Javotte. Quelque temps après, il arriva qu'un procureur de
l'officialité, nommé Villeflatin, qui estoit amy et voisin de
l'oncle de Lucrece, le vint voir et le trouva dans sa chambre au
coin du feu. Par hasard, Lucrece estoit à fouiller dans un buffet
qu'elle avoit dans la mesme chambre. Comme c'est la première
cajolerie des vieillards de demander aux jeunes filles quand elles
seront mariées, ce fut aussi le premier compliment de ce procureur.
Hé bien! lui dit-il, mademoiselle, quand est-ce que nous danserons à
vostre nopce! Je ne sçay pas quand ce sera, répondit Lucrece en
riant; au moins ce ne sera pas faute de serviteurs: voilà une
promesse; si j'en veux, il ne tient qu'à moy de l'accepter. Elle dit
cela en monstrant un papier plié, qui estoit cette promesse qu'elle
avoit trouvée fortuitement sous sa main, sur quoy neantmoins elle ne
faisoit pas grand fondement, car elle mettoit toutes ses esperances
en celle du marquis, dont elle n'avoit garde de faire alors mention.
Le procureur, par curiosité, jetta la main dessus sans qu'elle y
prist garde, et, faisant semblant de la vouloir arracher, elle fut
obligée de la lascher de peur de la rompre. Il la lut exactement, et
il luy dit qu'il connaissoit celuy qui l'avoit souscrite, qu'il
avoit du bien; il n'en fit point d'autre éloge, car il croyoit bien
par ce mot avoir dit tout ce qui s'en pouvoit dire. Il luy demanda
si la promesse estoit reciproque, et si elle en avoit donné une
autre; mais Lucrece, sans dire ny ouy, ny non, lui répondit
tousjours en bouffonnant. Il luy recommanda serieusement de la bien
garder, luy offrant de la servir en cette occasion et de faire une
exacte enqueste du bien que Nicodeme pouvoit avoir.
A quelques jours de là il avint que, Villeflatin estant allé au
Châtelet pour quelques affaires, y trouva Vollichon, pere de
Javotte; et comme il le connoissoit de longue main, Vollichon lui
fit part de la joyeuse nouvelle du mariage prochain de sa fille.
Villeflatin s'en rejouyt d'abord avec luy, disant qu'il faisoit fort
bien de la marier ainsi jeune; qu'une fille est de grande garde;
qu'un pere en est déchargé et n'est plus responsable de ses
fredaines quand elle est entre les mains d'un mary, qui est obligé
d'en avoir le soin. Qu'à la vérité sa petite Javotte estoit bien
sage; mais que le siecle estoit si corrompu, et la jeunesse si
dépravée, qu'on ne faisoit non plus de scrupule de surprendre une
pauvre innocente que de boire un verre d'eau. Et apres d'autres
discours de cette nature que j'obmets à dessein, non pas faute de
les sçavoir (car je les ay ouy dire mille fois), il luy demanda qui
estoit celuy qu'il avoit choisi pour faire entrer en son alliance,
et quand se feroit la solemnité du mariage. Vollichon luy répondit
que les bans estoient desja jettez à Saint-Nicolas et à
Saint-Severin, les parroisses des futurs espoux; que les fiançailles
se devoient faire dans deux jours, et que c'estoit Nicodeme qui
devoit estre son gendre. Comment! (s'écria Villeflatin) et on disoit
qu'il devoit épouser mademoiselle Lucrece, nostre voisine! J'ai veu,
leu et tenu une promesse de mariage à son profit, et qui est bien
signée de luy. Vous me surprenez (dit Vollichon), je vous prie de
m'en faire sçavoir des nouvelles certaines, et de me dire s'il...
