L'identité d'inspiration se retrouve jusque dans le choix de

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LE

ROMAN BOURGEOIS

OUVRAGE COMIQUE

PAR ANTOINE FURETIÈRE

NOUVELLE ÉDITION

_Avec des notes historiques et littéraires_

PAR M. ÉDOUARD FOURNIER

Précédée d'une Notice

PAR M. CHARLES ASSELINEAU

A PARIS

Chez P. Jannet, Libraire

_Rue des Bons-Enfants_, 28

MDCCCLIV

PRÉFACE

La fatalité qui a poursuivi Furetière pendant sa vie s'est attachée

après sa mort à ses écrits. Cet auteur, d'une incontestable

originalité, d'un immense savoir et d'une rare intelligence au

travail, peut passer pour exemple de ce qu'une seule mauvaise

qualité peut faire perdre à une réunion de facultés éminentes.

Le procès du Dictionnaire, une des causes célèbres de la

littérature, est trop connu pour que je croie devoir m'en faire en

cette occasion le rapporteur après tant d'autres[1]. Les pièces en

sont d'ailleurs à la disposition de tout le monde: il y a eu jusqu'à

quatre éditions des _Factums_.

[Note 1: Les démêlés de Furetière avec l'Académie ont été, en

dernier lieu, analysés par M. Francis Wey dans un article de la

_Revue contemporaine_ (Juillet et Août 1852), dont nous nous sommes

appuyé plus d'une fois dans la première partie de cette notice.]

Bien qu'il soit assez difficile d'émettre un jugement favorable sur

l'une ou l'autre des deux parties, on reste convaincu après lecture

que Furetière n'eut pas seulement pour lui l'esprit et la verve, et

qu'il eut quelque raison d'exciper de sa bonne foi.

Ce n'est pas sans étonnement que nous voyons, dans le Discours

préliminaire de la dernière édition du Dictionnaire de l'Académie

françoise, le secrétaire perpétuel reproduire contre l'auteur du

_Dictionnaire universel_ cette vieille accusation d'avoir dérobé le

travail de ses confrères. Il eût été digne de l'Académie, digne de

M. Villemain, de rendre enfin justice au mérite de Furetière et

d'accorder à ses torts le bénéfice d'une prescription de près de

trois siècles.

Les pamphlets de Furetière, en raison de la supériorité du talent de

l'auteur, qui en a fait de véritables modèles en ce genre d'écrits,

ont naturellement survécu à ceux de ses adversaires. Néanmoins le

recueil en deux tomes imprimé en Hollande, après sa mort (Amsterdam,

Henri Desbordes, 1694, in-12), en contient quelque partie, notamment

le _Dialogue de M. V., de l'Académie françoise et de l'avocat L.

M._, dont l'académicien Charpentier, le plus vivement attaqué, il

est vrai, des ennemis de Furetière, s'est reconnu l'auteur[2]. On y

voit Furetière accusé d'avoir prostitué sa soeur pour se mettre en

état d'acheter la charge de procureur fiscal de l'abbaye de

Saint-Germain-des-Prés; il y est dit qu'il se déshonora dans ce

poste par des prévarications et qu'il s'y fit le protecteur déclaré

des filous et des filles publiques; on y raconte comment il abusa de

sa charge pour escroquer, par une manoeuvre qui, selon le

vocabulaire moderne, seroit qualifiée de _chantage_, le bénéfice

d'un jeune abbé; enfin, retournant une plaisanterie de Furetière

contre lui-même, l'auteur prétend que le _Roman Bourgeois_,--ce

détestable ouvrage--a été dédié par lui au bourreau, comme au seul

patron digne d'une telle oeuvre. Ce mensonge, dont l'audace confond

le lecteur, s'est néanmoins accrédité pendant deux cents ans près

des esprits prévenus.

[Note 2: «J'avois déjà commencé à lui riposter par un dialogue

de M. _Le Maistre_ et de M. _Despréaux_... etc... Nous avions

pourtant été autrefois amis, etc.» (_Carpenteriana_, 1o 488.)

Quelques pages plus haut (474), Charpentier parle ainsi de

Furetière: «Il me siéroit bien, par exemple, de dire que Furetière

n'avoit pas d'esprit, et cela parcequ'il m'a outragé dans plusieurs

endroits de ses écrits. Non, bien loin de vouloir donner une

pareille idée de Furetière, j'avouerai toujours qu'il est un des

meilleurs satyriques que nous ayons, et qu'il ne le cède en rien de

ce côté à M. Despréaux.»]

Furetière, dans son _Dernier placet_[3], relève, sans y répondre,

toutes ces turpitudes: il se plaint d'un gros volume, joint au

dossier, qui a long-temps couru la ville, et dans lequel il est

traité, dit-il, de _bélitre, maraut, fripon, fourbe, buscon,

saltimbanque, infâme, traître, fils de laquais, impie, sacrilége,

voleur, subornateur de témoins, faux monnoyeur, banqueroutier

frauduleux, faussaire, d'homme sans honneur, plein de turpitudes et

de comble d'horreurs_, etc.[4] Après cela le grief d'infidélité

littéraire n'est plus qu'une légèreté.

[Note 3: _Dernier placet et très humbles remontrances à

monseigneur le chancelier._]

[Note 4: Voy. _Dernier placet._]

Ces aménités étoient alors d'usage entre savants, et, en rapprochant

même les Factums de Furetière des libelles publiés par Saumaise et

par Scaliger contre leurs antagonistes, ou ne peut s'empêcher de

trouver sa modération égale à la verve de son esprit. Les attaques

qu'il dirige contre ses adversaires sont, il est vrai, plus

mordantes, mais aussi moins scandaleuses, et à part le seul La

Fontaine, qu'il accuse de tirer profit des galanteries de sa femme,

il est rare qu'il les poursuive dans le secret de la vie privée. «Je

n'ay fait, dit-il, aucun reproche à mes parties qui regardât les

moeurs; je ne les accuse pas d'être faussaires, adultères, ny

malhonnêtes gens...[5]», quoique (ajoute-t-il) ce ne soit pas faute

de matière, ny de preuves.

