Je reviens à ma belle questeuse, et pour l'amour d'elle je veux

passer sous silence (du moins jusqu'à une autre fois) toutes les

autres avantures qui arriverent cette journée-là dans cette grande

assemblée de gens enroollez sous les étendars de la galanterie.

Cette fille estoit pour lors dans son lustre, s'estant parée de tout

son possible, et ayant esté coiffée par une demoiselle suivante du

voisinage, qui avoit appris immediatement de la Prime. Elle ne

s'estoit pas contentée d'emprunter des diamants, elle avoit aussi un

laquais d'emprunt qui lui portoit la queue, afin de paroistre

davantage. Or, quoy que cela ne fût pas de sa condition, neantmoins

elle fut bien aise de ménager cette occasion de contenter sa vanité;

car on ne doit point trouver à redire à tout ce qui se fait pour le

service et l'avantage de l'Eglise. Quant à son meneur, c'estoit le

maistre clerc du logis, qu'elle avoit pris par nécessité autant que

par ostentation; car le moyen sans cela de traverser l'Eglise sur

des chaises, sur lesquelles on entendoit le sermon, à moins que

d'avoir une asseurance de danceur de corde? Avec ces avantages, elle

fit fort bien le profit de la sacristie; mais avant que je la

quitte, je suis encore obligé de vous dire qu'elle estoit fort

jeune, car cela est necessaire à l'Histoire, comme aussi que son

esprit avoit alors beaucoup d'innocence, d'ingenuité ou de sottise.

Je n'ose dire asseurément laquelle elle avoit de ces trois belles

qualitez; vous en jugerez vous-mesme par la suite.

A cette solemnité se trouva un homme amphibie, qui estoit le matin

advocat et le soir courtisan; il portoit le matin la robe au Palais

pour plaider ou pour écouter, et le soir il portoit les grands

canons, et les galands d'or, pour aller cajoler les dames. C'estoit

un de ces jeunes bourgeois qui, malgré leur naissance et leur

éducation, veulent passer pour des gens du bel air, et qui croyent,

quand ils sont vestus à la mode et qu'ils méprisent ou raillent leur

parenté, qu'ils ont acquis un grand degré d'élevation au dessus de

leurs semblables. Cettuy-cy n'estoit pas reconnoissable quand il

avoit changé d'habit. Ses cheveux, assez courts, qu'on luy voyoit le

matin au Palais, estoient couverts le soir d'une belle perruque

blonde, tres-frequemment visitée par un peigne qu'il avoit plus

souvent à la main que dans sa poche. Son chapeau avoit pour elle un

si grand respect, qu'il n'osoit presque jamais luy toucher. Son

collet de manteau estoit bien poudré, sa garniture fort enflée, son

linge orné de dentelle; et ce qui le paroit le plus estoit que, par

bon-heur, il avoit un porreau au bas de la joue, qui luy donnoit un

honneste prétexte d'y mettre une mouche. Enfin il estoit ajusté de

manière qu'un provincial n'auroit jamais manqué de le prendre pour

modelle pour se bien mettre. Mais j'ay eu tort de dire qu'il

n'estoit pas reconnoissable: sa mine, son geste, sa contenance et

son entretien le faisoient assez connoistre, car il est bien plus

difficile d'en changer que de vestement, et toutes ses grimaces et

affectations faisoient voir qu'il n'imitoit les gens de la cour

qu'en ce qu'ils avoient de deffectueux et de ridicule. C'est ce

qu'on peut dire, en passant, qui arrive à tous les imitateurs, en

quelque genre que ce soit.

