Pour comble de mal-heurs, dès qu'il fut assis, il arriva chez

Lucrece plusieurs filles du voisinage, dont les unes estoient ses

amies et les autres non: car elles alloient en cet endroit comme en

un rendez-vous general de galans, et elles y alloient chercher un

party comme on iroit au bureau d'adresse[23] chercher un lacquais ou

un valet de chambre. Les unes se mirent à jouer avec de jeunes gens

qui y estoient aussi fraichement arrivez; les autres allerent causer

avec Lucrece. Elles ne connoissoient point le marquis, et ainsi

elles le prirent pour quelque miserable provincial. Comme les

bourgeoises commencent à railler des gens de province aussi bien que

les femmes de la cour, elles ne manquerent pas de luy donner chacune

son lardon. L'une luy disoit: Vrayment, monsieur est bien galant

aujourd'huy; il ne manque pas de mouches. L'autre disoit: Mais

est-ce la mode d'en mettre aussi sur le linge? La troisiéme

adjoustoit: Monsieur avoit manqué ce matin de prendre de

l'eau-beniste, mais quelque personne charitable luy a donné de

l'aspergés; et la derniere, franche bourgeoise, repliquoit: Voila

bien de quoi! ce ne sera que de la poudre à la Saint-Jean.

[Note 23: On appeloit ainsi, dit Furetière dans son

_Dictionnaire_, «un bureau établi à Paris par Théophraste Renaudot,

fameux médecin, où l'on trouve les adresses de plusieurs choses dont

on a besoin.» Suivant le _Dict. de Trévoux_, qui n'est, comme on

sait, qu'un remaniment de celui de Furetière, le bureau d'adresses

fut long-temps interrompu, à cause de son peu de succès, qui avoit

découragé «ceux qui s'en étoient mêlés.» Il y est dit toutefois

(édit. 1732): «On vient de le rétablir en 1702, et la manière dont

on y a établi le bon ordre pour la commodité du public fait espérer

qu'il réussira.» Par un autre dictionnaire, _Novitius_ (Paris, 1721,

in-4., p. 75), on sait le nom de celui qui le dirigeoit. Il y est

dit, au mot _Nomenclator_: «Herpin, qui enseigne à Paris les noms et

les demeures des personnes de qualité.» C'est à cet Herpin, sans

doute, que Le Sage fait allusion dans Gil-Blas (liv. Ier, ch 17),

quand il fait dire par Fabrice à Gil-Blas: «Je vais de ce pas te

conduire chez un homme à qui s'adresse la plupart des laquais qui

sont sur le pavé... Il sait où l'on a besoin de valet, et il tient

un registre non seulement des places vacantes, mais des bonnes et

des mauvaises qualités des maîtres.»]

Le marquis d'abord souffroit patiemment tous ces brocards assez

communs, et, pressé du remords de sa conscience, n'osoit se défendre

d'une accusation dont il se sentoit fort bien convaincu. Enfin, on

le poussa tant là dessus qu'il fut contraint de repartir: Je vois

bien, mesdemoiselles, que vous me voulez obliger à défendre les gens

mal-propres, mais je ne sçay si je pourray bien m'en acquitter, car

jusqu'ici j'ay songé si peu à m'exercer sur cette matiere, que je ne

croyois pas avoir jamais besoin d'en parler pour moy, sans le

malheur qui m'est arrivé aujourd'huy. Vous en serez moins suspect

(reprit Lucrece) si vous n'avez pas grand interet en la cause; il y

a en recompense beaucoup de personnes a qui vous ferez grand plaisir

de la bien plaider. Je ne suis point (dit le marquis) de profession

à faire des plaidoyers ny des apologies, mais je dirai, puisqu'il

s'en présente occasion, que je trouve estrange qu'en la pluspart des

compagnies on n'estime point un homme, et qu'on ait mesme de la

peine à le souffrir, s'il n'est dans une excessive propreté, et

souvent encore s'il n'est magnifique. On n'examine point son merite;

on en juge seulement par l'exterieur et par des qualitez qu'il peut

aller prendre à tous moments à la rue aux Fers ou à la Fripperie.

