Cependant Gou-So-Gol arracha de sa robe le plastron où était brodée en

or une face de lion et le donna à sa jeune épouse; puis, s'agenouillant

de nouveau sur l'autel de marbre, il écarta ses habits et découvrit sa

poitrine palpitante. Le couteau du Grand bonze scintilla un instant,

s'enfonça dans le cœur du guerrier, et en ressortit terne et rouge. Le

gong frémit longuement. Un jet de sang clair et bouillonnant s'élança

du cœur de Gou-So-Gol et tomba avec un bruit fier dans le grand bassin

placé au pied de l'autel. Les principaux guerriers s'avancèrent, tenant

à la main chacun une coupe de jade; mais la jeune veuve du glorieux

mort tendit la première une coupe à la fontaine écarlate et but le sang

intrépide et chaud afin de conquérir le courage et la force. Les chefs

burent après elle, puis l'armée défila en bon ordre devant le bassin

d'or, et chaque homme trempa la pointe de son glaive dans le sang

précieux de Gou-So-Gol.

--L'attaque! l'attaque! crièrent alors les soldats exaltés.

Ta-Kiang approcha de la fusée une mèche enflammée.

Mais en ce moment un mandarin parut sur le bastion qui domine la Porte

Méridionale de la Ville Rouge, et, par des gestes, révéla qu'il était

chargé d'un message. Ko-Li-Tsin arrêta le bras de l'empereur, et dit:

--Maître, la ville veut peut être se rendre, il faut écouter cet homme.

--Va l'entendre! dit Ta-Kiang.

Ko-Li-Tsin s'approcha de la muraille. Le mandarin et le poëte se

saluèrent selon les rites.

--Qu'as-tu à nous dire? cria Ko-Li-Tsin en levant la tête.

--Je veux parler à votre chef, dit le mandarin.

Ko-Li-Tsin salua encore, et revint vers Ta-Kiang.

--Cet homme veut parler à toi-même, glorieux empereur, dit-il.

--Qu'est cet homme? dit Ta-Kiang avec courroux, un serviteur de

Kang-Si? Je ne parle pas à des serviteurs. Que le chef ennemi vienne

lui-même, et je consentirai peut-être à l'entendre; mais que le

messager s'adresse à toi.

Le poëte retourna vers la muraille.

--Le Frère Aîné du Ciel, l'illustre empereur Ta-Kiang, dit-il, ne veut

converser qu'avec ton maître. Si Kang-Si ne consent pas à venir en

personne, expose à moi-même ta mission.

--Qui es-tu, pour que je daigne te parler?

--Je suis Premier Mandarin, conseiller intime du souverain, poëte de

l'Empire, et, en ce moment, Chef d'Armée, dit Ko-Li-Tsin avec modestie.

--Je n'admets pas tes titres.

--J'admets les tiens, juge inique, bourreau et tortionnaire! dit

Ko-Li-Tsin, reconnaissant le juge qui l'interrogea dans la Salle de la

Sincérité.

--Ah! c'est toi, dit le mandarin; eh bien! écoute. Le glorieux empereur

Kang-Si, seul maître du monde, consent à vous rendre un otage qui doit

vous être cher et à vous laisser impunis si vous levez immédiatement le

siége et abandonnez Pey-Tsin.

--Voilà une proposition! dit Ko-Li-Tsin. De quel otage est-il question?

Le mandarin attira au bord du rempart une jeune fille pâle, aux longs

vêtements déchirés.

--Yo-Men-Li! s'écria le poëte.

--Si vous refusez, continua le mandarin-juge, le Fils du Ciel, qui est

clément, vous rendra cette jeune fille, mais en vous la jetant du haut

de ce bastion.

--Attends, dit Ko-Li-Tsin, qui sentit son cœur pâlir.

Et il courut vers la tente impériale.

--O Maître de la Terre! s'écria-t-il, Empereur sublime! ils veulent

jeter Yo-Men-Li du haut des murailles si tu ne lèves le siége à

l'instant! O magnanime! ne laisse pas commettre une cruauté dont la

seule pensée serre le cœur et glace l'esprit.