Cet homme donc n'eut pas si-tost jetté les yeux sur Javotte (tel

estoit le nom de la demoiselle charitable qui questoit) qu'il en

devint fort passionné, chose pour lui fort peu extraordinaire, car

c'estoit, à vray dire, un amoureux universel. Neantmoins, pour cette

fois, l'Amour banda son arc plus fort, ou le tira de plus près, de

sorte que la flèche enfonça plus avant dans son coeur qu'elle

n'avoit accoustumé. Je ne vous sçaurois dire précisément quelle fut

l'émotion que son coeur sentit à l'approche de cette belle (car

personne pour lors ne luy tasta le poux), mais je sçay bien que ce

fut ce jour-là précisément qu'il fit un voeu solemnel de luy rendre

service. Bien-tost après, une heureuse occasion s'en présenta tout à

propos. Elle vint quester à un jeune homme qui estoit auprès de luy.

C'estoit un autre petit clerc du logis, très malicieux, qui estoit

en colère contre elle parce qu'elle avoit retiré les clefs de la

cave des mains d'une servante qui luy donnoit du vin. Comme il vid

qu'elle faisoit vanité de faire voir que sa tasse estoit pleine d'or

et de grosses pieces blanches, il tira de sa poche une poignée de

deniers; il en arrosa sa tasse pour luy faire dépit, et couvrit

toutes les pieces qu'elle estalloit en parade. La questeuse en

rougit de honte, et du doigt écarta le plus qu'elle pût cette menue

monnoye, qui, malgré toute son adresse, ne parût encore que trop. Ce

fut alors que Nicodème (ainsi s'appeloit le nouveau blessé), lui

presentant une pistolle, feignit de luy en demander la monnoye; mais

il ne fit que retirer de la tasse les deniers, et il luy donna le

reste en pur don.

Cette nouvelle sorte de galenterie fut remarquée par Javotte, qui en

son ame en eust de la joye, et qui crût en effet luy en avoir de

l'obligation. Ce qui fit qu'au sortir de l'église, elle souffrit

qu'il l'abordast avec un compliment qu'il avoit medité pendant tout

le temps qu'il l'avoit attendue. Cette occasion luy fut fort

favorable, car Javotte ne sortoit jamais sans sa mere, qui la

faisoit vivre avec une si grande retenue qu'elle ne la laissoit

jamais parler à aucun homme, ny en public, ny à la maison. Sans cela

cet abord n'eut pas esté fort difficile pour luy, car, comme Javotte

estoit fille d'un procureur et Nicodeme estoit advocat, ils estoient

de ces conditions qui ont ensemble une grande affinité et sympathie,

de sorte qu'elles souffrent une aussi prompte connoissance que celle

d'une suivante avec un valet de chambre.

Dès que l'office fut dit et qu'il la pût joindre, il luy dit, comme

une tres-fine galanterie: Mademoiselle, à ce que je puis juger, vous

n'avez pu manquer de faire une heureuse queste, avec tant de mérite

et tant de beauté. Hélas, Monsieur (repartit Javotte avec une grande

ingenuité), vous m'excuserez; je viens de la compter avec le pere

sacristain: je n'ay fait que soixante et quatre livres cinq sous;

