d'ailleurs de son amour, fit une belle declaration et une demande
précise au nom de mariage au pere de Javotte, qui, ayant receu cette
proposition avec la civilité dont un homme de l'humeur de Vollichon
estoit capable, s'enquit exactement de la quantité de son bien, s'il
n'estoit point embrouillé, et s'il n'avoit point fait de débauches
ny de debtes. La seule difficulté qu'il y trouvoit estoit que ce
marié estoit trop beau, c'est à dire qu'il estoit trop bien mis et
trop coquet. Car, à vrai dire, la propreté qui plaist à tous les
honnestes gens est-ce qui choque le plus ces barbons. Il disoit que
le temps qu'on employoit à s'habiller ainsi proprement estoit perdu,
et que cependant on auroit fait cinq ou six roolles d'écritures. Il
se plaignoit aussi que telle piece d'ajustement coûtoit la valeur de
plus de vingt plaidoyers. Neantmoins l'estime qu'il avoit conceue
pour Nicodeme effaçoit tout ce dégoust; et, devenant indulgent en sa
faveur, il disoit qu'il falloit que la jeunesse se passast; mais, ne
croyant pas qu'elle s'estendist au delà du temps qu'il falloit pour
rechercher une fille, il esperoit dans trois mois de le voir aussi
crasseux que lui.
Enfin, apres qu'il eut examiné l'inventaire, les partages et tous
les titres de la famille, dressé et contesté tous les articles du
mariage, le contrat en fut passé, et on permit alors à Nicodeme de
voir sa maistresse un peu plus librement, c'est à dire en un bout de
la chambre, en presence de sa mere, qui estoit un peu à quartier
occupée à quelque travail. Ce bon-heur ne luy dura pas long-temps,
car peu de jours apres Vollichon voulut qu'on se preparât pour les
fiançailles, et mesme il fit publier les bans à l'eglise.
Je me doute bien qu'il n'y aura pas un lecteur (tant soit-il
benevole) qui ne dise icy en lui-même: Voicy un méchant Romaniste!
Cette histoire n'est pas fort longue ny fort intriguée. Comment! il
conclud d'abord un mariage, et on n'a coûtume de les faire qu'à la
fin du dixième tome? Mais il me pardonnera, s'il lui plaist, si
j'abrege et si je cours en poste à la conclusion. Il me doit mesme
avoir beaucoup d'obligation de ce que je le gueris de cette
impatience qu'ont beaucoup de lecteurs de voir durer si long-temps
une histoire amoureuse, sans pouvoir deviner quelle en sera la fin.
Neantmoins, s'il est d'humeur patiente, il peut sçavoir qu'il
arrive, comme on dit, beaucoup de choses entre la bouche et le
verre. Ce mariage n'est pas si avancé qu'on diroit bien et qu'il se
l'imagine.
Il ne tiendroit qu'à moi de faire icy une heroïne qu'on enleveroit
autant de fois que je voudrois faire de volumes. C'est un mal-heur
assez ordinaire aux heros, quand ils pensent tenir leur maistresse,
de n'embrasser qu'une nue, comme de mal-heureux Ixions, qui gobent
du vent, tandis qu'un de leurs confidens la leur enleve sur la
moustache. Mais comme l'on ne joue pas icy la grande piece des
machines, et comme j'ay promis une histoire veritable, je vous
confesseray ingenuëment que ce mariage fut seulement empêché par une
opposition formée à la publication des bans, sous le nom d'une fille
nommée Lucrece, qui pretendoit avoir de Nicodeme une promesse de
mariage, ce qui le perdit de reputation chez les parens de Javotte,
qui le tinrent pour un débauché, et qui ne voulurent plus le voir ny
le souffrir. Or, pour vous dire d'où venoit cette opposition (car je
croy que vous en avez curiosité) il faut remonter un peu plus haut,
et vous reciter une autre histoire; mais tandis que je vous la
conteray, n'oubliez pas celle que je viens de vous apprendre, car
vous en aurez encore tantost besoin.
Histoire de Lucrece la bourgeoise.