Cela est vray (dit en l'interrompant la franche bourgeoisie dont

j'ay parlé), et si Paris est tellement remply de crottes, qu'on ne

s'en sçauroit sauver.

J'éprouve bien aujourd'huy (reprit le marquis), qu'on s'en sauve

avec bien de la peine, puisque le carrosse ne m'en a pu garentir; et

je me range à l'opinion de ceux qui soustiennent qu'il faut aller en

chaise pour estre propre. L'ancien proverbe qui, pour expliquer un

homme propre, dit qu'il semble sortir d'une boëte, se trouve bien

vray maintenant, et c'est peut-estre luy qui a donné lieu à

l'invention de ces boëtes portatives. Mais (interrompit encore la

bourgeoise) tout le monde ne s'y peut pas faire porter, car les

porteurs vous rançonnent, et il en coûte trop d'argent. Je ne m'y

suis voulu faire porter qu'une fois à cause qu'il pleuvoit, et ils

me demandoient un escu pour aller jusqu'à Nostre-Dame. Il est vray

(dit le marquis) que la dépense en est grande et ne peut pas estre

supportée par ceux qui sont dans les fortunes basses ou mediocres,

comme sont la pluspart des personnes d'esprit et de sçavoir, et

c'est ce qui fait qu'il sont reduits à ne voir que leurs voisins,

comme dans les petites villes, et ils n'ont pas l'avantage que Paris

fournit d'ailleurs, car on y pourroit choisir pour faire une petite

société les personnes les plus illustres et les plus agreables, si

ce n'estoit que le hasard et les affaires les dispersent en

plusieurs quartiers fort éloignez les uns des autres.

Il n'y a que peu de jours qu'un des plus illustres me fit une fort

agreable doleance sur un pareil accident qui luy estoit arrivé. Il

estoit (dit-il) party du fauxbourg Saint-Germain pour aller au

Marais, fort propre en linge et en habits, avec des galoches fort

justes et en un temps assez beau. Il s'estoit heureusement sauvé des

boues à la faveur des boutiques et des allées, où il s'estoit

enfoncé fort judicieusement au moindre bruit qu'il entendoit d'un

cheval ou d'un carosse. Enfin, grace à son adresse et au long détour

qu'il avoit pris pour choisir le beau chemin, il estoit prest

d'arriver au port desiré quand un malautru baudet, qui alloit

modestement son petit pas sans songer en apparence à la malice, mit

le pied dans un trou, qui estoit presque le seul qui fust dans la

rue, et le crotta aussi coppieusement qu'auroit pû faire le cheval

le plus fringuant d'un manege. Cela fit qu'il n'osa continuer le

dessein de sa visite, et qu'il s'en retourna honteusement chez luy

le nez dans son manteau. Ainsi il fut privé des plaisirs qu'il

esperoit trouver en cette visite, et celles qui la devoient recevoir

perdirent les douceurs de sa conversation. Cet accident, au reste,

l'a tellement dégoûté de faire des visites éloignées, qu'il a perdu

toutes les habitudes qu'il avoit hors de son quartier. Vôtre amy

(dit alors Lucrece) estoit un peu scrupuleux; s'il eut bien fait il

se seroit contenté de faire d'abord quelque compliment en faveur de

ses canons crottez, quelque invective contre les desordres de la

ville et contre les directeurs du nettoyement des boues, et un petit

mot d'imprécation contre cet asne hypocrite, autheur du scandalle.

