inconnu, fut-il fabuleux, de nous en figurer au hazard une idée en
nostre esprit qui se rapporte en quelque façon à celle de quelqu'un
que nous connoissons, ainsi Javotte, en songeant à Celadon, qui
estoit le heros de son roman, se le figura de la mesme taille et tel
que Pancrace, qui estoit celuy qui luy plaisoit le plus de tous ceux
qu'elle connoissoit. Et comme Astrée y estoit aussi dépeinte
parfaitement belle, elle crût en mesme temps luy ressembler, car une
fille ne manque jamais de vanité sur cet article. De sorte qu'elle
prenoit tout ce que Celadon disoit à Astrée comme si Pancrace le luy
eust dit en propre personne, et tout ce qu'Astrée disoit à Celadon,
elle s'imaginoit le dire à Pancrace. Ainsi il estoit fort heureux,
sans le sçavoir, d'avoir un si galand solliciteur qui faisoit
l'amour pour luy en son absence, et qui travailla si
advantageusement, que Javotte y but insensiblement ce poison qui la
rendit éperduëment amoureuse de luy. Et certes on ne doit point
trouver cette avanture trop surprenante, veu qu'il arrive souvent
aux personnes qui ont esté eslevées en secret, et avec une trop
grande retenuë, que si-tost qu'elles entrent dans le monde, et se
trouvent en la compagnie des hommes, elles conçoivent de l'amour
pour le premier homme de bonne mine qui leur en vient conter. Comme
les deux sexes sont nez l'un pour l'autre, ils ont une grande
inclination à s'approcher, et il en est comme d'un ressort qu'on a
mis en un estat violent, qui se rejoint avec un plus grand effort,
quand il a esté lâché. Il faut les gouverner avec ce doux
temperament, qu'ils s'accoustument à se voir et qu'ils
s'apprivoisent ensemble, mais qu'il y ait cependant quelque oeil
surveillant, qui par son respect y fasse conserver la pudeur et en
bannisse la licence.
Il arrive la mesme chose pour la lecture: si elle a esté interdite à
une fille curieuse, elle s'y jettera à corps perdu, et sera d'autant
plus en danger que, prenant les livres sans choix et sans
discretion, elle en pourra trouver quelqu'un qui d'abord lui
corrompra l'esprit. Tel entre ceux-là est l'Astrée: plus il exprime
naturellement les passions amoureuses, et mieux elles s'insinuent
dans les jeunes ames, où il se glisse un venin imperceptible, qui a
gagné le coeur avant qu'on puisse avoir pris du contrepoison. Ce
n'est pas comme ces autres romans où il n'y a que des amours de
princes et de palladins, qui, n'ayant rien de proportionné avec les
personnes du commun, ne les touchent point, et ne font point naistre
d'envie de les imiter.
Il ne faut donc pas s'estonner si Javotte, qui avoit esté eslevée
dans l'obscurité, et qui n'avoit point fait de lecture qui luy eust
pû former l'esprit ou l'accoustumer au recit des passions
amoureuses, tomba dans ce piege, comme y tomberont infailliblement
toutes celles qui auront une education pareille. Elle ne pouvoit
quitter le roman dont elle estoit entestée que pour aller chez
Angelique. Elle ménageoit toutes les occasions de s'y trouver, et
prioit souvent ses voisines de la prendre en y allant, et d'obtenir
pour elle congé de sa mère. Pancrace y estoit aussi
extraordinairement assidu, parce qu'il ne pouvoit voir ailleurs sa
maistresse. En peu de jours il fut fort surpris de voir le progrés
qu'elle avoit fait à la lecture, et le changement qui estoit arrivé
dans son esprit. Elle n'estoit plus muette comme auparavant, elle
commençoit à se mesler dans la conversation et à monstrer que sa
naïfveté n'estoit pas tant un effet de son peu d'esprit que du
manque d'education, et de n'avoir pas veu le grand monde.
