XVIe siècle, et qui ne se perdit qu'au XVIIIe. Il y a dans le
_Palais Mazarin_, de M. de Laborde, p. 349, note 517, quelques
détails curieux sur ces chiens et ces chats poétiquement célébrés,
et M. Joncières a publié dans _l'Artiste_ de juillet 1840 un article
intéressant sous ce titre: _Du rôle des chiens et des chats en
littérature_.]
Quand à moy (reprit Hyppolite), j'ayme sur tout les bouts-rimez,
parce que ce sont le plus souvent des in-promptus, ce que j'estime
la plus certaine marque de l'esprit d'un homme. Vous n'estes pas
seule de vostre advis (dit Angelique); j'ay veu plusieurs femmes
tellement infatuées de cette sorte de galanterie d'in-promptu,
qu'elles les preferoient aux ouvrages les plus accomplis et aux plus
belles meditations. Je ne suis pas de l'advis de ces dames (reprit
brusquement Charroselles, dont l'humeur a esté tousjours peu civile
et peu complaisante), et je ne trouve point de plus grande marque de
reprobation à l'égard du jugement que d'aymer ces sortes de choses:
car ceux qui y reussissent le mieux, ce sont les personnes gayes et
bouffonnes, et mesme les foux achevez font quelquefois d'heureuses
rencontres, au lieu que la vraye estime se doit donner aux ouvrages
travaillez avec meure deliberation, où l'art se mesle avec le genie.
Ce n'est pas que les gens d'esprit ne puissent faire quelquefois sur
le champ quelques gaillardises, mais il faut qu'ils en usent avec
grande discretion, car autrement ils se hasardent souvent à dire de
grandes sottises, comme font tous ces faiseurs d'in-promptu et gens
de reputation subite. Adjoutez à cela (dit Philalethe) qu'on ne
debite point de marchandise où il y ayt plus de tromperie, car,
comme dans les academies de jeu on pippe souvent avec de faux dez et
de fausses cartes, de mesme dans les reduits academiques on pippe
souvent l'in-promptu, et il y en a tel qu'on prend pour un nouveau
né, qui pourroit passer pour vieux et barbon. Cela est vrai
(adjousta Pancrace), car j'ay connu un certain folastre qui a fait
assez de bruit dans le monde, qui avoit toûjours des in-promptu de
poche, et qui en avoit de preparés sur tant de sujets, qu'il en
avoit fait de gros lieux communs. Il menoit avec luy d'ordinaire un
homme de son intelligence, avec l'ayde duquel il faisoit tourner la
conversation sur divers sujets, et il faisoit tomber les gens en
certains defilez où il avoit mis quelque in-promptu en embuscade, où
ce galant tiroit son coup et deffaisoit le plus hardy champion
d'esprit, non sans grande surprise de l'assemblée. Avec la mesme
invention il se faisoit donner publiquement par son camarade des
bouts-rimez, sur lesquels, à quelques moments de là, il rapportoit
un sonnet qu'il donnoit pour estre fait sur le champ, et qu'il avoit
fait chez luy en toute liberté et à loisir. Il est vrai qu'il lui
arriva un jour un petit esclandre: c'est qu'une dame, qui avoit
descouvert la chose par l'infidelité de son associé, et qui
connoissoit d'ailleurs l'humeur du personnage et la portée de son
esprit, luy dit lors qu'il luy mit en main un sonnet dont il vouloit
faire admirer la promptitude: Vous me le pouviez donner encore en
moins de temps, ou vous estes bien long à escrire.
Je suis bien aise d'apprendre (dit Laurence) les faussetez qui s'y
commettent, car quand on m'en donnera je voudray avoir de bons
certificats de gens de bien et d'honneur pour attester qu'ils ont
esté faits en leur presence, et qu'il n'y sera arrivé ny fraude ny
mal-engin. Quand à moy (reprit Angelique), je n'ay jamais voulu
donner mon approbation à ces sortes de pieces, car ce seroit donner
de la reputation à bon marché; je la reserve pour les ouvrages polis
et serieux, et particulierement pour le sonnet, qui est (comme dit
un de mes bons amis[55]) le chef-d'oeuvre de la poesie et le plus
noble de tous les poëmes.
