mesme
chose, si ce n'estoit qu'elle avoit l'esprit trop attaché à son
recit. Aussi elle n'accusa point le gascon pour cela d'incivilité,
car c'est l'usage du palais qu'on quitte souvent ainsi les premiers
complimens et les conversations où on est le plus engagé.
Charroselles eust aussi voulu suivre le greffier, mais Collantine le
retint par son manteau pour continuer le recit de son procés, dont
le sujet estoit assez plaisant, mais la longueur un peu ennuyeuse.
Si j'estois de ces gens qui se nourrissent de romans, c'est à dire
qui vivent des livres qu'ils vendent, j'aurois icy une belle
occasion de grossir ce volume et de tromper un marchand qui
l'acheteroit à la fueille. Comme je n'ay pas ce dessein, je veux
passer sous silence cette conversation, et vous dire seulement que
l'homme le plus complaisant ne presta jamais une plus longue
audiance que fit Charroselles; et, comme il croyoit en estre quitte,
il fut tout estonné que la demoiselle se servit de la fin de ce
procés pour faire une telle transition. Mais celuy-là n'est rien (ce
dit-elle) au prix d'un autre que j'ay à l'edit[83], sur une belle
question de coustume, que je vous veux reciter, afin de sçavoir
vostre sentiment; je l'ay des-ja consultée à trois advocats, dont le
premier m'a dit oüy, l'autre m'a dit non et le troisiéme il faut
voir. Je me suis quelquefois mieux trouvée d'une consultation faite
à un homme d'esprit et de bon sens (comme vous me paroissez) qu'à
tous ces grands citeurs de code et d'indigeste. Cette petite
flatterie dont il se sentit chatoüiller l'obligea de prester encore
une semblable audience; il trepignoit souvent des pieds, il faisoit
beaucoup d'interruptions; mais tout ainsi qu'un edifice au milieu de
la riviere, apres en avoir divisé le cours, la fait aller avec plus
d'impétuosité, de mesme ces interruptions ne faisoient qu'augmenter
la violence du torrent des paroles de Collantine. Elle poussa son
affaire et la patience de son auditeur à bout, et négligea mesme à
la fin d'écouter l'advis qu'elle luy avoit demandé, pour se servir
de la même fleur de rethorique dont elle s'estoit servie l'autre
fois, et passer, sans estre interrompuë, au recit d'une autre
affaire. Mais une puissance superieure y pourvût, car la nuit vint,
et fort obscure, de sorte qu'à son grand regret elle brisa là, et
promit de conter le reste la premiere fois qu'elle auroit l'honneur
de le voir. A son geste et à son regard parut assez son
mécontentement; sans doute que, dans son ame, elle dit plusieurs
fois: _O nuit, jalouse nuit_[84]! et qu'elle fit contre elle des
imprécations aussi fortes qu'un amant en fait contre l'aurore qui
vient arracher sa maîtresse d'entre ses bras. Ses plaisirs donc se
terminerent par cette necessaire separation; ils ne laisserent pas
de se faire quelques complimens, et de se promettre des services et
des sollicitations reciproques en leurs affaires. Collantine, la
plus ardente, fut la premiere à demander à Charroselles un placet
pour donner à son rapporteur, auprés duquel elle disoit avoir une
forte recommandation. Il lui en donna un avec joie, et luy offrit de
luy rendre un pareil office s'il en trouvoit l'occasion. Elle la
prit aux cheveux, et, tirant de sa poche une grosse liasse de
placets differens, avec une liste generale des chambres du
parlement, elle luy dit: Regardez si vous ne connoissez personne de
ces messieurs. Il luy demanda en quelle chambre elle avoit affaire.
Elle luy repondit: Il n'importe, car j'ay des procés en toutes.
Charroselles prit la liste et l'examina à la lueur de la chandelle
d'un marchand de la galerie. Il en remarqua deux qu'il dit estre de
ses intimes amis, et qu'il gouvernoit absolument; il en remarqua
deux ou trois autres qu'il dit estre gouvernez par des gens de sa
connoissance, et il ne manqua pas de se servir des termes ordinaires
dont se servent ceux qui promettent de recommander des affaires: Je
vous donnerai celuy-cy, je vous donnerai cet autre, et le tout avec
la mesme asseurance que s'ils avoient les voix et les suffrages de
ces messieurs dans leurs poches. Il prit donc de ces placets pour en
donner et en faire tenir; cependant il ne fit ny l'un ny l'autre,
comme font plusieurs qui s'en chargent et qui s'en servent seulement
à fournir leur garderobbe, ce qui est un pur larcin qu'ils font à
celles des conseillers. Pour Charroselles, il estoit excusable d'en
user ainsi, car il ne vouloit pas rompre le veu qu'il avoit fait de
ne faire jamais de bien à personne.
