moins de monde, et elle ne fut pas si tumultueuse qu'à l'ordinaire.
Il arriva mesme que la conversation y fut assés agreable et
spirituelle. Or quoy que Javotte n'y contribuast que de sa presence,
il ne sera pas hors de propos d'en inserer icy une partie, qu'elle
escouta avec une attention merveilleuse. Pour vous consoler de cette
digression, imaginez-vous, si vous voulez, qu'il arrive icy comme
dans tous les romans; que Javotte est embarquée; qu'il vient une
tempeste qui la jette sur des bords estrangers; ou qu'un ravisseur
l'enlève en des lieux d'où l'on ne peut avoir de long-temps de ses
nouvelles; encore aurez-vous cela de bon que vous ne la perdrez
point de veuë, et vous la pourrez tousjours loüer de son silence,
qui est une vertu bien rare en ce sexe.
Si-tost que les premiers compliments furent faits, dont les plus
ingenües se tirent quelquefois assez bien, parce que cela ne
consiste d'ordinaire qu'en une profonde reverence, et en un petit
galimatias qu'on prononce si bas qu'on ne l'entend point, Hyppolite,
qui n'aymoit que les entretiens sçavans, esloigna bientost ces
discours communs qui se font dans les visites ordinaires. Elle se
plaignit de Laurence, qui avoit commencé à parler des nouvelles de
la ville et du voisinage, luy disant que cela sentoit sa visite
d'accouchée[46], ou les discours de commères, et que parmy le beau
monde il ne falloit parler que de livres et de belles choses.
Aussi-tost elle se jetta sur la fraipperie de plusieurs pauvres
autheurs, qui sont les premiers qui ont à souffrir de ces fausses
pretieuses, quand cette humeur critique les saisit. Dieu sçait donc
si elle les ajusta de toutes pièces. Mais dispensez-moy de vous
reciter cet endroit de leur conversation, que je veux passer sous
silence, car je n'oserois nommer pas un des autheurs vivans: ils
m'accuseroient de tout ce qui auroit esté dit alors, quoy que je
n'en pusse mais. J'aurois beau condamner tous les jugemens qui
auroient esté prononcez contre eux, ce seroit un crime capital d'en
faire seulement mention. Ils me traitteroient bien plus
rigoureusement qu'un historien ou un gazetier, qui ne sont jamais
garands des recits qu'ils font. Outre que ces messieurs sont si
delicats, qu'il faut bien prendre garde comme on parle d'eux; ils
sont si faciles à piquer, que le moindre mot de raillerie, ou une
louange médiocre, les met aux champs, et les rend ennemis
irreconciliables. Apres quoy, ce sont autant de bouches que vous
fermez à la Renommée, qui auparavant parloient pour vous, et cela
fait grand tort au libraire qui est interessé au débit d'un livre.
J'ay mesme ce respect pour eux, que je ne veux pas faire comme
certains escrivains, qui, lors qu'ils en parlent, retournent leurs
noms, les escorchent, ou les anagrammatisent. Invention assez
inutile, puisque, si leur nom est bien caché, le discours est obscur
et perd de sa force et de sa grace, on n'est tout au plus plaisant
qu'à peu de personnes; et si on le descouvre (comme il arrive
presque tousjours) ce déguisement ne sert de rien, veu que les
lecteurs font si bien qu'ils en attrapent la clef, et il arrive
souvent qu'il y a des larrons d'honneur qui en font faire de fausses
clefs. C'est pourquoy je ne parlerai point du destail, mais
seulement de ce qui fut dit en general, et dont personne ne se peut
choquer, s'il n'est de bien mauvaise humeur, et s'il n'a la
conscience bien chargée. On s'estendit d'abord sur les poëmes et sur
les romans, et l'on y parla fort de l'institution du poëte, de la
maniere de devenir autheur, et d'acquerir de la reputation dans le
monde.
