Voyla donc Cupidon en un aussi grand danger que celui qu'il avoit

couru auparavant. Il voyoit déja plusieurs cancres, qui sont les

sattelites de ce païs là, qui estoient prests à le happer, lors

qu'il leur eschappa des mains comme une anguille, car il est agile

et dispos (sur tout lors qu'il est question de s'enfuir), et il se

sauva en terre ferme, hors du pouvoir de sa rigoureuse grand maman.

Il estoit encore en pays de connoissance s'il eust voulu y paroître,

car c'estoit chez Cibele, mère des dieux, sa bizayeule; mais comme

elle estoit vieille, ridée, fort bossue, et coeffée de villes et de

chasteaux, il en auroit eu peur en la voyant, outre que la crainte

du chastiment qu'il venoit d'eschaper (qui est le dernier suplice

pour les enfants) luy rendoit toute sa parenté suspecte. Il se

voulut donc tenir caché, et il ne le put mieux faire qu'en se

retirant dans de petites cabanes de bergers qu'il trouva aux

environs. Ils luy firent un fort bon accueil, et, par charité, ils

luy donnerent un habit dont ils croyoient qu'il avoit besoin, le

voyant tout nud, car ils ne connoissoient pas la chaleur interieure

qu'il avoit. Je ne sçay si la crainte du foüet l'avoit rendu sage,

ou s'il eut pitié de l'ignorance de ses hostes; tant y a qu'il

vescut avec une grande retenue tant qu'il fut chez eux, et il ne

leur fit ny malice ny supercherie. Tant s'en faut: pour recompenser

le charitable traittement qu'il en avoit receu, il leur aprit à

faire l'amour, car vous apprendrez, si vous ne le sçavez, que

l'amour estoit jusqu'alors inconnu parmy les hommes; tous les

accouplemens s'y estoient faits à la manière des bestes, par un

instinc de la nature, et pour servir seulement à la generation.