[Note 83: Les chambres de l'édit, qu'on nommoit ainsi parce-que
c'étoit une juridiction crée par l'édit de Nantes, se composoient
moitié de magistrats catholiques, moitié de protestants. On y
jugeoit les causes de ceux-ci. Dès avant la révocation de l'édit,
elles n'existoient plus. Louis XIV les supprima en 1670. Le
Coigneux, père de Bachaumont, étoit président à l'édit. (Tallemant,
_Historiettes_, édit. in-8o, t. 3, p. 107.)]
[Note 84: C'est la fameuse chanson de Desportes, «qui, dit M.
Sainte-Beuve, confirmé d'ailleurs par ce passage de Furetière, se
chantoit encore sous la minorité de Louis XIV.»
O nuit! jalouse nuit, contre moi conjurée,
Qui renflammes le ciel de nouvelle clairté,
T'ai-je donc aujourd'hui tant de fois désirée
Pour être si contraire à ma félicité?
(_OEuvrez de Desportes_, Rouen, Raphaël du Petit-Val, 1611, p.
518.)
Regnier, dans sa 10e satire (v. 406), fait aussi allusion à cette
chanson célèbre. Desportes l'avoit imitée du capitolo VII des
poésies diverses de l'Arioste: _O ne miei danni_, qui avoit déjà
inspiré à Olivier de Magny (1559) la _Description d'une nuit
amoureuse_ (V. ses Odes), et qui devoit donner encore à Gille Durant
l'idée de ses stances: _O nuit! heureuse nuit!_]
Collantine ne fut pas encore satisfaite de ces offres si courtoises,
car, en continuant dans le style ordinaire des plaideurs, qui vont
rechercher des habitudes auprés des juges dans une longue suite de
generations et jusqu'au dixième degré de parenté et d'alliance, elle
demanda à Charroselles s'il ne luy pourroit point donner quelques
adresses pour avoir de l'accés auprès de quelques autres
conseillers. Il reprit donc la liste, et en trouva beaucoup où il
luy pourroit donner satisfaction, et entr'autres, luy en marquant un
avec son ongle, il luy dit: Je connais assez le secrétaire du
secrétaire de celuy-là; je puis par son moyen faire recommander
vostre procés au maistre secrétaire, et par le maistre secretaire à
monsieur le conseiller. Ce n'est pas (répondit-elle) la pire
habitude qu'on y puisse avoir. Il luy dit encore, en lui en marquant
un autre: Ma belle-soeur a tenu un enfant du fils aîné de la
nourrice de celuy-là, chez lequel elle est cuisiniere; je puis luy
faire tenir un placet par cette voye. Cela ne sera pas à négliger
(reprit Collantine); il arrive assez souvent que nous nous laissons
gouverner par nos valets plus puissamment que par des parents ou des
personnes de qualité. Mais, à propos, ne connoistrez vous point
quelque chasseur, car j'ay affaire à un homme qui aime grandement la
chasse; de chasseur à chasseur il n'y a que la main: si j'en sçavois
quelqu'un, je le prirois de luy en parler quand il seroit avec luy à
la campagne. Je craindrois (luy dit Charroselles, qui vouloit faire
le bel esprit), une telle sollicitation, et qu'on ne lui en parlast
qu'en courant et à travers les champs. C'est tout un (repliqua la
chicaneuse); cela fait tousjours quelque impression sur l'esprit;
et, avec la mesme importunité, elle luy en designa un autre de la
faveur duquel elle avoit besoin. Pour celuy-là (luy dit-il), c'est
un homme fort devot; si vous connoissez quelqu'un aux Carmes
deschaussez, vostre affaire est dans le sac; car on m'a dit qu'il y
a un des peres de ce couvent qui en fait tout ce qu'il veut; je ne
sçay pas son nom, mais ces bons peres font volontiers les uns pour
les autres. Helas (reprit Collantine avec un grand soûpir)! je n'y
ai connoissance quelconque; toutefois, attendez: je connois un
religieux recollet de la province de Lyon, à qui j'ay oüy dire, ce
me semble, qu'il avoit un cadet qui estoit de ce couvent; il
trouvera quelqu'un de cet ordre ou d'un autre, il n'importe, qui
fera mon affaire.