[Note 5: _Dernier placet._]

Au surplus, l'incertitude et l'obscurité où sont tombées les

imputations des deux parties ne laisse pas de tourner à l'avantage

de notre auteur, car, s'il est impossible de prouver aujourd'hui que

Furetière ait réellement prostitué sa soeur et acquis par simonie

ses bénéfices, il n'est pas besoin de preuves pour reconnoître que

Lorau, Charpentier, Leclerc, Barbier d'Aucourt, Regnier Desmarais et

consorts, étoient les uns des ignorants, les autres de détestables

écrivains.

Les témoignages contemporains, qui seuls pourroient nous éclairer

sur la véracité des ennemis de Furetière, ne confirment en rien

leurs imputations.

Bussy, dans la lettre imprimée à la suite des _Factums_, et souvent

citée depuis, plaint Furetière d'avoir été poussé à de telles

extrémités et de n'avoir pu produire sa défense en justice; il ne

fait de réserves qu'en faveur de Benserade, son ami, et de La

Fontaine, que Furetière confond dans ses invectives avec leurs

collègues de la commission du Dictionnaire.

Dans sa conduite à l'égard de La Fontaine est le secret de l'humeur

de Furetière et des haines qu'il souleva.

La Fontaine, de même que Boileau et Racine, étoit pour Furetière un

ancien ami. Dans la préface de son Recueil de Fables, publié trois

ans après la première édition des Fables de La Fontaine, Furetière

avoit rendu justice à son talent de poète et de fabuliste. Plus tard

nous voyons La Fontaine tenter, de conserve avec Boileau et Racine,

une démarche amicale pour réconcilier Furetière avec ses collègues

de l'Académie, démarche que l'extrême irritation du lexicographe

rendit inutile.

Malheureusement La Fontaine, et en cela il se sépare de Boileau et

de Racine, qui l'un et l'autre protégèrent jusqu'à la fin leur ami,

au moins par leur silence, finit, dans la suite de la querelle, par

épouser le parti de l'Académie.

Dès lors cet homme, cet ancien ami, ce _poète inimitable, dont le

style naïf et marotique fait tant d'honneur aux fables des anciens

et ajoute de grandes beautés aux originaux_[6], n'est plus qu'un

misérable écrivain licencieux, auteur de contes infâmes, un _Crétin

mitigé_, tout plein d'ordures et d'impiétés, un fauteur de débauche

digne du bourreau; Furetière pousse l'animosité jusqu'à reproduire à

la suite de son libelle la sentence de police portant suppression de

ses contes, et l'accuse, comme je l'ai déjà dit, de spéculer sur sa

propre turpitude, en vivant de la prostitution de sa femme.

[Note 6: Voy. Préface des _Fables de Furetière_.]

Là est évidemment la clé du caractère de Furetière et l'explication

de ses infortunes. On devine à ce brusque revirement une de ces

natures impétueuses, irascibles, passant d'une extrémité à l'autre,

et incapables, au lendemain de l'insulte, d'apercevoir une seule des

qualités de l'homme dont elles ne voyoient pas la veille les

défauts.

La Fontaine riposta par une assez médiocre épigramme; Benserade

écrivit à Bussy pour lui reprocher son trop d'indulgence à l'endroit

de ce _misérable Furetière_.

Dans l'impossibilité de vider la question de moralité entre

Furetière et ses accusateurs, que nous reste-t-il à juger, à nous

postérité?

D'un côté un ouvrage considérable, un ouvrage gigantesque, et qu'en

raison de l'étendue et de la nouveauté du plan on peut appeler

original; un livre qui, rajeuni de siècle en siècle par les

révisions de grammairiens tels que Huet, Basnage et les Pères de

Trévoux, est encore resté aujourd'hui, pour l'homme de lettres,

l'autorité décisive et l'encyclopédie grammaticale la plus complète;

de l'autre une obscure Batrachomyomachie de tracasseries misérables,

de questions personnelles, sans profit pour le public et sans

intérêt pour l'histoire. Tels sont, en dernière analyse, les

véritables termes de la question; et c'est ainsi que nous aurions

voulu la voir présenter dans le discours préliminaire du secrétaire

perpétuel de l'Académie françoise.

Et maintenant, comment l'auteur d'un travail aussi important,

comment cet homme assez érudit, et en même temps assez intelligent,

pour concevoir et conduire à fin, seul, une entreprise de cette

taille, le premier répertoire complet du langage françois; ce savant

qui à la qualité d'érudit intelligent et laborieux réunissoit à un

haut degré la verve originale du romancier, le goût dans la

critique, la vivacité d'esprit du pamphlétaire; comment cet homme

a-t-il pu descendre dans un aussi complet oubli?

Ne seroit-ce pas qu'il y a une damnation particulière sur la vie du

satirique? que ces âmes inflammables, auxquelles la nature donne de

si vigoureuses colères contre le vice, de si éloquents ressentiments

de l'injustice, portent en elles le châtiment de leur propre

délicatesse, et sont destinées à expier dans leurs personnes les

vices qu'elles châtient? Que sait-on de la vie de Juvénal, si ce

n'est qu'il vécut pauvre et paya de dix ans d'exil le mépris qu'il

exprima pour les débordements honteux de Domitien? Machiavel, dont

le _Traité du Prince_ peut passer pour un pamphlet contre la

corruption des moeurs de son temps, et dont les comédies sont à coup

sûr des satires du genre le plus vif, après avoir subi deux fois

l'exil et la torture, meurt victime d'une méprise, pour s'être

trompé sur la dose du médicament destiné à le soulager. Au

commencement de ce siècle, le mordant pamphlétaire de la

Restauration, Courier, meurt obscurément d'un coup de fusil tiré par

une main invisible.

Furetière eut une fin moins tragique, mais non moins douloureuse.

Miné pendant quatre ans par la fièvre et le désespoir que lui

causoient les tracasseries de ses adversaires, obligé, il le dit, de

se cacher pour défendre son repos et sa liberté menacés, exaspéré

jusqu'au point d'être tenté de brûler son livre, l'occupation et

l'espoir de toute sa vie, il s'éteignit à l'âge de soixante-huit

ans, moins usé sans doute par les années et la maladie que par la

fatigue et par l'angoisse.

