Dès le lendemain, tant pour punir Javotte de sa desobeyssance que

pour la retirer du grand monde, où on croyoit qu'elle puisoit sa

vanité, elle fut mise en pension chez des religieuses, qui avoient

fait un nouvel establissement dans un des fauxbourgs de Paris. Ce ne

fut pas sans lui faire des reprimandes et des reproches de la faute

qu'elle avoit faite, et sans de grandes menaces de la laisser

enfermée jusqu'à ce qu'elle fust devenuë sage. Mais, hélas! que ce

fut un mauvais expedient pour sa correction! elle tomba, comme on

dit, de fiévre en chaut-mal: car, quoy que ces bonnes soeurs

vescussent entre-elles avec toute la vertu imaginable, elles avoient

ce malheur de ne pouvoir subsister que par les grosses pensions

qu'on leur donnoit pour entrer chez elles. C'est ce qui leur faisoit

recevoir indifferemment toutes sortes de pensionnaires. Toutes les

femmes qui vouloient plaider contre leurs maris ou cacher le

desordre de leur vie ou leurs escapades y estoient reçeuës, de mesme

que toutes les filles qui vouloient éviter les poursuites d'un

galand, ou en attendre et en attrapper quelqu'un. Celles-là, qui

estoient experimentées, et qui sçavoient toutes les ruses et les

adresses de la galanterie, enseignoient les jeunes innocentes que

leur malheur y avoit fait entrer, qui y faisoient un noviciat de

coqueterie, en mesme temps qu'on croyoit leur en faire faire un de

religion. En un mot, à leur égard il n'y avoit autre reforme que les

grilles, qui mettoient les corps en seureté; encore cela ne

regardoit pas celles qui avoient privilege de sortir deux ou trois

fois la semaine, sous pretexte de soliciter leurs procès. Douze

parloirs qu'il y avoit au couvent estoient plains tout le jour;

encore il les falloit retenir de bonne heure pour y avoir place,

comme on auroit fait les chaises au sermon d'un predicateur

episcopisant.

Javotte fit bien-tost sçavoir à son amant le lieu où on l'avoit

enfermée; il ne faut pas demander s'il s'y rendoit tous les jours.

Quand il sortoit, ses porteurs de chaise ne luy demandoient point de

quel costé il falloit tourner: de leur propre mouvement ils alloient

tousjours de ce costé-là. Jamais il ne trouva de lieu qui fut plus

selon ses souhaits pour prescher son amour tout à loisir: car il

avoit là cet avantage de parler à sa maistresse seul à seul, et tant

qu'il vouloit; au lieu que pendant que Javotte estoit dans le monde,

il ne la voyoit que hors de chez elle, et fort rarement dans des

compagnies où elle lui donnoit rendez-vous, et où ils estoient

perpétuellement interrompus par les changemens qui y arrivent

d'ordinaire. Il eût donc tout loisir pour la remercier de la

genereuse action qu'elle avoit faite en sa faveur, et pour rire de

la confusion qu'elle avoit fait à son malheureux et ridicule rival,

dont les discours et les moeurs leur fournirent la matiere d'un

assez long entretien. Il eut encore le temps de luy expliquer et

faire connoistre comment la passion qu'il avoit pour elle augmentoit

de jour en jour; et les témoignages qu'il luy en donna la

persuaderent si bien, que jamais il n'y eut deux personnes plus

unies. Quand il estoit obligé de la quitter, il lui laissoit des

livres qui entretenoient son esprit dans des pensées amoureuses, de

sorte que tout le temps qu'elle déroboit au parloir, elle le donnoit

à cette lecture agreable. Ainsi elle ne s'ennuyoit point du tout.

