premier, et qu'il y ait une connexité necessaire entr'eux, vous
estes pris pour duppe. Détrompez-vous de bonne heure, et sçachez que
cet enchainement d'intrigues les uns avec les autres est bien seant
à ces poëmes héroïques et fabuleux où l'on peut tailler et rogner à
sa fantaisie. Il est aisé de les farcir d'épisodes, et de les coudre
ensemble avec du fil de roman, suivant le caprice ou le genie de
celuy qui les invente. Mais il n'en est pas de mesme de ce
tres-veritable et tres-sincere recit, auquel je ne donne que la
forme, sans altérer aucunement la matière. Ce sont de petites
histoires et advantures arrivées en divers quartiers de la ville,
qui n'ont rien de commun ensemble, et que je tasche de rapprocher
les unes des autres autant qu'il m'est possible. Pour le soin de la
liaison, je le laisse à celuy qui reliera le livre. Prenez donc cela
pour des historiettes separées, si bon vous semble, et ne demandez
point que j'observe ny l'unité des temps ny des lieux, ny que je
fasse voir un héros dominant dans toute la piece. N'attendez pas non
plus que je reserve à marier tous mes personnages à la fin du livre,
où on void d'ordinaire celebrer autant de nopces qu'à un carnaval,
car il y en aura peut-estre quelques-uns qui, aprés avoir fait
l'amour, voudront vivre dans le célibat; d'autres se marieront
clandestinement, et sans que vous ny moy en sçachions rien. Je ne
m'oblige point encore à n'introduire que des amours sur la scene; il
y aura aussi des histoires de haine et de chicane, comme celle-cy
qui vous va estre racontée. Enfin, toutes les autres passions qui
agitent l'esprit bourgeois y pourront trouver leur place dans
l'occasion. Que si vous y vouliez rechercher cette grande regularité
que vous n'y trouverez pas, sçachez seulement que la faute ne seroit
pas dans l'ouvrage, mais dans le titre: ne l'appellez plus roman, et
il ne vous choquera point, en qualité de recit d'aventures
particulières. Le hazard plustost que le dessein y pourra faire
rencontrer des personnages dont on a cy-devant parlé. Témoin
Charroselles, qui se presente icy le premier à mon esprit, de
l'humeur duquel j'ay des-ja donné un petit échantillon, et dont j'ay
obmis expres de faire la description, pour la donner en ce lieu-cy.
Si vous en estes curieux, vous n'avez qu'à continuer de lire.
_Histoire de Charroselles[73], de Collantine et de Belastre_.
[Note 73: Les clefs, notamment celle de l'édit. de Nancy 1713,
in-12, page 193, nous disent que Charroselles n'est autre que
Charles Sorel, auteur de la _Science universelle_, du _Berger
extravagant_, de la _Bibliothèque françoise_, de _Francion_, etc.,
et il est en effet facile de voir que le nom de l'un est l'anagramme
de celui de l'autre. Toutefois, faute d'autres preuves, on doutoit
encore que l'intention de Furetière eût été de peindre aussi au vif
et presque en le nommant un homme qui vivoit encore lors de la
première édition du _Roman bourgeois_. Sorel ne mourut qu'en 1674.
Un passage d'une lettre de Gui Patin (25 novembre 1653) est venu
détruire ce doute pour nous. En comparant ce qu'il y est dit de Ch.
Sorel avec le portrait détaillé que Furetière fait de Charroselles,
nous avons acquis la preuve qu'il y a entre les deux identité
complète. Nous le ferons voir, du reste, en citant, au fur et à
mesure que les détails du portrait dessiné par Furetière se
présenteront, les phrases de Gui Patin qui correspondent et
établissent la ressemblance.--Une chose reste à connoître après
cela, c'est le motif de la haine qui envenime cette satire.
