d'elle, qui luy demanda aussi-tost ce qu'il disoit d'une si jolie
personne. Il répondit qu'il n'y trouvoit rien à redire, sinon que la
mariée estoit trop belle. Et comme les timides sont tousjours
défians et jaloux, il luy advoua que, si elle devenoit sa femme, il
auroit bien de la peine à la garder. Neantmoins, la beauté ayant des
forces si puissantes qu'elle fait de vives impressions sur les
coeurs les plus bourus et les plus farouches, il s'en trouva dés
lors amoureux, et pria sa cousine de continuer ses soins pour
avancer au plustost ce mariage. Cependant il crût faire mieux sa
cour dans son cabinet, en écrivant à sa maistresse quelque chose
qu'il auroit eu le loisir de méditer, qu'en lui parlant de vive
voix, à cause que sa timidité luy ostoit quelquefois la facilité de
s'exprimer sur le champ. Il se mit donc à travailler serieusement,
et apres avoir bien griffonné des sottises pour faire une lettre
galante, il la mit au net dans du papier doré, et la cacheta bien
proprement avec de la soye: c'estoit un soin qu'il n'avoit jamais
pris pour personne. Il la donna à porter a un laquais nouvellement
venu de Picardie, et partant bien digne d'un tel maistre. Le laquais
avoit charge de donner la lettre à mademoiselle Javotte en main
propre, ce qu'il fit; mais aussi ce fut tout. Car il ne luy dit
aucune chose, ny à qui elle s'addressoit, ny d'où elle venoit. Elle
luy demanda seulement si le port estoit payé, et elle la porta
soudain à son pere, à qui elle crut qu'elle s'adressoit. Car elle
avoit accoustumé d'en recevoir souvent pour luy, et n'en avoit
jamais receu pour elle; de sorte qu'elle ne songea pas seulement à
lire l'adresse, quoy que je ne sçache pas précisément s'il y en
avoit. Vollichon l'ouvrit et la leût, et en mesme temps sousrit de
la naïfveté de sa fille, et admira le bel esprit de celuy qu'il
destinoit pour son gendre, qui écrivoit en un style si magnifique et
si peu commun. Le laquais s'en retourna donc sans réponse. Bedout
luy demanda où il s'estoit amusé si long-temps, et le cria fort de
ce qu'il avoit tant tardé à revenir. Je me suis arresté à voir de
petites demoiselles pas plus hautes que cela (dit le laquais en
monstrant la hauteur de son coude), que tout le monde regardoit au
bout du Pont-Neuf, qui se battoient. Or ce beau spectacle estoit
qu'il avoit veu la monstre des marionettes, qu'il croyoit ingenument
estre de chair et d'os, et animées. Bedout ne pouvant donc pas
apprendre d'un laquais si spirituel comme sa maistresse avoit receu
son ambassade, resolut de l'aller voir sur le soir en personne. S'il
y eust esté seul, il auroit peut-estre eu la mesme peine à y estre
receu que Nicodeme; mais c'est ce qu'il n'avoit garde de faire. Il
falloit mesme que son amour fust desja bien violente pour luy faire
entreprendre d'y aller avec une bonne et seure introduction. Il pria
donc sa cousine Laurence d'aller rendre à madame Vollichon sa
visite, et de trouver bon qu'il luy servit d'escuyer. Laurence fut
ravie de luy rendre ce service, et mesme rendit grace à Dieu de ce
qu'elle voyoit son cousin si changé, n'ayant pas creû qu'il peust
jamais avoir la hardiesse d'aller voir sa maistresse. Elle fut fort
bien receue de la mère et de la fille, et à sa faveur Bedout le fut
aussi. Et comme il n'estoit pas si bien mis que Nicodeme, et qu'il
n'avoit pas la mine d'un cajolleur dangereux, madame Vollichon ne
craignit point de le laisser seul avec sa fille, tandis qu'elle
entretenoit Laurence, qui l'avoit adroitement tirée un peu à l'écart
pour favoriser ce nouvel amant. Bedout, impatient de sçavoir le
succès du grand effort de son esprit, dès les premiers complimens
qu'il fit à Javotte, il luy demanda ce qu'elle disoit de la lettre
qu'elle avoit receue, et pourquoy elle n'y avoit pas fait réponse.