Quand sa mère l'alloit voir, elle estoit toute estonnée que le lieu

qu'elle croyoit luy avoir donné pour supplice et pour prison ne

l'avoit point du tout changée et ne luy donnoit point les sentimens

qu'elle desiroit. Cependant, apres que sept ou huit mois se furent

écoulez, et que Javotte eut leu tous les romans et les livres de

galenterie qui estoient en reputation (car elle commençoit à s'y

connoistre, et ne pouvoit souffrir les méchans, qui l'auroient

occupée à l'infiny), le chagrin et l'ennui s'emparerent de son

esprit, qui n'avoit plus à quoy s'attacher, et elle connût ce que

c'estoit que la closture et la perte de la liberté. Elle escrivit

dans cette pensée à ses parens pour les prier de la tirer de la

captivité. Ils y consentirent aussi-tost, à condition qu'elle

signeroit le contract de mariage avec l'advocat Bedout, qu'ils

croyoient encore estre à leur devotion; mais ils se trompoient en

leur calcul. Elle refusa de sortir à ces conditions, et, apres avoir

beaucoup de fois reïteré ses prieres, et mesme témoigné par quelque

espece de menaces le déplaisir qu'elle avoit d'estre enfermée, enfin

le desespoir, ou, pour n'en point mentir, la passion qu'elle avoit

pour Pancrace, la firent consentir aux propositions qu'il luy fit de

l'enlever.

Je ne tiens pas necessaire de vous rapporter icy par le menu tous

les sentimens passionnez qu'il estalla et toutes les raisons qu'il

allegua pour l'y faire resoudre, non plus que les honnestes

resistances qu'y fit Javotte, et les combats de l'amour et de

l'honneur qui se firent dans son esprit: car vous n'estes gueres

versez dans la lecture des romans, ou vous devez sçavoir 20 ou 30 de

ces entretiens par coeur, pour peu que vous ayez de memoire. Ils

sont si communs que j'ay veu des gens qui, pour marquer l'endroit où

ils en estoient d'une histoire, disoient: J'en suis au huictiesme

enlevement, au lieu de dire: J'en suis au huictiesme tome. Encore

n'y a-t-il que les autheurs bien discrets qui en fassent si peu, car

il y en a qui non seulement à chaque tome, à chaque livre, à chaque

episode ou historiette, ne manquent jamais d'en faire. Un plus grand

orateur ou poëte que moy, quelque inventif qu'il fust, ne vous

pourroit rien faire lire que vous n'eussiez veu cent fois. Vous en

verrez dont on fait seulement la proposition, et on y resiste; vous

en verrez d'autres qui sont de necessité, et on s'y resout. Je vous

y renvoye donc, si vous voulez prendre la peine d'y en chercher, et

je suis fasché, pour vostre soulagement, qu'on ne se soit point

advisé dans ces sortes de livres de faire des tables, comme en

beaucoup d'autres qui ne sont pas si gros et qui sont moins

feüilletez. Vous entrelarderez icy celuy que vous trouverez le plus

à vostre goust, et que vous croirez mieux convenir au sujet. J'ay

pensé mesme de commander à l'imprimeur de laisser en cet endroit du

papier blanc, pour y transplanter plus commodement celuy que vous

auriez choisi, afin que vous pussiez l'y placer. Ce moyen auroit

satisfait toutes sortes de personnes: car il y en a tel qui trouvera

à redire que je passe des endroits si importans sans les

circonstancier, et qui dira que de faire un roman sans ce combat de

passions qui en sont les plus beaux endroits, c'est la mesme chose

que de décrire une ville sans parler de ses palais et de ses

temples. Mais il y en aura tel autre qui, voulant faire plus de

diligence et battre bien du pays en peu de temps, n'en demandera que

l'abregé. C'estoit l'humeur de ce bon prestre qui s'étonnoit de ceux

qui se plaignoient qu'il falloit employer bien du temps à dire leur

breviaire: car, par simplicité, il disoit son office ponctuellement

comme il le trouvoit dans son livre, où il recitoit tout de suite

l'antienne, les versets, les leçons et les premiers mots de chaque

pseaume et de chaque hymne, avec l'etc. qui estoit au bout et le

chiffre du renvoy qu'on faisoit à la page où estoit le reste de

l'hymne ou du pseaume. Voilà le moyen d'expedier besogne, et il ne

mentoit pas quand il asseuroit qu'il y employoit moins d'un

quart-d'heure.