[Note 46: Pendant le temps de leurs couches, les bourgeoises
avoient coutume de recevoir toutes les visites des voisines. Leur
lit étoit paré pour cela, et surmonté d'un pavillon qu'on n'étendoit
que dans ces occasions. _Je vous revois_, dit Coulanges (Chansons
choisies, 1694, in-12, p. 72),
Je vous revois, vieux lit si chéri de mes pères,
Où jadis toutes mes grand's mères,
Lorsque Dieu leur donnoit d'heureux accouchements,
De leur fécondité recevoient compliments.
Ces compliments étoient bavards, et, à la longue, tournoient au
commérage. On en fit le texte de petits pamphlets bourgeois parus
successivement, au nombre de huit, en 1623. En 1624, on fit une
édition collective de toutes ces pièces, sous le titre de _Recueil
général des caquets de l'accouchée_... 1624, pet. in-12. D'autres
pièces du XVIIe siècle portent le même titre.]
La plus grande passion que j'aurois (dit entre autres Hyppolite) ce
seroit de pouvoir faire un livre; c'est la seule chose dont je porte
envie aux hommes; je leur en vois faire en si grand nombre, que je
m'imagine que l'advantage de leur sexe leur donne cette facilité. Il
n'est point necessaire (répondit Angélique) de souhaitter pour cela
d'estre d'un autre sexe; le nostre a produit en tout temps d'assez
beaux ouvrages, jusqu'à pouvoir estre enviez par les hommes. Cela
est vray (dit Laurence), mais celles qui en font bien s'en cachent
comme d'un crime; et celles qui en font mal sont la fable et la
risée de tout le monde; de sorte que, de quelque costé que ce soit,
il ne nous en revient pas grande gloire. Pour moy (dit Philalethe,
qui estoit cet honneste homme dont j'ai parlé), je ne suis pas de
cet avis, et je tiens qu'à l'égard de celles qui cachent leur
science, elles acquierent une double gloire, puisqu'elles joignent
celle de la modestie à celle de l'habileté; et à l'esgard des
autres, elles ne laissent pas d'estre loüables de tascher à se
mettre au dessus du commun de leur sexe, malgré le deffaut de leur
esprit. Et moy (ajouta Charroselles), si je suis jamais roy, je
feray faire deffences à toutes les filles de se mesler de faire des
livres; ou, si je suis chancellier, je ne leur donneray point de
privilege; car, sous pretexte de quelques bagatelles de poësies ou
de romans qu'elles nous donnent, elles épuisent tellement l'argent
des libraires, qu'il ne leur en reste plus pour imprimer des livres
d'histoire ou de philosophie des autheurs graves. C'est une chose
qui me tient fort au coeur, et qui nuit grandement à tous les
escrivains feconds, dont je puis parler comme sçavant. Vrayement,
Monsieur (dit Pancrace, qui estoit un autre gentil-homme qui
s'estoit trouvé par hazard dans cette mesme assemblée), on voit bien
que vostre interest vous fait parler; mais considérez que,
nonobstant qu'on imprime beaucoup de vers et de romans, on ne laisse
pas d'imprimer encore un nombre infini de gros autheurs anciens et
modernes. De sorte que, si les libraires en rebutent quelques-uns,
ce n'est pas une bonne marque de leur merite. S'il ne tenoit plus
qu'à cela (reprit Hyppolite), je ne m'en mettrois gueres en peine;
car j'ay un libraire qui me loue des romans, qui ne demanderoit pas
mieux que de travailler pour moy, particulierement à cause que je ne
luy en demanderois point d'argent, car je sçais bien qu'ils n'ont
jamais refusé de coppies gratuittes. Et puis j'ai tant d'amis et une
si grande caballe, que je leur en ferois voir le debit asseuré. Ce
dernier moyen (dit Charroselles) est le meilleur pour faire imprimer
et vendre des livres, et c'est à ce deffaut que j'impute la mauvaise
fortune des miens. Malheureusement pour moy, je me suis advisé
d'abord de satiriser le monde, et je me suis mis tous les autheurs
contre moy. Ainsi les prosneurs m'ont manqué dans le besoin. Ha! que
si c'estoit à recommencer... Vous diriez du bien (dit Laurence, qui
le connoissoit de longue main); ce seroit bien le pis que vous
pourriez faire; vous y seriez fort nouveau, et ce seroit un grand
hazard si vous y pouviez reüssir. Hé bien! je ne regretteray plus le
passé (dit Charroselles), puisqu'il ne peut plus se rappeler; mais
du moins, pour me vanger, je donneray au public mon traitté de la
grande caballe[47], où je traitteray des fourbes de beaucoup
d'autheurs au grand collier, et j'y feray voir que ce sont de vrays
escrocs de reputation, plus punissables que tous ceux qui pipent au
jeu; et si je trouveray bien moyen de le faire imprimer malgré les
libraires, quand je le devrois donner à quelqu'un de ces autheurs
qui ont amené la mode d'adopter des livres.