Cette belle passion, qui s'insinue dans les coeurs, qui leur donne

de si grandes joyes, et qui sert à unir les ames plutost que les

corps, étoit encore ignorée sur la terre. C'estoit un friand morceau

que les Dieux s'estoient reservé, et qui faisoit un des grands

poincts de leur felicité. Aussi tout le monde est d'accord que les

bergers ont esté les premiers qui ont gousté de ses douceurs; il ne

se faut pas estonner s'ils l'ont traitté d'une maniere si delicate,

puisque leur premier maistre d'escole a esté le dieu mesme qui fait

aymer. Comme toutes les choses, dans leur naissance, sont meilleures

et moins corrompues, ces premieres amours eurent toute la vertu et

la pureté imaginable. Ce dieu mesnagea si bien les coups de ses

flesches, qu'il fit naistre des flammes mutuelles dans les coeurs de

chaque berger et de chaque bergère; le soin de plaire estoit le seul

qui les occupoit; l'affection estoit reciproque et la fidelité

inviolable. Ils n'avoient point à essuyer de rigueurs ni de

cruautez, parce qu'ils n'avoient point d'injustes desirs; il ne leur

restoit dans l'ame aucun repentir ni remords, parce que le vice n'y

avoit aucune part. Enfin c'estoit le siecle d'or de l'amour; on en

goustoit tous les plaisirs, et on ne ressentoit aucune de ses

amertumes. Mais enfin, apres avoir passé quelque temps avec eux, il

se lassa de vivre dans la solitude. Il eut la curiosité de voir ce

qui se passoit sur la terre, qu'il n'avoit pas veue encore, à cause

de sa jeunesse. Il luy prit donc envie d'aller à une ville

prochaine, et, parce qu'elle estoit belle et grande, il y demeura

quelque temps pour la mieux connoistre. La premiere chose qu'il y

fit, ce fut d'y chercher condition; et ne vous estonnez pas que sa

divinité ne luy fist pas dedaigner de servir, car la servitude est

son élement. Le hazard le fit engager d'abord avec une femme bien

faite, mais dont la physionomie estoit fort innocente. Elle avoit

les cheveux blonds et le teint blanc, mais un peu fade; les yeux

bleus, mais un peu esgarez; la taille haute, mais peu aisée, et la

contenance peu ferme; à cela près, elle estoit fort belle et fort

agréable. Elle se nommoit Landore, et avoit une indifférence

generale pour tout le monde; elle tesmoignoit un certain mespris qui

ne venoit pas d'orgueil, mais d'une froideur de temperament qui

desesperoit les gens. En un mot, elle avoit une si grande

nonchalance dans toutes ses actions, qu'il paroissoit qu'elle ne

prenoit rien à coeur. Cupidon ne fut pas longtemps chez elle sans y

vouloir faire la mesme chose qu'il avoit faite chez les bergers:

car, comme il craignoit de se gaster la main faute de s'exercer à

tirer ses fléches, qui est la seule chose qui le fait valoir, il en

décocha quelques-unes d'un petit arc de poche qu'il avoit; mais

c'estoit d'abord plustost en badinant que de dessein formé, comme on

voit des enfans se jouer avec des sarbatanes. Un jour, il vid

réjaillair à ses pieds une des flesches qu'il avoit tirées contre

Landore, et, en la ramassant, il reconnut que le fer en estoit

rebouché. Il n'y a rien qui choque plus ce petit mutin que la

resistance; cela fit qu'il s'opiniastra à vouloir blesser tout de

bon cette insensible. Il prit les flesches les mieux acerées qu'il

put trouver, et, pendant qu'elle estoit en compagnie de quantité

d'honnestes gens, il luy en tira plusieurs droit au coeur. Mais, par

un grand prodige, elles faisoient le mesme effet contre ce coeur de

diamant que des balles qui font des bricoles contre le mur d'un

tripot, et elles alloient blesser ceux qui se trouvoient aux

environs. Chacun de ces blessez fit tous les efforts imaginables

pour communiquer son mal à celle qui en estoit cause, et il n'y en

avoit pas un qui ne deust concevoir de belles esperances, puisqu'il

avoit un secours secret de ce petit dieu qui fait aymer. Cependant

aucun ne put reussir; tous les soins et toutes les galenteries

qu'ils employerent ne firent que blanchir contre sa froideur. Il se

trouva enfin dans la troupe un homme qui n'estoit ny bien ny mal

fait, qui avoit la physionomie fort ingenue et qui monstroit tenir

beaucoup du stupide. Sa taille estoit grande et menue, mais flasque

et voutée; il avoit la desmarche lente, la bouche entr'ouverte et

les cheveux d'un blond de filasse, fort longs et fort droits. Ce fut

derriere luy que Cupidon se posta un jour pour faire la guerre à sa

rebelle. Il n'avoit point dessein de favoriser de ses graces un

homme qui estoit fort peu de ses amis; c'estoit plustost pour luy

faire piece qu'il s'en servit comme d'une mire à descocher le trait

dont Landore fut blessée. A ce coup toute la froideur de la dame

s'esvanoüit; elle sentit pour cet homme qui estoit devant elle une

ardeur qui ne peut estre exprimée, jusque-là qu'elle se vid preste

de lui declarer elle-mesme sa passion, si la pudeur du sexe ne

l'eust retenuë. Elle trouva enfin une occasion de luy descouvrir ce

qu'elle tenoit caché, parce qu'ils estoient tous les jours ensemble.

