Quoy que l'Amour fut indigné d'avoir receu cet affront, il ne voulut

pas quitter si-tost la terre, où il crut qu'il y avoit encore pour

luy quelque chose à apprendre. Il entra au service d'une femme

nommée Polyphile[62], qui avoit de l'esprit et de la beauté

passablement. Dés les premiers jours qu'il fut avec elle, pour faire

le bon valet, il lui acquit avec ses armes ordinaires grand nombre

de serviteurs ou de souspirans. C'étoit ce qui flattoit le plus le

génie de sa maistresse; bien que dans le monde elle passast pour

prude, elle ne laissoit pas d'escouter volontiers les plaintes de

ceux qui souffroient pour elle; en un mot, elle estoit de ces femmes

qu'on peut nommer prudo-coquettes, dont la race s'est si bien

multipliée qu'on ne rencontre aujourd'huy presque autre chose. Il

n'eut jamais tant à souffrir que sous cette derniere maistresse.

Elle l'habilla d'abord fort proprement; elle lui donna un habit et

une calle bien gallonnée[63] et passementée avec une garniture de

rubans de trois couleurs, et, pour son nom de guerre, elle l'appela

Gris de lin. Sa principale passion estoit la magnificence des

habits, et sa propreté alloit dans l'excès; elle n'avoit jamais

souhaité d'avoir un esprit inventif que pour trouver de nouvelles

modes et de nouveaux ajustemens. C'est ce qui aidoit

merveilleusement à donner du lustre à sa beauté mediocre. A tout

prendre, elle avoit un certain air joly et affecté, certains

agrémens et mignardises qui la rendoient la personne du monde la

plus engageante. Avec cela son plus puissant charme estoit une

civilité et une complaisance extraordinaire pour les nouveaux venus,

qu'elle redoubloit souvent pour retenir ceux qui commençoient de

s'esloigner d'elle. D'autre côté, elle faisoit paroistre une grande

severité pour ceux qu'elle avoit bien engagez, et qu'elle ne croyoit

pas pouvoir sortir de ses liens. Jamais femme ne fut plus avide de

coeurs. Il n'y en avoit point qui ne lui fust propre; le blondin et

le brunet, le spirituel et le stupide, le courtisan et le bourgeois,

lui estoient esgalement bons; c'estoit assez qu'elle fist une

nouvelle conqueste. Son plus grand plaisir estoit d'enlever un amant

à la meilleure de ses amies, et son plus grand dépit estoit de

perdre le moindre des siens. Ce n'est pas qu'elle ne fist bien de la

différence entre ses cajoleurs: ce fut elle qui s'advisa d'en mettre

entre les gens de cour et les gens de ville; ce fut elle qui donna

la preference aux plumes, aux grands canons, sur ceux qui portoient

le linge uny et les habits de moëre-lice. Elle avoit une estime

particuliere pour les belles garnitures et pour les testes

fraischement peignées, et, nonobstant cela, elle ne laissoit pas de

faire bon accueil aux bourgeois qui prestoient des romans et des

livres nouveaux. Le riche brutal qui lui donnoit la musique et la

comédie estoit aussi le bien venu. Mesme pour avoir plus de

chalandise, elle avoit certains jours de la sepmaine destinés à

recevoir le monde dans son alcove[64], de la même façon qu'il y en a

pour les marchands dans les places publiques. Le dieu servant, qui

vouloit faire la cour à sa maistresse, lui rendit de bons offices,

car, comme il a esté dit, il luy fit faire force conquestes. Jamais

il n'eut plus belle occasion de s'exercer à tirer: il ne faut pas

s'estonner si maintenant il sçait tirer droit au coeur; autrement il

faudrait qu'il fust bien maladroit de n'estre pas devenu bon tireur

apres avoir fait un si bel apprentissage. Tous les blessez venoient

aussitost demander à Polyphile quelque remede à leurs maux, et par

de douces faveurs elle leur faisoit esperer guerison. Mais elle les

traitoit à la maniere de ces dangereux chirurgiens qui, lors qu'ils

pensent une petite playe avec leurs ferrements et poudres

caustiques, la rendent grande et dangereuse. C'est ainsi qu'avec de

feintes caresses elles jettoit de l'huile sur le feu et envenimoit