Cela eût esté, ce me semble, suffisant pour le mettre à couvert de

tout reproche. Je trouve (interrompit Hyppolite, qui estoit une

veritable coquette, et qui avoit fait la premiere raillerie) qu'il

fit prudemment de s'en retourner, car, s'il y eust eu là quelqu'un

de mon humeur, il n'eût pas manqué d'avoir quelque attaque. Quoy

(reprit Lucrece) y avoit-il de sa faute? N'avez-vous pas remarqué

toutes les precautions qu'il avoit prises? Quoy, tout le temps et

les pas qu'il avoit perdus en s'enfonçant dans les boutiques et dans

les allées ne luy seront-ils contez pour rien? Non (dit

l'Hyppolite), tout cela n'importe; que ne venoit-il en chaise?

Vous ne demandez pas s'il avoit moyen de la payer (reprit le

marquis); mais vous n'estes pas seule de vostre humeur, et je prevoy

que, si le luxe et la delicatesse du siecle continuent, il faudra

enfin que quelques grands seigneurs, à l'exemple de ceux qui ont

fondé des chaises de théologie, de medecine et de mathematique,

fondent des chaises de Sous-carriere[25], pour faire porter

proprement les illustres dans les ruelles et les metre en estat

d'estre admis dans les belles conversations. Ce seroit, dit Lucrece,

une belle fondation, et qui donneroit bien du lustre aux gens de

lettres; mais elle coûteroit beaucoup, car il y a bien des illustres

pretendus. Il faudroit au moins les restreindre à ceux de

l'Academie, et alors on ne trouveroit point estrange qu'on en

briguast les places si fortement. Cette fondation, dit le marquis,

ne se fera peut-estre pas si-tost, et je la souhaite plus que je ne

l'espere en faveur de mademoiselle (dit-il) en montrant Hyppolite,

dont il ne sçavoit pas le nom, afin qu'elle n'ayt point le déplaisir

de converser avec des gens crottez. Le marquis dit ces paroles avec

assez d'aigreur, estant animé de ce qu'elle l'avoit raillé d'abord,

et, pour luy rendre le change, il ajouta un peu librement: Encore je

souffrirois plus volontiers que des femmes de condition, qui ont des

appartements magnifiques, et qui ne voyent que des polis et des

parfumés, eussent de la peine et du dégoust à souffrir d'autres

gens; mais je trouve estrange que des bourgeoises les veüillent

imiter, elles qui iront le matin au marché avec une escharpe[24] et

des souliers de vache retournée, et qui, pour les necessitez de la

maison, recevront plusieurs pieds plats dans leur chambre, où il n'y

a rien à risquer qu'un peu d'exercice pour les bras de la servante

qui frotte le plancher; cependant ce sont elles qui sont les plus

delicates sur la propreté, quand elles ont mis leurs souliers brodez

et leur belle juppe.

[Note 24: Ou appeloit ainsi les chaises à porteur

perfectionnées, sous Louis XIII, par Montbrun de Souscarrière,

bâtard du duc de Bellegarde. Avant lui, celles dont, en 1617, P. Le

Petit avait eu le privilége n'étoient pas couvertes; ce n'étoient

que de simples fauteuils fixés à deux bâtons en forme de brancards.

Dans un voyage qu'il fit à Londres, Montbrun vit des _chaises_

couvertes et fermées, et à son retour il se hâta d'en faire établir

de pareilles à Paris, pour lesquelles il obtint, lui aussi, un

privilége, par lettres-patentes enregistrées en parlement. (Sauval,

_Antiq. de Paris_, chap. _Voitures_, t. Ier, p. 192.) Montbrun le

partageoit avec madame de Cavoye. Il mit tout en oeuvre pour que ses

chaises devinssent à la mode. «Il n'alloit plus autrement, dit

Tallemant, et durant un an on ne rencontroit que lui par les rues,

afin qu'on vît que cette voiture étoit commode. Chaque chaise lui

rend, toutes les semaines, cent sous; il est vrai qu'il fournit de

chaises, mais les porteurs sont obligés de payer celles qu'ils

rompent,» (_Historiettes_, 1re édit., t. 4, p. 188, 191.) Ces

chaises étoient numérotées, comme nos fiacres. (Id., t. 3, p. 253.)

