Alors le laboureur croisa les bras. Il mit le pied sur le corps

immobile du jeune prince et promena autour de lui un regard si féroce

que les Tartares qui s'étaient approchés pour le saisir reculèrent.

Sa face était verdâtre comme celle d'un Ye-Tium; sa bouche saignait;

une telle haine bouillonnait en lui qu'il s'étonnait de ne pas mourir

empoissonné d'amertume. Il eût voulu que la terre s'effondrât, que

le ciel s'éteignît; il méprisait les hommes et détestait les dieux,

il blasphémait sa mère de l'avoir mis au monde, et si la vieille

tremblante du champ de Chi-Tse-Po eût été là, son fils farouche l'eût

étranglée de ses mains.

Mais tandis que ce tumulte grondait dans l'âme du laboureur, ses dents

serrées ne laissaient pas échapper un soupir.

Les Tartares, peu à peu, s'étaient rassurés, et tout à coup, avec

mille contorsions menaçantes, ils se précipitèrent sur Ta-Kiang et le

garrottèrent. Dès lors la défaite fut complète. Voyant leur empereur

captif, les Chinois perdirent la confiance qui les faisait invincibles.

Les plus braves, croisant les bras, attendaient la mort avec fierté, et

les plus faibles s'agenouillaient suppliants.

Belle et sanglante, la veuve de Gou-So-Gol apparaissait encore sur son

cheval harassé. Elle leva les yeux vers les nuages et s'écria:

--O mon époux! voici la bataille finie. La triste défaite s'abat sur

nous comme une pluie de pierres. Bourdonnante, elle souffle l'effroi

dans l'oreille des guerriers qui se courbent comme sous une menace

terrible. Qu'adviendra-t-il de ceci? Je l'ignore; mais le combat est

terminé, et je vais te rejoindre, selon ma promesse.

Ayant parlé ainsi, la jeune femme tourna vers elle son glaive, se

trancha la tête, et tomba en arrière sur son cheval qui s'emporta.

Ko-Li-Tsin seul résistait encore. Le gai poëte avait glorieusement

combattu. Ses sabres ruisselaient; un sang tiède coulait dans ses

manches; et il semblait Kouan-Te lui-même. Au cri poussé par le prince

Ling, un affreux blasphème s'était échappé de ses lèvres. Il étrangla

le premier qui, auprès de lui, répéta les paroles funestes, et enfonça

son glaive dans la gorge du second qui proclama le miracle. Mais

bientôt l'armée vociféra tout entière. Ko-Li-Tsin entendait toutes les

bouches révéler le vénérable mystère, et il s'enfonçait les ongles dans

le front. Il essaya de joindre Ta-Kiang pour le défendre, mais quatre

soldats tartares se ruèrent sur lui simultanément et il fut obligé de

se réfugier dans une petite ruelle solitaire. Les quatre hommes l'y

poursuivirent, et pendant qu'il s'adossait prudemment à une muraille,

ses adversaires, grimaçant et faisant de larges enjambées, se placèrent

en face de lui avec des gestes, terribles.

--Voici des personnages peu courtois, dit le poëte; ils veulent

m'envoyer au pays d'en haut sans se soucier de savoir si je suis en

humeur de voyager. Tartares sans politesse, je ne veux pas partir

ainsi, à l'improviste et sans bagage. Nous allons voir si vous me

congédierez contre mon gré.

Et, plein d'adresse, il faisait tournoyer devant lui ses glaives

sanguinolents.

--D'ailleurs, reprit-il pendant que les Tartares s'efforçaient en vain

de rompre cette barrière d'acier tourbillonnant, vous ignorez peut-être

que je n'ai pas atteint encore le but de ma vie. Je veux parler de mon

grand poëme, dont vous ne sauriez vous expliquer toute l'importance.

Loin d'être fini, il n'a pas encore de premier vers. Vous n'avez pas,

j'espère, l'audacieuse prétention de me rendre immobile et stupide

avant que mon poëme soit gravé comme sur du jade dans la mémoire de

tous les Fils de Pan-Kou.

Les soldats, peu sensibles aux discours du poëte, piétinaient et

grondaient en lui portant des coups réitérés qu'il parait avec une

prodigieuse rapidité.

--Cependant, reprit Ko-Li-Tsin, le moment me semble grave et suprême.

Si je retarde encore l'exécution de mon œuvre mon nom demeurera peu

glorieux, car je crois que je mourrai aujourd'hui. O! Tsi-Tsi-Ka! si

je ne peux t'avoir pour épouse, je veux au moins que, veuve, tu me

pleures; et, malgré ces vils soldats, je vais composer le poëme dont tu

es le prix.