Un an auparavant, sur le bruit qui avoit couru de sa fin prochaine,

Boileau écrivoit à Racine ce peu de mots, où se trouve l'accent d'un

intérêt sincère (lettre du 19 mai 1687): «On vient de me dire que

Furetière est à l'extrémité, et que par l'avis de son confesseur il

a envoyé quérir tous les académiciens offensés dans son _factum_, et

qu'il leur a fait une amende honorable dans toutes les formes, mais

qu'il se porte mieux maintenant. J'aurai soin de m'éclaircir de la

chose, et je vous en manderai le détail[7].» Ménage, dont les

lumières eussent été si utiles à l'Académie, et à qui elle préféra

Bergeret, écrivoit dans ses _Anas_ (tome 1er, p. 97): «L'Académie

tout entière a été sacrifiée à la passion de quelques uns de son

corps. Je ne les nommerai pas, car il y en a qui sont de mes amis.

M. de Furetière étoit un sujet à ménager: n'avoit-il pas les rieurs

de son côté[8]? et, excepté quelques intéressés de l'Académie, tout

le reste lui donnoit les mains. Cependant, et l'Académie, et lui,

ont joué à la bascule, comme les enfants, sans pouvoir convenir d'un

équilibre qui leur auroit sauvé, à l'un et à l'autre, tant de

mauvaises démarches dont le public se divertit.»

[Note 7: _Ménagiana_, t. 1er.]

[Note 8: _Le Carpenteriana_ corrobore sur ce point le témoignage

de Ménage: «Je ne crois pas faire grand tort au corps entier de

l'Académie en m'attribuant l'épître et la préface de son

Dictionnaire, puisque j'en suis l'auteur. Il seroit à souhaiter que

chaque académicien eût autant travaillé que moi à cet ouvrage,

_Furetière n'auroit pas le public de son côté_.» (_Carp._, p. 371.)]

Ces deux témoignages, rapprochés de la dernière phrase de la lettre

de Bussy[9], et de l'approbation de Bossuet[10], sont la meilleure

caution de Furetière et sa véritable oraison funèbre.

[Note 9: «Je diray quand j'en seray persuadé que ce sont deux

hommes de mérite (La Fontaine et Benserade) qui ont fait une

injustice à un homme d'honneur et d'esprit. Voilà comme je parle

toujours, amy de la vérité préférablement à tout le monde, et vous

me devez croire aussy quand je vous asseure que je suis sincèrement

votre très humble et très obéissant serviteur. Bussy-Rabutin.»]

[Note 10: «Bossuet blâma les meneurs de cette affaire... Il

daigna informer Furetière que, si la chose dépendoit de lui seul,

que s'il étoit chancelier, il lui accorderoit cent priviléges pour

un, et il le combla d'éloges sur la beauté de son travail.

Cependant, plus tard, quand l'honneur et l'existence même de la

compagnie eurent été engagés par l'imprudente vivacité de Furetière,

il engagea le chancelier à employer son autorité pour le réduire au

silence.» (Francis Wey, _Revue contemporaine_.)]

Lui mort, ses ennemis s'empressèrent de profiter de l'avantage

vulgaire acquis au dernier qui parle. Dans le mois même où il mourut

(mai 1688), Tallemant l'aîné adressa, sous forme de lettre, au

_Mercure_, une relation où, avec le ton d'une feinte impartialité,

il reproduit contre Furetière les charges dont il s'étoit défendu

dans ses factums[11]. La lettre de Douja, le libelle de Charpentier,

circulèrent de nouveau. Puis, afin qu'il n'y eût plus à y revenir,

et de peur apparemment que l'écrivain ne survécût à l'homme

déshonoré, la conspiration du silence s'organisa peu à peu autour de

sa mémoire. La Chapelle, qui lui succéda à l'Académie, esquiva par

une allusion voilée le panégyrique de son prédécesseur.[12] L'abbé

d'Olivet, dans le complément qu'il a donné à la galerie des

portraits académiques de Pélisson, étend sur le cadre destiné à

Furetière le crêpe noir des Doges décapités. Titon du Tillet, qui,

dans son _Parnasse françois_, a consacré de si pompeuses notices à

tant d'écrivains médiocres, se borne à quelques lignes et se met à

l'abri derrière les _on dit_, sans oser remonter aux sources.

[Note 11: Louis XIV refusa de consentir à ce que Furetière fût

remplacé de son vivant. Tallemant l'aîné, dans son article du

Mercure, cherche à expliquer ce refus par un malentendu.]

[Note 12: On essaya même de se dispenser envers lui des

formalités usitées depuis la création de l'Académie pour les

funérailles de ses membres. Il fallut l'autorité de la parole de

Boileau pour rappeler les ennemis de Furetière à la décence et à la

charité. Voici comment le fait est rapporté dans le _Bolæana_

(p.68):

«A la mort de Furetière, il fut délibéré dans l'Académie si l'on

feroit un service au défunt, selon l'usage pratiqué dès son

établissement. M. Despréaux y alla exprès avec M. Racine le jour que

la chose devoit être décidée; mais, voyant que le gros de l'Académie

prenoit parti pour la négative, lui seul osa parler ainsi à cette

compagnie:

«Messieurs, il y a trois choses à considérer ici: Dieu, le public et

l'Académie. A l'égard de Dieu, il vous saura sans doute très bon gré

de lui sacrifier votre ressentiment et de lui offrir des prières

pour un mort qui en auroit besoin plus qu'un autre, quand il ne

seroit coupable que de l'animosité qu'il a montrée contre vous.

Devant le public, il vous sera très glorieux de ne pas poursuivre

votre ennemi par delà le tombeau. Et pour ce qui regarde l'Académie,

sa modération sera très estimable quand elle répondra à des injures

par des prières, et qu'elle n'enviera pas à un chrétien les

ressources qu'offre l'église pour apaiser la colère divine. D'autant

mieux qu'outre l'obligation indispensable de prier Dieu pour vos

ennemis, vous vous êtes fait une loi particulière de prier pour vos

confrères.»]

Nous avons vu déjà comment, jusqu'à nos jours, l'Académie a persisté

à ne voir dans l'auteur du _Dictionnaire universel_ qu'un misérable

voleur: tant est vivace et profonde la haine des corps constitués!

L'Académie n'a jamais pardonné à Furetière d'avoir prouvé que, pour

exécuter un monument de critique et de vaste érudition, un seul

cerveau bien organisé valoit mieux qu'une réunion d'esprits inégaux

de savoir et d'aptitude.[13]

[Note 13: Regnier-Desmarets, qui tint la plume pour l'Académie

pendant tout le temps de la querelle, prétend, au contraire, que

_les décisions d'un particulier sur la langue ne peuvent jamais être

si sûres ni d'une si grande autorité que celles d'une compagnie

instituée pour la perfectionner_.]