ce qu'elle faisoit semblant de guérir. Ce n'est pas que d'autre

costé l'Amour, pour les soulager, ne décochast plusieurs flesches

contre le coeur de Polyphile, qui y firent des blessures en assez

grand nombre. Il fut bien surpris de voir que la pluspart ne

faisoient qu'effleurer la peau, et que, s'il y faisoit quelquefois

des playes profondes, elles estoient gueries des le lendemain, et

refermées comme si on y eust mis de la poudre de sympathie[65]. Ce

fut bien pis quand il reconnut que Polyphile, ne se contentant pas

des beautez que le ciel lui avoit données en partage, en recherchoit

encore d'empruntées. Il n'avoit point encore connu jusqu'alors le

déguisement et l'artifice; il s'estonna beaucoup de voir du fard,

des pommades, des mouches et le tour de cheveux blonds. Jusque là

qu'ayant veu le soir sa maistresse en cheveux noirs, il la mesconnut

le lendemain quand il la vit blonde; et, lui voyant le visage

couvert de mousches, il crut que c'estoit pour cacher quelques

bourgeons ou esgratignures. Mais l'Amour n'eut pas esté long-temps à

cette escole qu'il apprit à se déniaiser tout à fait et à devenir

malicieux au dernier point. Ce n'estoit plus le dieu qui inspiroit

la dame, c'estoit la dame qui inspiroit le dieu et qui le fit

devenir coquet; ce fut là qu'il estudia toutes les méchancetez qu'il

a sceu depuis, qu'il apprit à estre traistre, parjure et infidelle,

au lieu qu'auparavant il agissoit de bonne foy et ne parloit que du

coeur. Il devint malin et fantasque de telle sorte qu'on ne sceut

plus de quelle maniere le gouverner. Ce n'estoit plus le temps qu'on

l'amusoit avec des dragées et du pain d'espice; il luy falloit des

perdreaux et des ragousts. On ne luy presentoit plus des hochets et

des poupées; il luy falloit des bijoux pleins de diamans et des

plaques de vermeil doré. Enfin il n'y eut rien de plus corrompu, et

cette maison estoit un escueil dangereux pour les libertez et pour

les fortunes de ceux qui s'en approchoient; cependant, sous prétexte

de quelques adresses que Polyphile apportoit à cacher son jeu, à la

faveur desquelles elle passoit pour femme d'honneur, elle exerçoit

toutes les tyrannies et les pilleries imaginables. Cette façon de

vivre dura quelque temps, et comme il paroissoit toûjours de

nouvelles duppes sur les rangs, c'estoit le moyen de ne s'ennuyer

jamais et de trouver toûjours de nouveaux divertissemens. Le bal et

la danse plaisoient sur tous les autres à Polyphile, comme ils

plaisent encore aujourd'huy à toutes les coquettes de sa sorte, qui

ont pour cela tant d'empressement qu'on peut dire que, si la harpe a

guery autrefois des possedez, le violon fait aujourd'huy des

demoniaques. Elle s'y engagea mesme si avant, que malgré son esprit

inconstant sa liberté y fit entierement naufrage. Elle devint

esperduëment amoureuse d'un baladin. La laideur et la mauvaise mine

de cet homme vray-semblablement luy devoient faire perdre le goust

qu'elle prenoit à luy voir remuer les pieds bien legerement.

Cependant ce fut luy qui se mit en possession du coeur, tandis que

plusieurs honnestes-gens qui avoient l'advantage de l'esprit, de la

beauté et de la noblesse, furent amusez avec du babil et autres

vaines faveurs. L'Amour fut tellement en colere contre cette

injustice, qu'il chercha dans son carquois une de ces flesches

empoisonnées dont il se servoit autrefois pour faire des

metamorphoses, et la décocha sur le violon chery de Polyphile. La

legereté de ses pieds ne luy servit de rien pour l'éviter, et par la

vertu de sa fléche, de baladin qu'il estoit il fut métamorphosé en

singe, qui conserva, avec un peu de sa premiere forme, toute sa

laideur et son agilité. Ce singe vint depuis au pouvoir d'un

basteleur qui le nomma Fagotin[66], et qui surprit merveilleusement

un grand nombre de badauts de le voir danser sur la corde, car ils

ne se doutoient nullement qu'il eust appris ce mestier durant qu'il

estoit homme, amoureux et violon.

