Trois fois elle monta en la chambre de son oncle, et trois fois elle

en descendit sans rien faire. Enfin, y étant retournée avec une

bonne resolution, elle commença à luy dire: Mon oncle... et, se

repentant d'avoir commencé, elle s'arresta aussi-tost. Son oncle luy

ayant demandé ce qu'elle desiroit, elle luy demanda s'il n'avoit

point veu ses ciseaux, qu'elle avoit laissez sur la table. A la fin

pourtant, apres avoir longuement tournoyé, elle luy dit tout de bon:

Mon oncle, je voudrois bien vous entretenir d'une affaire en

laquelle je vous prie de m'estre favorable. Mais comme elle

commençoit à s'expliquer et en mesme temps à rougir, on vint dire à

son oncle qu'on le demandoit en bas pour une affaire fort pressée.

Il descendit promptement, et un peu apres envoya querir ses gants et

son manteau. Lucrece alors tint à bonheur de n'avoir pas commencé le

recit de son adventure, car elle auroit esté faschée de s'y voir

interrompue. Or cette affaire estoit que Villeflattin avoit envoyé

querir cet oncle, pour luy parler de l'affaire qu'il avoit

poursuivie à son insçeu et de son propre mouvement, dans la

confiance qu'il avoit qu'il ne seroit point desavoué, à cause du

grand soin qu'il prenoit des intérêts de toute la famille. Ce bon

homme fut fort surpris de cette nouvelle, et dit qu'il s'estonnoit

fort de ce que sa niece ne lui en avoit rien dit. Mais il fut encore

plus surpris quand Villeflattin, luy ayant fait le recit de tout ce

qui s'y estoit passé dans le peu de jours que l'affaire avoit duré,

luy dit que le proces estoit terminé s'il vouloit; qu'on luy offroit

de gros dommages et interêts, et qu'en effet, l'entremetteur de

Nicodeme estoit chés luy, qui faisoit une proposition de donner deux

mille ecus d'argent comptant à Lucrece, à la charge de terminer

l'affaire sur le champ. Il leur faisoit entendre que Nicodeme ne

craignoit pas l'évenement de cette opposition en justice, et qu'il

monstreroit bien qu'elle estoit sans fondement, mais qu'il vouloit

seulement lever l'ombrage qu'elle donnoit aux parens de Javotte,

qu'il estoit prest d'épouser, et particulierement à cause que

l'Avent qui approchoit ne luy permettoit pas de laisser tirer

l'affaire en longueur; qu'enfin il sacrifioit cette somme d'argent à

son plaisir, afin de ne perdre point de temps, ce qu'il n'eust pas

fait en autre saison. Villeflattin, à qui on avoit promis en

particulier une bonne paraguante[38], sçeut si bien cajoller le bon

homme, qu'il le fit resoudre d'accepter cette proposition, dans la

menace qui leur estoit faite de révoquer le lendemain ces offres

pour en playder tout de bon. Et ce qui l'y porta encore plustost fut

que Villeflattin luy dit que Lucrece avoit égaré la promesse qu'il

falloit produire, ce qui la mettoit en danger d'estre debouttée au

premier jour de sa demande. Il luy fit considerer aussi que, n'y

ayant qu'une simple promesse de mariage, sans autre suitte ny

engagement avec Lucrece, et y ayant d'ailleurs un contract solemnel

fait avec Javotte, cette action ne se pourroit resoudre qu'en

quelques dommages et interests, qu'on n'arbitre pas tousjours fort

grands, et qui dépendent purement du caprice des juges.