Ces considérations étoient nécessaires pour expliquer comment

l'oubli injuste où Furetière est tombé peut n'être pas un argument

contre sa valeur comme écrivain, et même comme romancier.

Je me suis souvent étonné, en constatant le chiffre d'éditions

atteint par le _Roman comique_ de Scarron, de n'en trouver que trois

du _Roman bourgeois_. Non pas qu'il soit jamais entré dans ma pensée

d'établir un parallèle entre les deux livres. Le roman de Scarron,

chef-d'oeuvre de verve imaginative, d'invention et de fantaisie,

appartient excellemment à l'ordre des récits d'intrigues et

d'aventures; c'est un roman _romanesque_, admirable assurément. Le

roman de Furetière, peinture aussi exacte que vive des habitudes et

des travers de toute une classe de la société, est un tableau; c'est

le premier roman d'observation qu'ait produit la littérature

françoise.

Les deux auteurs se rencontrent néanmoins dans une intention commune

de réaction contre le romanesque guindé et emphatique des Scudéry,

des Gomberville et des La Calprenède. Tout le monde connoît, sans

que j'aie besoin de la rapporter, la phrase en forme de charade par

laquelle débute le _Roman comique_.

«--Je chante, dit l'auteur du _Roman bourgeois_, les amours et les

advantures de plusieurs bourgeois de Paris, de l'un et de l'autre

sexe.--Et, ce qui est de plus merveilleux, c'est que je les chante,

et si je ne sçay pas la musique.» L'identité des deux intentions est

frappante. Là, au surplus, s'arrête la similitude; on ne la

ressaisit plus à travers le livre de Furetière que dans certaines

boutades à intention comique ou burlesque, comme par exemple la

scène ou Nicodème, voulant se jeter aux genoux de sa maîtresse, met

en pièces le ménage de Mme Vollichon; ou celle encore des laquais

vengeant leur maître, éclaboussé, par des coups de fouet et de

pierres lancés au dos des maquignons.

Peindre, telle est l'intention fondamentale du roman de Furetière,

et peindre en caricature.

Pour bien entrer dans le sens intime de sa satire, il est nécessaire

de considérer l'époque de révolution sociale où il écrivoit.

La pacification du royaume, fatale aux princes, qu'elle avoit fait

descendre des rôles de chefs de parti et de souverains aux charges

d'intendants de provinces et de commandants militaires, avoit aidé

à la marche ascendante de la bourgeoisie. Débarrassée de la

domination des partisans, elle s'avançoit par toutes les avenues,

par la magistrature, par les finances, les affaires, les lettres,

etc., et se poussoit à la cour, favorisée par le despotisme

ombrageux de Louis XIV, que tenoient en alarme les souvenirs de la

Fronde et de la faction des Importants. On sait quelle indignation

éprouvoit Saint-Simon à voir tomber aux mains des Pontchartrain, des

Le Tellier, des La Vrillière, les ministères et les charges d'état,

jusque là dévolus aux ducs. Dans ce conflit de deux classes, l'une

envahissante, l'autre mise en état de défense par la menace d'une

décadende prochaine; de la bourgeoisie, ou, si l'on veut, de la

ville et de la cour, les préférences des gens de lettres étoient

pour la noblesse, à laquelle les rattachoient d'abord leur intérêt,

leurs pensions, les fonctions de secrétaires, de précepteurs et de

bibliothécaires, enfin l'attrait, si puissant pour des esprits

délicats, de la bonne compagnie, seule capable de les comprendre et

de flatter leur vanité. Qu'étoit, en effet, le bourgeois pour les

gens de lettres d'alors? Le créancier, le procureur qui poursuit en

son nom, le voisin incommode, parfois le confrère envieux, souvent

même le parent importun; mais surtout c'étoit l'homme illettré, le

rustre, le rustique, méprisant les travaux de l'esprit, dont il

n'est apte à saisir ni la valeur, ni le charme; l'homme qui n'achète

pas les livres, et borne le catalogue de ses lectures aux ouvrages

surannés:

Les _Quatrains_ de Pibrac et les doctes _Tablettes_

Du conseiller Mathieu.

Parmi toutes les caricatures qui se meuvent dans le roman de

Furetière, procureurs, pédants, avocats, plaideurs, joueurs, etc.,

un seul homme a vraiment le beau rôle, l'homme de cour, le marquis,

un Clitandre de Molière.

Cette rencontre avec le poète comique n'est pas fortuite. Il est

aisé de voir qu'elle n'est que l'effet d'une communauté d'idées

facile à constater. Quels sont les personnages le plus ordinairement

drapés dans le théâtre de Molière?--Le faux noble, le bourgeois

enrichi (Jourdain), le manant ambitieux (Georges Dandin), le

hobereau de province qui ne va point à Versailles (Pourceaugnac, la

marquise d'Escarbagnas). Trissotin n'est pas plus ridicule comme

cuistre qu'ennemi des courtisans; c'est un bourgeois goguenard; lui

et son acolyte Vadius sont des pédants en us, c'est-à-dire des

auteurs écrivant pour leurs pareils, et point pour la cour. Si

Gorgibus et le bonhomme Chrysale se produisent parfois avec avantage

comme personnifications du bon sens, on ne peut nier, tant la

bourgeoisie est ravalée en leurs personnes, que de pareils modèles

ne soient une ironie de plus.

L'identité d'inspiration se retrouve jusque dans le choix des

personnages de la charmante nouvelle allégorique que Furetière a,

suivant le goût du temps, intercalée dans la seconde partie de son

roman. L'Amour, descendu sur la terre pour fuir une correction

maternelle, s'attache successivement à différents types, destinés,

dans la pensée de l'auteur, à attester la dépravation des sentiments

et l'avilissement des coeurs de son siècle: une pédante,

Polymathie-Armande; une prude, Archelaïde-Arsinoë; une coquette,

Polyphile-Célimène; Landore, une sotte; Polione, une courtisane,

etc., etc. Quant à l'allusion reconnue aux amours de Fouquet, ce

n'est rien qu'un épisode pour ainsi dire hors d'oeuvre que Furetière

a joint à son récit afin d'amorcer la curiosité par le scandale.