--Parles-tu sérieusement? dit Ta-Kiang avec un sourire. Crois-tu que

le respect d'une vie infime m'arrêtera un instant dans ma marche

triomphale? Penses-tu que je vais quitter mon trône pour épargner

Yo-Men-Li? Que m'importe cette jeune fille!

Mille guerriers sont morts pour moi sans que tu aies accompagné d'un

regret leur âme glorieuse.

--C'est le sort et la gloire des guerriers de mourir violemment, dit

Ko-Li-Tsin en se jetant aux pieds de l'empereur; mais les jeunes filles

sont faites pour vivre aimées et pour mourir doucement. Ne laisse pas

se briser le corps charmant de Yo-Men-Li sur les dalles; ne la laisse

pas tuer cruellement; elle si douce, si dévouée, et qui t'adore!

--Allons, dit Ta-Kiang, annonce à l'envoyé de Kang-Si que je donne le

signal de l'attaque.

Ko-Li-Tsin se releva fièrement.

--Non! s'écria-t-il, non! quand ta colère devrait me foudroyer, ô cœur

plus féroce que le cœur des tigres, je n'irais pas porter cette réponse

impitoyable.

Ta-Kiang regarda le poëte avec surprise.

--Il faut savoir pardonner des crimes aux bons serviteurs, dit-il.

Puis il fit signe au Grand Bonze de transmettre ses paroles.

Ko-Li-Tsin s'élança hors de la tente. Il rencontra Yu-Tchin; elle

l'attendait, comme toujours.

--Viens, dit-il, viens pleurer avec moi, et apaise mon cœur, que tord

le désespoir.

Et, cachant son visage dans sa main, il entraîna Yu-Tchin loin des

murailles.

Cependant le Grand Bonze répétait au mandarin les paroles de

l'empereur. Yo-Men-Li, d'elle-même, sans hésiter, mit le pied sur un

créneau. Mais au moment où elle allait se précipiter, un cavalier

resplendissant apparut derrière elle, la saisit dans ses bras, donna un

coup furieux au mandarin et s'enfuit en emportant la jeune fille. Le

malheureux juge perdit l'équilibre et, tombant du faîte des murailles,

vint se briser le crâne sur le rebord du fossé. Au même instant une

fusée rapide s'éleva dans le ciel à une hauteur prodigieuse avec un

bruit retentissant, et, de quatre côtés à la fois, l'armée rebelle,

ivre du sang de Gou-So-Gol, se rua sur les portes sacrées.

CHAPITRE XXVI

LE PAVILLON DES TULIPES D EAU

J'ai vu un chemin doucement obscurci par

les grands arbres, un chemin bordé de

buissons en fleurs.

Mes yeux ont pénétré sous l'ombre verte

et se sont longuement promenés dans le.

chemin.

Mais à quoi bon prendre cette route? elle

ne conduit pas à la demeure de celle que

j'aime.

Quand ma bien-aimée est venue au monde on

a enfermé ses petits pieds dans des boîtes

de fer; et ma bien-aimée ne se promène

jamais dans les chemins.

Quand elle est venue au monde on a enfermé

son cœur dans une boîte de fer; et celle

que j'aime ne m'aimera jamais.

A travers les rangs des soldats stupéfaits, franchissant les dragons

de bronze alignés à l'embouchure des rues, ensanglantant les flancs

de son cheval, le prince Ling enfila les larges avenues dallées du

quartier de la Force, pénétra dans le jardin impérial, s'arrêta devant

un merveilleux kiosque de laque posé au milieu d'un lac clair dans une

touffe multicolore de fleurs au chaud parfum et nommé le Pavillon des

Tulipes d'Eau, sauta à terre, passa un pont en bois doré, et, entrant

dans le pavillon, déposa Yo-Men-Li sur des coussins de satin pâle.