[Note 38: C'est proprement une expression espagnole qui veut

dire _pour les gants_, et qui fait allusion à _la paire de gants_

qui étoit alors le seul droit de commission, le seul pot-de vin de

certains services; les locutions _avoir les gants, se donner les

gants d'une chose_, viennent de là. Molière, dans _l'Etourdi_, a

employé le mot _paraguante_, et Le Sage, dans _Gil Blas_ (liv. 7,

ch. 2), a dit, parlant d'un secrétaire du duc de Lerme: «Pourvu

qu'il tire des paraguantes d'une affaire, il se soucie fort peu des

épilogueurs.» Le mot nous étoit venu d'Espagne au XVIIe siècle;

nous avions l'usage auparavant. Ainsi, dans le _Roman de la Rose_

(édit. Lenglet Dufresnoy, t. 2, p. 158), il est parlé d'une paire de

gants ainsi donnée, et dans le _Perceforest_, le roi dit au valet

qui lui amène le cheval de sa maîtresse: «Passavant, je vous doibs

vos gants.»]

Il passa donc aussi-tost une transaction, en laquelle il ne fut pas

besoin de faire parler Lucrece, qui estoit mineure, et dont l'oncle,

qui estoit son tuteur, crut bien procurer l'avantage. Il receut donc

les deux mille écus, qui luy servirent bien depuis. Aussi-tost on

vint annoncer cette bonne nouvelle à Lucrece, et Villeflattin luy

cria dès la porte: Ne vous avois-je pas bien dit que je vous ferois

avoir des dommages et interests? Tenez, voilà deux mille écus que

j'en ay tiré, et si je n'avois pas la promesse en main; regardez ce

que c'eust esté si vous ne l'eussiez point perdue. Hé bien! si on

vous eust creue, vous alliez laisser tout perdre. Vous m'en

remercierez si vous voulez, mais c'est comme si je vous les donnois

en pur don.

Lucrece, surprise de ce compliment, et encore plus de cet accord

qu'elle n'avoit esté du commencement du procès, ne répondit qu'avec

une action qui témoignoit un genereux mépris des richesses. Elle

feignit qu'elle n'attendoit pas à vivre apres cela, et qu'elle

n'avoit jamais approuvé tout ce procedé. Elle le remercia pourtant

de la bonne volonté qu'il avoit témoignée pour elle. Dès le soir

elle luy envoya une somme d'argent pour le payer de ses peines,

qu'il refusa genereusement, et le lendemain elle luy envoya le

triple en presens qu'il receut fort bien.

Lucrece n'eut plus besoin alors de découvrir son mal secret, mais de

chercher de nouvelles adresses pour le cacher et pour le couvrir, et

elle en vint à bout à la fin, comme vous verrez dans la suitte; mais

je veux la laisser un peu reposer, car il ne faut pas tant

travailler une personne enceinte.

Nicodeme, sorty de cette fascheuse affaire, et joyeux d'avoir la

main-levée de cette opposition, alla aussi-tost trouver le père de

Javotte, apres avoir neantmoins appaisé la mere, en lui renvoyant un

autre miroir, un autre theorbe, et une autre porcelaine. Vollichon

lui fit un accueil plus froid qu'il ne croyoit, car il ne fit pas

grand cas de la main-levée de cette opposition, et, sous pretexte

que, s'il avoit fait cette sottise-là, il en pourroit bien avoir

fait d'autres, dont il desiroit s'informer, il luy demanda du temps

pour ne rien precipiter, et il remit le mariage au lendemain des

roys, à cause que l'advent estoit fort proche. Ce que Nicodeme fut

obligé de souffrir, en regrettant neantmoins l'argent qu'il avoit

donné dans l'esperance de se marier deux jours apres. Or ce n'estoit

pas ce qui arrestoit Vollichon, mais c'est que, deux jours

auparavant, on luy avoit parlé d'un autre party pour sa fille, qui

estoit plus avantageux, et voulant avoir (comme il disoit) deux

cordes à son arc, il ne vouloit differer qu'afin de voir s'il

pourroit s'engager avec le plus riche, pour rompre aussi-tost avec

celuy qui l'estoit le moins.

Ce beau galand qu'on luy avoit proposé pour Javotte estoit encore un

advocat, ou, pour le moins, un homme qui portoit au Palais la robbe

et le bonnet. La seule fois qu'il parut au barreau, ce fut lors

qu'il presta serment de garder les ordonnances. Et vrayment il les

garda bien, car il ne trouva jamais occasion de les transgresser.