[Note 47: Ch. Sorel (Charroselles) se mêla, en effet, de livres
de magie. En 1636, il avoit publié un volume des _Talismans ou
figures peintes sous certaines constellations_, Paris, in-8. Il
avoit pris pour cet ouvrage un pseudonyme dont nous reparlerons.]
Il est vray (dit alors Angélique) que les amis et la caballe ont
servi quelquefois à mettre des gens en reputation; mais ç'a esté
tant qu'ils ont eu la discretion et la retenue de cacher leurs
ouvrages, ou d'en faire juger sur la bonne foy de ceux qui les
annonçoient. Mais si-tost qu'ils les ont donnez au public, il a
rendu justice à leur merite, et toute leur reputation, qui n'estoit
pas establie sur de solides fondemens, est tombée par terre. Je
mourois de peur (adjousta Pancrace) que vous ne citassiez quelque
exemple qui nous eut attiré quelque querelle sur les bras, non pas
de la nature de celles dont je me desmeslerois le mieux. Mais (dit
Philalethe) ne mettriez-vous point en mesme rang ceux qui font des
vers au devant d'un livre, des prefaces ou des commentaires: car ce
sont des gens qui loüent tant qu'il leur plaist, sans que la
modestie de l'autheur courre aucune fortune. Ouy dea (respondit
Charroselles), et ce n'est pas un petit stratageme pour mendier de
l'estime. Ce n'est pas qu'il n'y arrive souvent quelque fourbe, car
un autheur emprunte quelquefois le nom d'un amy, ou suppose un nom
de roman pour se loüer librement luy-mesme. Je puis dire icy entre
nous que je l'ay pratiqué avec assez de succès, et que sous un nom
empruntée de commentateur de mon propre ouvrage, je me suis donné de
l'encens tout mon soul.
Quoy qu'il en soit (reprit Hyppolite), je n'ay jamais pû concevoir
comment on faisoit ces gros volumes, avec une suitte de tant
d'intrigues et d'incidens: j'ai essayé mille fois de faire un roman,
et n'en ai pû venir à bout; pour des madrigaux, des chansons, et
d'autres petites pieces, on sait que je m'en escrime assez bien, et
que j'en ferai tant qu'on en voudra. Voila (dit Charroselles) un
second moyen pour arriver promptement à la gloire, en ce malheureux
siecle où on ne s'amuse qu'à la bagatelle. C'est tout ce qu'on
estime et ce qu'on debite, pendant que les plus grands efforts
d'esprit et les plus nobles travaux nous demeurent sur les bras.