[Note 55: C'est de Boileau qu'il s'agit, et Furetière parle ici
moins pour Angélique que pour lui-même. Ils étoient, en effet, fort
amis, et d'esprit d'ailleurs à se bien comprendre. Ils se prêtoient
mutuellement des traits pour leurs satires. Ainsi l'on sait par
Brossette que c'est Furetière qui désigna à Boileau les abbés Cotin
et Cassagne pour les vers de la 3e satire, où ils commencent à
être fustigés; peut-être, en revanche, Boileau désigna-t-il à
Furetière d'autres victimes de sa connoissance pour le _Roman
bourgeois_. Par une singulière coïncidence, qui, toutefois, semble
être moins un hasard qu'une entente satirique, les sept premières
satires de Boileau parurent la même année (1666) que le _Roman
bourgeois_, et chez le même libraire, Billaine. Deux ans auparavant,
c'est chez Furetière, de l'aveu même de Boileau, que la scène du
_Chapelain décoiffé_ avoit été faite entre eux, en compagnie de
Racine, contre des poètes qu'ils détestoient en commun. La Serre,
que Furetière épargne si peu, étoit, on le sait, du nombre. D'après
cela, on peut comprendre que Furetière fût dans la confidence des
travaux de Boileau, et que, dès 1666, étant l'un des premiers
initiés à ses oeuvres ébauchées, il pût faire allusion déjà à l'un
des plus fameux passages de _l'Art poétique_, bien que ce poème ne
dut voir le jour qu'en 1674. Il est vrai que, dès 1669, Boileau le
trouvoit assez achevé pour en faire des lectures dans le monde,
notamment chez Patru.]
Vous ne seriez pas souvent en estat de la prodiguer (adjousta
Charroselles), car il faut un grand effort d'esprit, ou plustost un
grand effort de patience, pour y reussir. Encore y a-t'il peu de
gens qui fassent profession d'en faire, et de plus, pour un bon
qu'ils feront, il y en aura cent de mauvais. J'en ay veu tant de
meschans (adjousta Pancrace) que je suis persuadé que la pluspart ne
valent rien, et à moins qu'une personne d'esprit m'asseure
auparavant de leur bonté, je ne me sçaurois resoudre à les lire. Ce
n'est pas d'aujourd'huy (adjousta Philalethe) que je sçay la
difficulté qu'il y a d'en faire de bons, et j'ay veu des poëtes
fameux qui avoient acquis de la gloire par de grands poëmes, dont la
réputation est eschouée aupres d'un sonnet.
A propos de sonnet (dit Javotte, qui jusques-là avoit esté muette),
j'en ai sur moi un fort beau, qu'une partie de mon papa a laissé
dans son estude en venant solliciter son procés. Pancrace la pria de
le lire par complaisance, et pour la faire parler. Je vous prie
(répondit-elle) de m'en dispenser: car il est si long, si long, si
long, que ce seroit trop vous interrompre. Comment (lui dit
Hyppolite)! faut-il tant de temps pour lire quatorze vers? Comment
(respondit Javotte)! il y en a plus de quatre cens; et en mesme
temps elle tira de sa poche un petit livret relié de papier marbré,
contenant un poëme entier: c'estoit la metamorphose des yeux de
Philis en astres[56]. La compagnie ne se put tenir de rire de cette
naïfveté, surtout Hyppolite en éclatta; sur quoi Javotte dit en
rougissant: Hé quoi! ne sont-ce pas là des vers? du moins mon papa
m'a dit que c'en estoit. Ouy sans doute (répondit Pancrace). Hé bien
(repliqua Javotte), un sonnet, n'est-ce pas aussi des vers? Qu'y
a-t-il donc tant à rire? La risée fut plus forte qu'auparavant; de
sorte qu'Angelique, par civilité, rompit la conversation et se leva
pour aller faire des excuses à Javotte et pour la tirer de cette
confusion; elle l'effaça par des caresses redoublées qu'elle luy
fit. Pancrace se mit aussi de la partie pour la consoler, à quoy il
s'employa de tout son coeur. Il commençoit déjà à nouer une
conversation particuliere avec Javotte, pour laquelle, pendant toute
cette visite, il avoit senti une extraordinaire émotion, quand ils
furent interrompus par un grand cry que fit Hyppolite, qui dit:
Vrayment, voicy un poulet de belle taille! J'ai envie de voir tout à
l'heure ce qu'il chante. Elle dit cela à l'occasion d'un certain
cahier qu'elle venoit de ramasser, tombé de la poche d'Angélique
lorsqu'elle s'étoit brusquement levée. Angelique le lui redemanda
civilement, lui reprochant qu'elle vouloit sçavoir ses secrets. On
ne les met point en si gros volume (reprit Hyppolite); asseurément
c'est quelque ouvrage de galenterie, dont il ne faut pas que vous
ayez le plaisir toute seule; à tout le moins j'en veux voir le
titre. Et si-tost qu'elle l'eut leu, elle s'escria encore plus haut:
Vrayement, vous seriez la plus des-obligeante personne du monde, de
vouloir priver une si belle compagnie du divertissement qu'elle aura
d'entendre une piece dont le titre promet beaucoup. Au pis-aller, je
l'emporteray et je la liray malgré vous. J'y retiens part (répondit
alors Charroselles), et je seray bien d'avis qu'on la lise icy tout
haut; en récompense je vous lirai une autre composition de ma façon,
qui sera deux fois plus longue et qui ne sera peut-estre jamais
imprimée.