Elle luy répondit froidement qu'elle n'avoit point veu de lettre,
sinon une pour son papa, qu'elle luy avoit portée, et qui y feroit
réponse par la poste. Je ne vous parle pas de celle-là
(repliqua-t-il); je vous parle d'une que vous a donné aujourd'huy
mon laquais, et qui estoit pour vous-mesme. Pour moy (reprit Javotte
en s'estonnant)? hé! les filles reçoivent-elles des lettres?
N'est-ce pas pour des affaires qu'on les écrit? Et puis, qui est-ce
qui me l'auroit envoyée? Bedout luy dit que c'estoit luy qui avoit
pris cette hardiesse. Vous (dit-elle)! Et vous n'estes pas aux
champs? Vous me prenez bien pour une ignorante, comme si je ne
sçavois pas que toutes les lettres viennent de bien loin par des
messagers? Nous en recevons tous les jours ceans, et mon papa ne
fait que se plaindre de l'argent qu'il couste à en payer le port.
Aussi bien, à quoy bon m'écrire? Ne me direz-vous pas bien
vous-mesme ce que vous voudrez, sans me le mander, puisque vous
venez ici? Aviez-vous quelque chose de si pressé à me dire? Bedout,
qui croyoit avoir fait une merveilleuse lettre, et qui en attendoit
de grandes louanges, la prit au mot, en disant: Puisque vous voulez
donc bien sçavoir ce qui est dans ma lettre, je vous en veux faire
la lecture; car j'en ay gardé une coppie, qu'il tira en mesme temps
de sa poche, et qu'il leût en ces termes:
_Epistre amoureuse à Mademoiselle Javotte._
Mademoiselle, comme j'agis sous l'aveu et l'authorité de messieurs
vos parens, qui m'ont permis d'esperer d'entrer en leur alliance, je
ne crois pas qu'il soit hors des limites de la bien-seance de vous
tracer ces lignes, et vous faire là-dessus ma déclaration, qui est
que je vous offre un coeur tout neuf, tout pur et tout net, et qui
est comme un parchemin vierge où votre image se pourra peindre à son
aise, n'ayant jamais esté broüillé par aucun autre crayon ou
portrait qu'il ait receu. Mais que dis-je? C'est plûtost une planche
d'airain sur laquelle, par le burin et les pointes de vos regards,
vostre belle figure a esté desseignée; et puis, y ayant versé l'eau
forte de vos rigueurs, elle y a esté gravée si profondément, que
vous pouvés desormais en tirer tant d'espreuves qu'il vous plaira.
Je voudrois, en revanche, que je me pusse voir sur le vostre gravé
en taille-douce; et, pour ne pas pousser plus loin mon allegorie, je
voudrois que nos deux coeurs, passans sous la presse du mariage,
receussent de si belles impressions, qu'ils pussent estre apres
reliés ensemble avec des nerfs indissolubles, pour venir tous deux
habiter dans une estude où nous apprendrions à joüir des bon-heurs
d'une vie privée et tranquille; bon-heurs que vous souhaitte dés
aujourd'huy et pour toûjours votre tres-humble et tres-affectionné
futur espoux.
Jean Bedout.
Apres que Javotte eut bien escouté cette lettre, et qu'elle n'y eut
rien entendu, elle crut que c'estoit faute d'y avoir esté assés
attentive. Elle pria donc Bedout de la relire, ce qu'il fit
tres-volontiers, croyant que c'étoit une marque de la bonté de la
pièce. Mais sur ce mot d'allegorie, elle l'interrompit avec un grand
cri: (disant): Ha, mon Dieu, quel grand vilain mot! N'y a-t-il rien
de caché de mauvais là dessous? Et comme il se mit en devoir de le
luy expliquer, elle lui dit en l'interrompant derechef: Non, non, je
ne le veux pas sçavoir, il suffit que maman m'a tousjours deffendu
d'entendre dire de gros mots. Et sans vouloir entendre lire
davantage, elle alla joindre sa mère. De sorte que Bedout fut
reduit, faute de meilleur entretien, d'ayder à Javotte à devider
quelques pelotons de laine.