Et, sans achever, il le quitta avec furie, en criant: Qui appelle
Vollichon? C'estoit le guichetier de la porte du presidial, qui
appelloit Vollichon pour venir parler sur la montée à une partie
qu'on ne vouloit pas laisser entrer. Son avidité, qui ne vouloit
rien laisser perdre, ne luy permit pas de faire reflexion qu'il
quittoit une affaire tres importante pour une autre qui estoit
peut-estre de neant, comme elle estoit en effet. Si-tost qu'il eut
expédié cette partie, il retourna au lieu où il avoit laissé
Villeflatin, pour luy demander s'il se souvenoit des termes ausquels
la promesse de mariage estoit conçue, puisqu'il l'avoit eue entre
ses mains; mais il ne le trouva plus: car, comme celuy-cy estoit
fort zelé pour le service de Lucrece et de toute sa famille, voyant
le brusque départ de Vollichon, il s'imagina qu'il estoit allé
promptement faire avertir sa femme et sa fille qu'on vouloit aller
sur son marché et qu'une autre personne avoit surpris une promesse
de mariage de Nicodeme. Enfin il crut qu'il estoit allé donner ordre
d'achever le mariage avant qu'on y pust former opposition, de peur
de laisser échapper ce party, qui en effet lui estoit avantageux. Il
eut peur que ce qu'il avoit découvert à Vollichon ne le poussast
encore plustost à precipiter l'affaire. C'est ce qui l'obligea
d'aller tout de ce pas et de son propre mouvement (sans parler de
rien à Lucrece, ny à son oncle, ny à sa tante), afin de ne perdre
point de temps, former une opposition au mariage entre les mains des
curez de Saint-Nicolas et de Saint-Severin. Et non content de cela,
il obtint du lieutenant civil et de l'official des deffenses de
passer outre, qu'il fit signifier aux mesmes curez et à Vollichon,
car, quand à Nicodeme, il ne sçavoit où il demeuroit. Puis il vint
tout en sueur, sur les trois heures apres midy, dire à Lucrece qu'il
y avoit bien des nouvelles, qu'elle luy avoit bien de l'obligation,
qu'il n'avoit ny bu ni mangé de tout le jour, qu'il avoit toujours
couru pour son service. Et apres plusieurs autres prologues, il lui
raconta la rencontre qu'il avoit faite de Vollichon et tous les
exploits qu'il avoit fait depuis.
Lucrece fut fort surprise de ce recit, et il lui monta au visage une
rougeur plus forte qu'aucune qu'elle eust jamais eue. Pour tout
remerciment de la bonne volonté de ce procureur, elle luy dit qu'il
la servoit vraiment avec beaucoup de chaleur, puisqu'il n'avoit pas
mesme pris le temps d'en parler à son oncle ny à sa tante; qu'en son
particulier, elle n'avoit point dessein d'épouser Nicodeme, et
encore moins par l'ordre de la justice. Ha, ha (dit alors le
procureur), il faut apprendre à cette jeunesse éventée à ne se
moquer pas des filles d'honneur: nous avons sa signature, il faudra
au moins qu'il paye des dommages et interests; laissez-moi seulement
faire. Et avec un «Nous nous verrons tantost plus amplement; je n'ay
ny bu ny mangé d'aujourd'huy», il enfila l'escalier, et tira la
porte de la chambre apres luy; il la ferma mesme à double tour pour
empescher qu'on ne courust apres luy pour le reconduire.