Vous estes donc (dit Angelique) de l'opinion de ceux qui disent que
le premier pas pour aller à la gloire est le madrigal, et le premier
pour en décheoir est le grand poëme? Il y a grande apparence
(adjousta Pancrace). Mais comment est-ce que si peu de chose
pourroit mettre les gens en reputation? Vous ne dites pas le
meilleur (adjousta Laurence); c'est qu'il faut qu'ils soient mis en
musique pour estre bien estimez. Asseurement (interrompit
Charroselles); c'est pour cela que vous voyez tous ces petits poëtes
caresser Lambert, le Camus, Boisset et les autres musiciens de
reputation, et qui ne mettent jamais en air que les vers de leurs
favoris; car autrement ils auroient fort à faire. On ne peut nier
(dit Philalete) que cette invention ne soit bonne pour se mettre
fort en vogue: car c'est un moyen pour faire chanter leurs vers par
les plus belles bouches de la cour, et leur faire ensuite courir le
monde. Outre que la beauté de l'air est une espèce de fard qui
trompe et qui esbloüit; et j'ai veu estimer beaucoup de choses quand
on les chantoit, qui estoient sur le papier de purs galimathias, où
il n'y avoit ny raison ny finesse. Je les compare volontiers (reprit
Charroselles) à des images mal enluminées, qui, estant couvertes
d'un talc ou d'un verre, passent pour des tableaux dans un oratoire.
Et moi (dit Pancrace) à un habit de droguet[48], enrichy de broderie
par le caprice d'un seigneur.
[Note 48: Le _droguet_ étoit une étoffe de soie qui devoit son
nom à la ville d'Irlande Drogheda, d'où elle avoit d'abord été
importée chez nous. (Fr. Michel, _Recherches sur le commerce et la
fabrication des étoffes de soie, etc._ Paris, 1854, in-4, t. 2, p.
244.)]
Cela me fait souvenir (adjoûta Laurence) d'un homme que j'ay veu à
la cour d'une grande princesse[49], qui s'estoit mis en reputation
par la bagatelle melodieuse. Il avoit fait quantité de paroles pour
des chansons; de sorte qu'on disoit de luy que c'estoit un homme de
belles paroles. Il se vantoit d'avoir des pensées fort delicates, et
en effect elles l'estoient tellement que les plus esclairez souvent
n'en pouvoient voir la finesse; mais si-tost que son esprit voulut
un peu prendre l'essor et faire une galanterie seulement de
cinquante vers, elle fut generallement bernée. Voyla qui me surprend
(dit Hyppolite), car un poëte de cour a tousjours assez
d'approbateurs et de gens qui font valloir son ouvrage. Il falloit
que son livre fust bien mauvais, ou que cet autheur eut bien peu
d'amis. C'est là où je vous attendois (interrompit Charroselles),
puisque je tiens que la plus necessaire qualité à un poëte pour se
mettre en reputation, c'est de hanter la cour, ou d'y avoir esté
nourry: car un poëte bourgeois ou vivant bourgeoisement y est peu
consideré. Je voudrois qu'il eust accès dans toutes les ruelles,
reduits et academies illustres; qu'il eust un Mecenas de grande
qualité qui le protegeast, et qui fist valloir ses ouvrages,
jusques-là qu'on fust obligé d'en dire du bien malgré soy, et pour
faire sa cour. Je voudrois qu'il escrivist aux plus grands
seigneurs; qu'il fist des vers de commande pour les filles de la
reyne, et sur toutes les avantures du cabinet; qu'il en contrefist
mesme l'amoureux, et qu'il escrivist encore ses amours sous quelque
nom emprunté, ou dans une histoire fabuleuse. Le meilleur seroit
qu'il eust assez de credit pour faire les vers d'un balet du roy;
car c'est une fortune que les poëtes doivent autant briguer que les
peintres font le tableau du May[50] qu'on presente à Nostre-Dame.
[Note 49: C'est sans doute Benserade. Ce qui est dit ici de
«bagatelles mélodieuses, etc.», et un peu plus loin (p. 139), de
l'avantage qu'on trouve à faire «les vers d'un ballet du roy», se
rapporte au mieux à ce rimeur courtisan, dont la verve n'alla jamais
plus loin qu'un rondeau ou un madrigal, et dont la plus grande
gloire fut d'aider Molière dans les ballets à régler pour la cour.