Cet homme ressentit presque en mesme temps de pareilles motions pour

elle; peut-estre luy estoit-il tombé sur le gros orteüil une des

flesches perduës dont nous avons parlé, dont la piqueure avoit un

certain venin, qui, insensiblement, lui avoit gagné le coeur. En un

mot, ils s'aymerent, mais d'une amour si facile et si douce qu'ils

n'eurent point besoin de mettre en usage ny les plaintes ny les

soupirs, et il n'y eut jamais d'ames ny mieux ny plus facilement

unies. Toutes ces addresses dont, entre toutes les autres

rencontres, l'on se sert pour se faire aymer, leur furent inutiles;

ils se contentoient de faire l'amour des yeux; à peine y

employoient-ils les paroles, et la plus serieuse occupation de cet

amour badin estoit la plupart du temps de joüer au pied de beuf, de

se regarder sans rire. Le petit dieu trouva ce procedé fort

choquant, et se fascha de les voir agir si negligemment en une chose

dont tant de gens font une affaire tres importante. Comme son

inclination le porte à rendre service à ceux qu'il a blessez, il

s'ennuya bientost de se trouver inutile aupres de ces amans, et son

naturel agissant ne luy permit pas de demeurer tous les jours les

bras croisez dans la faineantise. Il fit seulement reflexion sur le

coup qu'il avoit porté, car, à vray dire, il est philosophe quand il

veut, et raisonne bien, surtout quand il a osté son bandeau. Il

reconnut alors qu'il s'estoit trompé en s'attribuant la gloire de

cette deffaite: car il demeura d'accord que tout l'honneur en estoit

deub au hazard, qui avoit fait rencontrer ensemble deux personnes

dont les visages et les humeurs avoient tant de rapport et de

simpatie qu'ils sembloient nez l'un pour l'autre. De là il conclud

qu'on pourroit bien l'accuser à l'avenir de plusieurs choses dont il

seroit innocent; enfin, la honte d'estre à ne rien faire luy fit

demander son congé, et il luy fut facile de l'obtenir de maistres

qui se passoient bien de luy.

Au partir de ce lieu, il s'attacha au service d'une fille studieuse.