[Note 62: M. Eugène Maron, dans son article déjà cité, pense que

c'est Ninon, et, sauf la pruderie, qui est plus grande dans

Polyphile qu'elle ne l'étoit chez mademoiselle de Lenclos, rien ne

dément guère cette opinion. Un passage lui donne même tout à fait

raison: c'est celui (V. page 176) qui a rapport au baladin ou plutôt

au danseur aimé par Polyphile. Il est vrai que Ninon eut, en effet,

une belle passion pour Pecourt, le danseur, et on lit à ce sujet,

dans les _Anecdotes dramatiques_, t. 3, p 384, une assez curieuse

histoire.]

[Note 63: On appeloit ainsi une sorte de bonnet rond et plat qui

ne couvroit que le sommet de la tête: «Les bedeaux, les pâtissiers,

les _petits laquais_ des femmes, portent des _cales_.» (_Diction. de

Trévoux_, édit. 1732.)]

[Note 64: On peut consulter, sur cette mode et les habitudes des

_ruelles_ littéraires, une curieuse note de M. Valckenaër dans ses

_Mémoires sur la vie de madame de Sévigné_, t. II, p. 387, et une

autre de M. L. de Laborde, _Palais Mazarin_, p. 331, note 360.]

[Note 65: Allusion à la fameuse panacée inventée par le

chevalier Digby, et pour laquelle il avoit fait tout un traité,

souvent réimprimé: _Discours sur la poudre de sympathie pour la

guérison des plaies_, Paris, 1658, 1662, 1730, in-12. Cette poudre,

en somme, ne se composoit que de _sulfate_ de fer, pulvérisé avec de

la gomme arabique. V. Tallemant, in-8o, t. 3, p. 209.]

[Note 66: C'étoit le singe de Brioché, le montreur de

marionnettes de la porte de Nesle. La Fontaine l'a nommé et a vanté

ses tours dans sa fable de la _Cour du Lion_ (liv. 7, fab. 7), et

Molière lui a fait le même honneur dans _Tartuffe_ (acte 2, sc. 4).

Un jour, ayant eu l'imprudence de faire une trop laide grimace au

nez de Cyrano, le grand bretteur, qui le prit pour un laquais

minuscule, l'abattit d'un coup d'épée; c'est ce que nous apprend une

facétie publiée vers 1655, sous ce titre: _Combat de Cirano de

Bergerac contre le singe de Brioché_. A la page 10 de cette

brochure, réimprimée en 1704, en 1707, puis encore de notre temps,

mais toujours rare, et curieusement analysée par M. Ch. Magnin dans

son _Histoire des marionnettes_, p. 136-137, se trouve la

description complète du fameux singe, avec son costume: «Il étoit

grand comme un petit homme et bouffon en diable; son maître l'avoit

coiffé d'un vieux vigogne dont un plumet cachoit les fissures et la

colle; il luy avoit ceint le cou d'une fraise à la scaramouche; il

luy faisoit porter un pourpoint à six basques mouvantes, garni de

passement et d'aiguillettes, vêtement qui sentoit le laquéisme; il

luy avoit concédé un baudrier d'où pendoit une lame sans pointe.»]

