Puisque vous vous plaisez à ces desseins (dit le marquis), je vous

en veux reciter un bien plus beau, que j'ouys dire ces jours passez

à un advocat, qui cherchoit un partisan pour traiter avec luy de cet

advis; et ne vous estonnez pas si j'ay commerce avec les gens du

palais, et si je me sers par fois de leurs termes, car deux

mal-heureux proces qui m'ont obligé de les frequenter m'en ont fait

apprendre à mes dépens plus que je n'en voulois savoir. Il disoit

qu'il seroit tres-important de créer en ce royaume un grand conseil

de modes, et qu'il seroit aisé de trouver des officiers pour le

remplir: car, premierement, des six corps des marchands on tireroit

des procureurs de modes, qui en inventent tous les jours de

nouvelles pour avoir du débit; du corps des tailleurs on tireroit

des auditeurs de mode, qui, sur leurs bureaux ou etablis, les

mettroient en estat d'estre jugées, et en feroient le rapport; pour

juges on prendroit les plus legers et les plus extravaguants de la

cour, de l'un et de l'autre sexe, qui auroient pouvoir de les

arrêter et verifier, et de leur donner authorité et credit. Il y

auroit aussi des huissiers porteurs de modes, exploitans par tout le

royaume de France. Il y auroit enfin des correcteurs de modes, qui

seroient de bons prud'hommes qui mettroient des bornes à leur

extravagance, et qui empescheroient, par exemple, que les formes des

chapeaux ne devinssent hautes comme des pots à beure, ou plattes

comme des calles, chose qui est fort à craindre lors que chacun les

veut hausser ou applattir à l'envy de son compagnon, durant le flux

et reflux de la mode des chapeaux; ils auroient soin aussi de

procurer la reformation des habits, et les décris necessaires, comme

celuy des rubans, lors que les garnitures croissent tellement qu'il

semble qu'elles soient montées en graine, et viennent jusqu'aux

pochettes. Enfin, il y auroit un greffe ou un bureau estably, avec

un estalon et toutes sortes de mesures, pour régler les differens

qui se formeraient dans la juridiction, avec une figure vestue selon

la derniere mode, comme ces poupées qu'on envoie pour ce sujet dans

les provinces[31]. Tous les tailleurs seroient obligez de se servir

de ces modelles, comme les appareilleurs vont prendre les mesures

sur les plans des édifices qu'on leur donne à faire. Il y auroit

pareillement en ce greffe une pancarte ou tableau où seroient

specifiez par le menu les manieres et les regles pour s'habiller,

avec les longueurs des chausses, des manches et des manteaux, les

qualitez des estoffes, garnitures, dentelles et autres ornements des

habits, le tout de la mesme forme que les devis de maçonnerie et de

charpenterie. Et voicy le grand avantage que le public en

retireroit: c'est qu'il arrive souvent qu'un riche bourgeois, et

surtout un provincial, ou un Alleman, aura prodigué beaucoup

d'argent pour se vestir le mieux qu'il luy aura esté possible, et il

n'y aura pas réussi, quelque consultation qu'il ait faite de toute

sorte d'officiers qu'il aura pû assembler pour resoudre toutes ses

difficultez. Car il se trouvera souvent que, si l'habit est bien

fait, il n'en sera pas de mesme des bas ou du chapeau; enfin il

vivra tousjours dans l'ignorance et dans l'incertitude. Au lieu que,

s'il est en doute, par exemple, si la forme de son chapeau est bien

faite, il n'aura qu'à la porter au bureau des modes, pour la faire

jauger et mesurer, comme on fait les litrons et les boisseaux qu'on

marque à l'Hostel-de-Ville. Ainsi, se faisant estalonner et examiner

depuis les pieds jusqu'à la teste, et en ayant tiré bon certificat,

il auroit sa conscience en repos de ce costé-là, et son honneur

seroit à couvert de tous les reproches que luy pourroit faire la

coquette la plus critique.