mademoiselle Henriette fit bien dernièrement quatre-vingts dix

livres; il est vray qu'elle questa tout le long des prieres de

quarante heures, et que c'estoit en un lieu où il y avoit un Paradis

le plus beau qui se puisse jamais voir. Quand je parle du bon-heur

de vostre queste (dit Nicodeme), je ne parle pas seulement des

charitez que vous avez recueillies pour les pauvres ou pour

l'église; j'entens aussi parler du profit que vous avés fait pour

vous. Ha! Monsieur (reprit Javotte), je vous asseure que je n'y en

ay point fait; il n'y avoit pas un denier davantage que ce que je

vous ay dit; et puis croyez-vous que je voulusse ferrer la mule en

cette occasion? Ce seroit un gros peché d'y penser. Je n'entends pas

(dit Nicodeme) parler ny d'or ny d'argent, mais je veux dire

seulement qu'il n'y a personne qui, en vous donnant l'aumosne, ne

vous ait en mesme temps donné son coeur. Je ne sçay (repartit

Javotte) ce que vous voulez dire de coeurs; je n'en ay trouvé pas un

seul dans ma tasse. J'entends (ajousta Nicodeme) qu'il n'y a

personne à qui vous vous soyez arrestée qui, ayant veu tant de

beauté, n'ait fait voeu de vous aimer et de vous servir, et qui ne

vous ait donné son coeur. En mon particulier, il m'a esté impossible

de vous refuser le mien. Javotte luy repartit naïvement: Et bien,

Monsieur, si vous me l'avez donné, je vous ay en mesme temps

répondu: Dieu vous le rende. Quoy! (reprit Nicodeme un peu en

colère) agissant si serieusement, faut-il se railler de moy? et

faut-il ainsi traitter le plus passionné de tous vos amoureux? A ce

mot, Javotte répondit en rougissant: Monsieur, prenez garde comme

vous parlez; je suis honneste fille: je n'ai point d'amoureux; maman

m'a bien deffendu d'en avoir. Je n'ay rien dit qui vous puisse

choquer (repartit Nicodeme), et la passion que j'ay pour vous est

toute honneste et toute pure, n'ayant pour but qu'une recherche

legitime. C'est donc, Monsieur (repliqua Javotte), que vous me

voulez épouser? Il faut pour cela vous adresser à mon papa et à

maman: car aussi bien je ne sçais pas ce qu'ils me veulent donner en

mariage. Nous n'en sommes pas encore à ces conditions (reprit

Nicodeme); il faut que je sois auparavant asseuré de vostre estime,

et que je sçache si vous agréerez que j'aye l'honneur de vous

servir. Monsieur (dit Javotte), je me sers bien moy-mesme, et je

sçais faire tout ce qu'il me faut.

Cette réponse bourgeoise defferra fort ce galand, qui vouloit faire

l'amour en stile poly. Asseurément il alloit débiter la fleurette

avec profusion, s'il eust trouvé une personne qui luy eust voulu

tenir teste. Il fut bien surpris de ce que, dès les premieres offres

de service, on l'avoit fait expliquer en faveur d'une recherche

legitime. Mais il avoit tort de s'en estonner, car c'est le deffaut

ordinaire des filles de cette condition, qui veulent qu'un homme

soit amoureux d'elles si-tost qu'il leur a dit une petite douceur,

et que, si-tost qu'il en est amoureux, il aille chez des notaires ou

devant un curé, pour rendre les témoignages de sa passion plus

asseurez. Elles ne sçavent ce que c'est de lier de ces douces

amitiez et intelligences qui font passer si agreablement une partie

de la jeunesse, et qui peuvent subsister avec la vertu la plus

severe. Elles ne se soucient point de connoistre pleinement les

bonnes ou les mauvaises qualitez de ceux qui leur font des offres de

service, ny de commencer par l'estime pour aller en suite à l'amitié

ou à l'amour. La peur qu'elles ont de demeurer filles les fait

aussi-tost aller au solide, et prendre aveuglément celuy qui a le

premier conclu. C'est aussi la cause de cette grande différence qui

est entre les gens de la cour et la bourgeoisie: car la noblesse

faisant une profession ouverte de galanterie, et s'accoûtumant à

voir les dames dès la plus tendre jeunesse, se forme certaine

habitude de civilité et de politesse qui dure toute la vie. Au lieu

que les gens du commun ne peuvent jamais attraper ce bel air, parce

qu'ils n'étudient point cet art de plaire qui ne s'apprend qu'aupres

des dames, et qu'apres estre touché de quelque belle passion. Ils ne

font jamais l'amour qu'en passant et dans une posture forcée,

n'ayant autre but que de se mettre vistement en ménage. Il ne faut

pas s'étonner apres cela si le reste de leur vie ils ont une humeur

rustique et bourrue qui est à charge à leur famille et odieuse à

tous ceux qui les frequentent. Nôtre demy courtisan auroit bien

voulu faire l'amour dans les formes; il n'auroit pas voulu oublier

une des manieres qu'il avoit trouvées dans ses livres, car il avoit

fait son cours exprés dans Cyrus et dans Clelie. Il auroit

volontiers envoyé des poulets, donné des cadeaux et fait des vers,

qui pis est; mais le moyen de jouer une belle partie de paume avec

une personne qui met à tous les coups sous la corde?