Là dessus Charroselles luy voulut dire adieu, mais elle le suivit en
le costoyant; et en luy nommant un nouveau conseiller, elle luy
demanda la mesme grace qu'il lui avoit faite auparavant. Pour
celuy-cy (luy dit-il), c'est un homme qui passe pour galant; il est
fort civil au sexe, et vous estes asseurée d'une favorable audiance,
si vous l'allez voir avec quelque personne qui soit bien faite. Ha
(reprit-elle)! je sçay une demoiselle suivante qu'on avoit prise
dernierement pour quester à nostre parroisse à cause de sa beauté.
Je la prieray de m'y mener, et je ne crois pas qu'elle me refuse,
car elle a tenu ces jours-cy un enfant sur les fonds avec le clerc
d'un procureur qui occupe pour moy en quelques instances.
Charroselles luy dit un second adieu; mais elle l'arresta encore en
lui disant: Je ne vous veux plus nommer que celuy-cy; dites-moi si
vous ne connoissez point quelques uns de ses amis. J'en connois
quantité qui le sont beaucoup (luy dit-il). Hé! de grace, comment
s'appellent ils (lui répondit-elle avec une grande émotion)? Ils
s'appellent Loüis (répliqua-t-il). On dit que quand ils vont en
compagnie le prier de quelque chose, ils l'obtiennent aisément. Vous
estes un rieur (repartit nostre importune); je ne voudrois pas trop
me fier à ce qu'on en dit: on fait beaucoup de médisance sans
fondement, et il n'y a point de si bon juge que la partie qui a
perdu sa cause n'accuse d'avoir esté corrompu par argent ou par
amis; cependant cela n'est presque jamais vray.
Cette raillerie servit utilement Charroselles, car il ne se fust
jamais autrement sauvé des mains et des questions de cette fille.
Ils se separerent enfin, non sans protestation de se revoir, et ils
s'en allerent chacun de son costé chercher son logis à tastons, et
en pas de loup-garou, chose qui arrive souvent aux plaideurs.
Charroselles, retournant chez luy fort fatigué, se mit à table avec
sa soeur et son beau frere, qui estoit médecin, chez lequel il
s'estoit mis en pension[85], et il leur raconta une partie des
avantures de cette journée, et des discours qu'il avoit tenus avec
une fille si extraordinaire. Ils admirerent ensemble le naturel des
plaideurs, et demeurerent d'accord qu'il faut estre bien chery du
ciel pour estre exempt de tomber dans ces deux sottises, generales à
tous ceux de ce mestier, d'estre si aspres à chercher des
connoissances pour donner des placets à des juges, et d'estre si
importuns à raconter leurs affaires, et à les consulter à tous les
gens qu'ils rencontrent. Pour moy, dit Lambertin (c'estoit le nom du
beau-frere), j'admire que l'on cherche avec tant d'empressement des
sollicitations, puis qu'elles servent si peu, et je ne m'estonne
point aussi qu'on en fasse si peu de cas, puisqu'elles viennent de
connoissances si esloignées. Adjoustez (dit Charroselles) que la
pluspart donnent des placets fort froidement, et si fort par maniere
d'acquit, que j'aimerois presque autant voir distribuer sur le
Pont-Neuf de ces billets qui annoncent la science et le logis d'un
operateur[86]. Pour les donneurs de factums (reprit Lambertin), je
leur pardonnerois plus volontiers; car, comme ils contiennent une
instruction de l'affaire, cela peut estre utile à quelque chose;
mais le malheur est que ces messieurs en reçoivent tant que, s'ils
vouloient les lire tous, il faudroit qu'ils ne fissent autre chose
toute leur vie; de sorte que leur destin le plus ordinaire est
d'accompagner les placets à la garderobbe. En cela (dit
Charroselles) consiste quelquefois leur fortune; car, s'il arrive
que Monsieur ait le ventre dur, il peut s'amuser à les lire pendant
qu'il est en travail, et je tiens que, de mesme qu'un amant seroit
ravi de sçavoir l'heure du berger, aussi un plaideur seroit heureux
s'il sçavoit l'heure du constipé. Il faut confesser (reprit
Lambertin) que tous ceux qui cherchent les voyes d'instruire leurs
juges, par quelque façon que ce soit, sont excusables; mais les
autres ne le sont pas qui vont importuner une personne estrangere
d'un recit long et fascheux d'un procés où ils n'ont aucun interest.