Depuis vingt ans il n'avoit pas manqué un matin de se trouver au

Palais, et cependant il n'avoit jamais fait consultation, escritures

ny plaidoyer. En recompense il estoit fort employé à discourir sur

plusieurs fausses nouvelles qui se debitoient à son pillier; et il

avoit fait plusieurs consultations sur les affaires publiques et sur

le gouvernement, car il se meloit parmy de gros pelotons de gens

inutiles, qui tous les matins vont au Palais, et y parlent de toutes

sortes de nouvelles, comme s'ils estoient controlleurs d'estat

(offices fort courus et fort en vogue); je m'étonne de ce qu'on ne

les fait pas financer. L'apresdisnée il alloit aux conferences du

bureau d'adresse[39], aux harangues qui se faisoient par les

professeurs dans les colleges, aux sermons, aux musiques des

eglises, à l'orvietan[40], et à tous les autres jeux et

divertissemens publics qui ne coustoient rien, car c'estoit un homme

que l'avarice dominoit entierement, qualité qu'il avoit trouvée dans

la succession de son pere. Il estoit fils d'un marchand bonnetier

qui estoit devenu fort riche à force d'épargner ses écus, et fort

barbu à force d'épargner sa barbe. Il se nommoit Jean Bedout, gros

et trapu, un peu camus, et fort large des épaules.

[Note 39: C'étoient celles qui se tenoient, à propos des

nouvelles du jour, chez Théophraste Renaudot. On sait que ce premier

de nos faiseurs de gazettes prenoit pour titre celui de _maître

général des bureaux d'adresse_, et que, long-temps, on put lire au

bas de la dernière page du journal dont il étoit le fondateur: _Du

bureau d'adresse, au Grand-Coq, rue de la Calandre, sortant au

Marché-Neuf, près le Palais, à Paris._]

[Note 40: C'étoit un des plus fameux opérateurs du Pont-Neuf. Il

devoit à la ville d'Orviéto, d'où il venoit, le nom qu'il portoit et

que sa drogue a gardé. On en trouve la recette dans la _Pharmacopée_

de Moïse Charas (1753, 2 vol. in-4); la thériaque en étoit la base.

La vogue de ce remède survécut à son inventeur, et fit la fortune de

celui qui en acheta le secret. Nous lisons, en effet, dans le _Livre

commode des adresses_ pour 1690, au chapitre des _Matières

médicinales_: «M. de Blegny fils, apothicaire ordinaire du roy...,

c'est le seul artiste à qui les descendants du signor Hieronimo de

Ferranti, inventeur de l'Orviétan, ayent communiqué le secret

original.» Je ne sais que ce passage où ce nom soit cité.--On peut

lire dans Gui-Patin (lettre du 6 janv. 1654) comment il se fit que

la drogue de l'Orviétan, à l'instigation du médecin de Gorris, fut

autorisée par douze docteurs de la Faculté, et ce qu'il en advint de

rigoureux pour eux quand on sut l'affaire, et le prix qu'ils en

avoient touché.]

Sa chambre estoit une vraye salle des antiques; ce n'est pas qu'il y

eust force belles curiositez, mais à cause des meubles dont elle

estoit garnie. Son buffet et sa table estoient pleines de vieilles

sculptures, et si délicates (j'entends la table et le buffet)