L'Amour, après ce beau coup, ne crut pas qu'il fust seur pour lui de

demeurer chez sa maistresse; c'est pourquoy il quitta encor celle-cy

sans luy dire adieu, et il ne fut pas longtemps sans trouver

condition. Poléone trouva que c'estoit son fait, en consideration

particulierement de ce qu'il avoit un habit neuf et qu'il ne luy

falloit rien dépenser de longtemps pour l'ajuster. Il la servit

volontiers, quoy que ce ne fust qu'une marchande, parce qu'il luy

vit une mine fort bourgeoise et fort éloignée de cette coquetterie

de laquelle il avoit esté auparavant si fatigué. L'exquise beauté de

cette femme reparoit le deffaut de cet air un peu niais qu'elle

faisoit paroistre, et couvrait cette grande ignorance qu'elle avoit

en toutes choses, hormis en l'art de sçavoir priser et vendre sa

marchandise. L'Amour mesme oublia pendant quelque temps qu'il avoit

esté page et laquais, et, empruntant un peu de l'humeur du courtaud,

vescut en assez honneste garçon. Mais un peu apres, il mit la main

aux armes dont il se sçait si bien escrimer, et il fit plusieurs

plaies dans les coeurs de ceux que la beauté de sa maîtresse

attiroit à sa boutique. Ces amans avoient beau l'accabler de

douceurs, de tendresses et de fleurettes, c'estoit autant de chasses

mortes; à tout cela elle faisoit la sourde oreille, ou plûtost une

surdité d'esprit l'empeschoit d'y répondre. Le petit dieu

n'espargnoit pas aussi le coeur de Poléone; mais il ne la put jamais

blesser, tant qu'il se servit de ses flèches à pointes d'acier. Il

en trouva un jour qui estoient preparées pour une solemnelle

mascarade, qui avoient un bout d'argent, dont il vit un effet

merveilleux sur ce coeur impénétrable à tous autres coups. Il fit

naistre en son ame deux passions à la fois, celle de l'amour et

celle de l'interest, encor qu'on puisse dire que celle-cy y regnoit

auparavant et qu'elle y fut seulement ralumée pour s'unir à l'autre;

car il est vray qu'encore que Poléone fut amoureuse, on ne pouvoit

dire que ce fut de Celadon, d'Hylas ou de Silvandre; mais que

c'estoit de l'homme en general. Ce fut alors que plusieurs marchands

qui venoient achepter la marchandise acheptoient en mesme temps la

marchande; ainsi ce fut la premiere qui fut assez heureuse pour

joindre ensemble le gain et la volupté. Comme les petits enfans sont

les singes des grandes personnes, le petit Amour, qui vouloit imiter

sa maistresse, prit bientost ses inclinations. Luy qui n'avoit

jamais manié d'argent que pour achepter quelque bagatelles, il avoit

toûjours les yeux attachez sur le contoir, et il disoit qu'il

prenoit plus de plaisir à voir les pieces d'or que celles d'argent.

Ensuite, parcequ'il oüit sa maîtresse se plaindre d'estre souvent

trompée, et que, s'il y avoit une pistolle rognée ou un louïs faux,

c'estoit ce qu'on luy mettoit dans la main, il apprit à son exemple

à faire sonner les louïs et à peser les pistolles, et pour cet effet

il jetta la moitié des flêches de son carquois pour y trouver la

place d'un trebuchet. Une fille de chambre, qui estoit sa

confidente, luy apprit comme les entremetteurs partageoient le gain

provenant de ce commerce; en peu de temps il y fut fort affriolé,

jusques là qu'il ne se voulut plus servir que de fleches argentées

et dorées, avec lesquelles il ne manquoit jamais son coup. C'est

ainsi que l'amour mercenaire est tellement venu à la mode, que,

depuis la duchesse jusques à la soubrette, on fait l'amour à prix

d'argent, de sorte que désormais l'on peut icy appliquer le proverbe

qu'on avoit autresfois inventé pour les Suisses et dire: Point

d'argent point de femmes. C'est ainsi que de gros milords, des

pansars et des mustaphas, cajollent aujourd'huy, dans des alcoves

magnifiques et sur des carreaux en broderie, des _blondelettes_,

_blanchelettes_, _mignardelettes_; ou, pour ne parler point Ronsard

Vendosmois, des beautez blondes, blanches et mignardes, cependant

que des galands qui ne sont riches qu'en esprit et en bonne mine

sont reduits à chercher la demoiselle suivante, et quelquefois la

fille de chambre et la cuisiniere, pour prendre leurs repas amoureux

à juste prix. Ce fut alors que les sonnets, les madrigaux et les

billets galands furent descriez comme vieille monnoye, et qu'on

donna quatre douzaines de rondeaux redoublez pour un double loüis.

Cependant cette nouvelle maniere d'agir faisoit que plusieurs s'en

trouvoient mauvais marchands, car, au lieu qu'auparavant avec les

monnoyes spirituelles les galands acheptoient l'ame et l'affection

des personnes, les brutaux avec des especes materielles n'en

acheptoient plus que le corps et la chair, et ils faisoient le mesme

commerce que s'ils eussent esté trafiquer dans le marché au

cochons[67]; encore en celuy-cy auroient-ils eu l'advantage d'y

trouver certains officiers du roy, nommez langueyeurs, qui leur

auroient respondu de la santé de la beste, au lieu que, par un grand

malheur, cette police ne s'est pas encore estenduë jusques aux

marchez d'amour, où neantmoins elle seroit bien plus necessaire.