Pour revenir à mon sujet, je vous avoüeray franchement que, si je

n'ay pas escrit le combat de l'amour et de la vertu de Javotte,

c'est que je n'en ay point eu de memoires particuliers; il dépendra

de vous d'avoir bonne ou mauvaise opinion de sa conduite. Je

n'escris point icy une morale, mais seulement une histoire. Je ne

suis pas obligé de la justifier: elle ne m'a pas payé pour cela,

comme on paye les historiens qu'on veut avoir favorables. Tout ce

que j'en ay pû apprendre, c'est qu'elle fut facilement enlevée par

le moyen d'une échelle qu'on appliqua aux murs du jardin, qui

estoient fort bas: car ces bonnes religieuses avoient achepté depuis

peu d'un pauvre jardinier ce jardin, dont les murs n'avoient esté

faits que pour conserver ses choux, qui sont bien plus aisez à

garder que des filles. Si-tost que Pancrace eut ce precieux butin,

il l'emmena dans un chasteau sur la frontiere, où il avoit une

garnison qu'il commandoit; et de là il fit nargue aux commissaires

du Chastelet, qui se mirent vainement en peine de sçavoir ce que ce

couple d'amans estoit devenu; car, dès le lendemain, Vollichon,

apres avoir fait de grandes declamations sur le libertinage des

filles, et des regrets inutiles sur sa severité, n'eut autre remede

et consolation dans son malheur que de faire une plainte et

information pardevant un commissaire de ses intimes amis, lequel ne

laissa pas de la lui faire payer bien cherement, sous pretexte de ce

qu'ils font bourse commune; et le tout aboutit à un decret de prise

de corps contre six quidams vestus de gris et de verd, ayans plumes

à leur chapeau, l'un de poil blond, de grande stature, l'autre de

poil chastain, de mediocre grandeur, qui devoient estre indiquez par

la partie civile. Or, comme Vollichon n'estoit pas à cet enlevement,

et qu'il ne connoissoit point ces quidams, dont le chef estoit en

seureté, ce decret est demeuré depuis sans exécution. Que si je puis

avoir quelques nouvelles de la demoiselle et de son amant, je vous

promets, foy d'autheur, que je vous en ferai part.

Je reviens à Lucrece, que j'ai laissée dans un grand embarras, à

cause de la maladie qui commençoit à la presser. Pour mettre ordre à

ses affaires, elle fut quelque temps qu'elle ne parloit plus que

contre les vanitez du monde, et de la difficulté qu'il y avoit de

faire son salut dans les grandes compagnies; du peu de conscience et

de l'infidelité des hommes; des fourbes et des artifices qu'ils

employoient pour surprendre le beau sexe; et le tout neanmoins si

adroitement, qu'on ne pouvoit pas croire qu'elle en parlast comme

bien experimentée. Elle disoit que les promenades et les cadeaux,

qui ont de si grands charmes pour les filles, n'estoient bons que

pour un temps, lors qu'on estoit dans la plus grande jeunesse, et

qu'on n'avoit pas assez de fermeté d'esprit pour trouver de

meilleures occupations; pour elle, qu'elle en avoit assez tasté pour

en avoir du dégoust et pour n'aspirer plus qu'au bon-heur de la vie

solitaire. Elle ne hantoit que les églises et les confessionnaus;

elle estoit aussi affamée de directeurs qu'elle avoit esté autrefois

de galands; tout son entretien n'estoit que de scrupules sur la

conduite des moeurs, et des cas de conscience. Elle ne faisoit que

s'enquerir où il y avoit des predicateurs, des festes, des

confrairies et des indulgences. Ses romans estoient convertis en

livres spirituels; elle ne lisoit que des Soliloques et des

Meditations; enfin sa sainteté en estoit des-jà venuë aux

apparitions, et, pour peu qu'elle se fust accruë, elle fust arrivée

aux extases. Elle declama mesme (ô prodige) contre les mouches,

contre les rubans et contre les cheveux bouclez, et par modestie

elle devint tellement negligée, qu'elle ne s'habilloit presque plus.

Aussi auroit-elle eu bien de la peine à le faire, et ce fut fort à

propos pour elle que la mode vint de porter des escharpes et de fort

amples juste-au-corps, car ils sont merveilleusement propres à

reparer le deffaut des filles qui se font gaster la taille.