Cette Lucrece, que j'ai appellée la Bourgeoise, pour la distinguer
de la Romaine, qui se poignarda, et qui estoit d'une humeur fort
differente de celle-cy, estoit une fille grande et bien faite, qui
avoit de l'esprit et du courage, mais de la vanité plus que de tout
le reste. C'est dommage qu'elle n'avoit pas esté nourrie à la Cour
ou chez des gens de qualité, car elle eût esté guerie de plusieurs
grimasses et affectations bourgeoises qui faisoient tort à son bel
esprit, et qui faisoient bien deviner le lieu où elle avoit esté
élevée.
Elle estoit fille d'un referendaire en la chancellerie, et avoit
esté laissée en bas âge, avec peu de bien, sous la conduite d'une
tante, femme d'un advocat du tiers ordre, c'est à dire qui n'étoit
ni fameux ni sans employ. Ce pauvre homme, qui estoit moins docte
que laborieux, estoit tout le jour enfermé dans son estude, et
gagnoit sa vie à faire des rooles d'écritures assez mal payez. Il ne
prenoit point garde à tout ce qui se passoit dans sa maison. Sa
femme estoit d'un costé une grande ménagere, car elle eût crié deux
jours si elle eût veu que quelque bout de chandelle n'eust pas esté
mis à profit, ou si on eût jetté une alumette avant que d'avoir
servy par les deux bouts; mais d'autre part c'estoit une grande
joüeuse, et qui hantoit, à son dire, le grand monde, ou, pour mieux
parler, qui voyoit beaucoup de gens. De sorte que toutes les
aprédisnées on mettoit sur le tapis deux jeux de cartes et un
tricquetrac, et aussi-tost arrivoient force jeunes gens de toutes
conditions, qui y estoient plûtost attirez pour voir Lucrece que
pour divertir l'advocate. Quand elle avoit gagné au jeu, elle
faisoit l'honnorable, et faisoit venir une tourte et un
poupelin[20], avec une tasse de confitures faites à la maison, dont
elle donnoit la collation à la compagnie, ce qui tenoit lieu de
souper à elle et à sa niepce, et par fois aussi au mary, qui n'en
tastoit pas, parce qu'elle ne songeoit pas à luy preparer à manger,
quand elle n'avoit pas faim. Elle passoit par ce moyen dans le
voisinage pour estre fort splendide; sa maison estoit appellée une
maison de bouteilles[21] et de grande chère, et il me souvient
d'avoir oüy une greffiere du quartier qui disoit d'elle en
enrageant: Il n'appartient qu'à ces advocates à faire les
magnifiques.
[Note 20: «Pièce de four, pâtisserie délicate faite avec du
beurre, du lait et des oeufs frais, pétrie avec de la fleur de
farine; on y mêle du sucre et de l'écorce de citron. Le _poupelin_
se sert d'ordinaire avec la tourte.» (_Dict. de Furetière._)]
[Note 21: On appeloit ainsi les petites villas bourgeoises, les
vide-bouteilles des marchands et des procureurs. La Fontaine, dans
sa fable du _Testament expliqué par Esope_, emploie ce mot dans ce
sens-là; plus tard il finit par signifier simplement _guinguette_.
(_Journ. de Barbier_, t. Ier, p.350.)]
Lucrece fut donc élevée en une maison conduitte de cette sorte, qui
est un poste tres-dangereux pour une fille qui a quelques
necessitez, et qui est obligée à souffrir toutes sortes de galans.
Il auroit fallu que son coeur eût esté ferré à glace pour se bien
tenir dans un chemin si glissant. Toute sa fortune estoit fondée sur
les conquestes de ses yeux et de ses charmes, fondement fort fresle
et fort delicat, et qui ne sert qu'à faire vieillir les filles ou à
les faire marier à l'officialité. Elle portoit cependant un estat de
fille de condition, quoy que, comme j'ay dit, elle eût peu de bien
ou plûtost point du tout. Elle passoit pour un party qui avoit,
disoit-on, quinze mil écus; mais ils estoient assignez sur les
broüillarts de la riviere de Loyre, qui sont des effects à la verité
fort liquides, mais qui ne sont pas bien clairs. Sur cette fausse
supposition, Lucrece ne laissoit pas de bastir de grandes
esperances, et, quand on luy proposoit pour mary un advocat, elle
disoit en secouant la teste: Fy, je n'ayme point cette bourgeoisie!
Elle pretendoit au moins d'avoir un auditeur des comptes ou un
tresorier de France: car elle avoit trouvé que cela estoit deub à
ses pretendus quinze mil escus, dans le tariffe des partis
sortables.