Enfin le ciel vangeur se mit en devoir de punir ce honteux trafic.

Ce fut Bacchus, devenu le grand ennemy des femmes depuis qu'il avoit

abandonné Ariane pour ne faire plus l'amour qu'au flacon, qui fit

venir une certaine peste du pays des Indes, qu'il avoit conquis,

pour infecter toute cette maudite engeance qui avoit introduit dans

le monde l'amour mercenaire. Elle s'espandit partout en fort peu de

temps, avec une telle fureur qu'il n'y eut personne de ceux qui

estoient complices de cette corruption d'amour qui eschapast à cette

juste punition de son crime. Le pauvre Cupidon, tout Dieu qu'il

estoit, en eust sa part comme les autres, car en buvant et en

mangeant les restes de sa maistresse (comme sa qualité de valet l'y

obligeoit) il huma un peu de ce dangereux venin, qui, s'insinuant

peu à peu dans ses veines, le rendit tout vilain et bourgeonné. Sa

mere Venus, estant en peine de luy depuis long-temps, resolut de

l'aller chercher par mer et par terre. Pour ce dessein elle envoya

dans son colombier, qui est son escurie, prendre deux pigeons de

carosse, qu'elle fit atteler à son char, avec lesquels (les poëtes

sont guarens de cette verité) elle fendit les airs d'une tres grande

vitesse; et elle arriva enfin en Suede, où elle trouva son fils

parmy un grand nombre de devots qu'elle commençoit d'avoir en ce

pays là. Elle eut de la peine à le reconnoistre, tant à cause qu'il

n'avoit plus les marques de sa domination, que parce qu'il estoit

estrangement défiguré. Elle courut à lui, et l'embrassant avec une

tendresse de mere, pour le flatter comme autrefois, luy voulut

donner un cornet de muscadins; mais il se mocqua bien d'elle, il luy

montra de pleines gibecieres d'or et d'argent, et luy fit voir qu'il

avoit amassé de grands tresors. En effet, il n'y auroit pas une plus

belle fortune à souhaiter que de partager tout l'argent qui est dans

le commerce d'Amour. Apres lui avoir fait le recit de toutes ses

advantures, il ne pût luy celer le malheureux estat où il estoit

reduit, dont aussi bien la deesse s'appercevoit, ayant desja bien eu

des voeux de cette nature. Elle le mena aussitost à Esculape, à qui

elle fit des prieres tres instantes de le guerir, mais il n'en pût

venir à bout tout seul: il eut beau envoyer querir des medicamens

exquis jusques au pays des Indes, d'où le mal estoit venu, il falut

qu'il appellast à son secours une autre divinité. Mercure enfin

entreprit cette cure et le guérit, non sans le faire beaucoup

endurer, pour se vanger de luy en quelque sorte, pour les peines

qu'il lui avoit données à l'occasion des messages de Jupiter à ses

maistresses. Dès qu'il se porta bien, la deesse le ramena en sa

maison, où depuis elle l'a retenu un peu de court, et a veillé plus

exactement sur sa conduite. Il est vray qu'il a esté beaucoup plus

sage qu'auparavant, et que pour le corriger il ne luy a plus fallu

monstrer des verges, mais le menacer de Mercure; c'est ce qui a eu

plus de pouvoir sur luy que toutes les remonstrances que ceux qui

avoient entrepris de le corriger luy auroient peû faire. Il a depuis

tousjours hay au dernier point toutes les affections mercenaires; il

a juré hautement, par son bandeau et par sa trousse, qu'il n'en

seroit jamais l'entremetteur, et que, bien loin d'y fournir ses

flesches, il en retireroit entierement ses faveurs si-tost qu'on y

mesleroit de l'argent et des presens. C'est aux seuls amans tendres

et passionnez qu'il a reservé son secours, et à ces ames nobles et

espurées qui aiment seulement la beauté, l'esprit et la vertu,

toutes trois originaires du ciel. Tous les autres qui ont des desirs

brutaux et interessez, il les abandonne à leurs remords et à leurs

supplices; il les desadvoue et ne les veut plus reconnoistre pour

les sujets de son empire.