Furetière ne l'avoit pas toujours éprouvée contre Sorel, et
celui-ci, de son côté, ne semble s'être jamais montré hostile à
l'auteur du _Roman bourgeois_. En 1658, ayant à parler de Sorel dans
sa _Nouvelle allégorique_, _etc._, p. 38, Furetière s'étoit exprimé
sur lui en bons termes. A l'entendre alors, c'étoit un auteur
«d'excellents livres satiriques et comiques», qui, s'étant acquis
grand crédit dans l'empire des _Ironies_, «s'étoit rendu formidable
même aux quarante _barons_». Sorel, sensible à cette mention
flatteuse, avoit rendu la pareille à Furetière dans sa _Bibliothèque
françoise_, p. 172. Il avoit dit de cette _Nouvelle allégorique_,
_etc._, qu'il appelle _Relation des guerres de l'éloquence_,
«qu'elle contient une fort agréable description des différends de
divers auteurs du siècle, etc.». Il y avoit donc, on le voit, entre
Furetière et Sorel, échange de bons rapports et même d'éloges.
L'attaque contenue dans le _Roman bourgeois_ n'en dut être que plus
inattendue. Elle le fut pour tout le monde, sans doute, et
certainement pour Sorel tout le premier. Il s'y attendoit si peu,
que, travaillant à la 2e édition de sa _Bibliothèque françoise_
au moment où la mise en vente du _Roman bourgeois_ étoit annoncée,
il ne voulut pas perdre l'occasion d'en dire du bien préventivement,
et de se faire ainsi l'écho des éloges qu'en débitoient d'avance les
confidents de l'auteur. «Voilà, écrivoit-il, page 199, voilà qu'on
nous donne un livre appelé le _Roman bourgeois_, dont il y a déjà
quelque temps qu'on a ouy parler, et qui doit estre fort
divertissant, selon l'opinion de diverses personnes. Comme on croit
que cest ouvrage a toutes les bonnes qualités des livres comiques et
des burlesques tout ensemble, quand on l'aura veu, on le mettra avec
ceux de son genre, selon le rang que son mérite luy pourra
apporter.»--Le _Roman bourgeois_, qui est de la fin de 1666, parut
avant cette seconde édition de la _Bibliothèque françoise_, qui ne
porte que la date de 1667. Sorel fut ainsi à même de juger ce
qu'étoit le livre dont il avoit fait l'éloge sur parole; il put
surtout se reconnoître dans Charroselles, et il ne tint qu'à lui de
se venger aussitôt du portrait anagrammatique en substituant
quelques phrases amères à celles qu'il avoit d'abord écrites. Il
avoit trop d'esprit pour cela. Il ne changea rien à sa première
rédaction; il continua de déclarer qu'il n'avoit pas encore lu.
Comment prouver mieux qu'il ne s'étoit pas reconnu?]
Charroselles ne vouloit point passer pour autheur, quoy ce fust la
seule qualité qui le rendist recommandable, et qui l'eust fait
connoistre dans le monde. Je ne sçay si quelque remors de conscience
des fautes de sa jeunesse luy faisoit prendre ce nom à injure; tant
y a qu'il vouloit passer seulement pour gentilhomme[74], comme si
ces deux qualitez eussent esté incompatibles[75], encore qu'il n'y
eust pas plus de trente ans que son pere fust mort procureur[76]. Il
s'estoit advisé de se piquer de noblesse dés qu'il avoit eu le moyen
d'atteller deux haridelles à une espece de carrosse tousjours
poudreux et crotté. Ces deux Pegases (tel fut leur nom pendant
qu'ils servirent à un nourriçon du Parnasse) ne s'estoient point
enorgueillis, et n'avoient la teste plus haute ny la démarche plus
fiere que lors qu'ils labouroient les pleines fertiles
d'Aubervilliers. Leur maistre les traittoit aussi delicatement que
des enfans de bonne maison. Jamais il ne leur fit endurer le serain