Cette citation, Lecteur, vous surprend sans doute: car vous n'avez
peut-estre jamais entendu parler de ce tariffe. Je veux bien vous
l'expliquer, et, pour l'amour de vous, faire une petite digression.
Sçachez donc que, la corruption du siecle ayant introduit de marier
un sac d'argent avec un autre sac d'argent, en mariant une fille
avec un garçon; comme il s'estoit fait un tariffe lors du decry des
monnoyes pour l'évaluation des espèces, aussi, lors du decry du
merite et de la vertu, il fut fait un tariffe pour l'évaluation des
hommes et pour l'assortiment des partis. Voicy la table qui en fut
dressée, dont je vous veux faire part.
_Tariffe ou evaluation des partis sortables pour faire facilement
les mariages._
Pour une fille qui a deux | Il luy faut un marchant du
mille livres en mariage, ou | Palais, ou un petit commis,
environ, jusqu'à six mille livres. | sergent, ou solliciteur de
| proces.
-----------------------------------+--------------------------------
Pour celle qui a six mille | Un marchand de soye,
livres, et au dessus jusqu'à | drappier, mouleur de bois,
douze mille livres. | procureur du Chastelet, maistre
| d'hostel, et secrétaire de
| grand seigneur.
-----------------------------------+---------------------------------
Pour celle qui a douze | Un procureur en parlement,
mille livres et au dessus, jusqu'à | huissier, notaire ou
vingt mille livres. | greffier.
-----------------------------------+---------------------------------
Pour celle qui a vingt mille | Un advocat, conseiller du
livres et au dessus, jusqu'à | trésor ou des eauds et
trente mille livres. | forests, substitut du parquet
| et general des monnoyes.
-----------------------------------+---------------------------------
Pour celle qui a depuis | Un auditeur des comptes,
trente mille livres jusqu'à | trésorier de France ou payeur
quarante-cinq mille livres. | des rentes.
-----------------------------------+---------------------------------
Pour celle qui a depuis | Un conseiller de la cour des
quinze mil jusqu'à vingt-cinq | aydes, ou conseiller du grand
mil escus. | conseil.
-----------------------------------+---------------------------------
Pour celle qui a depuis | Un conseiller au parlement,
vingt-cinq jusqu'à cinquante | ou un maistre des comptes.
mil escus. |
-----------------------------------+---------------------------------
Pour celle qui a depuis | Un maistre des requêtes,
cinquante jusqu'à cent mil | intendant des finances,
escus. | greffier et secretaire du
| conseil, president aux
| enquétes.
-----------------------------------+---------------------------------
Pour celle qui a depuis | Un president au mortier,
cent mil jusqu'à deux cent | vray marquis, sur-intendant,
mil escus. | duc et pair.
-----------------------------------+---------------------------------
On trouvera peut-estre que ce tariffe est trop succinct, veu le
grand nombre de charges qui sont creées en ce royaume, dont il n'est
fait icy aucune mention; mais, en ce cas, il faudra seulement avoir
un extraict du registre qui est aux parties casuelles, de
l'évaluation des offices, car, sur ce pied, on en peut faire
aisément la réduction à quelqu'une de ces classes. La plus grande
difficulté est pour les hommes qui vivent de leurs rentes, dont on
ne fait icy aucun estat, comme de gens inutiles, et qui ne doivent
songer qu'au celibat. Car ce n'est pas mal à propos qu'un de nos
autheurs a dit qu'une charge estoit le chausse-pied du mariage, ce
qui a rendu nos François (naturellement galands et amoureux) si
friands de charges, qu'ils en veulent avoir à quelque prix que ce
soit, jusqu'à achepter cherement des charges de mouleur de bois, de
porteur de sel et de charbon. Toutefois, s'il arrive par mal-heur
qu'une vieille fille marchande quelqu'un de ces rentiers, ils sont
d'ordinaire évaluez au denier six, comme les rentes sur la ville et
autres telles denrées; c'est à dire qu'une fille qui a dix mil escus
doit trouver un homme qui en ayt soixante mil, et ainsi à
proportion.