qu'elles n'eussent pu souffrir les travaux du demenagement, car il

les auroit fallu embourer ou garnir de paille pour les transporter

comme si c'eust esté de la poterie. Sa tapisserie et ses sieges

estoient de pieces rapportées, et de tel prix que pas un n'avoit son

pareil. Sa cheminée estoit garnie d'un ratelier chargé d'armes qui

estoient rouillées dès le temps des guerres de la ligue, et à sa

poultre estoient attachées plusieurs cages pleines d'oyseaux qui

avoient appris à siffler sous luy. La seule chose où il s'efforçoit

de faire dépense estoit en bibliotheque. Il avoit tous livres

d'élite; je veux dire qu'il choisissoit ceux qui estoient à meilleur

marché. Un mesme auteur estoit composé de plusieurs tomes d'inégale

grandeur, d'impression, de volume et de relieure differente; encore

estoit-il toujours imparfait. Entre les caracteres, ceux qu'il

estimoit le plus c'étoient les gothiques, et entre les relieures

celles de bois. Il fuyoit la conversation des honnestes gens, à

cause qu'il pourroit arriver par mal-heur qu'on y seroit engagé à

faire quelque dépense. Il se trouva mesme une fois mélé dans une

conference de gens d'esprit, où, comme on discutoit de plusieurs

matieres, il y avoit à faire un grand fruit; mais il rompit avec

eux, à cause qu'à la fin de l'année il falloit payer un quart d'écu

pour quelques menues necessitez, et pour donner à un pauvre homme

qui avoit soin de nettoyer la salle. Il trouva ce present trop

excessif, et n'ayant voulu donner pour sa part que cinq sous, il les

tira avec grande peine de son gousset; mais pour les en faire sortir

il fallut qu'il retournast tout à fait sa pochette, tant il avoit

dedans d'autres brimborions. Il s'y trouva mesme une grosse poignée

de miettes de pain, ce qui donna sujet à quelques railleurs de dire

qu'il avoit mis exprés ces miettes avec son argent, de peur qu'il ne

se rouillast, de mesme qu'on met des cousteaux dans du son quand on

est longtemps sans les faire servir. Cette rupture leur fit grand

plaisir, parce qu'ils virent bien que son esprit estoit une

pierreponce, qu'il estoit tout à fait impossible de polir.

Il avoit pourtant quelques bonnes qualitez: car la chasteté et la

sobriété estoient en luy en un souverain degré, et generalement

toutes les vertus épargnantes. Il avoit une pudeur ingenue, qui luy

eust esté bienseante s'il eut esté jeune. Il seroit devenu plus

rouge qu'un cherubin s'il eust levé les yeux sur une femme. Il

estoit mesme si honteux en tout temps qu'en parlant à l'un il

regardoit l'autre; il tournoit ses glans ou ses boutons, mordoit ses

gants et se grattoit où il ne luy demangeoit pas; en un mot, il

n'avoit point de contenance asseurée. Ses habits estoient aussi

ridicules que sa mine; c'estoient des memorians ou repertoires des

anciennes modes qui avoient regné en France. Son chapeau estoit

plat, quoy que sa teste fust pointue; ses souliers estoient de

niveau avec le plancher, et il ne se trouva jamais bien mis que

quand on porta de petits rabats, de petites basques et des chausses

estroites: car, comme il y trouva quelque épargne d'étoffe, il

retint opiniastrement ces modes. Il avoit la teste grasse, quoique

son visage fut maigre, et ses sourcils et sa barbe estoient assez

bien nourris, veu la petite chere qu'il faisoit.

C'eust esté dommage qu'une si belle plante, et unique en son espece,

n'eust point eu de rejeton; il parla donc de se marier, ou plutost

quelqu'autre en parla pour luy: car c'estoit un homme à marier par

ambassadeur, comme les princes; mais ce que ceux-là font par

grandeur, cettuy-cy le faisoit par timidité. Cela l'excita à faire

l'honorable et à visiter un peu les bourgeois de son quartier,

jusqu'à telle familiarité qu'ils soupoient ensemble les festes et

les dimanches, à condition que chacun feroit apporter son souper de

son logis. Il arriva un jour fort plaisamment qu'il s'y trouva huit

éclanches, venans de huit ménages qui composoient l'assemblée. Mais

sa plus grande dépense fut au temps du carnaval, où il donnoit à

manger à son tour aussi bien que les autres, et là furent mangez

quelques coqs-d'inde et quelques cochons de lait qui n'avoient point

passé par les mains du rotisseur, car le maistre du festin avoit

coustume de dire qu'ils estoient plus propres quand on les

accommodoit à la maison.