C'est ce sentiment de haine pour le bourgeois, pour le pédant, qui

apparente Furetière aux écrivains les plus marquants de cette

période de 1650 à 1680, qu'on est convenu d'appeler le siècle de

Louis XIV. Cette conformité de tendance, dont on a eu soin de

relever dans les notes toutes les preuves, justifie la liaison de

Furetière avec Boileau et Racine, liaison attestée d'ailleurs par

leur correspondance, par les mémoires de Racine le fils et par les

anecdotes de Ménage; elle assigne une date au livre et lui donne

l'importance d'un document historique. On voit alors la littérature

sous toutes ses formes attaquer la bourgeoisie, devenue puissance,

et continuer ainsi le rôle d'opposition que la poésie populaire

avoit rempli pendant tout le moyen âge contre la puissance dominante

à cette époque, la puissance sacerdotale.

Jamais la bourgeoisie, ses moeurs et ses habitudes, n'avoient été

jusque alors l'objet d'une analyse aussi studieuse, aussi détaillée,

que celle que leur consacre Furetière dans son roman. La maison du

procureur, son intérieur, son mobilier, son jargon, ses plaisirs, le

caquet de sa femme, et jusqu'au menu de ses repas et de ses festins,

y sont pour la première fois décrits avec la fidélité et la minutie

d'un procès-verbal; les personnages s'y montrent non pas tels qu'il

a plu au romancier de les faire, mais tels qu'ils ont dû être

rigoureusement par rapport à leur époque et à leur fonction, et l'on

sent parfaitement, à la façon dont ils se conduisent, que l'auteur

se préoccupe bien moins de leur faire jouer un rôle que d'accuser

scrupuleusement jusqu'aux moindres circonstances de leurs habitudes

et jusqu'aux moindres détails de leur physionomie.

Cette fidélité rigoureuse de peinture a accrédité le préjugé que

tout le mérite du roman de Furetière consistoit dans une suite de

caricatures et d'allusions personnelles intéressantes pour les seuls

contemporains. Certains critiques l'ont représenté comme une longue

allégorie dont la clef seroit perdue pour nous. Nous pouvons

affirmer que ces critiques ne l'avoient pas lu. Non, quand même nous

ne saurions pas que Vollichon est le procureur Rollet, que

Charroselles est Charles Sorel, et la plaideuse Collantine Mme de

Cressé, le roman de Furetière n'en seroit pas pour cela dépourvu de

charme et d'intérêt; il y resteroit, indépendamment du mérite

aléatoire de sa caricature, l'observation des moeurs intimes d'une

époque importante et curieuse comme toute époque de transition; il

resteroit la lutte du vieil esprit frondeur, égoïste et sournois des

corporations, avec les moeurs d'une société plus polie et plus

cordiale; il resteroit la fusion de l'élément bourgeois et de la

noblesse, s'effectuant par l'ambition de l'une et par la corruption

de l'autre; il resteroit enfin de précieux enseignements pour

l'histoire judiciaire et pour l'histoire littéraire, au moment où,

en raison de révolutions inattendues, le métier d'hommes de lettres,

le métier d'avocat, alloient monter au premier rang des fonctions

sociales.

Furetière, d'ailleurs, ne s'est pas toujours borné, ainsi qu'on a

voulu le faire croire, à critiquer les vices et les ridicules

particuliers à son temps: le _Tarif des partis sortables en mariage,

l'Inventaire de Mytophilacte_ et la _Somme dédicatoire_, où se

trouve formulée l'idée de l'association des gens de lettres telle

que nous l'avons aujourd'hui, sont de la satire générale et

éternelle.

Ainsi que plusieurs autres romans de la même époque, entre autres le

_Roman comique_, le _Roman bourgeois_ ne finit point, ou, du moins,

il n'est pas complet. Les trois épisodes dont il se compose se

relient, il est vrai, entre eux, par l'intervention des mêmes

personnages, à peu près comme se relient les différents épisodes de

la _Comédie humaine_. Néanmoins, bien qu'à la fin de chaque partie

l'auteur ait soin de nous en montrer les acteurs pourvus, ceux-ci

par un mariage, ceux-là par la fuite, on sent, à la brusquerie avec

laquelle est terminé le dernier chapitre, que le plan n'est pas

exactement rempli et que le livre manque de conclusion.

Peut-être Furetière avoit-il l'intention de compléter quelque jour

son oeuvre, et, après nous avoir montré la bourgeoisie plaideuse, la

bourgeoisie pédante, la bourgeoisie vivant d'aventures, de nous

faire voir la bourgeoisie marchande, usurière, etc. Les malheurs qui

l'ont assailli dans ses dernières années ne l'excusent que trop de

s'être manqué de parole à lui-même.

Tel qu'il est, toutefois, le _Roman bourgeois_ ne laissera pas

d'être pour l'historien, pour le philologue et pour l'homme du

monde, une lecture pleine de profit et d'agrément.

L'édition que nous en donnons, collationnée avec soin sur celle

imprimée du vivant de l'auteur (Paris, Barbin et Billaine, 1666),

n'offrira, nous l'espérons, grâce aux notes dont elle est

accompagnée, d'obscurité pour aucune classe de lecteurs.

Nous nous féliciterons, quel qu'en soit le succès, d'avoir remis en

lumière un des livres les plus curieux, et les plus estimables,

comme aussi des plus injustement oubliés, de la littérature

françoise.

Charles ASSELINEAU.

UN MOT SUR L'ORTHOGRAPHE DE CETTE ÉDITION.

Les philologues qui publient d'anciens ouvrages suivent

ordinairement, quant à l'orthographe, l'un des deux systèmes que

voici: ou ils adoptent invariablement l'orthographe de Voltaire, et

font rimer _les lois_ avec _les Français_, ou ils reproduisent

scrupuleusement l'orthographe de l'original, avec toutes ses

irrégularités, avec ces bizarreries qui rendent souvent la lecture

pénible et rebutante. Ils commenceraient ainsi le _Roman bourgeois_:

_Ie_ chante les amours et les _aduantures_ de plusieurs bourgeois de

Paris de l'un et l'autre sexe. Nous n'avons pu nous résoudre à

suivre, pour les publications d'anciens livres que nous offrons au

public, ni l'un ni l'autre de ces systèmes. Nous imprimons les

_François_, comme on imprimait autrefois; mais nous imprimons _je_

et _un_, comme on a toujours prononcé. A part cette substitution du

_j_ à l'_i_, du _v_ à l'_u_: et _vice versa_, nous reproduisons

exactement l'orthographe des ouvrages antérieurs au XVIIe siècle,

parceque ces ouvrages, pleines de tournures et d'expressions

vieillies, perdraient beaucoup de leur charme à être habillés à la

moderne. Quant aux ouvrages du XVIIe siècle, qui ne contiennent

guère que des mots encore familiers à tout le monde, nous imprimons

à peu près selon les règles de l'Académie. Il est d'ailleurs à

remarquer que l'orthographe, ordinairement assez régulière et

parfois très savante au XVIe siècle, était devenue, au XVIIe,

extrêmement arbitraire, incohérente, irrégulière, si bien que le

même mot s'imprimait, dans la même page, de trois ou quatre manières

différentes.