--Toi! toi! cria-t-il en s'agenouillant auprès d'elle, toi que j'ai

tant attendue, tant pleurée, toi que j'ai si souvent enlacée dans les

illusions de l'opium, toi que j'ai appelée si douloureusement dans

la cruauté des nuits fiévreuses, te voilà, tu existes, tu n'étais

pas une Rou-Li, une fausse apparence! Mon cœur gonflé et fier emplit

ma poitrine. J'étouffe. Le bonheur me déborde. Je suis comme un lac

longtemps desséché sur lequel on ouvre soudain une écluse: l'eau, trop

abondante, se précipite en tumulte et bientôt envahit la plaine. Vois,

je pleure, et ces larmes de joie sont un baume pour les blessures

qu'ont faites à mes yeux les larmes de désespoir. Je ne te quitterai

plus, je m'attacherai à toi comme le guerrier s'attache à la gloire,

comme la plante est attachée à la terre. Je fleurirai sur ton cœur,

je m'élèverai plus haut que les cèdres et je serai plus grand que

l'empereur, mon père, afin que ma splendeur plaise à tes yeux!

Yo-Men-Li regardait le prince avec indifférence.

--Mais parle-moi, continua-t-il; parle, pendant que je baisserai les

paupières pour mieux entendre ta voix. Pourquoi n'es-tu pas venue,

parjure, lorsque je t'attendais si confiant? Pourquoi t'es-tu faite

insaisissable pendant que je fouillais la ville, pendant que je faisais

comparaître devant moi toutes les jeunes filles qui l'habitent, depuis

la plus noble jusqu'à la plus humble; dis, cruelle enfant, dis,

pourquoi n'es-tu pas venue?

--Tu veux le savoir? répondit Yo-Men-Li. Parce que tes soldats

m'avaient prise et emprisonnée; pendant que tu me cherchais j'étais

sous ton palais, dans un cachot que le jour n'a jamais vu.

--Toi! tu as souffert? s'écria le prince avec désespoir, on t'a mise

dans ces affreux cachots noirs et humides, dans ces cachots qui me font

triste quelquefois la nuit! Oh! quel supplice inventer pour ceux qui

ont osé cela? Toi, en prison! Pendant que je me tordais de désespoir

et que je m'empoisonnais lentement d'opium, tu te mourais horriblement

dans l'ombre; tes beaux yeux s'agrandissaient d'effroi, ton doux visage

pâlissait loin du soleil! Oh! qu'il est pâle, ton visage! on croirait

voir la lune poudrée de gelée blanche. Mais pourquoi t'avoir prise à

mon amour? pourquoi t'avoir torturée, tandis que je pleurais?

--Apprends, dit Yo-Men-Li, que je suis ton ennemie. Complice des

révoltés, c'est moi qui ai frappé ton père. Je t'ai menti le soir où

je t'ai vu, parce que je voulais sortir du palais pour aller dire à

Ta-Kiang de fuir.

Le prince Ling recula, avec un cri de douleur.

--Tu as voulu tuer mon père, Kang-Si, le plus glorieux des hommes!

dit-il. Tu as voulu cela, et moi, fils monstrueux, je t'aimais!

Le prince, quelques instants, demeura silencieux, la tête baissée.

--Eh bien! je t'aime! s'écria-t-il bientôt. Tu as frappé la poitrine

auguste de mon père vénéré à genoux? N'importe! Criminel et lâche,

je t'aime! C'est en vain que je souffle sur mon cœur pour y agiter

une tempête, il reste calme. Je sens une grande douleur; je n'éprouve

pas de colère. Je demanderai ta grâce. Je dirai que Kouan-Chi-In, la

bonne déesse, a ouvert la porte de l'enfer aux criminels, et que les

criminels sont devenus des Génies vertueux. Je dirai que tu es une

femme, que tu as seize ans, et que je t'aime! Je dirai que je vis de ta

vie, que je mourrai de ta mort; et mon père au grand cœur pardonnera.

--Je ne veux pas de son pardon, dit Yo-Men-Li en détournant la tête.

--Tu ne veux pas, s'écria le prince avec douleur, tu ne veux pas que je

te fasse heureuse? Tu ne veux pas de ma puissance, de ma fortune, de

ma gloire? Que t'ai-je fait? Je t'aime, je pleure, je te cherche dans

l'ivresse. Hautain avec tous, je suis devant toi comme un vil esclave;

tu es le prince, je suis le peuple au front courbé. Mais tu dédaignes

de m'infliger des impôts. Pourquoi détiens-tu ma joie? Pourquoi, avec

un doux visage, as-tu le cœur plus cruel que le lynx au corps souple?