Cependant madame Vollichon, avec son entretien bourgeois, faisoit
beaucoup souffrir la pauvre Laurence, qui estoit une femme d'esprit
et accoustumée à voir le beau monde. Elle luy avoit déjà fait des
plaintes de l'embaras et des soins que donnent les enfans; de la
difficulté d'avoir de bonnes servantes; et elle luy avoit demandé si
elle n'en sçavoit point quelqu'une parce qu'elle vouloit chasser la
sienne, non sans luy raconter tous les défauts de celle-cy, et sans
regretter les bonnes qualités de celles qu'elle avoit eues
auparavant. Elle luy avoit aussi fait plainte de la despence de la
maison et de la cherté des vivres, disant tousjours pour refrain
qu'un ménage avoit la gueulle bien grande, et une autre fois, que
c'étoit un gouffre et un abisme.
Quand Laurence, pour destourner cette basse conversation, luy parla
de quelques femmes du quartier, et entr'autres d'une trésorière de
France logée vis à vis d'elle qui faisoit assez de bruit dans le
voisinage: Ha, ne me parlez point de celle-la (reprit madame
Vollichon)! C'est une glorieuse que je ne sçaurois souffrir. J'ay
deux sujets de me plaindre d'elle, que je ne luy pardonneray jamais.
Laurence s'étant enquise de la qualité de ces deux injures, elle
aprit que c'étoit parce que la tresoriere n'étoit pas venue voir
madame Vollichon à sa derniere couche, et ne luy avoit pas envoyé du
cousin quand elle avoit fait le pain bénit. Laurence rioit encore de
ce plaisant ressentiment, quand Vollichon entra dans la chambre. Il
avoit tout le jour fait la débauche, ayant esté à la comedie, et de
là au cabaret, où une de ses parties l'avoit traitté. L'espargne
d'un repas et les fumées du vin l'avoient rendu plus gay que de
coustume, ce qui l'avoit empesché de s'aller r'enfermer dans son
estude pour y travailler jusqu'à minuit, comme il avoit accoustumé.
A peine fut-il entré, qu'il dit tout en haletant, et avec un
transport merveilleux, qu'il avoit esté à la plus belle comedie qui
se pust jamais voir; et qu'il y avoit tant de monde; qu'on ne
pouvoit entrer à la porte. Il dit mesme qu'il avoit trouvé là des
imprimeurs et des gens qui travailloient à la presse. On n'entendoit
pas d'abord ce quolibet; mais il l'expliqua, en disant que
c'estoient des coupeurs de bourse, qui avoient pris une monstre à un
homme dans cette grande foule. Laurence luy demanda quelle piéce on
avoit jouée. Il luy respondit: Attendéz, je vais vous le dire, voici
le fait: Un particulier nommé Cinna s'advise de vouloir tuer un
empereur; il fait ligue offensive et deffensive avec un autre
appellé Maxime. Mais il arrive qu'un certain quidam va descouvrir le
pot aux roses. Il y a là une demoiselle qui est cause de toute cette
manigance, et qui dit les plus belles pointes du monde. On y voit
l'empereur assis dans un fauteuil, devant qui ces deux messieurs
font de beaux plaidoyers, où il y a de bons argumens. Et la piece
est toute pleine d'accidens qui vous ravissent. Pour conclusion,
l'empereur leur donne des lettres de remission, et ils se trouvent à
la fin camarades comme cochons. Tout ce que j'y trouve à redire,
c'est qu'il y devroit avoir cinq ou six couplets de vers, comme j'en
ay veu dans le Cid, car c'est le plus beau des pieces. C'est dommage
(dit Laurence) qu'on ne vous donne la commission de faire des
prologues, car vous reussissés merveilleusement à expliquer le sujet
d'une tragédie.
Nicodeme les interrompit par son arrivée. La bonne humeur où estoit
Vollichon fut cause qu'il le receut mieux qu'à l'ordinaire, bien
qu'en son ame il eust dessein de rompre avec luy, attendant
seulement que quelqu'une de ses legeretés luy en fournist
l'occasion. Aussi ne luy pouvoit-on pas refuser un libre accés
aupres de sa maistresse tant que l'engagement qu'il avoit avec elle,
c'est à dire son contrat, subsisteroit.