Il y en aura encore qui eussent souhaitté que ce tariffe eût esté
porté plus avant; mais cela ne s'est pû faire, n'y ayant au delà que
confusion, parce que les filles qui ont au delà de deux cent mille
escus sont d'ordinaire des filles de financiers ou de gens
d'affaires qui sont venus de la lie du peuple, et de condition
servile. Or, elles ne sont pas vendues à l'enchere comme les autres,
mais délivrées au rabais; c'est à dire qu'au lieu qu'une autre fille
qui aura trente mille livres de bien est vendue à un homme qui aura
un office qui en vaudra deux fois autant, celles-cy, au contraire,
qui auront deux cens mille escus de bien, seront livrées à un homme
qui en aura la moitié moins; et elles seront encore trop heureuses
de trouver un homme de naissance et de condition qui en veuille.
La seule observation qu'il faut faire, de peur de s'y tromper, est
qu'il arrive quelquefois que le merite et la beauté d'une fille la
peut faire monter d'une classe, et celle de trente mille livres
avoir la fortune d'une de quarante; mais il n'en est pas de mesme
d'un homme, dont le merite et la vertu sont tousjours comptez pour
rien. On ne regarde qu'à sa condition et à sa charge, et il ne fait
point de fortune en mariage, si ce n'est en des lieux où il trouve
beaucoup d'années meslées avec de l'argent, et qu'il achepte le tout
en tâche et en bloc.
Mais c'est assez parlé de mariage: il faut revenir à Lucrece, que je
perdois presque de veue. Ses charmes ne la laissoient point manquer
de serviteurs. Elle n'avoit pas seulement des galands à la douzaine,
mais encore à quarterons et à milliers; car, dans ces maisons où on
tient un honneste berlan ou académie de jeu, il s'en tient aussi une
d'amour, qui d'abord est honneste, mais qui ne l'est pas trop à la
fin; ce qui me fait souvenir de ce qu'un galant homme disoit, que
c'étoit presque mettre un bouchon, pour faire voir qu'il y avoit
quelque bonne pièce preste à mettre en perce.
Ils venoient, comme j'ay dit, plûtost pour voir Lucrece que pour
jouer; cependant il falloit jouer pour la voir. Tel, après avoir
joué quelque temps, donnoit son jeu à tenir à quelqu'autre pour
venir causer avec elle; et tel disoit qu'il estoit de moitié avec sa
tante. Elle faisoit de son costé la mesme chose, et estoit de moitié
avec quelqu'un qu'elle avoit embarqué au jeu; mais, apres avoir
rangé son monde en bataille, elle alloit par la salle entretenir la
compagnie, et sçavoit si bien contenter ses galands par l'égalité
qu'elle apportoit à leur parler, qu'on eust dit qu'elle eust eu un
sable pour régler tous ses discours.
Elle tiroit un grand avantage du jeu, car elle partageoit le guain
qui se faisoit, et ne payoit rien de la perte qui arrivoit. Sur tout
elle trouvoit bien son compte quand il tomboit entre ses mains
certains badauts qui faisoient consister la belle galanterie à se
laisser gagner au jeu par les filles, pour leur faire par ce moyen
accepter sans honte les presens qu'ils avoient dessein de leur
faire. Erreur grande du temps jadis, et dont, par la grace de Dieu,
les gens de cour et les fins galans sont bien déduppez. Il est vray
que les coquettes rusées sont fort aises de gagner au jeu; mais,
comme elles appellent conqueste un effect qu'elles attribuent à leur
adresse ou à leur bonne fortune, elles n'en ont point d'obligation
au pauvre sot qui se laisse perdre, qu'elles nomment leur duppe, et
qu'elles n'abandonnent point qu'apres leur avoir tiré la derniere
plume. Et lors il n'est plus temps de commencer une autre
galanterie, car elles n'ont jamais d'estime pour un homme qui a fait
le fat, quoy qu'à leur profit. Aussi bien, à quoy bon chercher tant
de destours? ne fait-on pas mieux aujourd'huy de jouer avec les
femmes à la rigueur, et de ne leur pardonner rien, et, si on leur
veut faire des presens, de leur donner sans cérémonie? En voit-on
quantité qui les refusent et qui les renvoyent? Cela estoit bon au
temps passé, quand on ne sçavoit pas vivre. Je croy mesme, pour peu
que nous allions en avant, comme on se raffine tous les jours, qu'on
pratiquera la coustume qui s'observe déjà en quelques endroits, de
bien faire son marché, et de dire: Je vous envoye tel present pour
telle faveur, et d'en prendre des assurances: car, en effect, les
femmes sont fort trompeuses.