Il n'eust pas si-tost remené sa maistresse jusqu'à sa porte, qu'avec

une profonde reverence elle le quitta, luy disant qu'il falloit

qu'elle allast songer aux affaires du ménage, et qu'aussi bien sa

maman lui crieroit si elle la voyoit causer avec des garçons. Il fut

donc obligé de prendre congé d'elle, en resolution de la venir

bien-tost revoir. Mais la difficulté estoit d'avoir entrée dans la

maison, car personne n'y estoit reçeu s'il n'y avoit bien à faire,

encore n'entroit-on que dans l'étude du procureur; car si quelqu'un

fust venu pour rendre visite à Javotte, la mere seroit venue sur la

porte luy demander: Qu'est-ce que vous avez à dire à ma fille? La

necessité obligea donc Nicodeme de chercher à faire connoissance

avec Vollichon[18] (le pere de Javotte s'appelloit ainsi), ce qui ne

fut pas difficile, car il le connoissoit desja de veue pour l'avoir

rencontré au Chastelet, où il estoit procureur, et où Nicodeme

alloit plaider quelquefois. Il feignit de luy consulter quelque

difficulté de pratique, puis il lui dit qu'il le vouloit charger

d'un exploit pour un de ses amis. En effet, il luy en porta un chez

luy; mais cela ne fit que l'introduire dans l'étude comme les

autres: car l'appartement des femmes fut pour luy fermé, comme si

c'eust esté un petit serrail. Il s'avisa d'une ruse pour les voir:

il feignit qu'il avoit une excellente garenne à la campagne, d'où on

luy envoyoit souvent des lapins. Il dit à Vollichon qu'il luy en

envoyeroit deux, et qu'il les iroit manger avec luy, dans la pensée

qu'il verroit, pour le moins pendant le disner, sa femme et sa

fille. Il en fit donc acheter deux à la Vallée de misere; mais ce

fut de l'argent perdu, non pas à cause que c'estoient des lapins de

clapié (car le procureur ne les trouva encore que trop bons), mais

parce que cela ne lui donna point occasion de voir sa maistresse,

qui, ce jour-là, ne disna point à la grande table, peut-estre à

cause qu'elle n'estoit pas habillée, ou qu'elle faisoit quelque

affaire du ménage. Il poussa donc plus loin ses inventions: il fit

partie avec Vollichon pour aller jouer à la boule[19], qui est le

plus grand regale qu'on puisse faire à un procureur, et le plus

puissant aimant pour l'attirer hors de son étude. Cela les rendit

bientost bons amis, et ce qui y contribua beaucoup, c'est que

Nicodeme se laissa d'abord gagner quelque argent; mais il n'oublioit

point de jouer pour la derniere partie un chapon, qui se mangeoit

aussi-tost chez le procureur.

[Note 18: Ici Furetière n'a pas, en apparence au moins, autant

de franchise que Despréaux. Dans sa 1re satire, celui-ci avoit

dit:

Je ne puis rien nommer, si ce n'est par son nom;

J'appelle un chat un chat, et Rolet un fripon.

Or, c'est ce même Rolet que Furetière, moins hardi, va peindre ici

sous le pseudonyme de Vollichon. Il étoit bien connu au Palais. On

ne l'y appeloit que _l'âme damnée_, et, quand le président Lamoignon

vouloit désigner un insigne fripon, il disoit: C'est un Rolet. Selon

Brossette, dans sa note sur le vers 157 de la 15e satire de

Régnier, c'est à lui surtout qu'il falloit appliquer ce vers:

Un avocat instruire en l'un ou l'autre cause.