Ko-Li-Tsin devint silencieux. Tout en guettant les mouvements de ses

adversaires et en écartant violemment leurs glaives, il balançait la

tête selon des rhythmes.

--Un! s'écria-t-il bientôt, le premier vers est fait! Gloire aux

Pou-Sahs! Toi, ajouta-t-il, parlant au plus laid des quatre Tartares,

tu me déplais avec ta face noire et borgne; je t'aimerais mieux aveugle.

Et il enfonça son glaive dans l'œil du soldat qui tomba en arrière,

mort.

--Très-bien! dit Ko-Li-Tsin. Je tuerai un homme à chaque vers.

Et il se remit à songer.

--Deux! cria-t-il, après un long temps. Le second vers vibre dans mon

esprit. Eh bien! personne ne tombe?

Et le poëte faisant un pas brusque en avant, perça à la fois de ses

glaives deux des Tartares.

--Ah! ah! dit-il, cette fois mon esprit est en retard.

Mais il courait un grand péril. Pendant que ses sabres étaient

engagés dans les blessures, le dernier adversaire se ruait sur lui

dangereusement. D'un violent coup de pied, Ko-Li-Tsin le fit rouler à

terre, et pendant que le soldat furieux se relevait, il dégagea ses

glaives, et, terminant son troisième vers:

--Trois! dit-il, j'ai rattrapé le temps perdu.

Et il se remit à batailler sans colère avec le dernier vivant.

--Tu penses bien, lui dit-il, que je n'ai plus besoin de me presser,

et que je vais prendre tout mon temps pour inventer la fin de mon

poëme. Tiens, je te piquerai à chaque caractère qui s'épanouira dans

mon cerveau ingénieux; le vers sera de sept caractères; ainsi, à chaque

coup, tu sauras exactement où j'en serai.

Le soldat rugissait et se démenait désespérément.

--Voyons, dit le poëte, connais-tu ce caractère?

De la pointe d'un sabre il lui grava sur le front un signe sanglant.

--Non, continua-t-il. Je suis sûr que tu ne sais même pas tracer ton

nom. Tu ne mérites aucune estime. Voici le second, ajouta-t-il.

Il lui abattit une oreille.

Le soldat, épouvanté, commençait à reculer.

--Allons! reprit Ko-Li-Tsin, je suis clément et je te fais grâce de

quatre mots: voici le dernier.

Et il lui plongea son glaive dans le cœur.

--Mon poëme est terminé! s'écria-t-il alors en levant les bras. O belle

Tsi-Tsi-Ka, fleur de mon triste jardin! tu es à moi; tu n'appartiendras

à aucun époux, et, après ma mort, tes larmes féconderont ma tombe!

Mais tout à coup, pendant qu'il se livrait à sa joie mélancolique,

une femme se précipita dans ses bras avec un cri d'épouvante. C'était

Yu-Tchin. Elle avait suivi le poëte durant tout le combat, tremblante

et pleine d'effroi, mais bravant la mort pour ne pas quitter celui

qu'elle aimait.

--Ko-Li-Tsin! s'écria-t-elle, pâlissante et renversant sa tête en

arrière.

Le poëte poussa un gémissement douloureux, car il vit que Yu-Tchin

avait le corps traversé d'une flèche.

--Malheureuse! quel est le misérable qui t'a frappée?

--Je suis arrivée dans tes bras en même temps que la flèche, murmura

Yu-Tchin en s'efforçant de sourire. J'ai vu un homme à une fenêtre;

il bandait son arc et te visait; j'ai couru alors plus rapide que son

trait.

--C'est pour me sauver que tu as reçu cette funeste blessure? Oh!

Yu-Tchin, la douleur écrase mon cœur; c'est pour moi que tu vas mourir!

--Eh bien! dit Yu-Tchin d'une voix éteinte, n'est-ce pas mon devoir?

L'épouse ne doit-elle pas donner sa vie pour son époux?

--Merveilleuse créature! s'écria Ko-Li-Tsin en la couchant doucement

sur ses genoux, pardonne-moi de ne pas t'avoir assez adorée, de n'avoir

pas consacré tous mes instants à te faire heureuse et joyeuse.

--Pardon? dit Yu-Tchin les yeux demi-clos et souriant encore; qu'ai-je

à te pardonner, maître glorieux? Ton cœur ne devait pas se pencher

jusqu'à moi, et tu ne pouvais pas m'aimer comme je t'aimais!

--Maintenant, murmura Ko-Li-Tsin, je t'aime.

--Oh! dit-elle. Et son pâle visage refléta une joie immense.