Il fut encore plus estonné de voir que l'ouvrage qu'il alloit
commencer estoit bien advancé, quand il découvrit qu'il estoit desja
si bien dans son coeur: car quoy qu'elle eust pris Astrée pour
modele et qu'elle imitast toutes ses actions et ses discours,
qu'elle voulust mesme estre aussi rigoureuse envers Pancrace que
cette bergere l'estoit envers Celadon, neantmoins elle n'estoit pas
encore assez expérimentée ny assez adroite pour cacher tout à fait
ses sentimens. Pancrace les découvrit aisément, et pour l'entretenir
dans le style de son roman, il ne laissa pas de feindre qu'il estoit
malheureux, de se plaindre de sa cruauté, et de faire toutes les
grimaces et les emportemens que font les amans passionnez qui
languissent, ce qui plaisoit infiniment à Javotte, qui vouloit qu'on
luy fist l'amour dans les formes et à la manière du livre qui
l'avoit charmée. Aussi, dés qu'il eut connu son foible, il en tira
de grands avantages. Il se mit luy-mesme à relire l'Astrée, et
l'estudia si bien, qu'il contrefaisoit admirablement Celadon. Ce fut
ce nom qu'il prit pour son nom de roman, voyant qu'il plaisoit à sa
maistresse, et en même temps elle prit celuy d'Astrée. Enfin ils
imitèrent si bien cette histoire, qu'il sembla qu'ils la joüassent
une seconde fois, si tant est qu'elle ait esté joüée une premiere, à
la reserve neantmoins de l'avanture d'Alexis, qu'ils ne purent
executer. Pancrace luy donna encore d'autres romans, qu'elle lût
avec la mesme avidité, et à force d'estudier nuit et jour, elle
profita tellement en peu de temps, qu'elle devint la plus grande
causeuse et la plus coquette fille du quartier.
Le pere et la mere de Javotte s'apperceurent bien-tost du changement
de sa vie, et s'estonnerent de voir combien elle avoit profité à
hanter compagnie. Elle paroissoit mesme trop sçavante à leur gré;
ils se plaignoient déja qu'elle estoit gastée, et de peur de la
laisser corrompre d'avantage, ils se resolurent de la marier dans le
carnaval. Le seul embarras où ils se trouvoient estoit de bien
balancer les deux partis qu'ils avoient en main. Ils avoient de
l'engagement avec le premier, mais le second estoit, comme j'ay dit,
sans comparaison plus avantageux. La mere ne pouvoit souffrir
Nicodeme depuis l'avanture du miroir et du theorbe, et ne l'appeloit
plus que Brise-tout; le pere en estoit dégousté depuis l'opposition
formée par Lucrece, quoy que cet amant crust bien avoir racommodé
son affaire par le dédommagement qu'il avoit fait, et par la
main-levée qu'il avoit apportée. Il n'y avoit plus qu'à trouver une
occasion de rompre avec luy pour traitter avec Bedout. Sa sottise en
fit naistre une bien-tost apres, qui, bien que legere, ne laissa pas
d'estre prise aux cheveux.