Et il arrive qu'à la fin l'auditeur n'y peut rien comprendre, non
seulement parce que souvent l'affaire est trop embroüillée, mais
aussi parce que le plaideur en taist beaucoup de circonstances
necessaires pour la faire entendre; et comme il en a l'idée remplie,
il croit que les autres en sont aussi bien instruits que luy. Le pis
est encore que les avis qu'il demande ne peuvent servir de rien:
car, s'il parle à des ignorans, ils ne peuvent donner aucune
resolution qui soit pertinente; et si c'est à des sçavans, ils
veulent voir les pieces et les procedures pour faire une bonne et
seure consultation. Cependant, ce ne sont pas seulement les
plaideurs qui ont cette manie; tous ceux qui frequentent avec eux en
sont encore entachez, et ne peuvent se deffendre de tomber en mesme
faute. J'en fis ces derniers jours une assez plaisante experience,
dont je vous veux reciter briefvement l'avanture.
[Note 85: Ceci regarde encore Charles Sorel: «Il n'est point
marié, dit Gui Patin, et demeure avec une sienne soeur, femme de M.
Parmentier, avocat général.»--Furetière dit médecin; c'est tout ce
qu'il change à la vérité.]
[Note 86: Nous n'avons vu aucun de ces billets-réclames, mais
nous nous faisons une idée de leur style par ce que nous savons des
tableaux établis comme enseignes par ces mêmes opérateurs.
«Carmeline, lit-on dans le _Cherræana_ (p. 142), qui étoit un fameux
arracheur de dents, et qui en remettoit d'autres en leur place;
avoit fait mettre à côté de son portrait, exposé en vue sur la
fenêtre de sa chambre qui regarde le cheval de bronze, le mot de
Virgile sur le rameau d'or du 6e livre de l'_Enéide_,
Uno avulso, non deficit alter,
et l'application est heureuse.»]
Un homme de robbe, m'ayant témoigné qu'il vouloit lier une estroite
amitié avec moy, m'avoit invité puissamment de l'aller voir. Je luy
fis ma premiere visite un dimanche, sur les dix heures du matin.
Si-tost qu'il sceut ma venue, il me fit prier de l'attendre dans une
salle, tandis qu'il recevoit dans une autre la sollicitation d'un de
ses amis de qualité. Apres une heure entiere il me vint faire un
accueil tres-civil, et, pour premier compliment, il me témoigna le
déplaisir qu'il avoit de m'avoir tant fait attendre. Il me dit pour
s'excuser qu'il estoit engagé avec une personne de condition, qui
luy venoit recommander une affaire qui estoit de grande discussion,
et où il y avoit les plus belles questions du monde, et là dessus il
commença à m'en deduire le fait et à m'en expliquer toutes les
circonstances avec les mesmes particularitez qu'il venoit
d'apprendre de la partie. Ce recit dura une autre heure, au bout de
laquelle midy sonna, et comme il n'avoit pas esté à la messe, il
nous fallut separer brusquement sans autre entretien. Je vous laisse
à penser quel fruit et quelle satisfaction nous avons receu l'un et
l'autre de cette visite, et s'il n'étoit pas plaisant de luy voir
commettre la mesme faute qu'il avoit dessein de reprendre et de
blâmer.