[Note 67: Dans la pièce de Boisfranc, _les Bains de la porte

Saint-Bernard_, comédie en trois actes, en prose (1696), le trafic

des mariages est comparé, un peu plus noblement qu'ici, à celui qui

se fait au marché aux chevaux. «Il ne seroit pas mauvais, y est-il

dit (acte 3, se. 2), qu'il y eût à Paris un marché aux maris, comme

il y a un marché aux chevaux: ce sont des pestes d'animaux où l'on

est plus trompé qu'à tout le reste de l'équipage. On iroit là les

examiner, on les mettroit au pas, à l'entre-pas; on les feroit

trotter, galoper, et, sans s'amuser à la belle encolure, qui souvent

attrape les sottes, on ne prendrait que ceux qui ont bon pied, bon

oeil, et dont on pourroit tirer un bon service.»]

_Suite de l'histoire de Javotte._

Quand cette lecture fut achevée, chacun y applaudit, à la reserve de

Charroselles, qui ne trouvoit rien de bon que ce qu'il faisoit. Il

auroit peû mesme estre secondé d'Hyppolite, qui vouloit donner son

jugement de tout à tort ou à travers; mais comme il vid que l'examen

de cette piece, s'il s'y engageoit une fois, pourroit tirer en

longueur et empescher le dessein qu'il avoit d'en lire aussi une

autre de sa façon, il pria Angelique de luy prester ce cahier pour

en faire une coppie. Son dessein estoit de la faire imprimer par un

faiseur de Recueils, et de faire passer à la faveur de cette piece

quelqu'une des siennes pour le pardessus. Angelique dit qu'elle

n'osoit pas prendre cette liberté, à cause que l'ouvrage n'estoit

pas à elle. Je vous en donneray plustost un des miens (dit

Charroselles) et je m'en vais vous le lire comme je vous l'ay

promis. A ce mot Phylalete, ayant tressailly, se leva, et témoigna

de s'en vouloir aller. Angelique se leva aussy pour luy faire

quelques civilitez; le reste de la compagnie en fit de mesme, dont

Charroselles pensa enrager, voyant qu'on luy avoit ainsi rompu son

coup, car il se faisoit tard, et il luy fut impossible de faire

rasseoir personne. Il y eut encore quelques petits entretiens tout

debout et separez, et surtout entre Javotte et Pancrace, qui fit

dessein deslors de s'attacher tout à fait à elle. Comme il aimoit

bien autant le corps que l'esprit, il trouva sa beauté si admirable,

qu'elle luy osta le dégoust que d'autres en auroient pû avoir, pour

n'estre pas accompagnée d'esprit. Il se mit à luy dire plusieurs

fleurettes; mais elle sousrioit à toutes, et ne répondit à pas une,

si ce n'est quand il luy dit, avec un grand serment, qu'il estoit

son serviteur, et qu'il la prioit de le croire.

Elle luy répondit aussi-tost naïfvement: Ha! Monsieur, ne me dites

point cela, je vous prie; il n'y a encore que deux personnes qui

m'ont dit qu'ils sont mes serviteurs, qui me déplaisent fort, et que

je hay mortellement; vous avez trop bonne mine pour faire comme eux.

Comment! Mademoiselle (repliqua-t'il), c'est peut-estre que vous

avez eu quelques amans qui ont manqué de respect pour vous, et qui

vous ont fait quelque déclaration d'amour trop hardie. Point du

tout, Monsieur (reprit Javotte), ils ne l'ont dit qu'à mon papa et à

maman, et chacun de son costé m'asseure que je luy suis promise en

mariage; mais je ne sçais ce qu'ils m'ont fait, je ne les sçaurois

souffrir.

Si vous avez eu jusqu'à present des serviteurs si desagreables (dit

le gentilhomme), ce n'est pas à dire que tous les autres leur

ressemblent; au contraire, puisque ceux-là ne vous sont pas propres,

il en faut chercher de plus accomplis. Je ne veux point de

serviteurs (dit Javotte); aussi bien, quand j'en aurais, je ne

sçaurois que leur dire ny qu'en faire. Quoy! (reprit Pancrace)

est-ce qu'on ne pourroit pas trouver quelque occasion de vous rendre

service? Non (luy dit Javotte); pourtant vous me feriez bien un

plaisir si vous vouliez; mais je n'oserois vous le demander, car

vous ne le voudriez peut-estre pas. Comment! Mademoiselle (reprit-il

en eslevant un peu sa voix), y a-t'il au monde quelque chose assez

difficile dont je ne voulusse pas venir à bout pour l'amour de vous?