[Note 31: Ces poupées de modes, qui donnoient le ton pour les

toilettes, avoient d'abord été attifées chez mademoiselle de

Scudéry, d'où elles partoient pour la province ou l'étranger. L'une

était pour le négligé, l'autre pour les grandes toilettes. On les

appeloit la _grande_ et la _petite Pandore_, et c'est aux petites

assemblées du samedi qu'on procédoit à leur ajustement dans le

cercle des précieuses. Un siècle plus tard, nous trouvons encore une

de ces poupées courant le monde pour y propager les modes

parisiennes. «On assure, lisons-nous dans un livre très rare, que

pendant la guerre la plus sanglante entre la France et l'Angleterre,

du temps d'Addison, qui en fait la remarque, ainsi que M. l'abbé

Prevost, par une galanterie qui n'est pas indigne de tenir une place

dans l'histoire, les ministres des deux cours de Versailles et de

Saint-James accordoient en faveur des dames un passeport inviolable

à la grande poupée, qui étoit une figure d'albâtre de trois ou

quatre pieds de hauteur, vêtue et coiffée suivant les modes les plus

récentes, pour servir de modèle aux dames du pays. Ainsi, au milieu

des hostilités furieuses qui s'exerçoient de part et d'autre, cette

poupée étoit la seule chose qui fût respectée par les armes.»

(_Souv. d'un homme du monde_, Paris, 1789, in-12, t. 2, p. 170, nº

395.)]

C'est dommage (dit Lucrece) que vous n'estes associé avec cet homme

qui a inventé ce party: vous le feriez bien valoir. Je crois qu'il y

a beaucoup d'officiers en France moins utiles que ceux-là, et

beaucoup de reglements moins necessaires que ceux qu'ils feroient.

J'ai mesme ouy dire à des sçavans qu'il y avoit de certains pays où

estoient establis de certains officiers expressément pour faire

regler les habits; mais comme je ne suis pas sçavante, je ne vous

puis dire quels ils sont.

Lucrece n'avoit pas encore achevé quand sa tante rompit le jeu, et

mesme un cornet qu'elle tenoit à la main, à cause d'un ambezas[32]

qui luy estoit venu le plus mal à propos du monde. Cela rompit aussi

cette conversation, car elle s'en vint avec un grand cry annoncer le

coup de malheur qui luy estoit arrivé, qu'elle plaignit avec des

termes aussi pathetiques que s'il y fust allé de la ruine de

l'estat. Cela troubla tout ce petit peloton; quelques-uns, par

complaisance, luy aidèrent à pester contre ce malheureux Ambezas qui

estoit venu sans qu'on l'eust mandé; d'autres la consolerent sur

l'inconstance de la fortune et lui promirent de sa part un sonnez

pour une autre fois. Et cependant le marquis, qui ne cherchoit

qu'une occasion de se retirer, prit congé de Lucrece, non sans luy

dire en particulier qu'il esperoit de venir chez elle le lendemain

en meilleur ordre, lui demandant la permission de continuer ses

visites. Mais en sortant il pensa luy arriver encore le mesme

accident, car les maquignons sont tres-frequens en ce quartier-là.

Il ne put battre celuy-cy non plus que l'autre, à cause de sa fuite;

mais son page l'en vengea, et, n'estant pas dans sa colère si

raisonnable que son maistre, il la déchargea sur un autre maquignon

qui estoit à pied sur le pas de sa porte. Et comme ce pauvre homme

lui disoit: Ha, monsieur, je ne crotte personne! Hé bien, c'est pour

ceux que tu as crottez et que tu crotteras. Action de justice et

chastiment remarquable, qui devroit faire honte à nos officiers de

police.

[Note 32: Terme du jeu de trictrac. C'est lorsque chaque dé jeté

amène l'as (_ambo asses_, deux as).]

A peine le marquis estoit-il remonté dans son carosse que ses

laquais, à l'exemple du maistre et du page, animez contre les

crotteurs de gens, virent passer des meuniers sur la crouppe de

leurs mulets accouplez trois à trois, qui faisoient aussi belle

diligence que des courriers extraordinaires. Le grand laquais jetta

un gros pavé qu'il trouva dans sa main à l'un de ces meuniers avec

une telle force que cela eust été capable de rompre les reins de

tout autre; mais ce rustre, hochant la teste et le regardant par

dessus l'épaule, lui dit avec un ris badin: Ha ouy, je t'engeolle.

Et, piquant la crouppe de sa monture avec le bout de la poignée de

son fouet, il se vit bien-tost hors de la portée des pavez. Dés le

lendemain, le marquis vint voir Lucrece en un équipage qui fit bien

connoistre que ce n'estoit pas pour luy qu'il avoit fait l'apologie

du jour precedent.

Je croy que ce fut en cette visite qu'il luy découvrit sa passion;

on n'en sçait pourtant rien au vray. Il se pourroit faire qu'il n'en

auroit parlé que les jours suivans, car tous ces deux amans estoient

fort discrets, et ils ne parloient de leur amour qu'en particulier.