Elles firent vite fortune. Mascarille, comme un vrai marquis, s'en

passoit la fantaisie: «Il fait un peu crotté, mais nous avons la

chaise.--MADELON. Il est vrai que la chaise est un retranchement

merveilleux contre les insultes de la boue et du mauvais temps.»

(_Les Précieuses ridicules_, scène 10.)]

[Note 25: L'escharpe ne se mettoit alors qu'en déshabillé; les

femmes ne la portoient «qu'en habit de couleur et négligées.»

(_Dict. de Trévoux_.)]

Certes (dit alors Lucrece) Monsieur a grande raison, et, pour estre

de la cour, il ne laisse pas de connoistre admirablement les gens de

la ville. Je connois des personnes qui ne sont gueres loin d'icy,

qui sont si difficiles à contenter sur ce poinct qu'elles en sont

insupportables, et je crois qu'elles aimeroient mieux qu'un homme

apportast dix sottises en conversation que la moindre irrégularité

en l'adjustement. Je pense mesme qu'elles ne venient voir des gens

bien mis qu'afin de se pouvoir vanter de voir le beau monde. Mais

(dit Hyppolite) approuvez-vous la conduite de certains illustres,

qui, sous ombre de quelque capacité qu'ils ont au-dedans, negligent

tout à fait le dehors. Par exemple, nous avons en notre voisinage un

homme de robbe fort riche et fort avare, qui a une calotte qui luy

vient jusqu'au menton, et quand il auroit des oreilles d'asne comme

Midas, elle seroit assez grande pour les cacher. Et j'en sçais un

autre dont le manteau et les éguillettes sont tellement effilées que

je voudrois qu'il tombast dans l'eau, à cause du grand besoin

qu'elles ont d'estre rafraischies. Voudriez-vous deffendre ces

chichetez et ces extravagances, et faudroit-il empescher une

honneste compagnie où ils voudroient s'introduire d'en faire des

railleries? Je ne crois pas (repliqua le marquis) que personne ayt

jamais loué ces vitieuses affectations; au contraire, on voit avec

mépris et indignation ces barbons, ces gens de college, dont les

habits sont aussi ridicules que les moeurs. Mais il faut avoir

quelque indulgence pour les personnes de merite qui, estant le plus

souvent occupées à des choses plus agreables, n'ont ny le loysir ny

le moyen de songer à se parer. Ce n'est pas que je loüe ceux qui,

par negligence ou par avarice, demeurent en un estat qui fait mal au

coeur ou qui blesse la veuë. Car ce sont deux vices qu'il faut

également blasmer. Mais combien y en a-t-il qui, quelque soin qu'ils

prennent à s'ajuster et à cacher leur pauvreté, ne peuvent empescher

qu'elle ne paroisse tousjours à quelque chapeau qui baisse

l'oreille, quelque manteau pelé, quelque chausse rompuë, ou quelque

autre playe dont il ne faut accuser que la fortune?

Votre sentiment (dit Lucrece) est tres-raisonnable, et j'ay toujours

fort combatu ces delicatesses; mais encore ce seroit beaucoup s'il

ne falloit qu'estre propre, qui est une qualité necessaire à un

honneste homme; il faut aussi avoir dans ses vestements de la

diversité et de la magnificence: car on donne aujourd'huy presque

partout aux hommes le rang selon leur habit; on met celuy qui est

vestu de soye au dessus de celuy qui n'est vestu que de camelot, et

celui qui est vestu de camelot au dessus de celuy qui n'est vestu

que de serge. Comme aussi on juge du mérite des hommes à proportion

de la hauteur de la dentelle qui est à leur linge, et on les éleve

par degrez depuis le pontignac jusqu'au poinct de Gennes. Il est

vray qu'on en use ainsi, dit Hyppolite, et je trouve qu'on a raison.