Lambertin et Charroselles s'entretenoient ainsi pendant le soupper;
et comme la matiere de railler les plaideurs est assez ample, cette
conversation auroit esté poussée fort loin si, au milieu de la plus
grande chaleur, elle n'eust esté interrompue par un grand bruit de
cinq petits enfans, qui, estant au bout de la table rangez comme les
tuyaux d'un sifflet de chaudronnier, vinrent crier de toute leur
force: _Laus Deo_, _pax vivis_, et firent un piaillement semblable à
celuy des cannes ou des oysons qu'on effarouche. Chacun fit silence
et joignit les mains, puis la mere prit le plus petit des enfans sur
ses genoux pour l'amignotter. Lambertin, accostant sa teste sur son
fauteüil, se mit à ronfler; Charroselles, homme d'estude, monta en
son cabinet, où la premiere chose qu'il fit, ce fut son examen de
conscience de bons mots, ainsi qu'il avoit accoustumé. C'est à dire
qu'il faisoit un recueil où il mettoit par escrit tous les beaux
traits et toutes les choses remarquables qu'il avoit oüyes pendant
le jour dans les compagnies où il s'estoit rencontré. Apres cela il
en faisoit bien son profit, car par fois il se les attribuoit et en
compiloit des ouvrages entiers; par fois il les alloit debiter
ailleurs comme venant de son crû. Ce qui luy arriva cette journée
fut une grande recolte pour luy, car sans doute il en couchera
l'histoire dans le premier livre qui sortira de sa plume, et bien
plus amplement que je ne la raconte icy. Ce ne sera que la faute des
libraires si vous ne la voyez pas.
Dés les premiers jours suivans, il ne manqua pas d'aller voir
Collantine, comme il alloit voir toutes les autres filles et femmes
de la Ville. La grande sympathie qu'ils avoient à faire du mal à
leur prochain, chacun en son genre, fit qu'ils lierent ensemble une
grande....... N'attendez pas que je vous dise amitié ou
intelligence; mais familiarité, tant qu'il vous plaira.
Lors de sa premiere visite, et immediatement apres le premier
compliment, Charroselles la voulut regaler de son bel esprit, et luy
monstrer le catalogue de ses ouvrages. Mais Collantine
l'interrompit, et luy fit voir auparavant tous les étiquettes de ses
procés. Apres cela il se mit en devoir de luy lire une satyre contre
la chicane, où il décrivoit le malheur des plaideurs. Mais
auparavant, elle lui leut un advertissement dressé contre un faux
noble qu'elle avoit fait assigner à la Cour des aydes sur ce qu'il
avoit pris la qualité d'escuyer[87]. Comme il vid qu'il ne pouvoit
obtenir longue audience, il luy voulust monstrer un sonnet qu'il lui
dit estre un chef-d'oeuvre de poësie. Ha! pour des chef-d'oeuvres
(dit-elle), je vous veux lire un exploit en retrait lignager aussi
bien dressé qu'on en puisse voir. Il crut estre plus heureux en lui
annonçant de petites stances, où il disoit qu'un amant faisoit à sa
maistresse sa déclaration. Pour des déclarations (interrompit-elle
encore), j'en ay une de dépens si bien dressée, que de trois cens
articles, il n'y en a pas un de rayé ni de croisé. Au lieu de se
rebuter, il la pria instamment d'oüir la lecture d'une epistre. Elle
répondit aussi tost qu'elle n'entendoit point le latin: car elle ne
croyoit pas, en effet, qu'il y eust d'autres epistres que celles qui
se lisent devant l'Evangile. Charroselles, pour s'expliquer mieux,
luy dit que c'estoit une lettre. Quant aux lettres (luy répondit
Collantine), j'en ai de toutes les façons, et je vous en veux
monstrer en forme de requeste civile obtenues contre treize arrests
tous contradictoires. Quand il vid qu'il estoit impossible qu'il
fust escouté, il tira un livret imprimé de sa poche, contenant une
petite nouvelle[88], qu'il lui donna, à la charge qu'elle la liroit
le soir. Elle ne parut point ingrate, et aussitost elle luy donna un
gros factum à pareille condition. Enfin, je ne sçay si ce fut encore
la nuit ou quelque autre interruption qui les separa; tant y a
qu'ils se quitterent fort satisfaits, comme je crois, de s'estre
fait enrager l'un l'autre.
[Note 87: A partir de 1661, on inquiéta les usurpateurs de
noblesse. (Subligny, _Muse dauphine_, in-12, p. 235.) La Fontaine
fut condamné, en 1662, à 2,000 fr. d'amende pour avoir pris indûment
le titre d'écuyer. (V. son _Histoire_, par Walckenaër, 1re édit.,
p. 341.) Boileau fut aussi poursuivi, mais il gagna son procès,
(_Lettre à Brossette_, 9 mai 1699.)]
[Note 88: On a de Ch. Sorel des _Nouvelles françoises_, 1683,
in-8o.]