--Parce que je ne t'aime pas, dit Yo-Men-Li.

--Oh! ne dis pas cela! soupira le prince Ling, en appuyant sa main pâle

sur la bouche de la jeune fille. Si tu savais comme ces mots serrent

ma gorge et pétrifient mon cœur, tu n'aurais pas le courage de les

prononcer. Tu m'aimeras un jour, laisse-le moi croire! Malgré toi tu

m'aimeras, tant j'userai ma vie et ma gloire à te plaire!

--Je ne t'aimerai jamais! dit Yo-Men-Li.

--Jamais! Oh! pourquoi? Pourquoi ne m'aimerais-tu pas, moi le Fils du

Dragon, moi qui trouble les rêves timides des jeunes tilles, moi qui

brille près de mon père comme une étoile près de la lune?

--Parce que j'aimais Ta-Kiang, le laboureur, dit Yo-Men-Li, et que

j'aime Ta-Kiang, le Frère Aîné du Ciel.

--Tais-toi! cria le prince en devenant plus pâle que les perles de son

collier. Tais-toi! ou bien, comme deux ruisseaux qui se rejoignent, ton

sang et le mien vont se mêler sur le sol. Ne dis pas que tu l'aimes,

car, sous cette douleur, je deviendrais furieux comme un cheval blessé.

Tu l'as dit cependant! Tu as eu la cruauté de me couper par la racine.

Le coup est si violent que je le sens à peine; l'arbre abattu garde

encore quelque temps des rameaux verts, mais bientôt il se dessèche et

meurt.

Et le prince, étendant ses bras sur la muraille et la frappant de son

front, se mit à sangloter longuement.

Yo-Men-Li le regardait, ennuyée.

Tout à coup il se retourna; ses yeux brillaient, pleins de larmes; ses

dents claquaient furieusement.

--Écoute, dit-il. Je suis comme une bête sauvage domptée par la faim.

Écoute ce que mon lâche cœur a conçu. Tout mon sang se révolte contre

moi-même; ma gorge ne veut pas laisser passer ces infâmes paroles;

n'importe! un lion affamé dévorerait un Pou-Sah! Écoute: Tu aimes

Ta-Kiang? Oh! ce nom semble à ma bouche un tison ardent! Ta-Kiang!

tu l'aimes, et tu veux pour lui la gloire, le triomphe, le trône

resplendissant de la Patrie du Milieu? Eh bien! moi, monstre sans

nom, je vais trahir mon père, le livrer aux égorgeurs, je vais faire

capituler la Ville Rouge, ouvrir le palais et les salles des trésors!

Je prendrai le rebelle par la main, je lui ferai monter les degrés

sacrés du trône; puis, m'inclinant devant lui, je le saluerai empereur!

Mais, en échange de tant de lâchetés, tu me laisseras t'emporter loin,

bien loin, si loin que le souvenir de mes crimes se perde pendant le

voyage; et alors, sans fin enlacé à ton corps, les yeux fixés sur tes

yeux, je serai horriblement heureux.

Le prince, secoué par de grands frissons, riait un rire plein de

sanglots.

--Eh bien! disait-il, veux-tu? je suis prêt.

--Ta-Kiang n'a pas besoin de ton aide, répondit Yo-Men-Li avec dédain.

Il vaincra sans tes basses trahisons. Déjà il triomphe, déjà les portes

de la Ville Rouge s'ébranlent. Et bientôt tu t'assiéras glorieusement

sur le trône, Ta-Kiang, ô magnanime, ô superbe!

--Ah! s'écria le prince, dont les yeux s'ensanglantèrent, c'est à ce

point que tu l'aimes? c'est ainsi que tu dédaignes mon amour violent

et soumis? Eh bien! je me souviens que je suis prince et formidable,

que je commande au monde, que je suis l'Héritier du Ciel; sache que tu

m'aimeras, car je te contraindrai à m'aimer; sache que je vais tuer ce

vil laboureur, et que sa tête sera suspendue au poteau du marché.