On ne parla plus dans le quartier que de la conversion de Lucrece,

quoy qu'elle y eust tousjours passé pour une personne d'honneur,

mais un peu trop enjoüée, et on ne douta plus qu'elle ne se deût

retirer bientost du monde. En effet, on ne fut pas trop surpris

quand un beau matin ou entendit dire qu'elle estoit entrée en

religion. Le hazard voulut que ce fut dans le mesme couvent où on

avoit mis en pension Javotte. Je ne crois pas neantmoins que ce

hazard serve de rien à l'histoire, ny fasse aucun bel evenement dans

la suite; mais, par une maudite coustume qui regne il y a long-temps

dans les romans, tous les personnages sont sujets à se rencontrer

inopinément dans les lieux les plus esloignez, quelque route qu'ils

puissent prendre, ou quelque differend dessein qu'ils puissent

avoir. Cela est tousjours bon à quelque chose, et espargne une

nouvelle description, quand on est exact à en faire de tous les

lieux dont on fait mention, ainsi que font les autheurs qui veulent

faire de gros volumes, et qui les enflent comme les bouchers font la

viande qu'ils apprestent. En tout cas, ces rencontres donnent

quelque liaison et connexité à l'ouvrage, qui sans cela seroit

souvent fort disloqué. La verité est que ces deux avanturieres de

galenterie firent grande amitié ensemble; que dès le premier jour,

elles furent l'une à l'autre cheres et fideles, et se conterent

reciproquement leurs avantures, mais non pas sincerement. Elles

n'eurent pas le loisir de la cultiver long-temps, car, apres que

Lucrece eut receu à la grille trois ou quatre visites de ses amies,

qui publierent dans le monde la verité de sa closture et de sa

reforme, elle en sortit secrettement sous pretexte de se trouver

mal, et ayant donné liberalement aux religieuses tout le premier

quartier de sa pension qu'elle avait advancée, pour n'avoir point de

démélé avec elles. La Touriere, qui loge au dehors, fut celle

qu'elle eut soin particulierement de gagner, par les presens qu'elle

luy fit, afin qu'elle dit à toutes les personnes qui la viendroient

demander qu'elle estoit tousjours enfermée dans le couvent. Elle

prit pour cela des pretextes assez specieux, comme de dire qu'elle

vouloit éviter l'importunité des visites[69] de beaucoup de

personnes qui l'empeschoient de bien vacquer à la pieté, et que

c'estoit pour les éviter qu'elle avoit abandonné le siecle. Elle

pria mesme, tant de bouche que par escrit, tous ses amis, de la

laisser en repos dans son cloistre, au lieu de luy venir estaller

des vanitez ausquelles elle avoit renoncé.

[Note 69: Les pensionnaires des cloîtres ne se contentoient pas

de recevoir des visites, elles en rendoient aussi. Le père Laguille

nous parle de celles que mademoiselle d'Aubigné faisoit à Scarron

lorsqu'elle étoit au couvent des Ursulines de la rue Saint-Jacques,

le même peut-être où Furetière met Lucrèce en retraite. (_Frag. des

Mém._ du P. Laguille, _Archives littéraires de l'Europe_, no

XXXV, p. 370.) On sait d'ailleurs combien ces retraites, qui, pour

les dames de la cour, se faisoient la plupart aux Carmélites de la

rue du Bouloi, avoient peu d'austérité. (V. _Lettres de Sévigné_, 15

oct. 1677 et 25 mai 1680.)]

Quand il est question de salut, il n'est rien si aisé que de faire

mentir des gens devots: la pauvre touriere, qui estoit simple, et

qui ne rafinoit pas assez pour songer que Lucrece pouvoit, en

demeurant dans son cloistre, se garantir de cet inconvenient, la

crut avec toute la facilité possible, et ne manqua pas de dire au

peu de gens qui venoient pour la voir, qu'on ne pouvoit pour lors

parler à elle; tantost elle estoit indisposée, tantost elle estoit

en retraite, tantost elle disoit son office, tantost elle estoit en

méditation. Comme personne n'avoit interest d'aprofondir la vérité

de la chose, on s'en retournoit sans se douter de rien. Au sortir de

là elle se mit en une autre sorte de retraite chez une sage-femme de

ses amies, dont elle connoissoit la discrétion, qui la fit deslivrer

fort secrettement, et qui se chargea de la nourriture de son fruit.