Comme il ne manquoit à Charroselles aucune de toutes les mauvaises
qualitez, il avoit sans doute beaucoup d'opiniastreté. Il
s'opiniastra donc à vouloir faire entendre à Collantine quelqu'un de
ses ouvrages, et s'estant trouvé malheureux cette journée, il voulut
jouer d'un stratagème. Il s'advisa donc un jour de la prendre à
l'impourveu pour la mener à la promenade hors la Ville, raisonnant
ainsi en luy-mesme que, quand il lui liroit quelqu'une de ses
pieces, elle ne pourroit pas l'interrompre pour luy faire voir
d'autres papiers, parce qu'elle ne les auroit pas alors sous sa
main. Mais helas! que les raisonnemens des hommes sont foibles et
trompeurs! Comme il la tenoit en pleine campagne, ignorante de son
dessein, et sans qu'elle eut songé à prendre aucunes armes
deffensives, il se mit en devoir de luy lire un episode de certain
roman qui contenoit (disoit-il) une histoire fort intriguée.
Vrayement (dit Collantine), il faut qu'elle le soit beaucoup si elle
l'est d'avantage que celle d'un procés que j'ay; et en disant cela,
elle tira de dessous la juppe sa coppie d'un procès-verbal,
contenant 55 roolles de grand papier bien minuttez. Je vous le veux
lire devant que je le rende à mon procureur, qui le doit signifier
demain; je l'ay pris exprès sur moy pour le luy laisser à mon
retour; un bel esprit comme vous en fera bien son profit, car il y a
de la matiere pour en faire un roman.
Puisque la loy de nature est telle qu'il faut que le plus foible
cede au plus fort, il fallut que l'episode cedast au procès verbal,
de mesme qu'un pygmée à un geant. Charroselles fut donc resduit à
l'escouter, ou plustost à la laisser lire, et cependant il faisoit
en lui mesme cette reflection: Ne suis-je pas bien malheureux
d'avoir pris tant de peine à composer de beaux ouvrages, et estre
reduit non seulement à ne les pouvoir faire voir au public, puisque
ces maudits libraires ne les veulent pas imprimer, mais mesme à ne
trouver personne qui ait la complaisance de les ouïr lire en
particulier? Il faudra que je fasse enfin comme ces amans infortunez
qui recitent leurs avantures à des bois et à des rochers, et que
j'imite l'exemple du venerable Béde, qui preschoit à un tas de
pierres. Encore si je ne souffrois ce rebut que par ces critiques
qui ne trouvent rien à leur goust que ce qu'ils ont fait, je
l'endurerois plus patiemment; mais qu'il le faille aussi souffrir
d'une personne vulgaire, qui ne seroit pas capable de voir les
defauts de mes ouvrages, supposé qu'il y en eust, et dont je ne
devrais attendre que des applaudissemens, c'est ce qui est capable
de pousser à bout ma patience.
Cependant Collantine lisoit, et souvent interrompoit la triste
resverie de nostre Autheur inconsolable, et en le poussant du coude,
luy disoit: N'admirez-vous point que j'ay un procureur qui verbalise
bien? Vous verrez tantost le dire d'un intervenant qui n'est rien en
comparaison. Elle demandoit aussi de fois à autre ce qu'il luy en
sembloit, et luy, qui estoit de serment de ne rien loüer, et qui eut
esté excusable de ne se point parjurer en cette occasion, luy dit en
langue de pedant, dont il tenoit un peu: Je ne trouve rien là, _nisi
verba et voces_. Et estant enquis de l'explication de ces mots, il
dit qu'il ne trouvoit rien de mieux baptisé qu'un procés verbal,
car, en effet, il ne contient que des paroles.
Collantine eut plutost le gosier sec qu'elle ne fut lasse de lire,
et cette alteration, aussi bien que la chaleur qu'il faisoit,
obligerent ce peu galand homme à luy offrir un petit doit de
collation, et pour cet effet ils descendirent à la Pissote[89]. Le
couvert ne fut pas sitost mis sur la table, que la demoiselle,
souspesant le pain dans ses mains, se mit à crier contre l'hoste
qu'il n'estoit pas du poids de l'ordonnance, et qu'elle y feroit
bien mettre la police. Cette querelle, jointe au mauvais ordre que
le meneur y avoit donné, qui estoit d'ailleurs fort oeconome, leur
fit faire un tres-mauvais repas, et qui se pouvoit bien appeler
gouster, en prenant ce mot dans sa plus estroite signification.