Car comment jugerez-vous d'un homme qui entre en une compagnie si ce

n'est par l'extérieur? S'il est richement vestu, on croit que c'est

un homme de condition, qui a esté bien nourry et élevé, et qui, par

conséquent, a de meilleures qualitez. Vous auriez grande raison

(reprit le marquis) si vous n'en usiez ainsi qu'envers les inconnus:

car j'excuserois volontiers l'honneur qu'on fait à un faquin qui

passe pour un homme de condition à la faveur de son habit, puisque

vous ne feriez qu'honorer la noblesse que vous croiriez estre en

luy; mais on en use de mesme envers ceux qui sont les mieux connus,

et j'ay veu beaucoup de femmes qui n'estimoient les hommes que par

le changement des habits, des plumes et des garniturcs[26]. J'en ay

veu qui, au sortir d'un bal ou d'une visite, ne s'entretenoient

d'autre chose. L'une disoit: Monsieur le comte avoit une garniture

de huit cent livres, je n'en ay point veu de plus riche; l'autre:

Monsieur le baron estoit vestu d'une estoffe que je n'avois point

encore veue, et qui est tout à fait jolie; une troisiéme disoit: Ce

gros pifre[27] de chevalier est tousjours vestu comme un gouverneur

de Lyons; il n'oseroit changer d'habits, il a peur qu'on le

méconnoisse. Cependant, il est souvent arrivé que le gros pifre a

battu la belle garniture portée par un poltron, et que celuy qui

avoit l'étoffe fort jolie n'aura dit que des fadaises. J'en ay veu

mesme une assez sotte pour louer l'extravagance d'un certain galand

de ma connoissance, qui, pour porter le deuil de sa maistresse,

avoit fait faire exprès une garniture de rubans noirs et blancs,

avec des figures de testes de morts et de larmes, comme celles qui

sont aux parements d'église le jour d'un enterrement. Je crois

(interrompit Lucrece) qu'on doit plustost dire qu'il portoit le

deuil de sa raison qui estoit morte. Vous dites vray (repliqua le

marquis), mais il n'en devoit porter que le petit deuil, car il y

avoit longtemps qu'elle estoit deffunte. Vous attaquez de fort bonne

grace, dit Lucrece, des personnes qui m'ont tousjours fort dépleu; à

dire vray, je n'attendois pas de tels sentiments d'un homme de la

Cour, et qui a la mine de se piquer d'estre propre et magnifique.

[Note 26: On appeloit ainsi l'ensemble de plumes, de rubans, de

noeuds, dont on chargeoit ses habits et sa coiffure. C'est ce que

Mascarille appelle sa _petite-vie_. Il falloit, comme il dit,

qu'elle fût «congruente à l'habit.» (_Précieuses ridicules_. sc.

10.)]

[Note 27: Ce mot _pifre_, que nous avons si étrangement détourné

de son sens, étoit depuis le XIIIe siècle employé comme terme de

mépris. On n'appeloit pas autrement que _pifres_ ou _bougres_

certains hérétiques des Flandres et de la Bourgogne. (_Valesiana_,

p. 81-82.) Fleury de Bellingen explique ainsi l'étymologie de ce

mot: «On nomme ordinairement gros _piffre_ un gros homme qui a les

joues rebondies de graisse. Mot emprunté et corrompu de l'allemand

_pfeiffer_, qui signifie un joueur de fiffre, et approprié à telles

sortes d'hommes, parce qu'un joueur de fiffre se fait enfler les

joues à force de souffler, en flûtant, comme ceux-ci les ont enflées

à force de manger.» (_L'Etymologie des Proverbes français_, La Haye,

1656, in-8., p. 3.)]