Pour le _Roman bourgeois_, écrit dans la seconde moitié du XVIIe

siècle, nous comptions suivre une orthographe régulière. Les deux

jeunes érudits qui ont bien voulu se charger de la direction

littéraire nous ont fait observer que Furetière, comme lexicographe

éminent, méritait une exception, et devait être reproduit

littéralement. L'observation était juste, et nous avons cédé.

C'était d'ailleurs un moyen de poser nettement la question devant le

public. En attendant sa décision, nous suivrons, pour nos autres

publications, notre méthode ordinaire.

P. Jannet.

ADVERTISSEMENT DU LIBRAIRE AU LECTEUR.

_Amy lecteur, quoyque tu n'acheptes et ne lises ce livre que pour

ton plaisir, si neantmoins tu n'y trouvois autre chose, tu devrois

avoir regret à ton temps et à ton argent. Aussi je te puis asseurer

qu'il n'a pas esté fait seulement pour divertir, mais que son

premier dessein a esté d'instruire. Comme il y a des médecins qui

purgent avec des potions agréables, il y a aussi des livres plaisans

qui donnent des advertissemens fort utiles. On sçait combien la

morale dogmatique est infructueuse; on a beau prescher les bonnes

maximes, on les suit encore avec plus de peine qu'on ne les écoute.

Mais quand nous voyons le vice tourné en ridicule, nous nous en

corrigeons, de peur d'estre les objets de la risée publique. Ce

qu'on pourroit trouver à redire au present que je te fais, c'est

qu'il n'y est parlé que de bagatelles, et qu'il n'instruit que de

choses peu importantes. Mais il faut considerer qu'il n'y a que trop

de predicateurs qui exhortent aux grandes vertus et qui crient

contre les grands vices, et il y en a tres-peu qui reprennent les

défauts ordinaires, qui sont d'autant plus dangereux qu'ils sont

plus frequens: car on y tombe par habitude, et personne presque ne

s'en donne de garde. Ne voit-on pas tous les jours une infinité

d'esprits bourus, d'importuns, d'avares, de chicaneurs, de

fanfarons, de coquets et de coquettes? Cependant y a-il quelqu'un

qui les oze advertir de leurs defauts et de leurs sottises, si ce

n'est la comédie ou la satyre? Celles-cy, laissant aux docteurs et

aux magistrats le soin de combattre les crimes, s'arrestent à

corriger les indecences et les ridiculitez, s'il est permis d'user

de ce mot. Elles ne sont pas moins necessaires, et sont souvent plus

utiles que tous les discours sérieux. Et, comme il y a plusieurs

personnes qui se passent de professeurs de philosophie, qui n'ont pu

se passer de maistres d'escoles, de mesme on a plus de besoin de

censeurs des petites fautes, où tout le monde est sujet, que des

grandes, où ne tombent que les scelerats. Le plaisir que nous

prenons à railler les autres est ce qui fait avaller doucement cette

medecine qui nous est si salutaire. Il faut pour cela que la nature

des histoires et les caracteres des personnes soient tellement

appliqués à nos moeurs, que nous croyions y reconnoistre les gens

que nous voyons tous les jours. Et comme un excellent portrait nous

demande de l'admiration, quoy que nous n'en ayons point pour la

personne dépeinte, de même on peut dire que des histoires fabuleuses

bien décrites et sous des noms empruntez, font plus d'impression sur

notre esprit que les vrais noms et les vrayes adventures ne

sçauroient faire. C'est ainsi que celui qui contrefait le bossu

devant un autre bossu luy fait bien mieux sentir son fardeau que la

veuë d'un autre homme qui auroit une pareille incommodité. C'est

ainsi que l'histoire fabuleuse de Lucrece, que tu verras dans ce

livre, a guery, à ce qu'on m'a asseuré, une fille fort considerable

de la ville de l'amour qu'elle avoit pour un marquis, dont la

conclusion, selon toutes les apparences, eust esté semblable. Voilà

comment, _Lecteur_, je te donne des drogues éprouvées. Toute la

grace que je te demande, c'est qu'après t'avoir bien adverty qu'il

n'y a rien que de fabuleux dans ce livre, tu n'ailles point

rechercher vainement quelle est la personne dont tu croiras

reconnoistre le portrait ou l'histoire, pour l'appliquer à monsieur

un tel ou à mademoiselle une telle, sous prétexte que tu y trouveras

un nom approchant ou quelque caractère semblable. Je sçais bien que

le premier soin que tu auras en lisant ce roman, ce sera d'en

chercher la clef; mais elle ne te servira de rien, car la serrure

est mêlée. Si tu crois voir le portrait de l'un, tu trouveras les

adventures de l'autre: il n'y a point de peintre qui, en faisant un

tableau avec le seul secours de son imagination, n'y fasse des

visages qui auront de l'air de quelqu'un que nous connaissons, quoy

qu'il n'ait eu dessein que de peindre des heros fabuleux. Ainsi,

quand tu appercevrois dans ces personnages dépeints quelques

caracteres de quelqu'un de ta connoissance, ne fay point un jugement

temeraire pour dire que ce soit luy; prends plustost garde que,

comme il y a icy les portraits de plusieurs sortes de sots, tu n'y

rencontres le tien: car il n'y a presque personne qui ait le

privilege d'en estre exempt, et qui n'y puisse remarquer quelque

trait de son visage, moralement parlant. Tu diras peut-estre que je

ne parle point en libraire, mais en autheur; aussi la verité

est-elle que tout ce que je t'ay dit a esté tiré d'une longue

preface que l'autheur mesme avoit mise au devant du livre. Mais le

mal-heur a voulu qu'ayant esté fait il y a long-temps par un homme

qui s'est diverty à le composer en sa plus grande jeunesse, il luy

est arrivé tous les accidens à quoy les premiers fueillets d'une

vieille coppie sont sujets. Et, comme maintenant ses occupations

sont plus sérieuses, cet ouvrage n'auroit jamais veu le jour si

l'infidelité de quelques-uns à qui il l'avoit confié ne l'avoit fait

tomber entre mes mains: C'est pourquoy je ne t'ay pû donner la

preface entière; j'en ay tiré ce que j'ay pû, aussi bien que de

plusieurs autres endroits du livre, que j'ay fait accommoder à ma

maniere. J'en ay fait oster ce que j'y ai trouvé de trop vieux, j'y

ay fait adjoûter quelque chose de nouveau pour le mettre à la mode.