Elle reprit d'une voix plus basse:

--J'ai été heureuse, va! bien heureuse! Vivre près de toi, te voir,

t'entendre parler, quelle joie! Je priais chaque soir les Pou-Sahs

de me laisser ainsi toujours. Et puis, tu ne sais pas, toi qui es

grand, ce que donne de bonheur l'humble admiration. Oh! j'avais des

éblouissements sans fin! Quand tu tournais les yeux vers moi ou quand

tu me parlais avec tant de douceur, j'étais fière comme si le soleil

eût lui pour moi seule. Je ne comprenais pas tes actions, mais je les

devinais glorieuses et sublimes, et je te suivais extasiée. J'ai été

heureuse! bien heureuse!

La voix de Yu-Tchin s'entrecoupait; le sang qui n'avait pas jailli de

sa blessure, se répandait intérieurement et l'étouffait.

--Ah! cria Ko-Li-Tsin, le visage inondé de larmes et serrant avec

désespoir son front dans sa main, la voir souffrir ainsi et ne pas

pouvoir lui prendre sa souffrance! Et c'est pour moi, c'est pour moi

qu'elle meurt douloureusement!

--Tais-toi, répondit Yu-Tchin, n'aie pas de chagrin. Si tu savais avec

quelle joie je meurs! Car ma tête est posée sur tes genoux et mon

humble vie a la gloire sans nom de sauver la tienne.

--Yu-Tchin! Yu-Tchin! ne meurs pas!

Yu-Tchin avait baissé les paupières. Sa poitrine haletait péniblement.

Elle essaya de parler encore.

--Dis? lorsque tu viendras dans le pays d'en haut, tu me permettras

encore d'être ta servante?

Puis elle étendit les bras, rouvrit brusquement les yeux et mourut avec

un grand soupir.

Ko-Li-Tsin était atterré.

--Morte! dit-il. Yu-Tchin est morte! Yo-Men-Li est morte! La bataille

est perdue! Ta-Kiang est prisonnier! Toute la tendresse, toute la

grâce, toute la force, perdues! La cigogne dévouée a refermé ses ailes,

l'hirondelle a clos ses beaux yeux farouches, le Dragon est tombé dans

un piége d'enfant; et le poëte Ko-Li-Tsin sent son cœur ruisseler par

une triple blessure.

Il baissa la tête et ses larmes tombèrent lentement sur le corps de

Yu-Tchin.

Mais bientôt de nombreux Tartares se précipitèrent dans la ruelle.

--Le voici! le voici! criaient-ils.

Et ils se jetèrent sur lui pour le lier. Ko-Li-Tsin, avec respect,

déposa sur une dalle blanche le cadavre de son amie, puis il se laissa

attacher les mains, et, jetant un dernier regard à Yu-Tchin:

--Du moins, en mourant, tu m'as vu libre encore! dit-il.

CHAPITRE XXVIII

KANG-SI

Ne force pas à devenir ton juge l'empereur

ton père.

Dans la salle de la Paix Lumineuse, Kang-Si siégeait sur son trône.

De la main droite il dirigeait vers sa poitrine la pointe aiguë d'un

sabre, car il avait résolu de s'arracher la vie quand tout espoir se

serait évanoui; mais il portait dans sa main gauche le sceptre de jade,

afin d'apparaître aux vainqueurs redoutable quoique mort, et pour que

son bras, bras de cadavre, brandît encore la force et le commandement.

Kang-Si avait alors quarante ans. Depuis quinze ans déjà il régnait.

Les Pou-Sahs lui avaient donné la taille haute et ample qui convient au

maître d'une nation, et le visage bon qui sied au père d'un peuple. Un

front uni, à peine bombé, des yeux longs et étroits d'où tombaient des

clémences, un nez large, écrasé, des joues épanouies en plis nombreux,

formaient sa face sereine, et son épaisse lèvre éclatait comme une

fleur écarlate sous une noire moustache mince et tombante selon la mode

tartare.

Il avait revêtu le costume majestueux des cérémonies illustres. Sous

un manteau de satin jaune aux vastes plis et dont les manches longues

prenaient en s'achevant la forme d'un sabot de cheval, un plastron qui

montre, en or et en argent, l'image du dragon Lon, décorait la poitrine

impériale. Plus bas étincelait le damas bleu d'une robe. Une agrafe

de jade fermait une ceinture parmi les enroulements d'un collier fait

de grosses boules de corail rose qui descendait jusque sur le ventre

vénérable; et le front souverain resplendissait sous la haute coiffure

de brocart d'or semé de perles, d'où s'élancent vers la gauche deux

longues plumes de paon retenues par une boucle de saphir, tandis que le

sceptre tortueux, en jade pur, chargeait le bras auguste.