[Note 89: C'étoit un fameux cabaret des environs de Vincennes.
Le hameau auquel il attenoit en a gardé long-temps le nom.]
Le pis fut quand ce vint à conter. Charroselles contestoit avec
l'hoste sur chaque article, et faisoit assez grand bruit, lorsque
Collantine y accourut, disant qu'elle vouloit estre receuë partie
intervenante en ce procés. Elle prit elle-mesme les jettons, chicana
sur chaque article, et rogna mesme de ceux qui avoient esté des-ja
alloüez. Sur tout elle ne vouloit pas qu'on payast le pain qu'à
raison de dix sols la douzaine, asseurant que l'hoste l'avoit à ce
prix du boulanger, et que c'estoit assez pour luy d'y gagner le
troiziéme. Cependant, l'hoste estant ferme à son mot, elle voulut
envoyer querir un officier de justice pour consigner entre ses mains
le prix de l'escot, et s'opposer à la délivrance des deniers, avec
assignation pour en voir faire la taxe. Elle disoit hautement que ce
n'estoit pas pour la somme, mais qu'il ne falloit pas accoustumer
ces rançonneurs de gens à leur donner tout ce qu'ils demandoient;
excuse ordinaire des avares, qui protestent tousjours de ne pas
contester pour la consequence de l'argent, mais qui neantmoins ne
contesteroient point s'il n'en falloit point donner. Enfin la
liberalité forcée de Charroselles les tira de cet embarras; au grand
regret de Collantine d'avoir manqué une occasion d'avoir un procés,
asseurant tout haut que, si c'eust esté son affaire, l'hoste en eust
esté mauvais marchand; qu'il luy en eust cousté bon; et elle se
consola neantmoins, sur la menace qu'elle luy fit d'y envoyer un
commissaire, pour le faire condamner à l'amende à la police.
Nostre pauvre autheur, qui n'avoit pas eu mesme de la loüange pour
son argent, chercha plusieurs autres occasions, dans les visites
qu'il rendit à Collantine, de luy faire quelque lecture; mais elle
estoit tousjours en garde de ce costé-là. Ce n'est pas qu'elle eust
de l'aversion pour ses ouvrages, mais c'est qu'elle avoit tant
d'autres papiers à lire, où elle prenoit plus de goust, qu'elle
n'avoit de loisir que pour ceux qui flattoient sa passion. Un jour
entr'autres, qu'il avoit fait plusieurs tentatives inutiles, il se
mit tellement en colere contre elle, qu'il estoit presque resolu de
la lier, et de luy mettre un baillon dans la bouche pour avoir sa
revanche, et la prescher tout à loisir, quand voicy qu'il survient
une nouvelle occasion de procés.
Je ne sçay sur quel point de conversation ils estoient, quand la
demoiselle luy dit: A propos, j'ay une priere à vous faire:
faites-moy le plaisir de me prester une chose que vous trouverez
dans l'estude de feu monsieur vostre pere. Quoy (dit Charroselles),
avez-vous besoin de livres de guerre ou de chevalerie? J'ai les
fortifications d'Errart[90], de Fritat, de de Ville[91], et de
Marolois[92]; j'ay les livres de machines de Jean Baptiste Porta[93]
et de Salomon de Caux[94], les livres de Pluvivel[95] et de la
Colombiere[96]; voulant faire croire par là que son pere estoit un
grand homme de guerre.
[Note 90: On a de J. Errart, le premier ingénieur françois qui
ait écrit sur cette matière: _La fortification démonstrée et
réduicte en art_, 1594, in fol.--Une autre édition en fut donnée à
Cologne en 1604.]
[Note 91: Son traité, imprimé a Lyon en 1628, a pour titre: _Les
fortifications du chevalier A. De Ville_.]
[Note 92: Samuel Marolois, de qui l'on a aussi des travaux sur
la perspective et sur l'optique, a laissé: _Artis muniendi, sive
fortificat, pars prima et secunda_, Amst., 1633, in-fol.--Son nom ne
se trouve dans aucune biographie.]
[Note 93: Furetière parle ici de quelques uns des nombreux
ouvrages du fameux physicien napolitain: _Pneumaticorum libri III_,
Naples, 1601, in-4o; _De distilationibus_, Rome, 1608, in-4o;
etc.]