--Le tuer? dit Yo-Men-Li en souriant. Penses-tu que si je t'avais cru

capable de déraciner ce cèdre altier je ne t'aurais pas arraché l'un de

tes sabres pour te le plonger dans le cœur? Non, fils du Dragon, tu ne

tueras pas le grand Ta-Kiang.

--Il va mourir, il est mort puisque tu l'aimes! Ah! jeune fille plus

féroce que les bourreaux, sans me laisser cueillir une seule fleur, tu

as brisé mille épines cruelles dans mon cœur! Sans me laisser une fois

sourire, tu as brûlé mes yeux de larmes, et, pour faire fuir mon âme,

tu me dis que tu aimes ce rebelle, ce fou, ce chien! Attends, c'en est

fait de lui, et, comme un boucher, je dépècerai son corps et je t'en

ferai manger les morceaux!

Le prince, hurlant et tirant ses deux sabres, bondit hors du Pavillon

des Tulipes d'Eau.

CHAPITRE XXVII

LE DRAGON IMPÉRIAL

Nul n'ignore que si l'ombre d'un homme

prend la forme d'un dragon qui suit

humblement les pas de son maître, cet

homme tiendra un jour dans sa main la

poignée de jade du sceptre impérial.

Mais nulle bouche ne doit s'ouvrir pour

révéler le miracle qu'ont vu les yeux; car

la destinée serait renversée et une nuée

de malheurs descendrait du ciel.

Le vaste champ dallé sur lequel s'ouvre le Portique du Sud n'était que

fumée, hurlements, fureurs. Parmi des ruissellements rouges, les bottes

de guerre déchiraient des cadavres. Les blessés, renversés, mordaient

les jambes de leurs compagnons, qui marchaient sur des plaies. Des

fusées bruyantes trouaient, des flèches promptes sillonnaient la vapeur

de sang et de poudre dont s'enveloppent les combats, et qui, traversée

de soleil, semblait un nuage d'or.

Malgré la constante pluie meurtrière qui tombait des remparts et du

faîte des maisons, les soldats de Ta-Kiang, forts de leur nombre,

résistaient et triomphaient. En dépit des dragons de bronze aux gueules

foudroyantes, ils rampaient vers les murailles, ou s'efforçaient vers

les embouchures des rues; et çà et là trépignaient de féroces luttes

corps à corps, où les costumes disparates et les sauvages accoutrements

des rebelles chinois heurtaient les beaux uniformes des guerriers

tartares.