Rolet ne faisoit pas autre chose; même il faisoit pis. En 1681, il

fut convaincu d'avoir fait revivre une obligation de 500 livres,

dont il avoit déjà reçu le paiement. Un arrêt le condamna à un

bannissement de neuf années, et, entre autres amendes et dépens, à

4,000 fr. de réparation civile. La minute et la grosse de

l'obligation incriminée furent lacérées par le greffier en présence

de Rolet. La sentence est du 12 août 1681, c'est-à-dire long-temps

après la publication du _Roman bourgeois_. Mais il y avoit longues

années que Rolet se mettoit en mesure de la mériter, et qu'on l'en

déclaroit digne au Palais et dans le monde. Toutefois, comme ses

friponneries n'étoient pas chose jugée, on n'osoit pas, de peur d'un

procès qu'il n'eût pas manqué de vous faire, dire hautement et sous

son nom ce qu'étoit Rolet. Despréaux, je l'ai dit, l'osa seul; mais,

comme s'il eût eu peur de sa hardiesse, il l'atténua fort et

l'annula même dans la 2e édition de ses satires, en mettant en

note, pour le nom de Rolet, que c'étoit un hôtelier du pays

blaisois. C'étoit se repentir d'avoir eu du courage, et en réalité

n'être pas plus franc que ne l'avoit été Furetière avec son

pseudonyme de Vollichon. Le plus comique de l'affaire, c'est que,

selon Brossette, il se trouva en effet dans le Blaisois «un hôtelier

de même nom, qui fit faire à Boileau de grandes plaintes. A Rouen,

dit encore Brossette, dans une 1re édition qui fut faite sans la

participation de l'auteur, on avoit mis un autre nom que celui de

Rolet», ce qui nous étonne beaucoup, d'autant plus qu'à cette

époque, dans cette même ville de Rouen, on jouoit une comédie en un

acte, en vers, _le Moulin de Bouille_ (Rouen, J.-B. Besongne, pet.

in-12), dans laquelle Rolet étoit franchement nommé et mis en

scène.--Furetière, dans son libelle allégorique, _les Couches de

l'Académie_, fit encore, preuve qu'il le connoissoit bien, allusion

à Rolet, comme au plus grand chicaneur du Palais. Il dit que la

déesse Justice avoit, dans une écurie qu'on nomme _Chicane_, six

harpies qu'on atteloit à son char, et à l'une d'elles, la première,

la plus fameuse, il donne le nom de _Rolette_. Le patibulaire

procureur finit mieux qu'il ne méritoit. On le déchargea de la peine

du bannissement, à laquelle l'avoit condamné l'arrêt de 1681; il

obtint une place de garde au château de Vincennes, et il y mourut.]

[Note 19: C'étoit le jeu à la mode de ce temps-là, et l'on sait

par Louis Racine que Boileau y excelloit. Les procureurs surtout en

faisoient leur amusement favori. Furetière en a fait le sujet d'une

des satires qu'on a imprimées à la suite du _Roman bourgeois_, édit.

de Nancy, 1713, in-12., p. 319-327. C'est au quai Saint-Bernard que

Furetière place la fameuse partie de boules qui remplit sa satire;

mais on sait par Regnard, dans sa comédie du _Divorce_ (prologue),

que les joueurs de la bazoche avoient encore d'autres lieux de

réunion: «JUPITER. Je me suis amusé en venant à jouer à la boule,

aux Petits Carreaux, contre quatre procureurs, qui ne m'ont laissé

que trente sols.--ARLEQUIN Où diable vous êtes-vous fourré là? Ces

messieurs savent aussi bien rouler le bois que ruiner une famille.»]

Ce fut au quatriéme ou cinquiéme chapon que Nicodeme eust le plaisir

de voir sa maistresse à table avec luy; mais ce plaisir fut de peu

de durée, car elle ne parut que long-temps apres que les autres

furent assis, et elle se leva sitost qu'on apporta le dessert, apres

avoir plié sa serviette et emporté son assiette elle-mesme. Encore

durant le repas elle ne profera pas un mot et ne leva pas presque

les yeux, monstrant avec sa grande modestie qu'elle sçavoit bien

pratiquer tout ce qui estoit dans sa _Civilité puérile_. Elle s'alla

aussitost renfermer dans sa chambre avec sa mere, pour travailler à

quelque dentelle ou tapisserie. Enfin jamais il n'y eut demoiselle

avec qui il fust plus difficile de nouer conversation: car au logis

elle estoit tenue de court, et dehors elle ne sortoit qu'avec sa

mere, ainsi qu'il a esté dit; de sorte que sans le hazard de la

queste, qui luy donna un moment de liberté et luy permit de

retourner seule chez elle, jamais Nicodeme n'auroit trouvé occasion

de l'accoster. L'amitié de Vollichon luy estoit presque inutile;