Dès que cet amant eut fait ses reverences, il dit à Madame
Vollichon: Hé bien, ma bonne maman, ne m'avés-vous pas donné une
generalle amnistie de tout le passé? Quest-ce que vous me venés
conter (répondit-elle brusquement) avec votre amnistie? Je veux dire
(reprit Nicodeme) que je crois que vous avès noyé toutes mes fautes
dans le fleuve d'oubly. Voilà bien débutté (dit Vollichon), les
oublies sont chez le patissier; et il se mit à rire à gorge
desployée, comme il faisoit à tous ses méchans quolibets. Si j'ai
fait icy quelque bicestre (continua Nicodeme), j'en ai payé les
dommages et interests, et je suis prest de parfournir ce qui y
manquera. Ce n'est pas de cela que je suis en colere (dit Madame
Vollichon), mais de ce que vous estes un perdu, un vilain et un
desbauché. Aussi-tost son mari adjousta, en adressant la parole à
Nicodeme: Je veux envoyer un commissaire chez vous, car on dit que
vous vivez mal. Nicodeme se voulut justifier et jurer qu'il n'avoit
jamais fait aucun scandale, quand Laurence (voyant un souris
goguenard de Vollichon) interpreta ainsi ce brocard. Je vois bien
(dit-elle), à la mine de Monsieur, qu'il vous veut reprocher que
vous ne faites pas bonne chère. Il ne tiendra qu'à luy (repartit
Nicodeme) de faire l'experience du contraire, car je le traiteray
quand il voudra de maniere qu'il en sera content. Hé bien (dit
Vollichon), je vous prends au mot: j'iray demain diner chez vous et
je porteray de quoy manger. Il ne sera pas nécessaire que vous
apportiez de quoi manger (reprit Nicodeme); la ville est bonne, je
ne vous laisseray pas mourir de faim. Laurence fut encore
l'interprete d'un pareil souris de Vollichon, en disant: Je vois
bien que Monsieur n'a pas dessein de rien porter chez vous pour
augmenter la bonne chère; mais qu'il veut dire qu'il y portera ses
dents, qui sont des instruments pour manger. A la bonne heure (dit
Nicodeme) je vous attendray demain, et vostre compagnie (il dit cela
en monstrant Bedout, qu'il connoissoit pour l'avoir veu au Palais,
et qu'il croyoit estre venu avec Vollichon, sans sçavoir que ce fust
son rival). Bedout repartit aussi-tost qu'il l'en remercioit, et
qu'il n'estoit pas un homme à estre à charge à ses amis, pour aller
ainsi disner chez eux sans nécessité. Et bien (dit Vollichon), je
porteray les deux, je mangeray pour luy et pour moy. Gardez bien
(dit Nicodeme) de faire vanité d'estre grand mangeur, de peur
d'attirer le reproche qu'on fait souvent aux procureurs du
Chastelet, de faire mille mangeries. Il n'y a rien qui ait moins de
fondement que cela (repliqua Vollichon), car notre mestier
maintenant est celuy d'un gagne-petit. Il est vray (dit alors
Bedout) que la journée d'un procureur du Chastelet n'est taxée que
six deniers; mais cette taxe est tant de fois reïtérée, et il se
passe si grand nombre d'actes en un jour, que cela monte à des
sommes immenses. Je ne sçais pourquoy on a souffert jusqu'icy un si
grand abus; et je ne m'estone point qu'il y ait beaucoup de ces
Messieurs qui aient fait de grandes fortunes en fort peu de temps.