Par mal-heur pour cette histoire, Lucrece n'avoit point de

confidente, ni le marquis d'escuyer, à qui ils repetassent en

propres termes leurs plus secrettes conversations. C'est une chose

qui n'a jamais manqué aux heros et aux heroïnes. Le moyen, sans

cela, d'écrire leurs avantures? Le moyen qu'on pust savoir tous

leurs entretiens, leurs plus secrettes pensées? qu'on pust avoir

coppie de tous leurs vers et des billets doux qui se sont envoyez,

et toutes les autres choses necessaires pour bastir une intrigue?

Nos amants n'estoient point de condition à avoir de tels officiers,

de sorte que je n'en ay rien pu apprendre que ce qui en a paru en

public; encore ne l'ay-je pas tout sçeu d'une mesme personne, parce

qu'elle n'auroit pas eu assez bonne memoire pour me repeter mot à

mot tous leurs entretiens; mais j'en ay appris un peu de l'un et un

peu de l'autre, et, à n'en point mentir, j'y ay mis aussi un peu du

mien. Que si vous estes si desireux de voir comme on découvre sa

passion, je vous en indiqueray plusieurs moyens qui sont dans

l'Amadis, dans l'Astrée, dans Cirus et dans tous les autres romans,

que je n'ay pas le loisir ni le dessein de coppier ny de derober,

comme ont fait la plupart des auteurs, qui se sont servis des

inventions de ceux qui avoient écrit auparavant eux. Je ne veux pas

mesme prendre la peine de vous en citer les endroits et les pages;

mais vous ne pouvez manquer d'en trouver à l'ouverture de ces

livres. Vous verrez seulement que c'est toujours la mesme chose, et

comme on sçait assez le refrain d'une chanson quand on en écrit le

premier mot avec un etc., c'est assez de vous dire maintenant que

nostre marquis fut amoureux de Lucrece, etc. Vous devinerez ou

suppléerez aisément ce qu'il luy dit ou ce qu'il luy pouvoit dire

pour la toucher.

Il est seulement besoin que je vous declare quel fut le succès de

son amour; car vous serez sans doute curieux de sçavoir si Lucrece

fut douce ou cruelle, parce que l'un pouvoit arriver aussi-tost que

l'autre. Sçachez donc qu'en peu de temps le marquis fit de grands

progrés; mais ce ne fut point son esprit et sa bonne mine qui luy

acquirent le coeur de Lucrece. Quoy que ce fust un gentil-homme des

mieux faits de France et un des plus spirituels, qu'il eût l'air

galand et l'ame passionnée, cela n'estoit pas ce qui faisoit le plus

d'impression sur son esprit: elle faisoit grand cas de toutes ces

belles qualités; mais elle ne vouloit point engager son coeur qu'en

establissant sa fortune. Le marquis fut donc obligé de luy faire

plus de promesses qu'il ne luy en vouloit tenir, quelque honneste

homme qu'il fust: car qu'est-ce que ne promet point un amant quand

il est bien touché? Et qu'y a-t-il dont ne se dispense un

gentil-homme quand il est question de se deshonorer par une indigne

alliance? Il avoit commencé d'acquerir l'estime de Lucrece en

faisant grande dépense pour elle; il luy laissa mesme gagner quelque

argent, en faisant voir neantmoins qu'il ne perdoit pas par sottise,

ni faute de sçavoir le jeu. Apres, il s'accoustuma à luy faire des

presens en forme, qu'elle reçut volontiers, quoy qu'elle eust assez

de coeur; mais elle estoit obligée d'en user ainsi, car elle avoit

moins de bien que de vanité. Elle vouloit paroistre, et ne le

pouvoit faire qu'aux dépens de ses amis. Les cadeaux n'estoient pas

non plus épargnez; les promenades à Saint-Clou, à Meudon et à

Vaugirard, estoient fort frequentes[33], qui sont les grands chemins

par où l'honneur bourgeois va droit à Versailles[34], comme parlent

les bonnes gens. Toutes ces choses neantmoins ne concluoient rien;

Lucrece ne donnoit encore que de petites douceurs qu'il falloit que

le marquis prist pour argent comptant. Il fut donc enfin contraint,

vaincu de sa passion, de luy faire une promesse de l'épouser, signée

de sa main et écrite de son sang, pour la rendre plus authentique.