[Note 56: C'est la pièce la plus célèbre d'Habert de Cerizy,
l'un des premiers de l'Académie Françoise. Elle fut publiée en 1639,
in-8. Elle eut un si long succès qu'en 1689 on en fit une traduction
en vers latins, _Oculi Phylidis in astra_, etc., Paris, Muguet,
1689, in-12.--Ce madrigal, de près de 500 vers, n'étoit au reste
qu'une imitation évidente du poème de Callimaque sur _la Chevelure
de Bérenice transformée en comête_. L'abbé Goujet l'a justement
remarqué dans son article sur Habert de Cerisy, _Biblioth. franç._,
t. 14, p. 215.]
Philalethe, qui connoissoit l'humeur de Charroselles, qui alloit
lire dans les compagnies ses ouvrages pour se consoler de ce que les
libraires ne les vouloient point imprimer, fremit de peur à cette
menace pour toute la compagnie; et, de crainte d'en attirer sur elle
l'effet, il se joignit à Angelique pour combattre l'opiniastre
Hyppolite, luy disant que cette lecture seroit trop ennuieuse, et
qu'on s'entretiendroit plus agreablement de vive voix. Il dit mesme
qu'il avoit veu la piece, et qu'elle ne meritoit pas l'attention
d'une si belle trouppe. Le mespris qu'il en fit fut cause qu'on le
soubçonna aussitost de l'avoir faite et de l'avoir donnée à
Angelique, car on connoissoit l'intelligence qu'ils avoient
ensemble, et il estoit d'ailleurs trop discret pour mespriser ainsi
publiquement les ouvrages d'autruy. Cela fit redoubler la curiosité
d'Hyppolite, qui l'emporta sur la resistance d'Angelique; et les
allant tirer par le bras les uns apres les autres, elle fit
r'asseoir chacun en sa place. Puis adressant la parole à Philalethe,
elle luy dit: Pour votre punition de nous avoir voulu priver de
cette lecture, il faut que ce soit vous qui la fassiez. Aussi bien,
comme je vous en crois l'auteur, cela vous ostera le chagrin que
vous auriez à me l'entendre lire mal. Philalethe, recevant le cahier
fort civilement, luy dit: Je renonce à la gloire que vous me donnez
de la composition; mais j'accepte volontiers celle de vous obéir, et
en disant cela, il commença de lire en ces termes:
_Historiette de l'Amour esgaré._
S'il y eut jamais un enfant incorrigible, ce fut le petit Cupidon.
C'estoit, à vray dire, un enfant gasté, à qui sa mere trop
indulgente ne refusoit rien. Tous ceux de cour celeste luy en
venoient faire des plaintes; Junon disoit qu'elle ne pouvoit
gouverner deux jours son mary; Diane, qu'il luy debauchoit toutes
ses nymphes. Il n'y avoit que Minerve à qui il n'osoit se jouer, car
elle n'entendoit point raillerie. Venus le menaçoit souvent de lui
donner le fouet, sans qu'elle en fist rien, et, pour fortifier sa
menace, elle avoit fait tremper des branches de mirthe dans du
vinaigre, qui faisoient grand peur au petit Amour. Mais si-tost
qu'elle se mettoit en devoir de le chastier, il se sauvoit, à la
faveur des Graces, qui l'eussent volontiers mis sous leurs propres
juppes, si elles n'eussent point esté nues, et qui le desroboient à
la colere de sa mere. Un jour neantmoins qu'elle estoit en mauvaise
humeur (je ne sçay si ce ne fut point le jour qu'elle apprit la mort
d'Adonis), elle le voulut corriger tout de bon; et comme, à cause de
sa tristesse, les Graces l'avoient quittée, il ne trouva plus son
azile ordinaire. Ainsi ce petit dieu alloit mal passer son temps,
s'il n'eust eu recours à la ruse ordinaire des enfants, qui,
s'enfuyant de leur mere, se sauvent chez leur grand maman. Il se
jetta donc à corps perdu entre les bras de Thetis, qui estoit pres
de là, et il ne perdit point de temps à se deshabiller, parce qu'il
marche ordinairement tout nud. Ses aisles luy ayant servy de
nageoires, il arriva dans son palais de cristal, et, parce qu'il
faisoit le pleureux, elle le reconforta (suivant la coustume des
bonnes vieilles, qui applaudissent à toutes les sottises de leurs
petits-enfans) le flatta et luy donna des pois sucrez. Il s'y trouva
mesme si bien qu'il y demeura long-temps; mais, pendant son sejour,
ne pouvant se tenir de faire des tours de son métier, il eschauffa
si bien d'amour les poissons (qui jusqu'alors estoient froids de
leur naturel) qu'ils sont devenus depuis les animaux les plus