Si tu y trouves du goust, je feray r'ajuster de mesme la suite, dont

je te feray un pareil present, si tu as agreable de le bien payer._

LE ROMAN BOURGEOIS

OUVRAGE COMIQUE

LIVRE PREMIER

Je chante les amours et les advantures de plusieurs bourgeois de

Paris, de l'un et de l'autre sexe; et ce qui est de plus

merveilleux, c'est que je les chante, et si je ne sçay pas la

musique. Mais puisqu'un roman n'est rien qu'une poésie en prose, je

croirois mal débuter si je ne suivois l'exemple de mes maistres, et

si je faisois un autre exorde: car, depuis que feu Virgile a chanté

Ænée et ses armes, et que le Tasse, de poëtique memoire, a distingué

son ouvrage par chants, leurs successeurs, qui n'estoient pas

meilleurs musiciens que moy, ont tous repeté la mesme chanson, et

ont commencé d'entonner sur la mesme notte. Cependant je ne

pousseray pas bien loin mon imitation; car je ne feray point d'abord

une invocation des muses, comme font tous les poëtes au commencement

de leurs ouvrages, ce qu'ils tiennent si necessaire, qu'ils n'osent

entreprendre le moindre poëme sans leur faire une priere, qui n'est

gueres souvent exaucée. Je ne veux point faire aussi de fictions

poëtiques, ny écorcher l'anguille par la queue, c'est à dire

commencer mon histoire par la fin, comme font tous ces messieurs,

qui croyent avoir bien r'affiné pour trouver le merveilleux et le

surprenant quand ils font de cette sorte le recit de quelque

avanture. C'est ce qui leur fait faire le plus souvent un long

galimathias, qui dure jusqu'à ce que quelque charitable escuyer ou

confidente viennent éclaircir le lecteur des choses precedentes

qu'il faut qu'il sçache, ou qu'il suppose, pour l'intelligence de

l'histoire.

Au lieu de vous tromper par ces vaines subtilitez, je vous

raconteray sincerement et avec fidelité plusieurs historiettes ou

galanteries arrivées entre des personnes qui ne seront ny heros ny

heroïnes, qui ne dresseront point d'armées, ny ne renverseront point

de royaumes, mais qui seront de ces bonnes gens de mediocre

condition, qui vont tout doucement leur grand chemin, dont les uns

seront beaux et les autres laids, les uns sages et les autres sots;

et ceux-cy ont bien la mine de composer le plus grand nombre. Cela

n'empeschera pas que quelques gens de la plus haute vollée ne s'y

puissent reconnoître, et ne profitent de l'exemple de plusieurs

ridicules dont ils pensent estre fort éloignez. Pour éviter encore

davantage le chemin battu des autres, je veux que la scène de mon

roman soit mobile, c'est à dire tantost en un quartier et tantost en

un autre de la ville; et je commenceray par celuy qui est le plus

bourgeois, qu'on appelle communément la place Maubert.

Un autre autheur moins sincère, et qui voudroit paroistre éloquent,

ne manqueroit jamais de faire icy une description magnifique de

cette place. Il commenceroit son éloge par l'origine de son nom; il

diroit qu'elle a esté annoblie par ce fameux docteur Albert le

Grand, qui y tenoit son écolle, et qu'elle fut appelée autrefois la

place de Me Albert, et, par succession de temps, la place

Maubert. Que si, par occasion, il écrivoit la vie et les ouvrages de

son illustre parrain, il ne seroit pas le premier qui auroit fait

une digression aussi peu à propos. Après cela il la bâtiroit

superbement selon la dépense qu'y voudroit faire son imagination. Le

dessein de la place Royalle ne le contenterait pas; il faudroit du

moins qu'elle fût aussi belle que celle où se faisoient les

carrousels, dans la galente et romanesque ville de Grenade. N'ayez

pas peur qu'il allast vous dire (comme il est vray) que c'est une

place triangulaire, entourée de maisons fort communes pour loger de

la bourgeoisie; il se pendroit plûtost qu'il ne la fist quarrée,

qu'il ne changeast toutes les boutiques en porches et galleries,

tous les aulvens en balcons, et toutes les chaines de pierre de

taille en beaux pilastres. Mais quand il viendroit à décrire

l'église des Carmes, ce seroit lors que l'architecture joüerait son

jeu, et auroit peut-estre beaucoup à souffrir. Il vous feroit voir

un temple aussi beau que celuy de Diane d'Ephese; il le feroit

soûtenir par cent colomnes corinthiennes; il rempliroit les niches

de statues faites de la main de Phidias ou de Praxitelle; il

raconterait les histoires figurées dans les bas reliefs; il feroit

l'autel de jaspe et de porphire; et, s'il luy en prenoit fantaisie,

tout l'édifice: car, dans le pays des romans, les pierres precieuses

ne coûtent pas plus que la brique et que le moilon. Encore il ne

manqueroit pas de barboüiller cette description de metopes,

trigliphes; volutes, stilobates, et autres termes inconnus qu'il

auroit trouvez dans les tables de Vitruve ou de Vignoles; pour faire

accroire à beaucoup de gens qu'il seroit fort expert en

architecture. C'est aussi ce qui rend les autheurs si friands de

telles descriptions, qu'ils ne laissent passer aucune occasion d'en

faire; et ils les tirent tellement par les cheveux, que, mesme pour

loger un corsaire qui est vagabond et qui porte tout son bien avec

soy, ils luy bâtissent un palais plus beau que le Louvre, ny que le

Serrail.