Bedout alloit faire de grandes moralitez sur la justice, car sur ces
matieres il estoit grand discoureur, au lieu que sur celle de la
galanterie il estoit toûjours muet, quand Nicodeme luy rompit les
chiens pour mettre Javotte de la conversation; et la voyant qui
devidoit un peloton de laine, il luy dit assez poëtiquement: Quand
je vous vois occupée à ce travail, il me semble que je vois une de
ces parques qui devident le fil de la vie des hommes; et comme ma
destinée est en vos mains, il me semble aussi que c'est la mienne
que vous devidez, de sorte que je crains à toute heure que vos
rigueurs n'en couppent le fil. Je n'entends point tout ce que vous
dites (répondit Javotte); je n'ai point de destinée entre les mains;
je n'ai qu'un peloton de laine, pour faire ma tapisserie. Mais quoy
(reprit Nicodeme), n'avez-vous pas dessein de me faire mourir mille
fois par les cruelles longueurs que vous apportez à me rendre
heureux? car quand je vois vostre tapisserie en vos mains, je crois
voir encore la toile de Penelope? Je ne sçais comment sont faites
vos toiles de Peneloppe (repliqua Javotte); je n'en ay point veu
chez pas une lingere de Paris; et pour le reste, ce n'est point de
moy que cela dépend. S'il en dépendoit, je vous asseure que ce ne
seroit encore de long-temps. Madame Vollichon, qui prestoit
l'oreille à cet entretien, dit là dessus, prenant la parole:
Vrayman, vrayman, vous avez tout le loisir de mascher à vuide. Je me
garderay bien de passer outre jusqu'à ce que j'aye fait d'autres
enquestes. Vous voyez (adjousta son mari), elle n'est encore qu'à la
premiere des enquestes; mais je ne me soucie pas qu'elle passe par
toutes les chambres, pourvu qu'elle n'aille point à la Cour des
aydes. Ha Monsieur (interrompit Laurence), vous avez une trop
honneste femme pour avoir rien à craindre de ce costé-là. Je le
crois (dit Vollichon), mais ces bonnes ménageres sont fort à
craindre, qui font que leurs maris ont leur provision de bois sans
aller la chercher sur le port.
Vous auriez esté bon du temps du vieux Testament (dit Nicodeme);
vous ne parlez que par figures. Il faudra donc (interrompit Bedout)
ne prendre ses parolles que dans le sens tropologique[43]. Est-ce là
du latin (dit alors Vollichon)? je ne l'entends point, mais du
grais, je vous en casse. Il y a long-temps (dit alors Laurence) que
j'admire vostre maniere de parler; il faut que vous ayez un
dictionnaire de quolibets que vous ayez appris par coeur, pour les
prodiguer comme vous faites. Vrayement (dit Vollichon) j'en sçais
bien d'autres dont je ne prens point d'argent; et en effet il en
alloit enfiler un grand nombre, si ce n'eust esté qu'un petit garçon
vint à sa soeur Javotte demander tout haut en sa langue de petit
enfant quelques pressantes nécessitez. Cette conversation fut ainsi
interrompuë; et quand elle auroit esté mille fois plus sérieuse,
elle ne l'auroit pas esté moins, car c'est la coustume de ces bons
bourgeois d'avoir toujours leurs enfans devant leurs yeux, d'en
faire le principal sujet de leur entretien, d'en admirer les
sottises et d'en boire toutes les ordures. Le petit Toinon fut
aussi-tost loüé de sa propreté; on luy promit à cause de cela du
bonbon; et apres qu'on l'eut mis bien à son aise, Madame Vollichon
ne parla plus avec Mademoiselle Laurence que des belles qualitez de
son fils, de ses miesvretez et postiqueries. Ce sont les termes
consacrez chez les bourgeois et les mots de l'art pour expliquer les
gentillesses de leurs enfans. Elle ne se contenta pas de parler de
celuy-là; elle en loüa encore un autre qui estoit encore à la
mammelle, disant de luy qu'il parloit tout seul, qu'il avoit la plus
belle éloquence du monde, et qu'il sçavoit déjà huit ou dix mots.
[Note 43: Chercher le sens tropologique, c'est, sous la figure,
le _trope_, la parabole, démêler le sens moral, ce qui est très
nécessaire pour l'Ecriture.]
Toinon r'entra peu de temps apres dans la salle en equipage de
cavallier, c'est à dire avec un baston entre les jambes, qu'il
appelloit son dada. Vollichon prit aussi-tost un manche de balay
qu'il mit entre les siennes, et, courant apres son fils, ils firent
ensemble trois tours autour de la table, ce qui donna occasion à
Nicodeme d'appeler cette course un tournoy.