Il vint un jour chez sa maîtresse fort eschauffé et fort gay, et,
luy faisant voir quantité d'or dans ses poches, il luy dist qu'il
estoit le plus heureux garçon du monde, et qu'il venoit de gagner
six cens pistolles à trois dez. Monsieur et madame Vollichon, avares
de leur naturel, réjoüis du seul éclat de cette belle monnoye, sans
y faire autre reflexion, le louërent de son bonheur, et peu s'en
fallut qu'ils ne souhaitassent de l'avoir desja marié avec leur
fille, puisqu'il faisoit si facilement fortune. Mais un oncle de
Javotte, qui estoit un ecclesiastique sage et judicieux, leur
remonstra que, s'il avoit gagné ce jour-là six cens pistolles, la
fortune se pouvoit changer le lendemain, et luy en faire perdre
mille; qu'il ne falloit point mettre en leur alliance un joüeur, qui
pouvoit en un moment perdre tout le mariage de leur fille, et
qu'enfin ceux qui s'adonnent au jeu ne sont point attachez au soin
de leur famille et de leur profession; qu'au reste, s'ils vouloient
rompre avec luy, il n'en falloit point laisser eschapper une si
belle occasion. Pour surcroist de mal-heur, Ville-flatin,
rencontrant le lendemain Vollichon, luy demanda comment alloit
l'affaire du mariage de sa fille; et sans attendre sa réponse, il
luy dit: Hé bien, nous avons tiré des plumes de nostre oison
(parlant de Nicodeme); j'en ay fait avoir à mademoiselle Lucrece de
bons dommages et interests, comme je l'avois entrepris: quand je me
mesle d'une affaire pour mes amis, elle reüssit. En suite il luy
raconta le succés de l'opposition qu'il avoit formée, et comme il en
avoit fait toucher deux mille escus à sa partie, par la seule peur
qu'avoit eu Nicodeme d'en estre poursuivy. Vollichon crut qu'il y
avoit de la part de cet estourdy ou grande débauche, ou grande
profusion, puisqu'il avoit acheté si cherement la paix de Lucrece,
et il conceut le mal plus grand qu'il n'estoit en effet. Cela le
determina tout a fait à la rupture, dont il donna dés le soir
quelques témoignages à Nicodeme, qui, nonobstant cela, vouloit
encore tenir bon. Il les fit ensuite confirmer par Javotte mesme,
qui luy fit de bon coeur une déclaration precise qu'elle ne seroit
jamais sa femme, et que, quand ses parens la forceroient à
l'espouser, elle ne pourroit jamais se resoudre à l'aimer ny à le
souffrir. Il vid bien alors qu'il ne pouvoit aller contre vent et
marée; que s'il vouloit passer outre il ne gagneroit peut-estre que
des cornes, et que s'il intentoit un procès l'issuë en seroit
incertaine; qu'il pouvoit bien laisser Javotte dans l'engagement,
mais qu'il y demeureroit en mesme temps luy-mesme, et que cela
l'empescheroit de chercher fortune et de se pourvoir ailleurs.
Enfin, apres deux ou trois jours d'irresolution, il prit conseil de
ses amis, et non point de son amour, qui s'esvanoüit peu de temps
apres, car l'amour n'est pas opiniastre dans une teste bourgeoise
comme il l'est dans un coeur héroïque; l'attachement et la rupture
se font communément et avec une grande facilité; l'interest et le
dessein de se marier est ce qui regle leur passion. Il n'appartient
qu'à ces gens faineans et fabuleux d'avoir une fidelité à l'épreuve
des rigueurs, des absences et des années. Nicodeme resolut donc de
rapporter les articles qui avoient esté signez, qui furent de part
et d'autre déchirez ou bruslez. Je n'ay pas esté bien precisément
instruit de cette circonstance: peut-estre furent-ils l'un et
l'autre, car ils estoient encore en saison de parler auprès du feu.
Il prit congé neantmoins de bonne grace, et avec protestation de
services dont on ne fit pas grand estat, et il eut seulement le
regret d'avoir perdu en mesme temps son argent et ses peines auprès
de deux maistresses différentes. Le voilà donc libre pour aller
fournir encore la matiere de quelqu'autre histoire de mesme nature.
Mais je ne suis pas asseuré qu'il vienne encore paroistre sur la
scène, il faut maintenant qu'il fasse place à d'autres; et, afin que
vous n'en soyez pas estonnez, imaginez-vous qu'il soit icy tué,
massacré, ou assassiné par quelque avanture, comme il seroit facile
de le faire à un autheur peu consciencieux.