Grace à ma naïveté, je suis déchargé de toutes ces peines, et quoy

que toutes ces belles choses se fassent pour la decoration du

theatre à fort peu de frais, j'aime mieux faire jouer cette piece

sans pompe et sans appareil, comme ces comedies qui se jouent chez

le bourgeois avec un simple paravent. De sorte que je ne veux pas

mesme vous dire comme est faite cette église, quoy qu'assez celebre:

car ceux qui ne l'ont point veue la peuvent aller voir, si bon leur

semble, ou la bâtir dans leur imagination comme il leur plaira. Je

diray seulement que c'est le centre de toute la galanterie

bourgeoise du quartier, et qu'elle est tres-frequentée, à cause que

la licence de causer y est assez grande. C'est là que, sur le midy,

arrive une caravane de demoiselles à fleur de corde[14], dont les

meres, il y a dix ans, portoient le chapperon, qui estoit la vraye

marque et le caractere de bourgeoisie, mais qu'elles ont tellement

rogné petit à petit, qu'il s'est evanoüy tout à fait. Il n'est pas

besoin de dire qu'il y venoit aussi des muguets et des galans, car

la consequence en est assez naturelle: chacune avoit sa suite plus

ou moins nombreuse, selon que sa beauté ou son bonheur les y

attiroit.

[Note 14: Terme de jeu de paume: «On dit qu'une balle a passé à

fleur de corde, ou qu'elle a frisé la corde, pour dire que peu s'en

est fallu qu'elle n'ait été dehors.» (_Dictionn. de Furetière_.)]

Cette assemblée fut bien plus grande que de coustume un jour d'une

grande feste qu'on y solemnisoit. Outre qu'on s'y empressoit par

devotion, les amoureux de la symphonie y estoient aussi attirez par

un concert de vingt-quatre violons de la grande bande; d'autres y

couroient pour entendre un predicateur poly[15]. C'estoit un jeune

abbé sans abbaye, c'est à dire un tonsuré de bonne famille, où l'un

des enfans est tousjours abbé de son nom. Il avoit un surpelis ou

rochet bordé de dentele, bien plicé et bien empesé; il avoit la

barbe bien retroussée, ses cheveux estoient fort frisez, afin qu'ils

parussent plus courts, et il affectoit de parler un peu gras, pour

avoir le langage plus mignard. Il vouloit qu'on jugeast de

l'excellence de son sermon par les chaises, qui y estoient louées

deux sous marqués. Aussi avoit-il fait tout son possible pour

mandier des auditeurs, et particulièrement des gens à carosse. Il

avoit envoyé chez tous ses amis les prier d'y assister, ayant fait

pour cela des billets semblables à ceux d'un enterrement, hormis

qu'ils n'estoient pas imprimez.

[Note 15: C'est certainement de l'abbé Cotin ou de l'abbé

Cassaigne qu'il est question. On sait, en effet, que Furetière

partageoit la belle haine de Boileau contre ces prédicateurs à la

mode; il paroît même, par une note de Brossette sur le vers 60 de la

3e satire, que c'est lui qui les avoit recommandés au satirique:

«Ce fut l'abbé Furetière qui indiqua à notre auteur les deux mauvais

prédicateurs qui sont ici nommés, l'abbé Cassaigne et l'abbé Cotin,

tous deux de l'Académie françoise.»]

Une belle fille qui devoit y quêter ce jour-là[16] y avoit encore

attiré force monde, et tous les polis qui vouloient avoir quelque

part en ses bonnes grâces y estoient accourus exprès pour luy donner

quelque grosse pièce dans sa tasse: car c'estoit une pierre de

touche pour connoistre la beauté d'une fille ou l'amour d'un homme

que cette queste. Celuy qui donnoit la plus grosse piéce estoit

estimé le plus amoureux, et la demoiselle qui avoit fait la plus

grosse somme estoit estimée la plus belle. De sorte que, comme

autrefois, pour soutenir la beauté d'une maîtresse, la preuve

cavallière estoit de se présenter la lance à la main en un tournoy

contre tous venans, de même la preuve bourgeoise estoit en ces

derniers temps de faire presenter sa maîtresse la tasse à la main en

une queste, contre tous les galans.

[Note 16: La quête aux grands jours, dans une belle église, en

brillante toilette, étoit une mode bourgeoise que Furetière ne

devoit pas oublier. Il ne fait qu'en indiquer le ridicule, d'autres

en ont relevé l'inconvenance; ainsi le P. Sanlecque, en deux vers

célèbres de sa satire contre une _mère coquette, etc._, et l'auteur

anonyme d'une satire contre _l'Indécence des questeuses_, que nous

trouvons dans un petit volume assez rare, _Poésies chrestiennes_,

etc., par le sieur D... Paris, 1710, in-8.]

Certainement la questeuse estoit belle, et si elle eust esté née

hors la bourgeoisie, je veux dire si elle eust esté élevée parmi le

beau monde, elle pouvoit donner beaucoup d'amour à un honneste

homme. N'attendez pas pourtant que je vous la décrive icy, comme on

a coustume de faire en ces occasions; car, quand je vous aurois dit

qu'elle estoit de la riche taille, qu'elle avoit les yeux bleus et

bien fendus, les cheveux blonds et bien frisez, et plusieurs autres

particularitez de sa personne, vous ne la reconnoistriez pas pour

cela, et ce ne seroit pas à dire qu'elle fût entierement belle; car

elle pourroit avoir des taches de rousseurs, ou des marques de

petite vérole. Témoin plusieurs héros et héroïnes, qui sont beaux et

blancs en papier et sous le masque de roman, qui sont bien laids et

bien basanez en chair et en os et à découvert. J'aurois bien plutost

fait de vous la faire peindre au devant du livre, si le libraire en

vouloit faire la dépense. Cela seroit bien aussi nécessaire que tant

de figures, tant de combats, de temples et de navires, qui ne

servent de rien qu'à faire acheter plus cher les livres[17]. Ce

n'est pas que je veuille blasmer les images, car on diroit que je

voudrois reprendre les plus beaux endroits de nos ouvrages modernes.

[Note 17: Cela est un trait contre La Serre, qui avoit la manie

des _illustrations_ pour ses livres: «Il tenoit pour maxime, dit

Tallement (édit, in-8., t. 5, p. 24), qu'il ne falloit qu'un beau

titre et une belle taille douce; aussi madame Margonne

l'appeloit-elle _le tailleur des muses_, parcequ'il les habilloit

assez bien.»]

Le roman bourgeois: Ouvrage comique · 第 1 / 23 段