C'est là une puissante mine pour renverser l'honneur d'une pauvre

fille, et il n'y a guere de place qui ne se rende si-tost qu'on la

fait jouer. Lucrece ne s'en deffendit pas mieux qu'une autre; elle

ne feignit point de donner son coeur au marquis et de lui vouer une

amour et une foy réciproque. Ils vécurent depuis en parfaite

intelligence, sans avoir pourtant le dernier engagement. Ils se

flattèrent tous deux de la plus douce esperance du monde: le marquis

de l'esperance de posseder sa maîtresse, et Lucrece de l'esperance

d'estre marquise. Mais ce n'estoit pas le compte de cet amant

impatient; sa passion estoit trop forte pour attendre plus longtemps

les dernieres faveurs.

[Note 33: C'est là qu'on faisoit alors les fines parties, et

Furetière est loin d'avoir tort dans ce qu'il ajoute sur les risques

qu'y couroit «l'honneur bourgeois». Ailleurs il en avoit parlé, et

sur le même ton (V. _le Voyage de Mercure_, liv. 4, Paris, 1653,

in-4. p. 88)--Sarrazin, dans la lettre qui sert de préface à son

_Ode à Calliope_, dit aussi, par allusion au scandale de ces

gaités-champêtres: «Si je devine bien, le mot d'aventure et le lieu

de Saint-Clou (_sic_) vous feront d'abord songer à quelque chose

d'étrange, et vous ne tarderez guère à scandaliser votre bonne amie

et votre très humble serviteur.» Un amant ne pardonnoit pas à sa

maîtresse de faire sans lui une promenade à Saint-Cloud:

Je ne saurois vous pardonner

Le regal qu'à _Saint-Cloud_ Paul vient de vous donner;

C'est le plus dégoûtant de tous les esprits fades.

Vous aimez trop les promenades,

Iris: allez vous promener.

(_Poésies de Charleval_, Amst., 1759, in-12, p. 52, épigr. 37.)

]

[Note 34: «_Aller à Versailles_, être renversé.» Ant. Oudin,

_Curiositez françoises_, Paris, 1640, in-12. p. 569.]

D'ailleurs il y avoit un obstacle invincible à l'exécution de sa

promesse de mariage, supposé qu'il eust eu dessein de l'exécuter. Il

estoit encore mineur, et il avoit une mère et un oncle qui

possedoient de grands biens, sur lesquels toute la grandeur de sa

maison estoit fondée. L'un et l'autre n'y auraient jamais donné leur

consentement; au contraire, il estoit en danger d'estre désherité ou

mesme de voir casser son mariage s'il eust esté fait. Il redoubla

donc son empressement aupres de Lucrece, et il trouva enfin une

occasion favorable dans une de ces mal-heureuses promenades qu'ils

faisoient souvent ensemble.

Ce n'est pas que Lucrece n'y allast tousjours avec sa tante et

quelques autres filles du voisinage accompagnées de leurs meres;

mais ces bonnes dames croyoient que leurs filles estoient en seureté

pourveu qu'elles fussent sorties du logis avec elles, et qu'elles y

revinssent en même temps. Il y en a plusieurs attrapées à ce piege;

car, comme la campagne donne quelque espece de liberté, à cause que

les témoins et les espions y sont moins frequens et qu'il y a plus

d'espace pour s'écarter, il s'y rencontre souvent une occasion de

faire succomber une maîtresse, et c'est proprement l'heure du

berger[35]. D'ailleurs, les gens de cour ne meurent pas de faim

faute de demander leurs necessitez; ils prennent des avantages sur

une bourgeoise coquette qu'ils n'oseroient pas prendre sur une

personne de condition, dont ils respecteroient la qualité. Enfin,

notre assiegeant somma tant de fois la place de se rendre et il la

serra de si près qu'il la prit un jour au dépourveu et éloignée de

tout secours, car la tante estoit alors en affaire, et occuppée à

une importante partie de triquetrac qu'elle faillit gagner à

bredoüille.

[Note 35: Nous ne nous arrêterions pas sur cette expression,

devenue très commune, si elle n'avoit été, du temps de Furetière,

fort à la mode et de bon ton, à ce point qu'on fit, en manière de

définition galante, un petit traité de l'_Heure du Berger_, qui se

trouve dans le _Recueil de pièces en prose les plus agréables du

temps_, etc., Paris, 1671, quatrième partie, p. 72-75.]

Lucrece se rendit donc; je suis fâché de le dire, mais il est vray.