Si c'est Benserade, la grande princesse dont il est parlé ici doit
être madame de Longueville, qui, en effet, fut sa protectrice,
surtout dans l'affaire des sonnets de Job et d'Uranie. On sait que
ce dernier étoit de Benserade, et c'est pour lui qu'elle se déclara
hautement.]
[Note 50: Jusqu'au commencement du XVIIIe siècle, la
communauté des orfèvres avoit l'usage d'offrir, le premier jour de
mai, à Notre-Dame, un grand tableau qui, à cause du jour où on
l'offroit, s'appeloit _tableau du mai_. On l'appendoit ce jour-là à
la porte de l'église, puis on lui donnoit une place à l'intérieur.
Ces tableaux n'avoient pas moins de onze ou douze pieds de hauteur.
Les piliers de la nef et plusieurs des chapelles en étoient ornés.
(Piganiol, _Descript. de Paris_, t. 1er, p. 310-311.) On lit dans
le _Dictionnaire de Trévoux_, édit. 1732, que, depuis quelques
années, cet usage s'étoit perdu.]
On ne peut nier (répondit Angelique) que toutes ces inventions, et
sur tout les amis et l'authorité d'un grand seigneur, ne servent
beaucoup à ces messieurs; car les trois quarts du monde jugent des
ouvrages d'autruy sans les connoistre, et sont de l'opinion de celuy
qui a dit le premier son advis, comme nous voyons que les moutons se
laissent conduire au premier qui marche. Adjoustez (dit Philalethe)
qu'il y en a plusieurs qui, à force de parler contre leur sentiment,
changent d'opinion, et se persuadent à la fin qu'une chose qu'ils
auront condamnée d'abord avec justice, sera bonne parce qu'ils
auront esté souvent obligez de parler en sa faveur pour d'autres
considérations. Pour moi (dit Pancrace), j'ay veu un mauvais poëte
de l'autre cour[51] fort estimé parce qu'on faisoit quelquefois sa
fortune en loüant ses ouvrages, comme luy-mesme avec de meschans
vers avoit fait la sienne. Je l'ay aussi connu (reprit Hyppolite),
et je trouve qu'on avoit raison de l'estimer; car, entre tous les
poëtes, ceux qui sont en fortune ont tout à fait mon approbation, et
dés qu'un homme est assez accommodé pour avoir un carrosse à luy, je
ne veux pas qu'on songe seulement à censurer ses ouvrages. La
naissance un peu riche sert bien autant à un poëte pour arriver à la
gloire que ce génie qu'il faut qu'il obtienne de la nature, et qui a
fait dire qu'on peut bien devenir orateur, mais qu'il faut naistre
poëte. Et pour moy, je conseillerois à quiconque voudra estre de ce
mestier, de vendre tout le reste de son bien pour obtenir ce degré
d'honneur. Aussi bien (dit Pancrace) un carosse de poëte ou de
musicien ne couste gueres à achetter: témoin celui d'un illustre
marquis, dont l'attelage ne cousta que quarante francs, et qui, à la
vérité, eut la honte de demeurer embourbé dans un crachat. Et quant
à l'entretien, il couste aussi peu, veu que ces messieurs sont
accoustumez à vivre aux dépens d'autruy, allant, à la ville et à la
campagne, tantost chez l'un et tantost chez l'autre. Hélas!
(interrompit Charroselles avec un grand soupir) que ce raisonnement
est vain! il y a long-temps que j'entretiens exprès un carosse qui
sent assez l'autheur, comme vous sçavez, et cependant je n'en ay pas
eu plus de creance chez ces damnez de libraires, qui ne veulent
point imprimer mes ouvrages.