Lucrece, que par bon-heur il avoit trouvée seule, demeura en grande
perplexité. Son marquis s'en estoit allé il y avoit quelque temps et
luy avoit laissé des marques de son amour. Peu avant son départ,
elle s'estoit apperceue d'un certain mal qui avoit la mine de luy
gaster bien-tost la taille. Cela mesme l'avoit obligée de le presser
de l'épouser; mais lorsqu'elle le conjuroit si vivement qu'il ne
s'en pouvoit presque plus deffendre, il luy vint un ordre de la cour
d'aller joindre son regiment: à quoi il obeyt en apparence avec
regret, et en lui faisant de grandes protestations de revenir au
plustost satisfaire à sa promesse. Il partit bien, mais je ne sçay
quel terme il prit pour son retour, tant y a qu'il n'est point
encore revenu. Lucrece luy écrivit force lettres, mais elle n'en
reçeut point de réponse. Elle vit bien alors, mais trop tard,
qu'elle estoit abusée, et ce qui la confirma dans cette pensée,
c'est que, depuis le départ du marquis, elle n'avoit plus trouvé la
promesse de mariage qu'il luy avoit donnée. Elle ne pouvoit pas
mesme s'ymaginer comme elle l'avoit perdue, veu le grand soin
qu'elle avoit eu de la serrer dans son cabinet. Or, voicy comme la
chose estoit arrivée:
La passion du marquis estant un peu refroidie par la jouyssance, il
fit reflexion sur la sottise qu'il alloit faire s'il executoit la
parolle qu'il avoit donnée à Lucrece. Outre le tort qu'il faisoit à
sa maison en se mésalliant, il voyoit tous ses parens animez contre
luy, qui luy feroient perdre les grands biens sans lesquels il ne
pouvoit soustenir l'éclat de sa naissance. Il voyoit, d'un autre
costé, que, si Lucrece playdoit contre luy en vertu de sa promesse
de mariage, cela luy feroit une tres-fâcheuse affaire: car, outre
que ces sortes de procés laissent tousjours quelque tache à
l'honneur d'un honneste homme, à cause qu'il est accusé en public de
trahison et de manquement de parolle, les evenemens en sont
quelquefois douteux, et avec quelque avantage qu'on en sorte, ils
coustent toujours tres-cher. Il se résolut donc d'user de stratagéme
pour se tirer de ce mauvais pas où son amour trop violent l'avoit
engagé. Pour cet effet il mena sa maistresse à la foire
Saint-Germain, et, luy disant qu'il luy vouloit donner le plus beau
cabinet d'ébeine qui s'y trouveroit, il la pria de le choisir et
d'en faire le prix. Elle fit l'un et l'autre, et de plus elle le
remercia de sa liberalité. Le marquis prit le soin de le luy faire
porter chez elle; mais auparavant il commanda secrettement au
marchand d'y faire des clefs doubles, dont il garda les unes par
devers luy et il fit livrer les autres à Lucrece avec le cabinet.
Soudain qu'elle eut ce present, elle y serra avec joie ses plus
précieux bijoux, et ne manqua pas surtout d'y mettre sa promesse de
mariage qu'elle avoit du marquis.
Quand il fut sur son départ, ayant dessein de retirer sa promesse,
il alla chez Lucrece à une heure où il sçavoit qu'elle n'estoit pas
au logis; il y entra familierement comme il avoit accoustumé, et,
feignant d'avoir quelque chose d'importance à luy dire, il demanda
permission de l'attendre dans sa chambre. Estant là, il se trouva
bien-tost seul, et alors, avec la clef qu'il avoit par devers luy,
il ouvrit le cabinet, et, trouvant la promesse, s'en saisit, sans
que Lucrece, quand elle fut arrivée, s'apperceût d'aucune chose.
Elle n'avoit mesme reconnu ce vol que peu de jours avant ce procés
que venoit de former Villeflatin contre Nicodeme, et n'en avoit pas
encore soubçonné le marquis; mais quand elle vid que son absence
duroit, qu'il ne luy écrivoit point et que sa promesse estoit
perdue, elle ne douta plus de sa perfidie. Dans son déplaisir elle
ne trouva point de meilleur remede à son affliction que d'entretenir
avec plus de soin ses autres conquestes. Or comme il falloit qu'elle
se mariast avant qu'on s'apperceust de ce qu'elle avoit tant de
sujet de cacher, elle commença à s'affliger moins du zele indiscret
de son voisin, qui luy cherchoit un mary malgré elle par les voyes
de la justice.
Elle attendit donc avec patience le succés de cette affaire,
raisonnant ainsi en elle-mesme, que si elle gagnoit sa cause, elle
gagnoit un mary dont elle avoit grand besoin, et si elle la perdoit,
elle pourroit dire (comme il estoit vray) qu'elle n'avoit point
approuvé cette procedure, et qu'on l'avoit commencée à son insceu,
ce qu'elle croyoit estre suffisant pour mettre son honneur à
couvert. Aussi bien il n'estoit plus temps de deliberer; la
promptitude du procureur avoit fait tout le mal qui en pouvoit
arriver; la matiere estoit desja donnée aux caquets et aux
railleries; il falloit voir seulement où cela aboutiroit.