prolifiques du monde; de sorte que Thetis vit son royaume tellement
peuplé, que, si ses sujets ne se mangeoient les uns les autres
(comme font les loups et les poëtes), quelques grandes que soient
les campagnes de la mer, elles ne pourroient pas les nourrir ny les
loger. Il n'y auroit pas eu grand mal s'il n'eust rien fait
d'avantage. Passe encore pour enflammer les Syrenes, qui sont les
chanteuses de cette cour, veu que les personnes de ce métier sont
assez subjettes à caution; mais il s'attaqua mesme aux Nereides, qui
sont les princesses et les filles d'honneur de la reyne maritime. Le
plus grand scandale fut lorsqu'il s'adressa à la plus prude de
toutes (dont par honneur je tairay le nom), car il fit en sorte
qu'elle se laissa suborner par l'intendant des coquilles de
Neptune[57]. Or ce n'estoit pas assez pour ces amants d'avoir le
dessein de jouir de leurs amours, la difficulté estoit de
l'exécuter: car, comme les palais de Thetis et des Nereïdes sont de
cristal, et mesme du plus transparent, il ne s'y pouvoit rien faire
qui ne fut aperceu d'une infinité de tritons, qui sont les
janissaires du dieu marin. Ils furent donc obligez de se donner un
rendez-vous aupres de Caribde, où il y a une cascade en forme de
gouffre, si dangereuse qu'il n'y passe presque personne. Cependant
ils ne purent faire si peu de bruit en faisant leurs petites
affaires qu'ils ne fussent entendus de ces chiens que Scille nourit
pres de là (car c'est en cet endroit qu'est le chenil de Neptune.)
Dés que l'un eust aboyé, tous les autres en firent autant, et par
cette belle musique Scille fust bien-tost esveillée, aussi bien
qu'un Triton jaloux, endormy à ses costez. Elle voulut en mesme
temps sçavoir la cause de ce bruit, croyant que ses chiens aboyoient
apres quelques voleurs qui venoient ravir les grands trésors qu'elle
a amassez du debris des naufrages qui se font ordinairement sur sa
seigneurie. Ces malheureux amans furent ainsi pris sur le fait; la
pauvre Nereïde en fut fort honteuse, et devint plus rouge qu'une
escrevisse et plus muette qu'une carpe. Or comme les petits
officiers portent toujours envie aux grands et taschent de se mettre
en credit en les destruisant, ce Triton, qui avoit la dent un peu
venimeuse et tenant un peu de celle du brochet, fut ravi de trouver
une occasion de mordre sur l'intendant des coquilles. Il alla
incontinent trompeter partout cette advanture, jusque-là qu'elle
vint aux oreilles de Thetis. La colere dont elle s'enflama à cette
nouvelle la fit gronder, escumer et tempester d'une telle sorte, que
tous les voyageurs qu'elle avoit à dos eurent cependant beaucoup à
souffrir. Elle condamna la pauvre Nereïde à estre enfermée le reste
de ses jours dans une prison de glace au fond de la mer Balthique,
et le seducteur fut emprisonné dans une coquille de limaçon, où
toûjours depuis il se tint caché, et n'osa monstrer ses cornes,
sinon quelquefois à la fin d'un orage. Et quand au petit autheur du
scandale, Thetis voulut le chastier sur le champ. Elle fit cueillir
une poignée de branches de coral pour luy en donner le foüet
vertement: car le coral, quand il est dans la mer, est une herbe
mole et souple comme de l'ozier, et ne durcit ny ne rougit qu'apres
estre tiré de l'eau; ainsi le tesmoigne Pline, qui peut estre est un
faux tesmoin.
[Note 57: Je ne serois pas éloigné de croire, avec M. Eugène
Maron, dans son intéressant travail sur le _Roman bourgeois_ au
XVIIe siècle (_Revue indépendante_, 10 février 1848, p. 289),
qu'il s'agit ici du surintendant Fouquet. Comme _l'intendant des
coquilles_, qui s'attaquoit aux Néréides, qui sont les princesses et
les filles d'honneur de la reine maritime, Fouquet s'étoit adressé
aux filles de la reine. «Il se seroit épuisé, dit Brienne
(_Mémoires_, t. 2, p. 212) pour avoir la satisfaction de coucher une
nuit avec une duchesse, qui refusa, dit-on, les cent mille écus que
le surintendant lui fit porter. Il se rabattit sur Menneville, fille
d'honneur de la reine-mère, en rabattant aussi de moitié pour la
somme, puisqu'il ne lui donna que 150,000 livres.»]