Si-tost que Vollichon eut rompu avec Nicodeme, il songea à conclure
promptement l'affaire avec Jean Bedout. Il proposa des articles, sur
lesquels il y eut bien plus de contestation qu'au premier contract:
car, quoy que Nicodeme fust un grand sot, il ne laissoit pas d'estre
estimé habille homme dans le palais, où ces qualitez ne sont pas
incompatibles. De sorte que, quoy qu'il n'eust pas de si grands
biens que son rival, on ne faisoit pas tant de difficultez avec luy
qu'avec Jean Bedout, qui estoit beaucoup plus riche, mais incapable
d'employ. On vouloit que, par les avantages que celuy-cy feroit à sa
femme, il recompensast sa mauvaise mine et son peu d'industrie. Luy,
qui ne calculoit point sur ces principes, n'y trouvoit point du tout
son compte; s'il eust suivy son inclination ordinaire, il auroit
voulu marchander une femme comme il auroit fait une piece de drap.
Mais le petit messer Cupidon fut l'entremetteur de cette affaire. Il
l'avoit navré tout à bon, et en mesme temps il l'avoit changé de
telle sorte, que, comme il n'y a point de telle liberalité que celle
des avaricieux quand quelqu'autre passion les domine, il se laissa
brider comme on voulut, accordant plus qu'on ne luy avoit demandé.
Le jour est pris pour signer le contract, les amis mandez, et, qui
pis est, la collation preparée; les articles sont accordez et signez
d'abord du futur espoux. Quand ce vint à Javotte à signer, le pere,
qui avoit fait son compte sur son obeïssance filiale, et qui ne lui
avoit point communiqué le détail de cette affaire, fut fort surpris
quand elle refusa de prendre la plume. Il crût d'abord qu'une
honneste pudeur la retenoit, et que par ceremonie elle ne vouloit
pas signer devant les autres. Enfin, apres plusieurs remonstrances,
l'ayant assez vivement pressée, elle répondit assez galamment:
Qu'elle remercioit ses parens de la peine qu'ils avoient prise de
luy chercher un espoux, mais qu'ils devoient en laisser le soin à
ses yeux; qu'ils estoient assez beaux pour luy en attirer à choisir;
qu'elle avoit assez de mérite pour espouser un homme de qualité qui
auroit des plumes, et qui n'auroit point cet air bourgeois qu'elle
haïssoit à mort; qu'elle vouloit avoir un carosse, des laquais et la
robe de velours. Elle cita là-dessus l'exemple de trois ou quatre
filles qui avoient fait fortune par leur beauté, et épousé des
personnes de condition. Qu'au reste elle estoit jeune, qu'elle
vouloit estre fille encore quelque temps, pour voir si le bonheur
lui en diroit, et qu'au pis aller elle trouveroit bien un homme qui
vaudroit du moins le sieur Bedout, qu'elle appeloit un malheureux
advocat de causes perduës.
Toute la compagnie fut estonnée de cette réponse, qu'on n'attendoit
point d'une fille qui avoit vescu jusqu'alors dans une grande
innocence et dans une entière soumission à la volonté de ses parens.
Mais ce qui luy donnoit cette hardiesse estoit la passion qu'elle
avoit pour Pancrace, auparavant laquelle tout engagement luy estoit
indifferent. Vollichon, la regardant avec un courroux qui luy
suffoquoit presque la voix, luy dit: Ah! petite insolente, qui vous
a appris tant de vanité? Est-ce depuis que vous hantez chez
mademoiselle Angelique? Vrayement, il vous appartient bien de vous
former sur le modèle d'une fille qui a cinquante mille escus en
mariage! Quelque muguet vous a cajollée; vous voulez avoir des
plumets, qui, apres avoir mangé leur bien, mangeront encore le
vostre. Hé bien, bien! je sais comment il faut apprendre
l'obéissance aux filles qui font les sottes: quand vous aurez esté
six mois dans un cul de couvent, vous apprendrez à parler un autre
langage. Allez, vous estes une maladvisée de nous avoir fait
souffrir cet affront; retirez-vous de devant mes yeux et faites tout
à l'heure vostre pacquet.