D'abord cette condition luy plut fort, parce qu'il espera d'y

apprendre beaucoup de choses et de n'y manquer point d'employ. Cette

fille, nommée Polymathie[58], n'avoit pas eu la beauté en partage,

tant s'en faut; sa laideur estoit au plus haut degré, et je ferois

quelque scrupule de la descrire toute entiere, de peur d'offenser

les lecteurs d'imagination delicate. Aussi n'est-il pas possible que

les filles se puissent piquer en mesme temps de science et de

beauté; car la lecture et les veilles leur rendent les yeux battus,

et elles ne peuvent conserver leur teint frais ou leur enbonpoint,

si elles ne vivent dans la delicatesse et dans l'oysiveté. Outre

qu'il leur est difficile de ménager pour l'estude quelque heure d'un

jour qui n'est pas trop long pour se parer et pour se farder. Mais,

d'un autre côté, Polymathie avoit l'esprit incomparable, et elle

parloit si bien qu'on auroit peu estre charmé par les oreilles, si

l'on n'avoit point esté effrayé par les yeux. Elle sçavoit la

philosophie et les sciences les plus relevées; mais elle les avoit

assaisonnées au goust des honnestes gens, et on n'y reconnoissoit

rien qui sentist la barbarie des colleges. Ses admirables

compositions en vers et en prose attiroient aupres d'elle les plus

apparens et les plus polis de son siecle. Le dieu d'amour, estant

chez elle, ne voulut pas laisser ses armes inutiles; mais il arresta

quelque temps son bras, à cause qu'il vid pousser à sa maistresse

tant de beaux sentimens de vertu et de tempérance qu'il desespera de

reussir en son entreprise et de vaincre cette froideur dont elle

faisoit vanité. Il avoit mesme quelque respect pour cette

philosophie dont elle estoit secondée, craignant avec quelque sujet

d'en estre mal-mené. Il faisoit encore reflection sur le mauvais

office qu'il luy rendroit s'il la faisoit devenir amoureuse, ne se

croyant pas assez fort pour faire naistre dans le coeur de quelqu'un

de la passion pour elle, s'il ne l'alloit chercher parmy les

aveugles. Il voulut donc auparavant tascher de blesser quelqu'un de

ces scavans et de ces polis qui la frequentoient; mais il eust beau

tirer ses fleches les mieux acerées, tous leurs coups

s'amortissoient comme s'ils eussent esté tirez contre une balle de

laine. Ce qui le fit le plus enrager, ce fut l'hypocrisie de ces

messieurs les doucereux (car il n'y a point de dieu, tant fabuleux

soi-il, que l'hypocrisie ne choque horriblement); ils ne se

contentoient pas de tesmoigner de l'admiration pour l'esprit de

Polymathie, ils faisoient encore aupres d'elle les galands et les

passionnez pour sa beauté, et leur impudence alloit jusqu'à ce point

qu'ils la traittoient de soleil, de lune et d'aurore, dans les vers

et dans les billets qu'ils luy envoyoient. Ceux qui ne l'avoient

veuë que dans ce miroir trouble et sous cette fausse peinture ne

l'auroient jamais reconnuë: car, en effet, elle ne ressembloit au

soleil que par la couleur que luy avoit donnée la jaunisse; elle ne

tenoit de la lune que d'estre un peu maflée, ny de l'aurore que

d'avoir le bout du nez rouge. O! que les pauvres lecteurs sont

trompez quand ils lisent un poëte de bonne foy, et qu'ils prennent

les vers au pied de la lettre! Ils se forment de belles idées de

personnes qui sont chimeriques, ou qui ne ressemblent en aucune

façon à l'original. Ainsi, quand on trouve dans certains vers:

Je ne suis point, ma guerriere Cassandre,

Ny Mirmidon, ny Dolope soudart[59],

il n'y a personne qui ne se figure qu'on parle d'une Pantasilée ou

d'une Talestris; cependant, cette guerriere Cassandre n'estoit en

effet qu'une grande _Halebreda[60], qui tenoit le cabaret du Sabot,

dans le Fauxbourg Saint-Marceau_. Quelque laide pourtant que puisse

estre une fille, elle n'est point choquée d'une fausse loüange, et

ne croira jamais qu'on la raille, quoy qu'elle accuse les gens de

parler avec raillerie; elle ne donnera jamais un démenty à personne

que par une feinte modestie. Quelque clairvoyant que soit son

esprit, il ne sera jamais persuadé de ses défauts; elle les excusera

par quelque autre bonne qualité; enfin, elle fera si bien son

compte, qu'elle se trouvera tousjours des charmes de reste pour

donner bien de l'amour. Cupidon, tout aveugle qu'on se le figure,

reconnoissoit bien, malgré toutes ces feintes galanteries, quoy

qu'elles fissent beaucoup d'éclat, que pas un n'estoit blessé au

dedans, car il ne s'estoit pas trouvé une seule des flesches qu'il

avoit ramassées qui fust sanglante; cela le fit opiniastrer

d'avantage en son entreprise, et il jura hautement que quelqu'un en

payeroit la folle-enchere. Apres avoir fait encore plusieurs

tentatives, et vuidé son carquois, ne sachant presque plus de quel

bois faire flesches, ny de quel acier les ferrer, enfin il fut

reduit à y appliquer le fer du mesme canif avec lequel Polymathie

tailloit ses plumes, qui devenoient éloquentes si-tost qu'elles

avoient esté tranchées par ce fer enchanté. Il fut si heureux que ce

coup porta sur un bel esprit veritablement digne d'elle, et bien

propre pour luy estre aparié, en telle sorte que, si on les avoit

mis dans deux niches, ils auroient fait une fort belle simmetrie. Sa

taille estoit petite, mais, en recompense, une bosse qu'il portoit

sur ses espaules estoit fort grande; ses deux jambes estoient

d'inégale grandeur; il estoit borgne d'un oeil et ne voyoit guere

clair de l'autre, et tout l'esclat de ses yeux consistoit en une

bordure d'escarlate de si bon teint qu'il ne s'en alloit point à

l'eau qui en distilloit incessamment. Que si son corps donnoit du

degoust, son esprit avoit des agrémens tous particuliers; il auroit

esté bon à faire l'amour à la manière des Espagnols, qui ne la font

que de nuit, car il auroit esté bien favorisé par les tenebres.