Enfin, apres deux mois et demy de pleine éclipse, Lucrece entra dans

une autre religion, mieux rentée et plus austère que la precedente.

Quand elle y eut esté quelques jours fort recluse, peu à peu elle

fit sçavoir à ses connoissances et à son voisinage le nouveau

monastere où elle s'estoit retirée; et pour pretexte de son

changement, elle alleguoit que dans l'autre elle s'estoit tousjours

mal portée, et qu'il falloit que l'air n'y fust pas bon. Quelquefois

elle adjoustoit fort dévotement qu'elle y avoit trouvé un peu trop

de licence; qu'elle n'approuvoit point que les parloirs fussent si

remplis de toutes sortes de gens; et elle confessoit mesme que

souvent elle s'estoit fait celer tout exprés, de peur d'y aller et

d'y voir tout ce desordre. C'est ce qui édifioit merveilleusement

tous ceux qui l'entendoient parler, et particulierement ceux qui

l'avoient connuë dans sa premiere mondanité. Elle prit mesme un

voile blanc, et quoy qu'elle ne fust là que comme pensionnaire,

neantmoins elle faisoit toutes les actions de religieuse, et un

certain essay de noviciat, qui estoit plus austère que celuy qui se

faisoit en effet dans l'année de probation[70]. Ces oeuvres de

surerogation et de devotion outrée la mirent en peu de temps en

telle reputation de vertu, que toutes les religieuses l'admiroient

au dedans, et les directeurs la publioient au dehors. Ce bruit vint

jusques aux oreilles de mademoiselle Laurence, qui hantoit

quelquefois dans ce couvent, à cause qu'une de ses amies y estoit

nouvellement professe. Apres qu'elle se fut bien instruite de la

qualité de cette nouvelle pensionnaire, elle crut que ce seroit bien

le fait de son cousin Bedout, qu'elle avoit dessein de marier à

quelque prix que ce fust. Depuis qu'il avoit si honteusement perdu

sa maistresse Javotte, elle l'avoit souvent entendu pester contre la

coquetterie des filles du siecle, puisque celle-là en avoit tant

fait paroistre, malgré la grande retenuë et la severe éducation de

sa jeunesse. De sorte qu'il avoit hautement juré qu'il n'épouseroit

jamais de fille, si ce n'estoit au sortir de quelque religion bien

reglée. Elle luy proposa ce nouvel exemple de vertu, qu'elle disoit

estre son vray fait, ce qu'il escouta volontiers. La seule

difficulté qu'ils trouverent, ce fut de sçavoir comme on pourrait

tirer Lucrece de ce couvent, et luy faire proposer une chose si

opposée à la vocation manifeste qu'elle avoit à la vie religieuse.

Laurence fit en sorte que, pour mieux instruire Bedout de son

merite, il luy tint compagnie quand elle vint voir la religieuse de

sa connoissance, qu'elle fit prier d'amener avec elle Lucrece à la

grille.

[Note 70: Autrement dit année d'épreuve ou de noviciat, qui

commençoit le jour de la prise d'habit.]

Là, Bedout n'estoit pas obligé à faire le galand; c'est ce qui

l'enhardit d'y aller. Mais il se contenta d'être auditeur, et il fut

ravy des belles moralitez qu'il y entendit debiter à Lucrece sur les

malheurs de cette vie transitoire et sur l'excellence de la

retraite, qui se terminerent à des prieres qu'elle fit à Dieu de luy

donner des forces pour soustenir les austeritez de la regle. Il

n'osa pas luy parler d'amour ny de mariage, car il n'en eust pas

mesme osé parler aux filles du siecle; cependant il auroit bien

voulu faire l'un et l'autre, car, outre que son esprit et sa beauté

estoient plus que suffisans pour luy donner dans la veuë, il estoit

tout a fait charmé de sa modestie et de sa vertu. Il pria sa

cousine, qui estoit adroite, de luy en faire parler, et elle ne

trouva point de meilleur moyen que de faire faire la chose par des

directeurs. Je ne sçay par quel artifice ny sous quel pretexte elle

les mit dans ses interests; tant y a qu'ils travaillerent fort

utilement selon ses souhaits. Ce ne fut pas neantmoins sans peine,

car Lucrece fit long-temps la sourde-oreille à ces propositions;

mais elle auroit eu grand regret qu'on ne les eust pas recommancées.