Si-tost que son emportement luy eut permi de revenir à soy, il vint
faire des excuses à la compagnie et au futur espoux de ce que ce
mariage ne s'achevoit pas. Il commença par une grande declamation
contre le malheur de la jeunesse, qui ne sçavoit pas connoistre ce
qui lui est propre. Ha! disoit-il à peu prés en ces termes, que le
siecle d'apresent est perverty! Vous voyez, messieurs, combien la
jeunesse est libertine, et le peu d'authorité que les peres ont sur
leurs enfans. Je me souviens encore de la maniere que j'ay vescu
avec feu mon pere (que Dieu veuille avoir son ame). Nous estions
sept enfans dans son estude, tous portans barbe; mais le plus hardy
n'eût pas osé seulement tousser ou cracher en sa présence; d'une
seule parole il faisoit trembler toute la maison. Vrayment il eust
fait beau voir que moy, qui estois l'aisné de tous, et qui n'ay esté
marié qu'à quarante ans, moy, dis-je, j'eusse resisté à sa volonté,
ou que je me fusse voulu mesler de raisonner avec luy! J'aurois esté
le bien venu et le mal receu; il m'auroit fait pourrir à
Saint-Lazare ou à Saint-Martin[68]. Vollichon ne faisoit que
commencer la declamation contre les moeurs incorrigibles de la
jeunesse, quand sa femme luy dit en l'interrompant: Helas! Mouton
(c'estoit le nom de cajollerie qu'elle donnoit à son mary, qui, de
son costé, l'appeloit Moutonne), il n'est que trop vray que le monde
est bien perverty; quand nous estions filles, il nous falloit vivre
avec tant de retenuë, que la plus hardie n'auroit pas osé lever les
yeux sur un garçon; nous observions tout ce qui estoit dans nostre
Civilité puérile, et, par modestie, nous n'aurions pas dit un petit
mot à table; il falloit mettre une main dans sa serviette, et se
lever avant le dessert. Si quelqu'une de nous eust mangé des
asperges ou des artichaux, on l'auroit monstrée au doigt; mais les
filles d'aujourd'huy sont presque aussi effrontées que des pages de
cour. Voilà ce que c'est que de leur donner trop de liberté. Tant
que j'ay tenu Javotte auprès de moy à ourler du linge et à faire de
la tapisserie, ç'a esté une pauvre innocente qui ne sçavoit pas
l'eau troubler. Dans ce peu de temps qu'elle a hanté chez
mademoiselle Angelique, où il ne va que des gens poudrez et à grands
canons, toute sa bonne éducation a esté gastée; je me répens bien de
luy avoir ainsi laissé la bride sur le cou.
[Note 68: Il est parlé ici de la tour de l'ancienne abbaye
Saint-Martin, dont on avoit fait une prison pour les filles
débauchées. C'est là qu'elles attendoient qu'on les fît comparoître,
dans une salle du grand Châtelet, devant le lieutenant général de
police, qui les jugeoit. C'est le premier vendredi de chaque mois
que se tenoient ces audiences.--La tour Saint-Martin existe encore
en partie au coin de la rue du Verthois; la fontaine Saint-Martin,
établie en 1712, y est adossée. V., pour cette prison, _Journal de
Barbier_, t. 3, p. 109, 110, 116.]