Cette playe ne fut pas si-tost faite dans le coeur de ce spirituel

disgracié, que voila les elegies, les sonnets et les madrigaux en

campagne; jamais veine ne fut plus feconde ny genie plus eschauffé;

jamais il n'y eut si grande profusion de tendresses rimées. Ce qui

fut nouveau, c'est que deslors toute la dissimulation s'évanoüit.

Tous ces charmes et ces appas, qu'il ne mettoit auparavant dans ses

vers que par fiction poëtique, il les y insera depuis de bonne foy.

L'amant crut en saine conscience que sa maîtresse estoit un vray

soleil et une vraye aurore; et quoy que cet amour n'eust commencé

que par l'esprit, le tendre heros fut tellement esblouy de ses

brillans, qu'il ne reconnut plus aucune imperfection dans le corps,

pour lequel il eut aussi-tost la même passion. Je ne sçay si l'amour

fit d'une flesche deux coups, ou si Polymathie fut touchée des

pointes poëtiques que son amant lui décocha: tant y a qu'elle eut

pour luy une amour reciproque; et elle fit judicieusement de ne pas

laisser eschapper cette occasion, car elle auroit eu de la peine à

la recouvrer. Elle ne fut pas plus avare que luy de prose et de

vers, et ce fut lors que ce petit Dieu travesty ne manqua pas

d'occupation, ny de sujets d'exercer ses jambes. Il n'avoit pas

si-tost porté un poulet, qu'il falloit retourner porter des stances;

et pendant l'intervalle du temps qu'il employoit à ce message, un

madrigal se trouvoit fait, qu'il falloit aussi porter tout frais

esclos. Que si par malheur on faisoit response sur le champ, il

falloit porter la replique avec mesme diligence; et dans cet assaut

de reputation, nos amants se renvoyoient si viste des in-promptu,

qu'ils ressembloient à des joüeurs de volant quand ils tricottent.

Je ne vous diray point la suitte ny la fin de ces amours; elles

continuerent longtemps de la mesme force. Les seuls qui en

profiterent furent les libraires faiseurs de recueils, qui

ramasserent les pieces et les vers que ces amans laisserent courir

par le monde, dont ils firent de beaux volumes. Tous les autres

marchands n'y gagnerent rien; il n'y eut aucun commerce de juppes,

de mouchoirs, ni de bijoux; tous les presens furent faits en papier,

jusques à celuy des estrennes. Il ne se donna ny bal ny musique,

mais seulement force vers de ballet, et force parolles pour mettre

en air. Ce qui est fort surprenant et bien contraire à l'humeur du

siècle, c'est qu'il n'y eut jamais ny festin ny cadeau; la

promenade, quoy qu'elle leur plust fort, estoit toûjours seiche, et

les traitteurs ny les patissiers ne receurent jamais de leurs

visites ny de leur argent. Le petit Amour avoit esté jusques alors

nourry de viande creuse; voicy par quelle adventure il devint

friand: Un jour que sa maistresse passionnée estoit allée chercher

la solitude d'un petit bois, où elle confioit quelques soupirs et

quelques tendresses à la discretion des echos et des zephirs, il

s'estoit tenu un peu à l'escart. La fortune voulut qu'il rencontra

un page d'une dame de qualité, à qui on donnoit cadeau dans une

belle maison proche de ce bois. Comme il n'y a point de connoissance

si-tost faite que celle des chiens et des laquais (sous ce nom sont

compris tous ceux qui portent couleurs), l'Amour et le page eurent

bien-tost fait amitié ensemble. Son nouveau camarade le mena voir le

superbe festin qu'on avoit appresté pour la dame, et l'un et l'autre

eurent dequoy faire bonne chere des superfluitez qui s'y trouverent.