ny ne leur donna trop de charge; il eust presque voulu en faire des
Bucephales, pour ne porter ou du moins ne traisner que leur
Alexandre. Car il estoit tousjours seul dans son carosse; ce n'est
pas qu'il n'aimast beaucoup la compagnie, mais son nez demandoit à
estre solitaire[77], et on le laissoit volontiers faire bande à
part. Quelque hardy que fust un homme à lui dire des injures, il
n'osoit jamais les lui dire à son nez, tant ce nez estoit vindicatif
et prompt à payer. Cependant il fouroit son nez par tout, et il n'y
avoit gueres d'endroits dans Paris où il ne fust connu. Ce nez,
qu'on pouvoit à bon droit appeler son Eminence, et qui estoit
tousjours vestu de rouge, avoit esté fait en apparence pour un
colosse; neantmoins il avoit esté donné à un homme de taille assez
courte. Ce n'est pas que la nature eust rien fait perdre à ce petit
homme, car ce qu'elle luy avoit osté en hauteur, elle le lui avoit
rendu en grosseur, de sorte qu'on luy trouvoit assez de chair, mais
fort mal pestrie. Sa chevelure estoit la plus desagreable du monde,
et c'est sans doute de luy qu'un peintre poëtique, pour ébaucher le
portrait de sa teste, avoit dit:
On y void de piquans cheveux,
Devenus gras, forts et nerveux,
Herisser sa teste pointuë,
Qui tous meslez s'entraccordans,
Font qu'un peigne en vain s'évertuë
D'y mordre avec ses grosses dents.
[Note 74: C'etoit, en effet, un des foibles de Ch. Sorel. Ainsi,
comme le constate Niceron, il prit successivement les noms de de
Souvigny et de de l'Isle. Il signa même de ce dernier l'un de ses
ouvrages, _Des Talismans, ou figures peintes sous certaines
constellations_, Paris, 1636, in-8. On s'en moquoit dans le monde,
et surtout dans la société des auteurs, dont Furetière faisoit alors
partie, avec Boileau, Racine, La Fontaine et Molière. Il seroit même
probable que celui-ci pensoit à Ch. Sorel et à son dernier
pseudonyme nobiliaire quand il écrivit dans _l'Ecole des femmes_
(acte 1er, sc. 1re):
Je sais un paysan qu'on appeloit Gros-Pierre,
Qui, n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,
Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux,
Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.
La Monnoye, et d'après lui Niceron, sont en cela de notre avis,
contre l'opinion de l'abbé d'Aubignac, qui pensoit, chose
inadmissible, que Molière s'étoit ici moqué de son ami Thomas
Corneille. V. Niceron, _Mémoires pour servir à l'histoire des hommes
illustres_, t. 31, p 391.]
[Note 75: Elles passoient pour l'être en effet: «Dans le monde,
dit M. Meyer, _Commentaire sur les lettres persanes_, p. 122, il
étoit notoire qu'on dérogeoit au titre de noble en se faisant poète
ou homme de lettres.» On peut consulter à ce sujet les _Trois
traités de la noblesse_, de Thierriat (1606), au chapitre de la
_Dérogeance_, et lire un curieux article inséré sous ce titre: _Sur
un ancien préjugé_, dans _les Saisons du Parnasse_ (printemps 1806),
p. 218-220]
[Note 76: De même pour Charles Sorel: «Il est fils, dit Gui
Patin, d'un procureur en parlement»; puis il ajoute en vrai médecin:
«sa mère est morte hydropique, et son père d'une fièvre quarte, qui
est la plupart du temps fatale aux vieillards.»]
[Note 77: Pour tout ce qui suit, jusqu'à la description de la
taille rondelette et courte de Charroselles, il faut encore lire Gui
Patin, qui, en une phrase, fait le même portrait pour Charles Sorel:
«C'est, dit-il, un petit homme grasset, avec un grand nez aigu, qui
regarde de près.»]