Je ne saurois me tenir que je ne raconte une adventure qui arriva à

l'une de ces réjouyssances du quartier. Une greffiere avoit coustume

d'emporter la clef de l'armoire au pain, apres en avoir taillé

quelques morceaux qu'elle laissoit à la servante et aux clercs pour

leur souper. Un jour qu'elle alloit manger chez un de ses voisins,

elle avoit oublié de leur laisser leurs bribes, de sorte qu'un des

clercs fut député, qui luy alla demander la clef de l'armoire au

pain, au milieu de la compagnie. Elle en rougit, et n'osa pas la luy

refuser; mais quand elle fut au logis, elle luy fit de grandes

réprimandes sur son indiscretion, et luy deffendit bien expressément

de lui venir jamais demander la clef du pain quand elle seroit en

quelque assemblée. Il retint bien cette leçon, et une autre fois

qu'il arriva à la greffiere un pareil défaut de memoire, le mesme

clerc luy vint dire devant tout le monde: Madame, puisque vous ne

voulez pas qu'on vous demande la clef du pain, je vous prie au moins

de nous ouvrir ici l'armoire; et en mesme temps il fit entrer un

crocheteur qui avoit l'armoire chargée sur son dos, ce qui fit

éclatter de rire toute la compagnie. Peu apres, il arriva un petit

incident de cuisine qui fit continuer la risée: car un barbier

estuviste qui estoit de la feste, se piquant de faire des sauces, se

mit en devoir de faire un salmigondis; mais ayant mis chauffer le

plat sur les cendres auprés du feu qui estoit trop ardent, un des

bords du plat se fondit, et il s'y fit une échancrure pareille à

celle des bassins à faire la barbe. Comme il le servit chaudement

sur la table, un galant homme qui se trouva par hazard dans la

trouppe dit assez plaisamment: Je sçavois bien que ce barbier

maladroit nous donneroit icy un plat de son mestier. Ces rencontres,

qui arriverent, par bonheur pour Bedout, lors qu'il rendit le

bouquet[41], furent bien-tost connues par la ville, de sorte qu'on

ne parloit en tous lieux que de son soupper, qui, par ce moyen, fut

mis en reputation.

[Note 41: On disoit donner le bouquet quand on engageoit

quelqu'un pour un repas et surtout pour un bal. Cela venoit de ce

que les dames, qui souvent alors donnoient à danser et _payoient les

violons_, c'est le mot, engageoient leurs cavaliers à la danse en

leur présentant un bouquet. Il en étoit ainsi sous Louis XIII V.

Tallemant, t. 8, p. 20 à 25.--Rendre _le bouquet_, c'étoit

s'acquitter, par une invitation pareille, de celle qu'on vous avoit

faite.]

Or, comme il ne vouloit pas perdre cette dépense, cela fit qu'il

resolut, pendant ce temps de bonne chere, de se marier tout de bon.

Il se mit donc sur sa bonne mine; il fit lustrer son chapeau et le

remettre en forme; il mit un peu de poudre sur ses cheveux. Il

augmenta sa manchette de deux doigts; il mit mesme des canons, mais

si petits, qu'il sembloit plûtost avoir des bandeaux sur les jambes

que des canons. Il fit abattre la haute fustaye de sa barbe et le

taillis de ses sourcils. Enfin, à force de soins, il devint un peu

moins effroyable qu'auparavant. Une de ses cousines parla aux

parents de Javotte, qui estoit du voisinage, de la marier avec cet

Adonis, qui avoit tous ses charmes enfermez sous la clef de son

coffre. Elle fit bien-tost agréer cette proposition au pere et à la

mere, parce qu'elle asseura qu'il avoit beaucoup de bien, et sur

tout que ce seroit un bon homme de mary, qui ne mangeroit pas son

fait ny la dot de sa femme. Mais comme Vollichon estoit plus

formaliste, il dit qu'il vouloit voir plus precisément en quoy

consistoient ses effets, et il luy en fit demander le memoire pour

s'en informer. Bedout le refusa absolument, et dit pour toutes

raisons qu'il avoit esté taxé aux aisez[42] et contraint de se

cacher pour cela six mois dans le Temple; que les partisans, qui

avoient des espions partout, pourroient voir le memoire de son bien,

s'il l'avoit donné une fois à quelqu'un, et qu'ils recommenceroient

leurs poursuites. Il se contenta de dire qu'il monstreroit toujours

autant de bien qu'on en donneroit à la fille qu'on lui proposoit.