Je voudrois seulement pour son honneur sçavoir les parolles

pathetiques que luy dit son amant passionné pour la toucher. Elles

furent plus heureuses que toutes les autres qu'il luy avoit dites

jusques-là. Je croy qu'il luy fit bien valoir le saffran qu'il avoit

sur le visage; car, en effet, il estoit devenu tout jaune de soucy.

Je croy aussi qu'il tira un poignard de sa poche pour se percer le

coeur en sa presence, puisque son amour ne l'avoit pû encore faire

mourir. Il ne manqua pas non plus de la faire ressouvenir de la

promesse de mariage qu'il luy avoit donnée, et de luy faire là

dessus plusieurs sermens pour la confirmer. Mais, par malheur, on ne

sçait rien de tout cela, parce que la chose se passa en secret; ce

qui serviroit pourtant beaucoup pour la décharge de cette

demoiselle. Seulement il faut croire qu'il y fit de grands efforts;

car, en effet, Lucrece estoit une fille d'honneur et de vertu, et

elle le monstra bien, ayant esté fort longtemps à tenir bon, bien

que, de la maniere dont elle avoit esté élevée, ce dust estre une

bicoque à estre emportée facilement. Quoy qu'il en soit, elle songea

plustost à establir sa fortune qu'à contenter son amour. Elle ne

crut pas pouvoir mener d'abord le marquis chez un notaire ou devant

un curé, qui auroient esté peut-estre des causeurs capables de

divulguer l'affaire et de donner occasion aux parens de son amant de

la rompre. Elle crut qu'il falloit qu'il y eust quelque engagement

precedent, et elle ayma mieux hazarder quelque chose du sien que de

manquer une occasion d'estre grande dame. Ce n'est point la faute de

Lucrece si le marquis n'a point tenu sa parolle, qu'elle avoit ouy

dire inviolable chez les gentils-hommes. Et certes, il y en a

beaucoup qui ne se mocqueront pas d'elle, parce qu'elles y ont esté

aussi attrapées. Leur amour dura encore longtemps avec plus de

familiarité qu'auparavant, sans qu'il y arrivast rien de memorable;

car il n'y eust point de rival qui contestast au marquis la place

qu'il avoit gagnée, ou qui envoyast à sa maistresse de fausses

lettres. Il n'y eut point de portrait, ny de monstre, ny de bracelet

de cheveux qui fust pris ou égaré, ou qui eust passé en d'autres

mains, point d'absence ny de fausse nouvelle de mort ou de

changement d'amour, point de rivale jalouse qui fist faire quelque

fausse vision ou équivoque, qui sont toutes les choses necessaires

et les matériaux les plus communs pour bastir des intrigues de

romans, inventions qu'on a mises en tant de formes et qu'on a

repetassées si souvent qu'elles sont toutes usées.

Je ne puis donc raconter autre chose de cette histoire; car toutes

les particularitez que j'en pourrois sçavoir, si j'en estois

curieux, ce seroit d'apprendre combien un tel jour on a mangé de

dindons à Saint-Cloud chez la Durier[36], combien de plats de petits

pois ou de fraises on a consommés au logis de _petit Maure_ à

Vaugirard, parce qu'on pourroit encore trouver les parties de ces

collations chez les hostes où elles ont esté faites, quoy qu'elles

ayent esté acquitées peu de tems apres par le marquis, qui payoit si

bien que cela faisoit tort à la noblesse. Ils furent mesme si

discrets qu'on ne s'avisa point qu'il y eust plus de privauté

qu'auparavant, et cela n'empescha pas qu'il n'y eust plusieurs

personnes du second ordre qui entretinssent Lucrece et qui en

fissent les amoureux et les passionnez. Mais c'estoit toûjours avec

quelque espece de respect pour le marquis, et sous son bon plaisir.

Ils prenoient leur avantage quand il n'y estoit pas, et ils luy

cedoient la place quand il arrivoit; car chacun sait que ces nobles

sont un peu redoutables aux bourgeois, et par conséquent nuisent

beaucoup aux filles, à cause qu'ils écartent les bons partis.

[Note 36: C'étoit, sous Louis XIII, la plus fameuse cabaretière

des environs de Paris. On trouve dans Tallemant (édit. in-12, t. 9,

p. 223-226) une longue et curieuse _historiette_ sur elle, sur son

vaste cabaret de Saint-Cloud, sur les longs crédits qu'elle faisoit

à la noblesse, etc. Il y est aussi parlé de ses amours avec

Saint-Preuil, et de la belle conduite qu'elle tint quand, aux

instigations du duc de la Meilleraye, ce gouverneur d'Arras fut jugé

et décapité à Amiens. «Elle reçut sa tête dans un tablier, dit

Tallemant, et lui fit faire un magnifique service à ses dépens.»