Cela n'est pas trop malaisé (continua Javotte), et si vous me voulez

bien promettre de l'accomplir, je vous le diray. Je vous le promets

(adjousta Pancrace fort brusquement) et je vous le jure par tout ce

qu'il y au monde que je respecte le plus; je souhaite mesme que la

chose soit bien difficile, afin que l'execution soit une plus forte

preuve de la passion que j'ay de vous servir. Apres cette asseurance

(reprit Javotte), je vous avouë que, vous ayant oüy dire tantost de

belles choses, en disputant avec ces demoiselles, je voudrois bien

vous prier de me prester le livre où vous avez pris tout ce que vous

avez dit: car j'avouë ingenuëment que je suis honteuse de ne point

parler, et cependant je ne sçay que dire; je voudroys bien avoir le

secret de ces demoiselles, qui causent si bien; si j'avois trouvé

leur livre où tout cela est, je l'estudierois tant que je causerois

plus qu'elles. Pancrace fut surpris de cette grande naïfveté, et luy

dit qu'il n'y avoit pas un livre où tout ce qu'on disoit dans les

conversations fust escrit; que chacun discouroit selon le sujet qui

se presentoit, et selon les pensées qui lui venoient dans l'esprit.

Ha! je me doutois bien (luy dit Javotte) que vous feriez le secret,

comme si je ne sçavois pas bien le contraire. Quand maman parle de

mademoiselle Philippotte, qui a tant parlé aujourd'huy, elle dit que

c'est une fille qui a tousjours un livre à la main; qu'elle a

estudié comme un docteur, mais qu'elle ne sçait pas ficher un point

d'aiguille; que je me donne bien de garde de l'imiter, et qu'un

garçon à marier qui prendroit son conseil ne voudroit point d'elle;

mais elle a beau dire, si j'avois attrappé son livre, je

l'apprendrois tout par coeur.

Pancrace, qui reconnut que c'estoit une fille qui vouloit se mettre

à la lecture et qui avoit esté eslevée jusqu'alors dans l'ignorance,

crut trouver une belle occasion de luy rendre de petits services, en

luy envoyant des livres. Ainsi il commença de luy applaudir, et

demeura aucunement d'accord qu'on tiroit des livres beaucoup de

choses qui se disoient dans les conversations; que, quoy qu'elles

n'y fussent pas mot à mot, les livres ouvroient l'esprit et le

remplissoient de plusieurs idées qui luy fournissoient des matieres

pour bien discourir. Il luy promit donc de luy en envoyer dés le

soir, et la pria de croire qu'il n'y avoit point de si violente

passion que celle qu'il avoit pour elle. Comme il achevoit cette

protestation, Laurence, qui avoit amené Javotte, la vint advertir

qu'il estoit temps de s'en retourner, et qu'on seroit en peine

d'elle à la maison, de sorte qu'avec une profonde reverence elle

prit congé de la compagnie, à laquelle sa beauté et son ingénuité

ayant servi quelque temps d'entretien, le reste se sépara.

Javotte, estant arrivée au logis, ne se pouvoit taire du plaisir

qu'elle avoit eu de voir ce beau monde, et d'entendre tant de belles

choses; elle donna ordre à la servante, qui avoit esté sa nourrice,

et sa confidente par consequent, de recevoir les livres qu'on lui

envoieroit, et de les cacher dans la paillasse de son lit, de peur

que l'on ne les trouvast dans son coffre, où sa mere foüilloit

quelquefois. Les livres arriverent bien-tost apres (c'estoient les

cinq tomes de l'Astrée, que Pancrace luy envoyoit). Elle courut à sa

chambre, s'enferma au verroüil, et se mit à lire jour et nuit avec

tant d'ardeur qu'elle en perdoit le boire et le manger. Et quand on

vouloit la faire travailler à sa besogne ordinaire, elle feignoit

qu'elle estoit malade, disant qu'elle n'avoit point dormy toute la

nuit, et elle monstroit des yeux battus, qui le pouvoient bien estre

en effet, à cause de son assiduité à la lecture. En peu de temps

elle y profita beaucoup, et il luy arriva une assez plaisante chose.

Le roman bourgeois: Ouvrage comique · 第 12 / 23 段