Villeflatin, la revenant voir le soir, luy dit qu'elle luy donnast
sa promesse. La honte ne l'ayant pas encore fait resoudre, elle fit
semblant de l'avoir égarée et luy dit mesme qu'elle craignoit
qu'elle ne fust perduë. Vous auriez fait là (reprit-il) une belle
affaire. Or sus, trouvez là au plustost, cependant que ce mariage
est arresté; il ne peut passer outre au prejudice de nos deffenses;
mais la faudra bien avoir pour la faire reconnoistre. Dites-moi
cependant: n'a-t-il point eu d'autres privautez avec vous? n'y
a-t-il point eu de copule? Dites hardiment, cela peut servir à
vostre cause? Dame, en ces occasions il faut tout dire; on n'y
seroit pas receu par apres.
Lucrece rougit alors avec une confusion qui n'est pas imaginable et
qui l'empescha de faire aucune réponse. Elle fut tellement surprise
de cette grosse parolle, qu'elle fut toute preste à luy advoüer son
malheur, dont elle croyait qu'il se fust desja apperceu, de la sorte
qu'il la traitoit. Elle l'alloit prier en mesme temps de
s'entremettre auprés de son oncle et de sa tante pour obtenir le
pardon de sa faute. Ville-flattin crût que sa rougeur venoit de ce
qu'il luy avoit demandé assez cruement une chose dont un homme plus
civil que luy se seroit informé avec plus d'honnesteté; de sorte
que, sans la presser davantage, il la loua de sa pudeur, luy disant:
Soyez aussi sage à l'advenir comme vous avez esté jusqu'icy, et vous
reposez sur moi de cette affaire.
Cependant Nicodeme qui ne sçavoit rien de ces nouveaux incidens,
alla le soir mesme voir Javotte, sa vraye maistresse, et ayant mis
des canons blancs, s'estant bien frisé et bien poudré, il y arriva
en chaise, fort gay, retroussant sa moustache et gringottant un air
nouveau. Il rencontra dans la salle la mere et la fille, toutes deux
bourgeoisement occupées à ourler quelque linge pour achever le
trousseau de l'accordée. Le froid accueil qu'elles luy firent le
surprit un peu, et, commençant la conversation par l'ouvrage
qu'elles tenoient: Certes, ma bonne maman (luy dit-il), vostre fille
vous aura bien de l'obligation, car je me doute bien que ce linge à
quoy vous travaillez est pour elle. La prétenduë belle-mere luy
répondit assez brusquement: Ouy, monsieur, c'est pour elle; mais il
vous passera bien loin du nez. Je vous trouve bien hardy de venir
encore ceans, apres nous avoir voulu affronter. Là, là, ma fille est
jeune et ne manquera pas de partis; nous ne sommes pas des personnes
à aller playder à l'officialité pour avoir un gendre. Allez trouver
vostre maistresse à qui vous avez promis mariage; nous ne voulons
pas estre cause qu'elle soit dés-honorée. Nicodeme, encore plus
estonné, jura qu'il n'avoit aucun engagement qu'avec sa fille.
Vrayment (reprit aussi-tost la procureuse), il nous en feroit bien
accroire si nous n'avions de quoy le convaincre; et, appelant la
servante, elle luy dit: Julienne, allez querir un papier là haut sur
le manteau de la cheminée, que je luy fasse voir son bec-jaune.
Quand il fut apporté: Tenez (dit-elle), voyez si je parle par coeur!
Nicodeme pensa tomber de son haut en le lisant, car il connoissoit
le coeur de Lucrece, et il ne pouvoit concevoir qu'une si fiere
personne voulust playder à l'officialité pour avoir un mary. Il
sçavoit qu'elle n'avoit receu la promesse qu'en riant et sans fonder
sur cela aucune esperance ny dessein de mariage; aussi n'en
avoit-elle point parlé depuis, de sorte qu'il s'imagina que cela
n'estoit point fait par son ordre; il dit donc à sa belle mere:
Voilà une piece que quelque ennemy me jouë; s'il ne tient qu'à cela,
je vous apporte dés demain une main-levée de cette opposition
pardevant notaires.