cependant elle s'augmentoit de jour en jour, et, pour en connoistre

un peu mieux les fondemens, il est bon de dire quelque chose du

caractere de ce procureur, qui estoit encore un original, mais d'une

autre espece.

C'étoit un petit homme trapu grisonnant, et qui étoit de mesme âge

que sa calotte. Il avoit vieilli avec elle sous un bonnet gras et

enfoncé qui avoit plus couvert de méchancetez qu'il n'en auroit pu

tenir dans cent autres testes et sous cent autres bonnets: car la

chicane s'estoit emparée du corps de ce petit homme, de la mesme

maniere que le demon se saisit du corps d'un possédé. On avoit sans

doute grand tort de l'appeler, comme on faisoit, ame damnée, car il

le falloit plûtost appeler ame damnante, parce qu'en effect il

faisoit damner tous ceux qui avoient à faire à luy, soit comme ses

clients ou comme ses parties adverses. Il avoit la bouche bien

fendue, ce qui n'est pas un petit avantage pour un homme qui gagne

sa vie à clabauder, et dont une des bonnes qualitez c'est d'estre

fort en gueule. Ses yeux estoient fins et éveillez, son oreille

estoit excellente, car elle entendoit le son d'un quart-d'escu de

cinq cens pas, et son esprit étoit prompt, pourveu qu'il ne le

fallût pas appliquer à faire du bien. Jamais il n'y eut ardeur

pareille à la sienne, je ne dis pas tant à servir ses parties comme

à les voler. Il regardoit le bien d'autrui comme les chats regardent

un oiseau dans une cage, à qui ils tâchent, en sautant autour, de

donner quelque coup de griffe. Ce n'est pas qu'il ne fist

quelquefois le genereux, car s'il voyoit quelque pauvre personne qui

ne sçeust pas les affaires, il luy dressoit une requeste volontiers,

et luy disoit hautement qu'il n'en vouloit rien prendre; mais il luy

faisoit payer la signification plus que ne valloit la vacation de

l'huissier et la sienne ensemble. Il avoit une antipathie naturelle

contre la verité: car jamais pas une n'eut osé approcher de luy

(quand mesme elle eût esté à son avantage) sans se mettre en danger

d'estre combattue.