Laurence, qui estoit invitée à la cérémonie, et qui, quoy que
bourgeoise, voyoit, comme j'ay dit, le beau monde, prit là dessus la
parole et leur dit: Quand vous voudriez blâmer mademoiselle vostre
fille, il ne faudroit point pour cela en accuser la frequentation de
mademoiselle Angelique. C'est une maison où il hante plusieurs
personnes d'esprit et de qualité, mais qui y vivent avec tant de
respect et de discretion, qu'on peut dire que c'est une vraye escole
d'honneur et de vertu. Mais peut estre aussi qu'une fille qui se
sent de la beauté est excusable, si cet advantage de la nature luy
enfle quelque peu le coeur et luy augmente cette vanité qui est si
naturelle à nostre sexe. Si-tost qu'on a hanté un peu le grand
monde, on y voit un certain air qui dégoûte fort de celuy des gens
qui vivent dans l'obscurité. Ainsi il ne faut point trouver estrange
qu'une fille jeune, qui se void recherchée de beaucoup de gens, ne
veüille rien precipiter quand il est question d'un si grand
engagement, et si elle attend avec patience que son merite luy fasse
trouver quelque bonne occasion. J'accuserois plustost le malheur et
la promptitude de mon cousin, qui n'a point du tout suivy mon
conseil dans cette recherche. Au lieu de faire l'amant durant
quelques jours, il a voulu d'abord faire le mary. Il falloit gagner
les bonnes grâces de sa maistresse par quelques visites et petits
services, plustost que de la devoir toute entiere au respect et à
l'obeïssance paternelle. En tout cas, s'il avoit veu qu'elle eust eu
quelque aversion pour luy, il se seroit épargné la honte d'un refus
si solemnel. Vous avez raison, dit Prudence (c'estoit l'oncle dont
j'ay parlé, qui estoit aussi de la nopce), quand vous dites qu'il
est bon que ceux qui se veulent marier ayent quelques conversations
ensemble, afin que chacun connoisse les humeurs de la personne avec
qui il a à vivre d'oresnavant. Mais vous n'en avez point du tout
quand vous voulez excuser ma niepce dans son procedé, non seulement
en ce qu'elle a attendu à faire sa declaration si mal à propos, mais
encore en ce qu'elle n'a pas voulu suivre aveuglement le choix de
ses parens. Ils ont bien sçeu luy chercher ses avantages, qu'ils
connoissent mieux qu'elle mesme; et ce refus est d'autant plus
ridicule, qu'il est fondé sur une folle esperance, qui n'arrivera
peut-estre jamais, de trouver un marquis qui l'espouse pour son
merite. C'est un dangereux exemple que celuy d'une fille qui par sa
beauté aura fait fortune; il fera vieillir cent autres qui s'y
attendront, si tant est qu'il ne leur arrive encore pis, et que leur
honneur ne fasse pas cependant naufrage. Souvent celle qui voudra
engager par ses cajolleries quelque homme de condition se trouvera
engagée elle-mesme, et verra eschapper avec regret, et quelquefois
avec honte, celuy qu'elle croyoit tenir dans ses liens. Au bout du
compte, quel sujet a ma niepce de se plaindre, puis qu'on luy a
trouvé un party sortable, et un homme accommodé, qui est de la
condition de tous ses proches?
Vous avez touché au but (dit Jean Bedout, que la honte de cet
affront et sa naturelle timidité avoient jusques-là rendu muet), car
il est certain que les meilleurs mariages sont ceux qui se font
entre pareils; et vous sçavez, monsieur le prieur, vous qui entendez
le latin, ce bel adage: _Si tu vis nubere, nube pari_. Il n'y a rien
de plus condemnable que cette ambition d'augmenter son estat en se
mariant; c'est pourquoy je ne puis assez loüer la loy establië chez
les Chinois, qui veut que chacun soit de mesme mestier que son pere.