Or, comme sa richesse estoit assez évidente, et qu'elle consistoit

en maisons dans la ville et dans les fauxbourgs, Laurence, tel

estoit le nom de sa cousine, fit qu'on n'insista pas d'avantage sur

cette formalité. Mais elle se trouva bien embarrassée pour faire

l'entreveue de luy et de la maistresse qu'elle lui destinoit, afin

de voir s'ils seroient agreables l'un à l'autre.

[Note 42: Cette _taxe des aisés_, qui, son nom l'indique, ne

frappoit que les riches, étoit une contribution exorbitante,

d'autant plus qu'on ne l'imposait qu'arbitrairement. Une anecdote

racontée par Tallemant, édit. in-8, t. 1er, p. 374-375, prouve

que Richelieu s'en faisoit une arme pour avoir raison de ceux dont

il vouloit se venger. Il molesta de cette sorte Barentin, maître de

la chambre aux deniers.]

Bedout esquiva la partie qu'elle vouloit faire pour cela, et il luy

dit que rien ne pressoit, qu'il ne prenoit pas une femme pour sa

beauté, qu'il seroit assez temps de la voir quand l'affaire seroit

conclue; qu'enfin telle qu'on la luy voudroit donner elle luy

plairoit assez. Mais si vous ne lui plaisez pas (luy dit Laurence)?

Bedout répondit qu'une honneste femme ne devoit point avoir d'yeux

pour les défauts de son mary. Nonobstant ces brutalitez, l'affaire

s'avançoit toujours, et vint au point que Laurence voulut, à quelque

prix que ce fut, les faire rencontrer ensemble. Elle invita donc son

cousin de venir chés elle un jour qu'elle sçavoit que madame

Vollichon luy devoit venir rendre visite avec sa fille. Il y vint

sans se douter de l'embuscade qui luy estoit préparée, et apres

quelque temps, quand il vit entrer ces deux dames qu'il ne

connoissoit point encore, il rougit, perdit contenance et à toute

force voulut s'en aller. Mais Laurence le retint par le bras et luy

dit: Demeurez, mon cousin: la fortune vous favorise beaucoup

aujourd'huy; voilà celle que vous devez peut-estre avoir pour femme

et celle que vous aurez ainsi pour belle-mere. Cela l'embarrassa

encore davantage; il fut pourtant obligé de demeurer. Aussi-tost il

fit deux reverences, l'une du pied droit et l'autre du pied gauche,

à chacune la sienne, et laissa parler pour luy sa cousine, qui fit

les honneurs de la maison.

Or, comme il se trouva plus prés de Javotte quand ils eurent pris

des sieges, ayant mis son chapeau sous son coude, et frottant ses

mains l'une dans l'autre, apres un assez long silence, peut-estre

afin de méditer ce qu'il devoit dire, il ouvrit ainsi la

conversation: Hé bien (Mademoiselle), c'est donc vous dont on m'a

parlé? Javotte répondit avec son innocence accoustumée: Je ne sçay

pas (Monsieur) si on vous a parlé de moy; mais je sçais bien qu'on

ne m'a point parlé de vous. Comment (reprit-il), est-ce qu'on

pretend vous marier sans vous en rien dire? Je ne sçais (dit-elle).

Mais que diriez-vous (repartit-il) si on vous proposoit un mariage?