On peut juger qu'avec ces belles qualitez il n'avoit pas manqué de

devenir riche, et en mesme temps d'estre tout à fait descrié: ce qui

avoit fait dire à un galand homme fort à propos, en parlant de ce

chicanneur, que c'estoit un homme dont tout le bien estoit mal

acquis, à la reserve de sa reputation. Il en demeuroit mesme

quelquefois d'accord; mais il asseuroit qu'il estoit beaucoup

changé, et il disoit un jour à Nicodeme, pour l'exciter à suivre le

chemin de la vertu, qu'il avoit plus gagné depuis un an qu'il estoit

devenu honneste homme qu'en dix ans auparavant, qu'il avoit vécu en

fripon. Peut-être avoit-il quelque raison de parler ainsi: car il

est vray que les amendes et les interdictions dont on avoit puny

quelques unes de ses friponneries, qui avoient esté descouvertes,

luy avoient cousté fort cher. J'en ai appris une entr'autres qu'il

n'est pas hors de propos de reciter, parce qu'elle marque assez bien

son caractere. Il avoit coustume d'occuper pour deux ou trois

parties en mesme procez, sous le nom de differens procureurs de ses

amis. Un jour qu'il ne pouvoit plus differer la condemnation d'un

debiteur fuyard, il suscita un intervenant qui mit le procez hors

d'état d'estre jugé; mais comme celuy qui le poursuivoit s'en

plaignit, Vollichon, pour oster la pensée que ce fust luy, dressa

des écritures pour cet intervenant, où il declama de tout son

possible contre luy-mesme; il soustenoit que Vollichon estoit

l'autheur de toute la chicanne du procez; que c'estoit un homme

connu dans le presidial pour ses friponneries; qu'il avoit esté

plusieurs fois pour cela noté et interdit; et, apres s'estre dit

force injures, il laissa à un clerc le soin de les décrire et de les

faire signifier. Le clerc, paresseux de les coppier et encore plus

de les lire, les donna à signifier comme elles estoient, escrites de

la main de Vollichon. Elles vinrent ainsi entre les mains de sa

partie adverse, et de là en celle des juges, qui en éclatterent de

rire, mais qui ne laisserent pas de l'en punir rigoureusement.

Tel estoit donc le genie de Vollichon, qui vint à ce poinct de décry

que le bourreau mesme, dont il estoit le procureur, le revoqua, sur

ce qu'il ne le trouva pas assez honneste homme pour se servir de

luy. Je laisse maintenant à penser si Nicodeme, qui n'étoit pas fort

avare, mais qui estoit tres-amoureux, pouvoit bientost gagner les

bonnes graces d'un homme aussi affamé que Vollichon. Il luy faisoit

des escritures à dix sous par roolle; il s'abonnoit avec luy pour

plaider ses causes à vil prix, moyennant certaine somme par an; il

luy faisoit des presens; il luy donnoit à manger, et generalement

par tous moyens il s'efforçoit de gagner son amitié. Il y avoit

encore une chose dans la conversation qui les attachoit puissamment,

c'est que Nicodeme estoit un grand diseur de beaux mots, de pointes,

de phoebus et de galimatias, et Vollichon un grand diseur de

proverbes et de quolibets; et comme ils s'applaudissoient souvent

l'un à l'autre, leur entretien estoit fort divertissant.

Nonobstant cette grande amitié qui donnoit desormais une libre

entrée à Nicodeme dans la maison, elle ne luy servoit de rien pour

entretenir Javotte; car, ou elle se retiroit dans une autre chambre

en le voyant venir, ou, si elle y demeuroit, elle ne luy disoit pas

un mot, tant elle avoit de retenue en presence de sa mère, qui

estoit tousjours auprés d'elle. Il fallut donc qu'à la fin il devint

amant declaré, pour luy pouvoir parler à son aise. Ce qui le porta

encore plûtost à la demander en mariage, ce fut cette consideration,

que c'est toûjours un party sortable pour un advocat que la fille

d'un procureur. Car Vollichon estoit riche et avoit une fort bonne

estude, qu'on devoit bien plûtost appeller boutique, parcequ'on y

vendoit les parties. D'autre costé Vollichon ne vouloit avoir pour

gendre qu'un homme de sac et de corde. C'est ainsi qu'il appeloit en

sa langue celuy que nous dirions en la nostre qui est fort attaché

au Palais, et qui ne se plaist qu'à voir des papiers. Il ne se

soucioit pas qu'il fût beau, poly ou galand, pourveu qu'il fût

laborieux et bon ménager. Il ne comptoit mesme pour rien la rare

beauté de Javotte, et il ne s'attendoit pas qu'elle luy fist faire

fortune. Peut-estre mesme qu'en cecy il ne manquoit pas de raison;

car il arrive la pluspart du temps que ceux qui content là dessus se

trouvent attrapez, et que ces fortunes que les bourgeoises font pour

leur beauté aboutissent bien souvent à une question de rapt que font

les parens du jeune homme qui les espouse, ou a une séparation de

biens que demande la nouvelle mariée à un fanfaron ruiné.

Le roman bourgeois: Ouvrage comique · 第 2 / 23 段