[Note 51: Il doit être ici question de Boisrobert, que ses vers,
et mieux encore ses bouffonneries, poussèrent auprès de Richelieu,
et qui fit partager sa faveur à tous les poètes ses amis et ses
flatteurs. Il en peupla l'Académie naissante. On appela tous ces
académiciens de remplissage les _enfants de la pitié de Boisrobert_;
et lui-même, songeant à ce qu'il avoit obtenu pour eux du cardinal,
se donnoit le titre de _solliciteur des muses affligées_. V. son
_Historiette_ parmi celles de Tallemant, 2e édit., t. 3, p. 148.]
J'ay un bon avis à vous donner (dit Laurence): vous n'avez qu'à en
donner des pieces separées aux faiseurs de Recueils; ils n'en
laissent échapper aucunes. Les belles pièces font valloir les
mauvaises, comme la fausse monnoye passe à la faveur de la bonne
qu'on y mesle. Je me suis déja advisé de cette invention (répondit
Charroselles avec un autre grand hélas!); mais elle ne m'a servi
qu'une fois. Car il est vray qu'apres qu'on m'eut rebuté un livre
entier, je le hachay en plusieurs petites pièces, episodes et
fragments, et ainsi je fis presque imprimer un volume de moy seul,
quoy que sous le titre de Recueil de pièces de divers autheurs[52].
Mais malheureusement le libraire descouvrit la chose, et me fit des
reproches de ce qu'il ne le pouvoit débiter. Cela m'estonne (dit
alors Philalethe), car les receuils se vendoient bien autrefois[53];
il est vray qu'ils sont maintenant un peu descriez, et ils ont en
cela je ne sçay quoy de commun avec le vin, qui ne vaut plus rien
quand il est au dessous de la barre, quoy qu'il fust excellent quand
il estoit frais percé. A propos (reprit Hyppolite), ne trouvez-vous
pas que ces recueils fournissent une occasion de se faire connoistre
bien facilement et à peu de frais? Je vois beaucoup d'autheurs qui
n'ont esté connus que par là. Pour moy, j'ay quasi envie d'en faire
de mesme; je fourniray assez de madrigaux et de chansons pour faire
imprimer mon nom, et le faire afficher s'il est besoin. Il semble
(dit Angélique) qu'ils peuvent du moins servir à faire une tentative
de réputation: car, si les pièces qu'on y hazarde sont estimées, on
en recueille la gloire en seureté; et si elles ne plaisent pas, on
en est quitte pour les desadvouer, ou pour dire qu'on vous les a
desrobées, et qu'elles n'estoient pas faites à dessein de leur faire
voir le jour.
[Note 52: Il est parlé ici du nouveau _Recueil de pièces les
plus agréables de ce temps, en suite des jeux de l'inconnu_ (Paris,
1644, in-12), dont l'éditeur étoit en effet Ch. Sorel, l'original de
Charroselles. Nous en reparlerons plus bas.]
[Note 53: Ils eurent, en effet, une grande vogue pendant tout le
XVIIe siècle. Quoi qu'en dise même Furetière, qui n'avoit guère
droit de décrier ce genre de publication, puisqu'il fit paroître
quelques unes de ses poésies dans le _Recueil de poésies diverses_
donné par La Fontaine (Paris, 1671, in-12), la mode des recueils
étoit encore très florissante de son temps, et devoit même lui
survivre. La préface du _Nouveau choix de poésies_ donné à La Haye
en 1715, in-12, prouve qu'au XVIIIe siècle elle étoit encore en
pleine faveur. Une bibliographie des _Recueils_ seroit de trop ici.
Nous renverrons, pour les principaux, au _Catalogue de la
Bibliothèque_ de M. Viollet le Duc (_Supplément_, p. 3-4.)]