Aussi ne se peignoit-il jamais qu'avec ses doigts, et dans toutes
les compagnies c'estoit sa contenance ordinaire. Sa peau estoit
grenuë comme celle des maroquins, et sa couleur brune estoit
rechauffée par de rouges bourgeons qui la perçoient en assez bon
nombre. En general il avoit une vraye mine de satyre. La fente de sa
bouche estoit copieuse, et ses dents fort aiguës: belles
dispositions pour mordre. Il l'accompagnoit d'ordinaire d'un ris
badin, dont je ne sçay point la cause, si ce n'est qu'il vouloit
monstrer les dents à tout le monde. Ses yeux gros et bouffis avoient
quelque chose de plus que d'estre à fleur de teste. Il y en a qui
ont cru que, comme on se met sur des balcons en saillie hors des
fenestres pour decouvrir de plus loin, aussi la nature luy avoit mis
des yeux en dehors, pour découvrir ce qui se faisoit de mal chez ses
voisins. Jamais il n'y eut un homme plus medisant ny plus envieux;
il ne trouvoit rien de bien fait à sa fantaisie. S'il eut esté du
conseil de la creation, nous n'aurions rien veu de tout ce que nous
voyons à present. C'estoit le plus grand reformateur en pis qui ait
jamais esté, et il corrigeoit toutes les choses bonnes pour les
mettre mal. Il n'a point veu d'assemblée de gens illustres qu'il
n'ait tâché de la decrier; encore, pour mieux cacher son venin, il
faisoit semblant d'en faire l'eloge, lors qu'il en faisoit en effet
la censure, et il ressembloit à ces bestes dangereuses qui en
pensant flatter égratignent: car il ne pouvoit souffrir la gloire
des autres, et autant de choses qu'on mettoit au jour, c'estoient
autant de tourmens qu'on luy preparoit. Je laisse à penser si en
France, où il y a tant de beaux esprits, il estoit cruellement
bourrelé. Sa vanité naturelle s'estoit accruë par quelque reputation
qu'il avait euë en jeunesse, à cause de quelques petits ouvrages qui
avoient eu quelque debit. Ce fut là un grand malheur pour les
libraires; il y en eut plusieurs qui furent pris à ce piege, car,
apres qu'il eut quitté le stile qui estoit selon son genie pour
faire des ecrits plus serieux, il fit plusieurs volumes[78] qui
n'ont jamais esté leus que par son correcteur d'imprimerie. Ils ont
esté si funestes aux libraires qui s'en sont chargez, qu'il a des-ja
ruiné le Palais et la ruë S. Jacques, et, poussant plus haut son
ambition, il pretend encore ruiner le Puits-Certain[79]. Il donne à
tout le monde des catalogues des livres qu'il a tous prests à
imprimer, et il se vante d'avoir cinquante volumes manuscrits[80]
qu'il offre aux libraires qui se voudront charitablement ruiner pour
le public. Mais comme il n'en trouve point qui veüille sacrifier du
papier à sa réputation, il s'est advisé d'une invention
merveilleuse. Il fait exprés une satire contre quelque autheur ou
quelque ouvrage qui est en vogue, s'imaginant bien que la nouveauté
ou la malice de sa piéce en rendront le debit assuré; mais il ne la
donne point au libraire qu'il n'imprime pour le pardessus quelqu'un
de ses livres serieux. Avec ces belles qualitez, cet homme s'est
fait un bon nombre d'ennemis, dont il ne se soucie gueres, car il
hayt tout le genre humain; et personne n'est ingrat envers luy,
parce qu'on luy rend le reciproque. Que si c'estoit icy une histoire
fabuleuse, je serois bien en peine de sçavoir quelles avantures je
pourrois donner à ce personnage: car il ne fit jamais l'amour, et si
on pouvait aussi bien dire en françois faire la haine, je me
servirois de ce terme pour expliquer ce qu'il fit toute sa vie. Il
n'eut jamais de liaison avec personne que pour la rompre aussi-tost,
et celle qui luy dura le plus long-temps fut celle qu'il eut avec
une fille qu'il rencontra d'une humeur presque semblable à la
sienne. C'estoit la fille d'un sergent, conceuë dans le procés et
dans la chicane, et qui estoit née sous un astre si malheureux
qu'elle ne fit autre chose que plaider toute sa vie. Elle avoit une