Je n'ay que faire (répondit-elle) de notaires ni d'advocats; je ne
veux point donner ma fille à ces débauchez et à ces amoureux des
onze mille vierges. Je veux un homme qui soit bon mary et qui gagne
bien sa vie.
Nicodeme, qui ne trouvoit pas là grande satisfaction, d'ailleurs
impatient de sçavoir la cause de cette broüillerie, prit congé
d'elle peu de temps apres. Il ne fut pas assez hardy pour saluer, en
sortant, sa maistresse de la maniere qu'il est permis aux amans
declarez. Pour Javotte, elle se contenta de luy faire une reverence
muette; mais en se levant elle laissa tomber un peloton de fil et
ses ciseaux, qui estoient sur sa juppe. Nicodeme se jette aussi-tost
avec precipitation à ses pieds pour les relever; Javotte se baisse,
de son costé, pour le prévenir; et, se relevant tous deux en mesme
temps, leurs deux fronts se heurtèrent avec telle violence, qu'ils
se firent chacun une bosse. Nicodeme, au desespoir de ce malheur,
voulut se retirer promptement; mais il ne prit pas garde à un buffet
boiteux qui estoit derrière luy, qu'il choqua si rudement qu'il en
fit tomber une belle porcelaine, qui estoit une fille unique fort
estimée dans la maison. Là dessus, la mère éclate en injures contre
luy. Il fait mille excuses, et en veut ramasser les morceaux pour en
renvoyer une pareille; mais en marchant brusquement avec des
souliers neufs sur un plancher bien frotté et tel qu'il devoit estre
pour des fiançailles, le pied luy glissa, et comme, en ces
occasions, on tâche à se retenir à ce qu'on trouve, il se prit aux
houppes des cordons qui tenoient le miroir attaché; or, le poids de
son corps les ayant rompus, Nicodeme et le miroir tombèrent en mesme
temps. Le plus blessé des deux, neantmoins, ce fut le miroir, car il
se cassa en mille pièces, Nicodème en fut quitte pour deux
contusions assez légères. La procureuse, s'ecriant plus fort
qu'auparavant, luy dit: Qui m'amène ici ce ruine-maisons, ce
brise-tout? et se met en estat de le chasser avec le manche du
ballay. Nicodeme, tout honteux, gagne la porte de la salle; mais,
estant en colere, il l'ouvrit avec tant de violence, qu'elle alla
donner contre un theorbe qu'un voisin avoit laissé contre la
muraille, qui fut entierement brisé. Bien luy en prit qu'il estoit
tard, car en plein jour, au bruit que faisoit la procureuse, la huée
auroit fait courir les petits enfans apres luy. Il s'en alla donc
egalement rouge de honte et de colere; et, à cause de l'heure, ne
pouvant rien faire ce soir-là, il se resolut d'attendre au jour
d'apres à voir Lucrece.