J'advoue bien (dit Pancrace) que ceux qui sont déjà en réputation,
et dont les ouvrages ont esté louez dans les ruelles et dans les
caballes, l'ont bien conservée dans les Recueils. Mais je ne vois
pas que ceux-là en ayent beaucoup acquis qui n'estoient point connus
auparavant d'ailleurs. De sorte qu'il est arrivé que la pluspart des
honnestes gens n'ont pas souffert qu'on y ait mis leur nom, et il
n'y a eu que quelques ignorans qui se sont empressez pour cela. Je
vis ces jours passez un different (adjousta Philalethe) qui
serviroit bien à confirmer ce que vous dites: c'etoit à la boutique
d'un des plus fameux faiseurs de Recueils. Un fort honneste homme
qui ne vouloit point passer pour autheur déclaré le vînt menacer de
lui donner des coups de baston à cause qu'il avoit fait imprimer un
petit nombre de vers de galenterie sous son nom, et l'avoit mis au
commencement du livre, dans le catalogue des autheurs, qu'il avoit
mesme fait afficher au coin des rues. Le pauvre libraire, avec un
ton pleureux (aussi pleuroit-il effectivement), lui dit: Hélas!
monsieur, les pauvres libraires comme moy sont bien miserables et
ont bien de la peine à contenter messieurs les autheurs: il en vient
de sortir un autre qui m'a fait la mesme menace, à cause que je n'ay
pas mis son nom à ce rondeau; et en disant cela il luy monstra un
rondeau qui estoit la plus méchante pièce du livre.
Voyla comme les gousts sont différents (dit Laurence). Il y auroit
eu bien du plaisir si ces messieurs eussent tous deux exécuté leur
dessein en mesme temps. Pour moy (reprit Charroselles), je ne
sçaurois condamner ceux qui taschent d'acquerir de la gloire par ce
moyen: car en matiere de poësie (que vous sçavez que j'ay tousjours
traittée de bagatelle) je trouve qu'il n'y a point de plus méchant
trafic que d'en estre marchant grossier, c'est-à-dire de faire
imprimer tout à la fois ses ouvrages, et en donner un juste volume;
la methode est bien meilleure de les débiter en détail, et de les
faire courir pièce à pièce, de la mesme maniere qu'on debite les
moulinets et les poupées pour amuser les petits enfants. Vostre
maxime est assez confirmée par l'expérience (dit Angélique), car
elle nous a fait voir des autheurs qui, pour de petites pièces, ont
acquis autant et plus de gloire que ceux qui nous ont donné de
grands ouvrages tout à la fois, et qui estoient en effect d'un plus
grand merite. Ne vous estonnez pas de cela (dit Philalethe):
l'humeur impatiente de nostre nation est cause qu'elle ne se plaist
pas aux grands ouvrages; et une marque de cela, c'est que, si on
tient un livre de vers, on lira plustost un sonnet qu'une élégie, et
une épigramme qu'un sonnet; et si un livre n'est plein que
d'épigrammes, on lira plustost celles de quatre vers que celles de
dix ou de douze.
Je suis bien heureuse (dit Hyppolite) qu'on estime en France
davantage les petites pièces que les grandes, car, pour des
madrigaux, j'en feray tant qu'on voudra, comme j'ay déja dit: on n'a
presque qu'à trouver des rimes et quelque petite douceur, et on en
est quitte; au lieu qu'il est bien difficile de trouver des pointes
pour faire des épigrammes, et des vers pompeux pour faire des
sonnets. Ce n'est pas tout (adjousta Charroselles) que de faire de
petites pièces; il faut, pour les faire bien courir, que ce soient
pièces du temps, c'est-à-dire à la mode, de sorte que ce sont
tantost sonnets, rondeaux, portraits, enigmes, metamorphoses,
tantost triolets, ballades, chansons, et jusqu'à des bouts rimez.
Encore, pour les faire courir plus viste, il faut choisir le sujet,
et que ce soit sur la mort d'un petit chien ou d'un perroquet[54],
ou de quelques grandes aventures arrivées dans le monde galant et
poétique.