haine generale pour toutes choses, excepté pour son interest. La
vanité mesme et le luxe des habits, si naturels au sexe, faisoient
une de ses aversions. Elle ne paroissoit gouluë sinon lors qu'elle
mangeoit aux dépens d'autruy; et la chasteté qu'elle possedoit au
souverain degré estoit une vertu forcée, car elle n'avoit jamais pû
estre d'accord avec personne. Toute sa concupiscence n'avoit pour
objet que le bien d'autruy, encore n'envyoit-elle, à proprement
parler, que le litigieux, car elle eust joüy avec moins de plaisir
de celuy qui luy auroit esté donné que de celuy qu'elle auroit
conquis de vive force et à la pointe de la plume. Elle regardoit
avec un oeil d'envie ces gros procès qui font suer les laquais des
conseillers qui les vont mettre sur le bureau, et elle accostoit
quelquefois les pauvres parties qui les suivoyent, pour leur
demander s'ils estoient à vendre; comme les maquignons en usent à
l'egard des chevaux qu'on meine à l'abreuvoir.
[Note 78: «Ce M. Sorel a fait beaucoup de livres françois, et,
entre autres, _Francion, le Berger extravagant_, _l'Ophir de
Chrysanthe_, _l'Histoire de France_, et une _Philosophie
universelle_.» (Gui Patin)]
[Note 79: C'est ainsi qu'on désignoit le quartier des libraires
groupés au haut du mont Saint-Hilaire, à l'embranchement des rues
des Sept-Voies et des Carmes, tout près du clos Bruneau et de ses
écoles. Le Puits-Certain étoit un puits banal, construit vers 1660,
au carrefour de la rue Saint-Jean-de-Beauvais et de la rue
Saint-Hilaire (qui en avoit même pris le nom pendant quelque temps),
par Robert Certain, curé de Saint-Hilaire, et, plus tard, principal
du collège de Sainte-Barbe, (Piguniol, _Descript. hist. de Paris_,
t. 6, p. 20.)--Les libraires avoient surtout afflué dans ce quartier
depuis que, par arrêt du 1er avril 1620, ordre avoit été donné «à
tous imprimeurs de se retirer au dessus de Saint-Yves (rue des
Noyers), avec défense de tenir imprimerie et presse en tout autre
lieu, sur peine de la vie.» (_Registres du Parlement_, à sa date.)]
[Note 80: Furetière exagère ici. Gui Patin dit seulement: «Il a
encore plus de vingt volumes à faire, et voudroit bien que tout cela
fût fait avant de mourir; mais il ne peut venir à bout des
imprimeurs.»]
Cette fille estoit seiche et maigre du soucy de sa mauvaise fortune,
et pour seconde cause de son chagrin elle avoit la bonne fortune des
autres; car tout son plaisir n'estoit qu'à troubler le repos
d'autruy, et elle avoit moins de joye du bien qui luy arrivoit que
du mal qu'elle faisoit. Sa taille menuë et déchargée luy donnoit une
grande facilité de marcher, dont elle avoit bon besoin pour ses
solicitations, car elle faisoit tous les jours autant de chemin
qu'un semonneur d'enterremens[81]. Sa diligence et son activité
estoient merveilleuses: elle estoit plus matinale que l'aurore, et
ne craignoit non plus de marcher de nuit que le loup-garou. Son
adresse à cajoller des clercs et à courtiser les maistres estoit
aussi extraordinaire, aussi bien que sa patience à souffrir leurs
rebuffades et leurs mauvaises humeurs; toutes qualitez necessaires à
perfectionner une personne qui veut faire le mestier de plaider. Je
ne puis me tenir de raconter quelques traits de sa jeunesse, qui
donnerent de belles esperances de ce qu'elle a esté depuis. Sa mere,
pendant sa grossesse, songea qu'elle accouchoit d'une harpie, et
mesme il parut sur son visage qu'elle tenoit quelque chose d'un tel
monstre. Quand elle estoit au maillot, au lieu qu'on donne aux
autres enfans un hochet pour les amuser, elle prenoit plaisir à se
joüer avec l'escritoire de son pere, et elle mettoit le bout de la
casse sur ses gencives pour adoucir le mal des dents qui
commençoient à luy percer. Quand elle fut un peu plus grande, elle
faisoit des poupées avec des sacs de vieux papiers, disant que la
corde en estoit la lisiere, et l'etiquette la bavette ou le tablier.