Or, comme nostre estat n'est pas si bien policé, je m'étonne peu que
mademoiselle Javotte n'ait pas reglé ses desirs conformément à cette
loy. Elle a eu peut-estre raison de ne pas trouver en moy assez de
merite; mais son refus n'empeschera pas que je ne sois encore
disposé à luy rendre service. Je luy auray du moins cette
obligation, qu'elle m'empeschera peut-estre de me marier jamais. Car
j'advouë que ce qui m'en avoit dégousté jusqu'à present, ce sont
toutes ces approches et ces galenteries qu'il faut faire, qui ne
sont point de mon genie ni de mon humeur. J'avois dessein de me
marier de la façon que je vois faire à quantité de bons bourgeois,
qui se contentent qu'on leur fasse voir leur maistresse à certain
banc ou à certain pilier d'une église, et qui luy rendent là une
visite muette, pour voir si elle n'est ny tortuë ny bossuë; encore
n'est-ce qu'apres estre d'accord avec les parens de tous les
articles du contract: toutes les autres ceremonies sont purement
inutiles. J'en ay tant veu reüssir de la sorte, que je ne croyois
pas que celuy-cy eust une autre issuë; mais, puisque j'y ay esté
trompé, il faut que j'essaye de m'en consoler avec Seneque et
Petrarque, ou avec monsieur de la Serre, que je liray exprés dés ce
soir.
Cessons, reprit Vollichon, d'examiner de quelle maniere on doit
traitter les mariages, puisque ce seroit mettre l'authorité
paternelle en compromis; mais, en attendant que j'aye appris à ma
fille à m'obeyr, je ne sçaurois assez vous témoigner le déplaisir
que j'ay que cette affaire ne s'accomplisse pas avec vous: car vous
avez la mine d'estre bon ménager et de bien reüssir au barreau, si
on vous employe. J'avois envie de vous donner bien de la pratique,
et, pour vous le monstrer, c'est que j'avois des-jà mis à part sur
mon bureau un sac d'une cause d'appareil pour vous faire plaider au
presidial un de ces matins. C'est une appellation verbale d'une
sentence renduë par le prevost de Vaugirard ou son lieutenant audit
lieu, où on peut bien dire du latin et cracher du grec. Voici quelle
en est l'espece.... Et, en continuant, au lieu de lui faire les
excuses et les compliments qui estoient de saison, pour le consoler
de l'affront qu'il venoit de recevoir, il luy fit un recit prolixe
de cette cause, avec tous les moyens de fait et de droit, aussi
ponctuellement que s'il eust voulu la plaider luy-mesme. Pendant que
l'un déduisoit et que l'autre escoûtoit ce beau procés, Prudence,
madame Vollichon et Laurence continuoient l'entretien qu'ils avoient
commencé, et les autres invitez, par petits pelottons,
s'entretenoient à part, en divers endroits de la salle, de l'affaire
qui venoit d'arriver, le tout aux dépens du miserable Bedout. Ce fut
mesme à ses dépens que se rompit la conversation de Vollichon et de
luy: car elle n'eust pas si-tost finy, n'eust esté qu'une collation
qu'il avoit fait apporter de son logis entra dans la salle, ou du
moins il y en entra une partie: car une vieille servante faite à son
badinage, ayant veu que le mariage de son maistre alloit à vau
l'eau, avoit eu soin de faire reporter chez luy quelques boëttes de
confitures et quelques fruits qui se pouvoient conserver pour une
autre occasion; elle ne laissa servir que quelque pasté, jambon et
poulet-d'Inde froid, qui estoient des mets sujets à se corrompre.
Enfin, quand la collation fut achevée, apres de longs complimens
bourgeois, dont les uns contenoient des plaintes, les autres des
regrets, les autres des excuses, les autres des remerciemens, la
compagnie se separa, et chacun se dit adieu jusqu'au revoir. A
l'égard de Jean Bedout, apres une grande diversité de sentimens qui
lui agiterent l'esprit, enfin cette honte l'ayant refroidy, il en
vint à ce point qu'il remercia son bon ange de l'avoir préservé des
cornes, que naturellement il craignoit, dans une occasion où il
estoit en peril eminent d'en avoir; et il eut presque autant de
regret à la collation mangée qu'à sa maistresse perduë.