Cupidon commença à trouver du goust aux bisques et aux faisants, qui

le firent ressouvenir du nectar et de l'ambroisie. Et ce qu'il prisa

le plus, fut le reste d'un plat de petits pois[61], sur lequel il se

jetta, qui avoit plus cousté que n'auroit fait la terre sur laquelle

on en auroit recueilly un muid. Le bon traittement, et la credulité

qu'il eut aux paroles de son camarade le desbaucherent, car il ne

marchanda point pour entrer au service de cette dame, qui, dés

qu'elle l'eust veu, le voulut avoir pour luy porter la queuë. C'est

ainsi qu'il quitta cette spirituelle maistresse sans luy dire adieu.

Elle eut grand regret de n'avoir pas pris de luy un répondant, parce

qu'elle luy auroit fait payer la valeur de certains vers que ce

petit voleur luy avoit emportez, dont elle n'avoit point gardé de

coppie. Quant à la nouvelle maistresse, il en fut tellement chery,

qu'elle chercha toutes les inventions imaginables pour le rendre

leste et propre. Elle luy fit faire de certaines trousses avec

lesquelles les peintres, qui font scrupule de le peindre tout nud,

le dépeignent encore aujourd'huy. Quelque reputation qu'il eust

d'être dangereux, ce n'estoit rien au pris des malices qu'il fit

depuis qu'il fut chargé de ce pestilent habit. Archelaïde (tel

estoit le nom de cette dame) estoit une femme parfaitement

accomplie, car, outre qu'elle possédoit les beautez dont se vantent

les personnes les mieux faites, sa naissance luy donnoit encore un

certain air majestueux, qui luy faisoit avoir un grand avantage sur

celles qui l'auroient peû égaler par la richesse de leur taille.