Je ne dirois rien (répondit Javotte). Cela me seroit bien avantageux

(reprit Bedout assez haut, croyant dire un bon mot), car nos lois

portent en termes formels que qui ne dit mot semble consentir. Je ne

sçais quelles sont vos loix (luy dit-elle); mais pour moy, je ne

connois que les loix de mon papa et de maman. Mais (reprit-il) s'ils

vous commandoient d'aymer un garçon comme moy, le feriez-vous? Non

(dit Javotte): car ne sait-on pas bien que les filles ne doivent

jamais aymer les garçons? J'entends (repliqua Bedout) s'il estoit

devenu mary. Ho, ho (dit-elle), il ne l'est pas encore; il passera

bien de l'eau sous les ponts entre-cy et là. La bonne mere, qui

vouloit ce parti, qu'elle regardoit comme tres-advantageux, se mit

de la partie, et luy dit: Il ne faut pas (Monsieur) prendre garde à

ce qu'elle dit; c'est une fille fort jeune, et si innocente qu'elle

en est toute sotte. Ha, Madame (reprit Bedout), ne dites pas cela;

c'est vôtre fille, et il ne se peut qu'elle ne vous ressemble. Quand

à moy, je trouve qu'il n'y a rien de tel que de prendre pour femme

une fille fort jeune, car on la forme comme l'on veut avant qu'elle

ait pris son ply. La mere reprend aussitost: Ma fille a toujours

esté bien élevée, et je la livreray à un mary bonne ménagere; depuis

le matin jusques au soir elle ne leve pas les yeux de dessus sa

besogne. Quoy (interrompit Javotte), faudra-t-il encore travailler

quand je seray mariée? Je croyois que quand on estoit maistresse on

n'avoit autre chose à faire qu'à joüer, se promener et faire des

visites? Si je sçavois cela, j'aymerois autant demeurer comme je

suis. A quoy sert donc le mariage? Laurence, qui estoit adroite et

malicieuse, se mit là dessus à luy dire: Non, non, Mademoiselle,

n'ayez point de peur; mon cousin est plus galant homme qu'il ne

semble; il a du bien assez pour vivre honorablement, sans que vous

songiez tant à le ménager. Vous vivrez à vostre aise et fort en

repos; vous dormirez toute la matinée, vous irez joüer et vous

promener tout le reste du jour; pourveu que vous soyez avec luy à

disner et à souper, cela suffira. Vous parlez sans procuration

speciale (luy dit Bedout presque en colere); un mary ne prend une

femme que pour avoir de la compagnie et pour regler sa maison.

Cependant, au lieu de ménager son bien, elle iroit le dissiper! le

bien de Cresus n'y fourniroit pas. Pour moy, je voudrois qu'une

femme vescust à ma mode, et qu'elle ne prist plaisir qu'à voir son

mary. Vous donneriez (dit Laurence) des bornes bien estroites à ses

plaisirs. Pour moy (reprit Bedout), je vous vais prouver par cent

authoritez que cela doit aller ainsi; et il alloit enfiler cent

sottises et pedanteries quand, par bon-heur, une collation entra

dans la salle, qui rompit ce ridicule entretien.

La seule galenterie qu'il fit ce jour là, fut qu'il voulut peler une

poire pour sa maistresse; mais comme c'estoit presque fait, elle luy

échappa des doigts, et se sucra d'elle-mesme sur le plancher de la

chambre. Il la ramassa avec une fourchette, souffla dessus, la

ratissa un peu, puis la luy offrit, et luy dit encore, comme font

plusieurs personnes maintenant, qu'il luy demandoit un million

d'excuses. A quoy Javotte répondit ingenuement: Monsieur, je ne vous

en sçaurois donner, car je n'en ay pas une seule. Après quelques

discours et aventures semblables, la visite se termina. Bedout se

hazarda jusqu'à reconduire sa maistresse chés elle; mais il prit

tousjours le haut du pavé, ce qu'il ne faisoit pas pourtant par

incivilité ny par ambition, mais par ignorance, qui estoit bien

pardonnable à un homme qui faisoit son apprentissage d'escuyer, et à

qui semblable faute n'estoit jamais arrivée. A peine l'eut-il

quittée, que Javotte dit à sa mere: Mon Dieu, maman, que voilà un

homme qui me déplaist; qui luy répondit seulement: Taisez-vous,

petite Babouine; vous ne sçavez pas ce qui vous est propre.

Le roman bourgeois: Ouvrage comique · 第 7 / 23 段