Laurence commençoit à rire de la folie de Vollichon, quant Bedout
luy remonstra qu'elle avoit tort de trouver à redire à cette action,
et que, si elle avoit leu Plutarque, elle auroit veu qu'autrefois
Agesilaus fut surpris en la même posture, et qu'au lieu de s'en
deffendre il pria seulement ceux qui l'avoient veu de n'en rien dire
jusqu'à ce qu'ils eussent des enfans. Laurence ne répondit autre
chose, sinon qu'on ne pouvoit rien faire qui n'eust son exemple dans
l'antiquité, et, par discretion, elle ne voulut pas continuer sa
risée au nez de Vollichon, de peur de le fascher; elle se contenta
de faire en elle-mesme reflexion sur la sottise des bourgeois, qui
quittent l'entretien de la meilleure compagnie du monde pour joüer
et badiner avec leurs enfans, et qui croyent estre bien excusez en
alleguant l'affection paternelle, comme s'ils n'avoient pas assez de
temps pour y satisfaire quand ils sont en particulier et dans leur
domestique, et comme si le reste de la compagnie, qui n'est pas
obligé d'avoir la mesme affection, devoit prendre le mesme
divertissement à leurs jeux et à leurs gambades; sottise d'autant
plus ridicule qu'elle s'estend bien souvent jusqu'aux gens les plus
esloignez de la bourgeoisie, et qui ne s'en deffendent que par
l'exemple qu'avoit cité Bedout inutilement, puisqu'Agesilaus ne se
divertissoit ainsi qu'en secret; encore estoit-il honteux d'avoir
été surpris en cette action.
Le reste de cette visite se passa en actions aussi badines. Laurence
en fut bien-tost fatiguée, et, se levant, emmena avec elle son
cousin. Nicodeme fut obligé de sortir en même temps, parce que
Madame Vollichon se vouloit retirer et mettre la clef de la maison
sous son chevet. Ces deux amans firent encore plusieurs visites
aussi ridicules, mais je ne veux pas m'amuser à repeter toutes les
sottises qui s'y dirent de part et d'autre; ce que nous en avons
rapporté suffit.
Cependant les affaires de Nicodeme alloient de mal en pis, et celles
de Bedout de mieux en mieux. Ce n'estoit pas que l'un eust plus de
part aux bonnes graces de leur maistresse que l'autre, car Javotte
avoit pour eux une égale indifférence, ou plustost une égale
aversion. Mais c'est que Vollichon trouvoit plus de bien et moins de
légèreté et de fanfaronnade en Bedout qu'en Nicodeme. Il resolut
donc tout a fait dans sa teste le mariage avec Bedout, sans demander
l'advis de sa fille, et il differa seulement la signature des
articles, jusqu'à ce qu'il fust desgagé d'avec Nicodeme, avec lequel
il esperoit de rompre bien-tost.