L'encens et les adorations estoient des tributs legitimes, qu'on

payoit volontairement à son merite. L'Amour, qui avoit esté nourry

dans un lieu où on reçoit continuellement de pareils presens,

s'imaginoit presque déja revoir sa patrie, et il se plut

merveilleusement en cette cour, quoy qu'il y fust inconnu et

travesty. Il estoit bien aise de voir le profond respect que

plusieurs illustres personnes rendoient à la divinité visible qu'il

ne dédaignoit pas de servir. Mais apres y avoir esté quelque temps,

une chose le choqua fort: c'est qu'il pretend que dans tous les

lieux où il séjourne, il doit trouver quelque égalité et quelque

douce intelligence. Il n'en vid icy aucune; tous ceux qui

approchoient d'Archelaïde n'osoient lever les yeux sur elle, non pas

mesme pour l'admirer, et sa fierté naturelle leur ostoit toute la

hardiesse que leur mérite leur auroit pû donner legitimement. Ce fut

la principale raison qui fit concevoir à l'Amour le dessein

d'assaillir ce rocher, qui portoit son orgueil jusque dans les nuës,

car sa generosité l'excite à faire d'illustres conquestes et à

dompter les coeurs les plus rebelles. Cependant, comme un ruzé

capitaine, devant que de dresser sa batterie contre le lieu qu'il

avoit résolu d'attaquer, il voulut luy-mesme aller reconnoistre la

place. La subtilité de sa nature divine luy fournit de grandes

facilitez pour cela, car elle luy donne droit d'entrer quand il luy

plaist dans le plus profond des coeurs, et d'y voir tout ce qui s'y

passe de plus secret. Il fut bien surpris, quand il visita celui

d'Archelaïde, de voir que la nature avoit déja fait ce qu'il avoit

dessein de faire. Elle avoit si bien disposé les matières, qu'une

petite étincelle qui tomba de son flambeau y causa un embrasement

capable d'y reduire tout en cendre. Il voulut aussi-tost reparer le

mal qu'il avoit fait, et le plus prompt remède qu'il y apporta, ce

fut de decocher de nouvelles flesches sur ceux qui approchoient

d'Archelaïde, afin qu'ils vinssent en foule luy apporter du secours

et dequoy éteindre ses flammes. Il y eut aussi-tost toutes sortes de

gens de qualité, d'esprit et de bonne mine, qui luy vinrent offrir

leur service; mais ce fut tousjours avec des respects et des

soumissions qui ne sont pas imaginables. Quelque ardeur que l'amour

inspire dans les coeurs dont il est le maistre, il n'y en avoit

point entr'eux de si temeraire qui osast luy faire une déclaration

d'amour, ny lascher la moindre parolle de douceur ou de tendresse.

C'estoient des muets qui n'osoient pas mesme parler des yeux, et qui

estouffoient tellement leurs soupirs que l'oreille la plus subtile

ne s'en pouvoit pas appercevoir. Ils estoient préoccupez de cette

maxime, tenue pour hérétique dans les escoles d'amour, qu'aupres des

dames de qualité il faut attendre leurs faveurs, au lieu qu'on les

peut demander aux autres. Mais ces malheureux avoient tout loisir de

languir dans une pareille attente. Archelaide estoit si jalouse du

soin de son honneur, et la fierté luy estoit si naturelle, qu'elle

auroit mieux aymé perir mille fois, que d'en relascher le moins du

monde. Elle croyoit qu'il luy seroit honteux d'abaisser ses regars

sur des gens au dessous d'elle, qu'elle se seroit par ce moyen

esgalez en quelque façon; que cela les pourroit enfler de vanité, et

leur feroit perdre la discretion, ce qui seroit la ruine de sa

reputation et de sa vertu. C'est pourquoy elle ne voulut point

prendre ce secours estranger, et elle mit à sa porte un gros Suisse

vigoureux, qui empeschoit tous les gens de dehors de venir piller ce

trésor de vertu et d'honneur, qu'elle luy laissa en garde. Mais par

mal-heur il n'y avoit personne pour garder le Suisse, qu'elle

appelloit quelquefois à son secours, dans une pressante necessité,

pour chasser les ennuys secrets que luy causoit la solitude. Le

petit espion domestique qu'elle avoit, et à qui rien de ce qui se

fait contre l'honneur n'est caché, descouvrit un jour le secret de

cette adventure. Ce fut alors que, pour luy faire honte, il se

descouvrit à elle avec toutes les beautez qui donnerent assez de

curiosité à Psyché pour l'eschauder. Il luy fit mille reproches

sanglans du tort qu'elle se faisoit, et à tout l'empire de l'Amour,

de douter de la discretion de tant d'honnestes gens qui mourroient

pour elle, et de vouloir confier son honneur à la crainte servile

d'un rustre. Il luy fit voir qu'elle ne meritoit pas de jouir des

joyes delicates qui se trouvent dans cette belle passion, et en un

mot il luy dit que, pour se vanger d'elle, il l'alloit quitter, et

publier par tout son advanture; il jura en mesme temps par son

flambeau que, puisque l'Honneur luy avoit joué cette piece, il luy

en jouëroit une autre; qu'il seroit d'oresnavant son ennemy declaré,

et qu'il luy donneroit la chasse en tous les lieux où il le pourroit

rencontrer. Archelaïde, qui crut que cette apparition estoit un

songe, frotta ses yeux pour s'esveiller, comme si elle eust dormy,

et ne trouvant que son page à la place du dieu qu'elle avoit crû

voir, elle luy fit une querelle d'Allemand, et appella son escuyer

pour lui faire donner le foüet. Mais l'Amour et le page

s'esvanouirent à ses yeux; ainsi voyant que la menace qu'il avoit

fait de la quitter estoit vraye, elle ne douta plus de la verité de

l'apparition. Elle en profita si bien, qu'ayant honte de sa faute,

elle quitta le monde et se retira en une affreuse solitude, loin des

palais et des Suisses, où elle a vescu depuis dans une grande

modestie et retenuë.