Dans les notes curieuses qu'il a données sur ce passage des

_Historiettes_, M. Monmarqué omet de dire qu'en décembre 1803, lors

des fouilles qu'on fit dans l'enclos des Feuillans d'Amiens, on a eu

la preuve des soins pieux que prit la Durier pour l'inhumation de

Saint-Preuil; on retrouva le corps et la tête embaumés. Le détail de

cette découverte et du bruit qu'elle fit à Amiens se lit tout entier

au t. 2, p. 198-199, des _Essais historiques sur Paris_, publiés en

1812, in-12, par le neveu de Saint-Foix, pour faire suite à ceux

publiés par son oncle.--Quelques auteurs du temps ont aussi parlé de

la Durier, entre autres Sarrazin, qui, dans la préface de son _Ode à

Calliope_, se fait dire par sa muse: «Je quitteray pour vous la

table des dieux si vous quittez pour moi celle de la Durier.» (_Les

OEuvres de M. Sarrazin_, etc., Paris, 1696, in-8, p. 283.)]

Lucrece avoit accoustumé son amant à souffrir qu'elle entretinst,

comme elle avoit toujours fait, tous ceux qui viendroient chez elle.

Particulierement depuis sa faute, que le remords de sa conscience

luy faisoit encore plus publique qu'elle n'estoit, elle les traita

encore plus favorablement. Peut-estre aussi que par adresse elle en

usoit de la sorte; car, quoiqu'elle se flattast toujours de

l'esperance d'estre Madame la marquise, neantmoins comme la chose

n'estoit pas faite et qu'il n'y a rien de si asseuré qui ne puisse

manquer, elle estoit bien aise d'avoir encore quelques autres

personnes en main pour s'en servir en cas de necessité. Outre qu'il

est fort naturel aux coquettes d'aymer à se faire dire des douceurs

par toutes sortes de gens, quoiqu'elles n'ayent pour eux ny amour ny

estime.

Parmy ce corps de reserve de galands assez nombreux se trouva

Nicodeme, qui estoit un grand diseur de fleurettes, et, comme j'ay

dit, un amoureux universel. Il s'engagea si avant dans cette amour,

qu'un jour, apres avoir prosné sa passion avec les plus belles

Marguerites françoises[37] qu'il pust trouver, Lucrece, pour s'en

défaire, dit qu'elle n'adjoustoit point de foy à ses parolles, et

qu'elle en voudroit voir de plus puissans témoignages. Il luy

respondit serieusement qu'il luy en donneroit de telle nature

qu'elle voudroit; elle luy repliqua qu'elle se raportoit à luy de

les choisir. Aussi-tost Nicodeme, pour luy monstrer qu'il la vouloit

aymer toute sa vie, lui dit qu'il luy en donneroit tout à l'heure

une promesse par écrit. Tout en riant elle l'en deffia, et un peu de

temps apres, Nicodeme, s'estant retiré expressément dans une

antichambre, luy apporta en effet une promesse de mariage qu'il luy

mit en main. Elle la prit en continuant sa raillerie, et luy demanda

seulement: La quantième est-ce d'aujourd'huy? (Car c'estoit un homme

sujet à de telles foiblesses.) En mesme temps, pour monstrer qu'elle

n'en faisoit pas grand estat, elle s'en servit à envelopper une

orange de Portugal qu'elle tenoit en sa main. Neantmoins elle ne

laissa pas de la serrer proprement pour les besoins qu'elle en

pourroit avoir, quand ce n'eust esté que pour faire voir un jour

qu'elle avoit eu des amans.

[Note 37: Il est fait allusion ici au livre de François Desrues:

_Les Marguerites françoises, ou fleurs de bien dire, contenant

plusieurs belles et rares sentences morales recueillies des

meilleurs auteurs, et mises en ordre alphabètique._ Rouen, Behourt,

1625, in-12. Cette édition, décrite par Brunet, _Manuel_, II, 65,

n'est pas la plus ancienne de ce recueil, qui s'appeloit auparavant:

_Fleurs de bien dire, recueillies des cabinets des plus rares

esprits de ce temps, pour exprimer les passions amoureuses de l'un

comme de l'autre sexe_, etc. Il y en a sous ce titre une édition de

1598, Paris, Guillemot, pet. in-12.]

Le roman bourgeois: Ouvrage comique · 第 5 / 23 段