Mais, en parlant de jeu, j'avois presque écarté Lucrece, qui aymoit,
sur tous les galands, les joueurs de discretions[22]: car, dans sa
perte, elle payoit d'un siflet ou d'un ruban, et, dans le guain,
elle se faisoit donner des beaux bijoux et de bonnes nippes. Elle
n'estoit vétuë que des bonnes fortunes du jeu ou de la sottise de
ses amans. Le bas de soye qu'elle avoit aux jambes estoit une
discretion; sa cravatte de poinct de Gennes, autre discretion; son
collier et mesme sa juppe, encore autre discretion; enfin, depuis
les pieds jusqu'à la teste, ce n'estoit que discretion. Cependant
elle joüa tant de fois des discretions, qu'elle perdit à la fin la
sienne, comme vous entendrez cy-apres. Je vous en advertis de bonne
heure, car je ne vous veux point surprendre, comme font certains
autheurs malicieux qui ne visent à autre chose.
[Note 22: L'usage de jouer des enjeux indéterminés, laissés à la
_discrétion_ du gagnant, nous étoit venu d'Italie, de Florence, où
il ne s'est pas perdu encore. Henri Estienne, dans ses _Dialogues du
nouveau langage françoys italianisé_, appelle déjà _discrétion_ le
prix de certaines gageures; mais, dans les lettres de Voiture, nous
trouvons mieux encore le mot avec le sens que Furetière lui donne
ici, et qu'il a gardé. La 70e lettre du grand épistolier,
adressée à mademoiselle de Rambouillet, _en luy envoyant douze
galants de rubans d'Angleterre, pour une discrétion qu'il avoit
perdue contre elle_, commence ainsi: «Mademoiselle, puisque la
discrétion est une des principales parties d'un galant, je croy
qu'en vous en envoyant douze, je vous paye bien libéralement ce que
je vous dois.» Quelquefois il en coûtoit cher de jouer pareil enjeu:
«On dit que, pour une discrétion, il (Gondran) donna une toilette de
cinq cents écus, où tout est d'orfèvrerie, et on parle de pendants
de 6000 livres.» (Tallemant, _Historiettes_, in-8: t. 4, p. 292.)]
Entre tous ces amants dont la jeune ferveur adoroit Lucrece, se
trouva un jeune marquis; mais c'est peu de dire marquis, si on
n'adjouste de quarante, de cinquante ou de soixante mille livres de
rente: car il y en a tant d'inconnus et de la nouvelle fabrique,
qu'on n'en fera plus de cas, s'ils ne font porter à leur marquisat
le nom de leur revenu, comme fit autrefois celuy qui se faisoit
nommer seigneur de dix-sept cens mille escus. On n'avoit pas compté
avec celuy-cy, mais il faisoit grande dépense et changeoit tous les
jours d'habits, de plumes, et de garnitures. C'est la marque la plus
ordinaire à quoy on connoist dans Paris les gens de qualité, bien
que cette marque soit fort trompeuse. Il avoit veu Lucrece dans
cette eglise (j'ay failly à dire: que j'ay déjà décrite) où il
estoit allé le jour de cette solemnité dont j'ay parlé, pour toute
autre affaire que pour prier Dieu. D'abord qu'il la vid il en fut
charmé, et quand elle sortit il commanda à son page de la suivre
pour sçavoir qui elle estoit; mais, devant que le page fut de
retour, il avoit déjà tout sçeu d'un Suisse François qui chasse les
chiens et louë les chaises dans l'eglise, et qui gagne plus à
sçavoir les intrigues des femmes du quartier qu'à ses deux autres
mestiers ensemble. Une piece blanche luy avoit donc appris le nom,
la demeure, la qualité de Lucrece, celle de sa tante, ses exercices
ordinaires et les noms de la pluspart de ceux qui la frequentoient;
enfin mille choses qu'en une maison privée on n'auroit découvert
qu'avec bien du temps; ce qui fait juger que celles où on se
gouverne de la sorte commencent à passer pour publiques. Il songea,
comme il estoit assez discret, à chercher quelqu'un qui le pust
introduire chez elle; en tout cas, il se resolvoit de se servir du
prétexte du jeu, qui est le grand passe-par-tout pour avoir entrée
dans de telles compagnies; il n'eust besoin de l'une ni de l'autre,
car dès le lendemain, passant en carrosse dans la ruë de Lucrece, il
la vid de loin sur le pas de sa porte. L'impatience qu'elle avoit de
voir que personne n'estoit encore venu l'y avoit portée, et dès
qu'elle entendit le bruit d'un carrosse, elle tourna la teste de ce
côté-là, pensant que c'estoit quelqu'un qui venoit chez elle. Le
marquis se mit à la portiere pour la saluer et tascher à noüer
conversation.