[Note 58: Ce doit être mademoiselle de Scudéry. Ce qui est dit

plus bas (p. 164) sur son amant, aussi laid qu'elle, me le confirme

tout à fait. On sait que Pélisson, qui fut le seul amoureux de

l'illustre Sapho, luttoit, en effet, de laideur avec elle, «abusant,

comme on l'a dit, de la permission qu'ont les gens d'esprit d'être

laids».]

[Note 59: Tout le monde a reconnu Ronsard et son amour le plus

chanté. Ce que dit Furetière n'est pas une médisance. Il est certain

que sa Cassandre étoit une fille de basse extraction, qu'elle fut

une grisette de Blois, déjà possédée par Saint-Gelais, comme l'ont

dit quelques uns, ou bien une servante de taverne, comme il est dit

ici. Le poète, d'ailleurs, n'a pas toujours désavoué cette roture de

ses amours. Dans une de ses odes, par un élan de franchise, plutôt

encore que pour imiter l'ode d'Horace à Xanthias Proccus, il a dit:

Si j'aime depuis naguière

Une belle chambrière,

Hé! qui m'oseroit blasmer

De si bassement aimer?

....

Quant à moy, je laisse dire

Ceux qui sont prompts à mesdire.

Je ne veux laisser pour eux

En bas lieu d'être amoureux.

Il laissa dire, en effet; après Cassandre, il aima Genêvre, qu'il

avoit connue dans le même quartier, et qui, dit-on, n'étoit autre

que _la femme du concierge de la geôle de Saint-Marcel_.--Tout le

monde savoit ce qu'avoient de roturier et d'infime les amours de

Ronsard. G. Gueret le donne à entendre dans son _Parnasse réformé_,

p. 73, et on lit dans le _Carpenteriana_, p. 10, ce passage, qui

confirme tout à fait ce que vient de dire Furetière: «_Je ne suis

point, ma guerrière Cassandre, etc._ Sa mademoiselle Cassandre, qui

étoit, à ce qu'on dit, une cabaretière, n'y pouvoit rien comprendre,

non plus que bien d'honnestes gens d'à présent.»]

[Note 60: Ce mot s'employoit tantôt ou masculin, tantôt au

féminin, mais toujours en mauvaise part et pour désigner une

personne mal bâtie. Voiture, et après lui Tallemant (_Historiettes_,

2e édit., t. 10, p. 136) l'ont mis au masculin.]

[Note 61: C'étoit un grand luxe alors. Les primeurs surtout

étoient du plus haut prix. On peut lire à ce sujet le _Jardinier

français_ de Bonnefonds, valet de chambre du Roy, Paris, 1651,

in-12. Dans la comédie de de Visé, _les Côteaux_ ou _les Friands

marquis_, jouée en 1665, l'un des personnages ne veut manger les

petits pois qu'à cent francs le litron. Encore étoit-ce peu; d'après

une _Vie de Colbert_, imprimée en 1693, on alloit jusqu'à cinquante

écus. C'était une fureur. «Le chapitre des pois dure toujours, écrit

madame de Maintenon sous la date du 10 mai de cette même année 1696;

l'impatience d'en manger, le plaisir d'en avoir mangé et la joie

d'en manger encore sont les trois points que nos princes traitent

depuis quatre jours. Il y a des dames qui, après avoir soupé avec le

roi, et bien soupé, trouvent des pois chez elles pour manger avant

de se coucher, au risque d'une indigestion. C'est une mode, une

fureur, et l'une suit l'autre.» Dans les _cadeaux_, fête qu'un amant

donnoit à sa maîtresse (V. _Ecole des maris_, acte I, sc. 1), les

petits pois étoient de rigueur.]

Le roman bourgeois: Ouvrage comique · 第 11 / 23 段