L'armée impériale était superbe au soleil. On voyait briller les

cuirasses de cuivre, écaillées comme le dos d'un dragon, et les

casques pointus, où s'agite un gland de soie rouge, des Hoa-Tié-Tis,

Vainqueurs du Ciel. Les Tigres de Guerre aux corps agiles tordaient

mille mouvements souples et sournois; vêtus de maillots jaunes tachetés

de noir, les pieds armés de griffes, la tête couverte d'un capuchon

que surmontent deux petites oreilles, la poitrine ornée d'une face

de tigre, ils tenaient de la main droite un long coutelas recourbé,

et cachaient leur bras gauche sous ce bouclier célèbre qui attend

le boulet au passage, le reçoit avec un fracas de tonnerre et le

fait dévier de sa route. Les somptueux Uo-Fous, dont le casque se

termine par deux cornes dorées, brandissaient au bout d'une tige en

bois de fer leurs haches miroitantes, dites Haches de la Lune. Tout

sanglants, apparaissaient aussi des soldats du corps glorieux qu'on

nomme Tchou-Tie-Ten, l'Etrier Sauveur du Ciel, et que Kang-Si institua

naguère en souvenir d'une bataille où lui-même, délaissé par Kouan-Te

et environné d'ennemis, fut sauvé par un guerrier célèbre, Tchin-Tsou,

qui, se précipitant au milieu des combattants, couvert de blessures, le

front saignant, mais rugissant et le visage terrible, arracha, n'ayant

plus d'armes, les étriers de l'empereur, et, formidable, avec ce fer,

mit en fuite l'ennemi. C'est pourquoi les soldats de Tchou-Tie-Ten

portent un étrier de fer emmanché à un pieu. Non loin d'eux grimaçaient

les effroyables Li-Kouis aux cuirasses de corne noire, aux casques

noirs, aux noirs visages vernis qui sont hérissés d'une folle barbe

rouge et borgnes artificiellement. Les Archers Tartares, l'anneau

d'agate au pouce, cambraient leur taille et lançaient des traits aux

plumes colorées; sur leurs épaules, sur leurs dos, sur leurs poitrines,

des caractères d'or rappelaient la gloire du guerrier Li-Siou, le

Preneur de Flèches, qui n'allait au combat qu'avec son arc, et

renvoyait aux ennemis leurs propres projectiles, qu'il attrapait au

vol. Enfin de loin en loin, encourageant et ordonnant, s'agitaient

des chefs aux poitrines glorieuses, illustrées de lions brodés, de

panthères, de chats sauvages et de licornes marines.

Mais, malgré la splendeur intrépide des soldats impériaux, les

rebelles, sur tous les points, étaient vainqueurs. A gauche, dans la

place enveloppée de flèches frémissantes comme d'une nuée d'oiseaux,

la veuve de Gou-So-Gol, montée sur le cheval du guerrier sacrifié,

attaquait furieusement une maison et en brisait la porte; plusieurs

chefs autour d'elle l'imitaient et, délogeant les soldats, les

précipitaient du haut des toits. Vers les remparts, Ko-Li-Tsin, se

courbant poliment sous les flèches et raillant les balles inhabiles,

gravissait la pente qui monte au faîte des murailles; suivi d'un flot

de hardis assaillants, il voulait s'emparer des bastions et arrêter la

pluie meurtrière. Enfin, au centre de la place, Ta-Kiang, heureux et

farouche, s'avançait vers la plus large des avenues qui s'enfoncent

dans la ville. Echappant par miracle aux projectiles lancés, il

regardait autour de lui s'affirmer la victoire, et, parfois, levant les

yeux, il voyait s'élever dans le ciel des flèches ornées de banderoles

rouges, signaux de triomphe donnés par les rebelles qui attaquaient sur

d'autres points la ville, et il se disait: «Bientôt je me reposerai sur

mon trône!»

Mais le prince Ling, d'un élan furieux et irrésistible, fendit le flot

hurlant des soldats et se précipita dans la mêlée.

--Où es-tu? cria-t-il, grinçant des dents. Où es-tu, désastre, typhon,

nuage pestilentiel? Tu as fini de triompher, serpent vorace, car me

voici, formidable et vengeur. Viens, mes dents aiguisées par la haine

vont dévorer ton foie venimeux.

--Qui es-tu, vermisseau courroucé? dit Ta-Kiang avec dédain.

--Je suis celui qui te châtiera, cria le prince; je suis le fils du

Dragon!

--Tu mens! car tu n'es pas mon fils!

--Allons! hurla l'Héritier du Ciel, descends de cheval et viens me

combattre si tu l'oses.

--Puisque tu tiens à mourir de ma main, dit Ta-Kiang, je descendrai de

cheval.

Et il sauta à terre.

--C'est lui qu'elle aime, murmurait le prince; c'est à cause de lui

qu'elle me dédaigne et que mon cœur se tord comme une couleuvre blessée.

La bataille s'écarta autour des deux adversaires, qui, face à face, se

considérèrent.

Ta-Kiang resplendissait dans l'or du costume impérial. La victoire

exaltait l'expression farouche de son front, la tyrannie de ses yeux

et le dédain de sa lèvre. Son teint doré semblait refléter le soleil.

Tout en lui était majesté et force. Il se dressait, les reins cambrés,

un pied en avant, et appuyait sur les dalles les pointes de ses deux

glaives.

Le prince Ling apparaissait frêle et plein d'élégance. Son visage, pâle

comme le jade, aux longs yeux noirs languissamment meurtris, au front

las, à la bouche éclatante, mais, vers les coins, imperceptiblement

abaissée par la douleur, avait un charme plein de tristesse, et, dans

les souplesses de ses vêtements en crêpe et en fine soie, son corps

s'affaissait, somnolent d'opium. Cependant, fiévreux, les lèvres

tremblantes de colère, il croisait ses bras sur sa poitrine et serrait

nerveusement les poignées de ses sabres.