Je vous avoue (dit le marquis) que ma condition m'oblige à faire

dépense en habits, parce que le goust du siecle le veut ainsi; et

pour ne pas avoir la tache d'avarice ou de rusticité, je suy les

modes et j'en invente quelquefois; mais c'est contre mon

inclination, et je voudrois qu'il me fust permis de convertir ces

folles dépenses en de pures liberalitez envers d'honnestes gens qui

en ont besoin. Sur tout j'ay toûjours blâmé l'exces où l'on porte

toutes ces choses, car c'est un grand malheur lorsqu'on tombe entre

les mains de ces coquettes fieffées qui sont de loisir, et qui ne

sçavent s'entretenir d'autres choses. Elles examineront un homme

comme un criminel sur la sellette, depuis les pieds jusqu'à la

teste, et quelque soin qu'il ait pris à se bien mettre, elles ne

laisseront pas de lui faire son proces. Je me suis trouvé souvent

engagé en ces conferences de bagatelles où j'ay veu agiter fort

serieusement plusieurs questions tres-ridicules. J'y vis une fois un

sot de qualité qu'on avoit pris au collet; une femme luy dit que son

rabat n'estoit pas bien mis, l'autre dit qu'il n'estoit pas bien

empesé, et la troisième soûtint que son défaut venoit de

l'échancrure; mais il se deffendit bravement en disant qu'il venoit

de la bonne faiseuse, qui prend un escu de façon de la piece. Le

rabat fut declaré bien fait au seul nom de cette illustre; je dis

illustre, et ne vous en estonnez pas, car le siecle est si fertile

en illustres qu'il y en a qui ont acquis ce titre à faire des

mouches. Cette authorité (dit Lucrece) estoit decisive, et la

question apres cela n'estoit plus problematique; aussi il faut

demeurer d'accord que le rabat est la plus difficile et la plus

importante des pieces de l'adjustement; que c'est la premiere marque

à laquelle on connoist si un homme est bien mis, et qu'on n'y peut

employer trop de temps et trop de soins, comme j'ay ouy dire d'une

presidente[28], qu'elle est une heure entiere à mettre ses

manchettes, et elle soûtient publiquement qu'on ne les peut bien

mettre en moins de temps. Apres que ce rabat fut bien examiné

(adjoûta le marquis), on descendit sur les chausses à la

Candalle[29]; on regarda si elles estoient trop plicées en devant ou

en arriere, et ce fut encore un sujet sur lequel les opinions furent

partagées. En suite on vint à parler du bas de soye, et alors on

traitta une question fort grande et fort nouvelle, n'estant encore

decidée par aucun autheur: Si le bas de soye est mieux mis quand on

le tire tout droit que quand il est plicé sur le gras de la jambe.

Et après avoir employé deux heures à ce ridicule entretien, comme je

vis qu'elles alloient examiner tout le reste article par article,

comme si c'eust esté un compte, je rompis la conversation en me

retirant, et je vis qu'elles remirent à une autre fois à parler du

reste; car, pour juger un proces si important, elles y employerent

plusieurs vaccations.

[Note 28: Il s'agit ici de la présidente Tambonneau: «Une fois,

dit Tallemant, elle alla fort ajustée chez la maréchale de

Guébriant; on ne faisoit que de se mettre à table, elle avoit diné;

la voilà qui commence à lever sa robe, pour montrer sa belle jupe;

qui veut faire admirer comme ses manchettes étoient mises de bon

air: car elle croyoit qu'il n'y avoit personne au monde qui les sut

mettre comme elle, et même elle se piquoit de les mettre fort

promptement, quoique madame Anne, sa duena, fut une heure et demie à

les ajuster.» (_Historiettes_, 2e édit., t. 9, p. 161.)]

[Note 29: C'étoit un des ajustements mis à la mode par le duc de

Candale, le Brummell, le d'Orsay du XVIIe siècle. Bussy, dans son

_Histoire amoureuse des Gaules_, a raconté ses amours avec madame

d'Olonne (édit. 1754, t. 1er, p. 1-42). Saint-Evremond nous a

donné de lui un charmant portrait (OEuvres, 1753, in-12, t. 3, p.