Le lendemain donc, voulant y aller en bon ordre, il demanda sa belle
garniture de dentelle, qui luy fut apportée, à la reserve du rabat,
qui se trouva manquer. Il envoya son laquais pour le chercher chés
sa blanchisseuse, qui répondit par ce trucheman qu'elle ne l'avoit
point. Comme Nicodeme estoit bon bourgeois et bon ménager, il alla
le chercher luy-mesme; il foüilla et renversa tout son linge sale,
et il trouva à la fin ce qu'il cherchoit et même ce qu'il ne
cherchoit pas. Car il faut sçavoir que cette blanchisseuse, nommée
dame Roberte, blanchissoit aussi la maison de Lucrece et y estoit
fort familiere. Or, comme il remuoit ce linge sale, voyant une
chemise de femme assez haute en couleur, il luy demanda en riant si
c'estoit une chemise de mademoiselle Lucrece. Dame Roberte luy
répondit avec une grande naïveté: Vrayement nenny, ce n'en est pas;
mademoiselle Lucrece est maintenant la plus propre fille qu'il y ait
à Paris; depuis plus de trois mois je ne vois pas la moindre tache à
son linge, il est presque aussi blanc quand je le prends que quand
je le reporte. Et comment se porte-t'elle? luy dit Nicodeme. Dame
Roberte luy repondit avec la mesme ingenuité: La pauvre fille est
toute mal bastie; quand je vais chés elle le matin, je la trouve qui
a des vomissemens et de si grands maux de coeur et d'estomac,
qu'elle ne peut durer lassée dans son corps de juppe; elle est
tousjours avec ses brassieres de satin blanc. Toutefois cette pauvre
fille ne se plaint pas, et cache si bien son mal qu'on ne sçait pas
mesme au logis qu'elle soit malade; l'apres-disnée elle recoit son
monde comme si de rien n'estoit: c'est la meilleure ame et la plus
patiente creature qui se puisse voir. Nicodeme remarqua ces parolles
ingenuës, et, changeant de dessein, au lieu d'aller voir Lucrece il
alla consulter un medecin et un de ses amis du barreau; enfin il se
douta de la verité, et son imagination alla encore au delà; car il
s'imagina que, pour remedier au mal de Lucrece, ses parens avoient
formé cette action afin de la luy faire épouser. Il crut aussi que,
pour couvrir sa faute, elle leur avoit fait entendre qu'il avoit
abusé d'elle sous la promesse de mariage qu'il luy avoit sottement
donnée. Il avoit appris de ses amis qu'il avoit consulté, et il le
pouvoit sçavoir luy-mesme, puisque c'estoit son mestier, que son
affaire estoit mauvaise; qu'une fille enceinte fondée en promesse de
mariage seroit plustost cruë en justice que luy, et que, quelques
sermens qu'il fist du contraire, il ne détruiroit point la
presomption qu'on auroit que ce ne fust de ses oeuvres. D'ailleurs
Lucrece estoit belle et avoit beaucoup d'amis de gens de robbe, qui
luy pouvoient faire gagner sa cause, quelque mauvaise qu'elle fust,
outre qu'elle estoit si discrette en apparence qu'il ne la pouvoit
pas convaincre d'aucune débauche, quoy que sa coquetterie fust
publique. Il resolut donc de sortir de cette affaire à quelque prix
que ce fust avant qu'elle éclatast tout à fait; car il s'imaginoit
que si-tost qu'il auroit conjuré cet orage et levé cette opposition,
il renoüeroit aisément avec les parens de Javotte, de laquelle il
estoit amoureux au dernier point, et certainement, si on eust connu
son foible, il luy en eust coûté bon. Il employa quelque temps à
chercher des connoissances pour faire parler sous main à l'oncle de
Lucrece, n'osant pas y aller en personne, de peur d'un _amené sans
scandale_. Il y trouva quelque accés par le moyen d'un amy qui
connoissoit Villeflattin, le plenipotentiaire et le grand directeur
de cette affaire, qui écouta volontiers ses propositions.
Cependant Lucrece estoit demeurée dans un grand embarras; elle
craignoit tous les jours de plus en plus que son mal secret ne
devint public, et, voyant bien qu'il ne falloit plus avoir
d'espérance au marquis, elle se résolut tout de bon de ménager
l'affaire que le hazard et la promptitude de ce procureur luy avoit
preparée. Ce qui la fit encore plustost resoudre, c'est qu'elle
avoit presté l'oreille à une consultation qui s'estoit faite chez
son oncle sur une pareille espece, où l'affaire avoit esté decidée
en faveur d'une fille qui estoit en une semblable agonie. Elle prit
donc en main sa promesse pour la porter à son oncle, et le prier, en
luy demandant pardon de sa faute, de luy faire reparer son honneur.
Mais, hélas! en ce moment, elle avoit deux estranges repugnances:
l'une de decouvrir sa faute, et l'autre d'en charger un innocent, ce
qui estoit pourtant necessaire en cette occasion.