Le premier il s'élança; Ta-Kiang le chargeait d'un méprisant regard.

--Oh! cria l'Héritier du Ciel, ta vie oppresse ma poitrine ainsi que

ferait un lourd ciel d'orage. Quand tu seras mort mes poumons se

dilateront délicieusement.

Ta-Kiang, hautain, répondit:

--Je te laisserai vivre, mutilé, afin que tu puisses voir l'humiliation

de ta race.

Et les quatre glaives se froissèrent avec un bruit sifflant et soyeux.

Ta-Kiang, calme, souriait dédaigneusement, et ses poignets étaient

inflexibles comme du bronze. Le prince, au contraire, trépignait

furieusement, Il dégagea ses sabres, et, revenant brusquement, en

dirigea les pointes vers la poitrine de son ennemi; mais celui-ci, d'un

coup sec, les abaissa. Le fils de Kang-Si poussa un gémissement de rage

et se précipita de nouveau sur son adversaire, si violemment qu'un des

glaives du rebelle fut brisé. Ta-Kiang en jeta le tronçon à terre, et,

saisissant le poignet de Ling, l'étreignit dans sa main puissante. Les

doigts fins et pâles du jeune prince laissèrent tomber un sabre, tandis

que plein de colère, tout son corps frémissait. Les deux glaives encore

entiers se heurtèrent haineusement, et l'héritier du Ciel fut blessé

à l'épaule au moment où il atteignait son ennemi en pleine poitrine;

mais son fer avait rencontré une écaille du lourd Dragon d'or brodé sur

la robe impériale; il ploya et se rompit. Le prince, désarmé, poussa

un cri de désespoir, et fit un bond en arrière; mais l'empereur se

précipita sur lui et dans une caresse meurtrière l'enlaça de ses bras

durs. Alors s'engagea une lutte acharnée, corps à corps, pleine de

tumulte, de piétinements et de morsures. Le prince, plus faible que son

adversaire, n'échappait à l'étouffement que par les mille torsions de

ses membres souples. Mais l'étreinte affreuse se resserrait lentement.

Ils bondissaient, se courbaient, se relevaient; le grand soleil,

luisant sur les broderies de leurs costumes, les faisaient ressembler à

deux grands poissons hors de l'eau. Cependant le prince Ling se dégagea

d'un effort suprême, s'éloigna de quelques pas, chancelant, prêt à

s'évanouir; et il resta ainsi quelques instants, le regard fixé sur son

ennemi.

Alors, soudainement, son visage, mouillé de sueur et de sang, exprima

un ravissement démesuré. Ses yeux se remplirent de triomphe, et, levant

les bras, il cria avec la voix de Loui-Kon, Roi du Tonnerre:

--L'Ombre du Dragon Impérial marche derrière toi, Ta-Kiang! Tu devais

t'élever jusqu'au trône du Ciel, mais j'ai révélé le miracle et

renversé la destinée.

Ta-Kiang devint blême comme la lune. Il poussa un rugissement terrible,

bondit sur le prince et le renversa sur les dalles.

--Misérable! grinçait-il, les dents serrées, une écume rouge à la

bouche, tu as prononcé tes dernières paroles!

Et, appuyant le genou sur la gorge du prince, il l'écrasait

horriblement. L'Héritier du Ciel étendit les bras, ses doigts crispés

égratignèrent les dalles lisses, son visage s'empourpra, un flot de

sang monta à ses lèvres, il ferma les yeux.

Cependant Chinois et Tartares, ayant entendu la parole de Ling,

répétaient de toutes parts: «L'ombre du Dragon Impérial marche derrière

Ta-Kiang, mais le miracle est révélé!»

Ta-Kiang, à leurs cris, se releva et tourna la tête. Il vit son

armée hésitante, prête à demander grâce; il vit ses chefs, jadis si

terribles, reculer, trembler, jeter leurs armes en signe de soumission.

Enfin, levant les yeux, il aperçut dans le ciel des flèches ornées de

banderoles blanches, signaux de détresse lancés par les rebelles des

trois autres armées.

Le Dragon Impérial · 第 15 / 17 段