Au lieu que les autres filles apprennent à filer, elle apprit à
faire des tirets, qui est, pour ainsi dire, filer le parchemin pour
attacher des papiers et des etiquettes. Ce merveilleux genie qu'elle
avoit pour la chicane parut sur tout à l'escole lors qu'on l'y
envoya, car elle n'eut pas si-tost appris à lire ses sept Pseaumes,
quoy qu'ils fussent moulez, que des exploits et des contracts bien
griffonnez.
[Note 81: Celui qui annonçoit les morts et qui portoit les
billets d'enterrement. Le mot _semonneur_ vient du vieux verbe
_semondre_, signifiant avertir, inviter, qu'on trouve encore employé
dans _l'Étourdi_ (act. 2, sc. 6), mais qui, selon Regnier Desmarais,
n'étoit plus d'usage de son temps qu'à l'infinitif (_Grammaire_,
etc., Paris, 1706, p. 479).--Le _semonneur d'enterrements_
s'appeloit aussi _crieur de corps morts_ (Tallem., _Histor._,
in-8o, t. 4, p. 345). C'est d'un de ces hommes et de leurs
attributions funèbres que parle la Lisette du _Légataire_ (act. 4,
sc. 8), quand elle dit:
..... Le crieur a voulu malgré moi
Faire entrer avec lui l'attirail d'un convoi.
]
Avec ces belles inclinations, qui la firent devenir avec l'âge le
fleau de ses voisins, et qui la rendirent autant redoutée qu'un
procureur de seigneurie l'est des villageois, je luy laisseray
passer une partie de sa vie sans en raconter les memorables
chicanes, qui ne font rien à nostre sujet, jusques au jour qu'elle
connut nostre censeur heroïque. Cette connoissance se fit au palais,
aussi luy auroit-il esté bien difficile de la faire ailleurs, et
cela comme elle estoit dans un Greffe pour solliciter quelque
expedition. Charroselles s'y trouva aussi pour solliciter un procés
contre son libraire, sur une saisie d'un de ses livres où il avoit
satirisé quelqu'un qui en vouloit empescher le debit[82]. Il n'y a
rien de plus naturel à des plaideurs que de se couter leurs procés
les uns aux autres. Ils font facilement connoissance ensemble, et ne
manquent point de matiere pour fournir à la conversation.
[Note 82: Peut-être s'agit-il du roman de _Francion_, dans
lequel en effet, selon Tallemant, Sorel avoit _satirisé_, sous le
nom d'Hortensius, Balzac, qui étoit d'humeur assez vindicative pour
chercher, comme il est dit ici, à arrêter le débit du livre
(_Historiettes_, in-8o, t. 3, p. 155). D'un autre côté, _le
Berger extravagant_, cette grande parodie des romans à la mode, où
Sorel se moque à chaque ligne de l'_Endymion_ de Gombauld; du
_Polexandre_, de la _Caritie_, de l'_Alcidiane_, de la _Cythérée_ de
Gomberville; de la _Cassandre_, de la Calprenede; du _Cyrus_ et de
la _Clélie_, mais surtout de l'_Astrée_, avoit pu lui attirer aussi,
de la part des auteurs, tous très puissants, les représailles
judiciaires dont il est ici question.]