154-180), et nous savons par les _Mémoires de Cavagnac_ (t. 1er,

p. 220) et par ceux de mademoiselle de Montpensier (coll. Petitot,

2e série, t. 41, p. 489), l'histoire de sa querelle avec Bartet,

au sujet même de cette recherche de M. de Candale pour les

ajustements. Bartet, jaloux des préférences que la marquise de

Gouville accordoit à Candale, avoit dit: «Si l'on ôtoit à ce beau

duc ses grands cheveux, ses _grands canons_, ses grandes manchettes

et ses grosses touffes de galant, il ne seroit plus qu'un squelette

et un atôme.» Candale le sut, et un jour, en pleine rue

Saint-Thomas-du-Louvre, il fit arrêter Bartet par Laval, son écuyer,

et par onze de ses gens, qui, le poignard d'une main, les ciseaux de

l'autre, lui coupèrent un côté de cheveux, un côté de moustache, lui

arrachèrent son rabat, ses canons, ses manchettes, etc., et le

laissèrent en lui disant que c'étoit de la part de M. de Candale.

Tallement nous a aussi parlé de ce muguet brutal. Il a raconté ses

amours avec madame de Saint-Loup. (_Historiettes_, t. 8, p. 88,

édit. in-12.)]

Vous raillez si agreablement (dit Lucrece) ces personnes qui vous

ont dépleû, qu'il faut bien prendre garde à l'entretien qu'on a avec

vous, et je ne sçay si vous n'en direz point autant de celuy que

nous avons aujourd'huy ensemble. Je respecte trop (dit le marquis)

tout ce qui vient d'une si belle bouche, et je vous ay veu des

sentiments si justes et si eloignez de ceux que nous venons de

railler, que vous n'avez rien à craindre de ce costé-là. En effet

(reprit Lucrece) je n'approuve point qu'on s'entretienne de ces

bagatelles, ny qu'on aille pointiller sur le moindre defaut qu'on

trouve en une personne; il suffit qu'elle n'ait rien qui choque la

veue. Aussi bien je sçais que, quelque soin qu'on prenne à

s'adjuster, particulierement pour les gens de la ville, on y

trouvera toujours à redire: car, comme la mode change tous les

jours, et que ces jours ne sont pas des festes marquées dans le

calendrier, il faudroit avoir des avis et des espions à la cour, qui

vous advertissent à tous momens des changemens qui s'y font;

autrement on est en danger de passer pour bourgeois ou pour

provincial.

Vous avez grande raison (adjousta le marquis), cette difficulté que

vous proposez est presque invincible, à moins qu'il y eust un bureau

d'adresse estably ou un gazetier de modes[30] qui tint un journal de

tout ce qui s'y passeroit de nouveau. Ce dessein (dit Hyppolite)

seroit fort joly, et je croy qu'on vendroit bien autant de ces

gazettes que des autres.

[Note 30: Dans un petit volume in-12 paru à Rouen en 1609, sous

le titre de la _Gazette_ (en vers), ce même projet avoit été déjà

émis et presque exécuté (V. _Biblioth. poét._ de M. Viollet Le Duc,

p. 349-350). Mais cent ans après la publication du _Roman

bourgeois_, cette idée eut à Londres son exécution bien plus

complète, par la publication du _Ladies Journal_, «meuble, dit

l'abbé Prevost (_le Pour et le Contre_, 1733, in-12, t. 1er, p.

161) qui manquoit sur la toilette des dames, et dont il est

surprenant qu'une nation aussi galante que les François se soit

laissé ravir l'invention. À la vérité, ajoute-t-il, Brantôme en

avoit tracé le plan il y a déjà près de deux siècles.» Et il cite à

l'appui ce passage de l'auteur des _Dames galantes_, que Furetière

n'a presque fait que reproduire: «Il seroit à souhaiter que quelques

uns de ces galants de profession, qui sont dévoués de coeur et

d'esprit au service des dames, nous voulût faire des chroniques

d'amour, comme plusieurs font celle des nations et des royaumes,

etc.»]

Le roman bourgeois: Ouvrage comique · 第 4 / 23 段