Elle faisoit quelquesfois semblant de craindre que ce ne fussent des

tentations que Dieu luy envoyoit pour éprouver si elle estoit ferme

en ses bons desseins; et puis feignant de se r'asseurer sur la

qualité de ceux qui luy en parloient, elle demandoit du temps pour

se mettre en prieres et obtenir de Dieu la grace de luy inspirer ce

qu'il vouloit faire d'elle. Quand elle parut à demy persuadée, elle

commença de se trouver mal, de demander quelquefois des dispenses

pour les jeusnes et pour l'office, et de paroistre trop delicate

pour la maniere de vivre de ce couvent. D'abord elle feignit de

vouloir passer à un ordre plus mitigé; enfin, elle se fit tellement

remonstrer qu'on pouvoit faire aussi bien son salut dans le monde,

en vivant bien avec son mary et en eslevant des enfans dans la

crainte de Dieu, qu'on la fit resoudre au mariage, avec la mesme

peine qu'un criminel se résoudrait à la mort.

Laurence en advertit aussitost son cousin, qui, ménageant

brusquement cette occasion, fut si aise d'avoir, à son advis,

suborné une religieuse, qu'il ne chicana point comme l'autrefois sur

les articles, et il s'enquit fort peu de son bien, se contentant

d'apprendre, par le bruit commun de la religion, qu'elle en avoit

beaucoup, ne croyant pas que des gens devots pussent mentir, ny

faire un jugement temeraire. D'avantage elle eut l'adresse de faire

acheter beaucoup de meubles necessaires pour un honeste ménage, dont

elle ne paya qu'un tiers comptant, car elle eut facilement credit du

surplus. C'est à quoy elle employa utilement les deux mille escus

qu'elle avoit receu de Nicodeme, qui parurent beaucoup davantage. Et

comme on a maintenant la sotte coustume de dépenser en meubles,

presens et frais de nopces la moitié de la dot d'une femme[71], et

quelquefois le tout, ce ne fut pas une legere amorce pour Bedout de

voir qu'il épargnoit toute cette dépense et ces frais. Ce qui luy

plaisoit sur tout, c'est qu'on le pria que l'affaire se fit sans

ceremonie; cela se pouvoit appeler pour luy la derniere faveur. Et

de peur de laisser prendre un mauvais air à sa maistresse, elle ne

sortit point du couvent que pour aller à l'eglise, et de là à la

maison de son mary, qui crut avoir la fleur de virginité la plus

asseurée qui fut jamais. Ainsi, on peut dire que cette fille adroite

avoit fait comme ces oyseleurs qui mettent un oyseau dans une cage,

sous un trebuchet, pour en attraper un autre[72], par ce que la

religion et la grille ne luy servirent que pour attraper un mary.

S'ils vescurent bien ou mal ensemble, vous le pourrez voir quelque

jour, si la mode vient d'écrire la vie des femmes mariées.

[Note 71: «L'utile et la louable pratique, dit La Bruyère, de

perdre en frais de noces le tiers de la dot qu'une femme apporte! de

commencer par s'appauvrir de concert par l'amas de choses

superflues, et de prendre déjà sur son fonds de quoi payer Gaultier

(marchand d'étoffes), les meubles et la toilette.» (_Les

Caractères_, de la Ville, § 18.)

A peine est elle entrée en sa quinzième année;

Il l'épouse, pourtant; la parole est donnée,

Et déjà de ses biens le futur héritier

S'attend d'en voir passer la moitié chez Gautier.

(_Satyre nouvelle sur les promenades de Paris, etc._, Paris, 1699,

in 8., p. 7.)]

[Note 72: Comparaison empruntée aux _Quinze joyes de mariage_.]

_Fin du premier livre._

LIVRE SECOND.

Le roman bourgeois: Ouvrage comique · 第 14 / 23 段