Comme on ne douta plus alors que Javotte ne fust bien-tost mariée, à
cause qu'on avoit en main ces deux partis, on commença à luy donner
chez elle plus de liberté qu'elle n'avoit auparavant. On luy fit
venir un maistre à danser pour la façonner, et on choisit entre tous
ceux de la ville celuy qui monstroit à meilleur marché; encore sa
mère voulut qu'il luy monstrast principalement les cinq pas et les
trois visages[44]; danses qui avoient esté dancées à sa nopce, et
qu'elle disoit estre les plus belles de toutes. On luy permit aussi
de voir le beau monde, de faire des visites dans les beaux réduits,
et de se mesler en des compagnies d'illustres et de pretieuses: le
tout néantmoins sans s'esloigner beaucoup de son quartier, car on ne
la vouloit pas perdre de veuë. Elle fut introduite dans la plus
belle de ces compagnies par Laurence, qui en estoit. Son exquise
beauté fut cause qu'elle y fut la bien venuë, malgré son innocence
et son ingenuité: car une belle personne est toujours un grand
ornement dans une compagnie de femmes. Ce beau reduit estoit une de
ces Academies bourgeoises dont il s'est estably quantité en toutes
les villes et en tous les quartiers du royaume; où on discouroit de
vers et de prose, et où on faisoit les jugements de tous les
ouvrages qui paroissoient au jour. La pluspart des personnages qui
la composoient vouloient estre traittez d'illustres, et avec raison,
puisqu'il n'y en avoit pas un qui ne se fist remarquer par quelque
caractere particulier. Elle se tenoit chez Angelique, qui estoit une
personne de grand mérite que je ne sçay quel hazard avoit engagée
dans cette societé. Elle n'avoit point voulu prendre d'autre nom de
guerre ny de roman que le sien: car le nom d'Angelique est au poil
et à la plume, passant par tout, bon en prose et bon en vers, et
celebre dans l'histoire et dans la fable. Elle avoit appris quelques
langues et leu toutes sortes de bons livres; mais elle s'en cachoit
comme d'un crime. Elle ne faisoit point vanité d'estaller ses
sentimens, qui estoient tousjours fort justes, mais presque
tousjours contredits, car, comme dans cette assemblée le nombre des
gens raisonnables estoit le moindre, elle ne manquoit jamais de
perdre sa cause à la pluralité des voix. Et à propos de cela, elle
se comparoit à cette Cassandre qui n'estoit jamais creuë quand elle
disoit la vérité. Elle avoit une de ses parentes qui prenoit tout le
contrepied. C'étoit la fille d'un receveur et payeur des rentes de
l'Hostel de Ville, que, pour parler plus correctement, il falloit
seulement appeller receveur; car, pour la seconde partie de sa
charge, il ne la faisoit point. Elle s'appelloit Phylippote en son
nom ordinaire, et en son nom de roman elle se faisoit appeller
Hyppolite, qui est l'anagramme du nom de Phylippote[45], ce qui
n'est pas une petite fortune pour une pretenduë heroïne, quand son
nom de roman se peut faire avec les lettres d'un nom de baptesme.
Elle affectoit de paroistre sçavante avec une pedanterie
insupportable. Un de ses amans lui enseignoit le latin, un autre
l'italien, un autre la chiromance, un autre à faire des vers, de
sorte qu'elle avoit presque autant de maistres que de serviteurs. Il
y avoit en cette compagnie des esprits de toutes les sortes, dont le
plus honneste homme s'appelloit Philalethe, passioné admirateur des
vertus et des beautés d'Angelique, et qui faisoit tout son possible
pour se bien mettre dans son esprit. D'autre costé, un certain
autheur, nommé Charoselles, y venoit aussi; il avoit esté assez
fameux en sa jeunesse, mais il s'estoit décrié à tel point, qu'il ne
pouvoit plus trouver de libraires pour imprimer ses ouvrages. Il se
consoloit neantmoins par la lecture qu'il essayoit d'en faire à
toutes les compagnies, et... Mais tout beau! si je voulois descrire
icy par le menu toutes ses qualitez et celles de ces autres
personnages, je ferois une trop longue digression, et ce seroit trop
differer le mariage qui est sur le tapis. Pour coupper court, il
s'amassoit tous les jours bonne compagnie chez Angelique.
Quelquefois on y traittoit des questions curieuses; d'autrefois on y
faisoit des conversations galantes, et on tâchoit d'imiter tout ce
qui se pratique dans les belles ruelles par les pretieuses du
premier ordre.
[Note 44: C'étoient, en effet, des danses de l'autre règne, et,
partant, passées de mode. La première est décrite par Aut. Arena
dans son poëme macaronique sur la danse, au chapitre _Quos passibus
duplum esse debet._ Régnier en parle aussi dans sa 5e satyre, V.
220.
Jadis, de votre temps, la vertu simple et pure
Sans fard, sans fiction, imitoit la nature...
... la nostre aujourd'hui qu'on revère icy-bas
Va la nuit dans le bal et danse les _cinq pas_.
]
[Note 45: Allusion satirique à l'heureux anagramme que fit
Malherbe, quand il transforma le nom de _Catherine_, que portoit
madame de Rambouillet, en celui d'_Arthenice_. (Tallemant,
_Historiettes_, 2e édit., t. I, p. 271.)]