Voicy une mal-heureuse occasion qui luy fut favorable: un petit
valet de maquignon poussoit à toute bride un cheval qu'il piquoit
avec un éperon rouillé, attaché à son soullier gauche; et comme la
ruë estoit estroitte et le ruisseau large, il couvrit de bouë le
carrosse, le marquis et la demoiselle. Le marquis voulut jurer, mais
le respect du sexe le retint; il voulut faire courir après, mais le
piqueur estoit si bien monté qu'on ne lui pouvoit faire de mal, si
on ne le tiroit en volant. Il descendit, tout crotté qu'il estoit,
pour consoler Lucrece et luy dit en l'abordant: Mademoiselle, j'ay
esté puny de ma temerité de vous avoir voulu voir de trop prés; mais
je ne suis pas si fâché de me voir en cet estat que je le suis de
vous voir partager avec moi ce vilain present. Lucrece, honteuse de
se voir ainsi ajustée, et qui n'avoit point de compliment prest pour
un accident si inopiné, se contenta de luy offrir civilement la
salle pour se venir nettoyer, ou pour attendre qu'il eust envoyé
querir d'autre linge, et elle prit aussi-tost congé de luy pour en
aller changer de son costé. Mais elle revint peu apres avec d'autre
linge et un autre habit, et ce ne fut pas un suiet de petite vanité
pour une personne de sa sorte de montrer qu'elle avoit plusieurs
paires d'habits et de rapparter en si peu de temps un poinct de
Sedan qui eut pû faire honte à un poinct de Gennes qu'elle venoit de
quitter.
La premiere chose que fit le marquis, ce fut d'envoyer son page en
diligence chez luy, pour luy apporter aussi un autre habit et
d'autre linge, esperant qu'on lui presteroit quelque garde-robe où
il pourroit changer de tout. Mais le page revint tout en sueur luy
dire que le valet de chambre avoit emporté la clef de la garde-robe,
et que, depuis le matin qu'il avoit habillé son maistre, il ne
revenoit à la maison que le soir, suivant la coustume de tous ces
faineans, que leurs maistres laissent joüer, yvrogner et filouter
tout le jour, faute de leur donner de l'employ, croyant deroger à
leur grandeur, s'ils les employoient à plus d'un office. Il fallut
donc qu'il prist, comme on dit, patience en enrageant, et qu'il
condamnast son peu de prevoyance de n'avoir pas mis dans la voiture
une carte où il y eust une garniture de linge, puisque le cocher
avoit bien le soin d'y mettre un marteau et des clous pour
r'attacher les fers des chevaux quand ils venoient à se déferrer.
Tout ce qu'il pût faire, ce fut de se placer dans le coin de la
salle le plus obscur et de se mettre encore contre le jour, afin de
cacher ses playes le mieux qu'il pourroit. Il a juré depuis (et ce
n'est pas ce qui doit obliger à le croire, car il juroit quelquefois
assez legerement, mais j'ay veu des experts en galanterie qui
disoient que cela pouvoit estre vray) que, dans toutes ses avantures
amoureuses, il n'a jamais souffert un plus grand ennuy, ny de plus
cuisantes douleurs, qu'avoir esté obligé de paroistre en ce mauvais
estat la première fois qu'il aborda sa maistresse; aussi, quoy que
la violence de son amour le pressast plusieurs fois de luy declarer
sa passion, et qu'il s'en trouvast mesme des occasions favorables,
il reserra tous ses compliments, et, s'imaginant qu'autant de
crottes qu'il avoit sur son habit estoient autant de taches à son
honneur, il estoit merveilleusement humilié, et il ressembloit au
pan, qui, apres avoir regardé ses pieds, baisse incontinent la
queuë.