Tel était Kang-Si, troisième empereur de la dynastie des Tsings,

pendant que la victoire et la défaite jouaient aux dés dans la

poussière rouge des champs de bataille; tel il brillait dans la salle

de la Paix Lumineuse, sur le trône hautain qui enfonce quatre pieds

dans un tapis en poils de chamelle, et dont le dossier large se

glorifie d'une peau de dragon marin, tandis que deux grands éventails

en plumes de paon palpitent à droite et à gauche, non loin de quelques

cassolettes doucement vaporeuses.

Près du trône, sur des siéges gradués, brillaient plus obscurément les

grands dignitaires de l'empire. A la gauche illustre du Fils du Ciel

s'épanouissaient largement les ministres suprêmes, dont les poitrines

bombées montrent pompeusement un fabuleux Tchi-Nen qui se hérisse

d'écailles d'or; les Ta-Kouen, cachant leurs mains dans leurs manches,

songeaient, et, sur les robes des plus nobles d'entre eux, des grues

dorées ouvraient leurs ailes en signe de suprématie, tandis que des

paons et des oies sauvages, envolés dans un ciel étoilé de pierreries,

traversaient les plastrons des lettrés de troisième et de quatrième

classe. A la droite de l'empereur se groupaient respectueusement les

mandarins inférieurs; sur leurs vêtements apparaissaient des oiseaux

encore: aigles, faisans argentés, canards, perroquets, mais aux ailes

ployées, et levant seulement une patte pour indiquer l'intention de

monter.

Le plus profond silence régnait dans la salle de la Paix Lumineuse.

Les pierreries et l'or des costumes dardaient des lueurs fixes, car

aucun mouvement ne faisait tressaillir les lumières sur les facettes

ni sur les broderies. Le Fils du Ciel apparaissait comme la statue

immobile d'un dieu environné de rayons. Son front était un lac glacé,

calme devant le souffle de la tempête. Il ne daignait pas trembler.

Il subissait la destinée tête haute. Cèdre altier dans l'orage, il

attendait que la foudre tombât. Il serait brisé, non renversé. Et,

comme l'empereur, les mandarins avaient la face sereine et fière. Mais

la serre cruelle de l'angoisse se crispait sur tous les cœurs.

Tout à coup un bruit de pas rapides et un cliquetis de cuirasse

retentirent dans le silence, et le Maître des Rites cria:

--Le grand Chef des Guerriers Tartares s'avance vers la présence

auguste du Ciel.

Le Chef était sanglant et superbe; il s'agenouilla au milieu de la

salle, tachant de rouge les dalles d'albâtre.

--Parle! dit Kang-Si.

--Sérénité Sublime! s'écria le guerrier d'une voix retentissante comme

un chant de victoire; le Ciel triomphe! tu es glorieux! ton pied divin

écrase les rebelles!

L'empereur se leva. Son visage resplendissait.

--Que Kouan-Te, le maître des batailles, soit loué! dit-il.

Et il se rassit dans sa gloire.

--Chef Illustre! ajouta-t-il, le Ciel te remercie. Quel est le premier

homme de la patrie du Milieu? c'est moi. Vainqueur, sois le second.

Le guerrier frémit sous cet honneur suprême et dressa fièrement la

tête, tandis que les mandarins tour à tour s'inclinaient devant lui.

--Maître du monde, reprit-il, le chef des rebelles a été pris vivant

afin qu'il s'humilie devant ta splendeur; Ko-Li-Tsin, son complice, est

captif comme lui, et l'on a surpris errante par la ville, une torche

incendiaire à la main, la jeune fille au cœur de couleuvre qui jadis

dirigea la pointe d'un sabre vers ta poitrine céleste.

Le chef fit un signe et des soldats entrèrent, poussant des

prisonniers. Ils les conduisirent devant le trône et les jetèrent à

genoux. D'un bond, Ta-Kiang se releva. Yo-Men-Li, qui pleurait, ne fit

aucune résistance. Quant à Ko-Li-Tsin, il demeura à genoux, mais il

s'assit sur les talons.

Le Fils du Ciel contempla le farouche visage du laboureur qui venait

d'ébranler si terriblement la Patrie du Milieu. Tandis que Ta-Kiang,

plein de mépris, détournait l'orgueil de son regard, Kang-Si admirait

le rebelle au beau front.

--Ta-Kiang, dit-il après un long silence, ton ambition était démesurée:

comme le Tang aux dents avides, tu voulais dévorer le Soleil; mais le

Soleil resplendit plus pur que jamais et tes gencives sont meurtries.

Lao-Tsée a dit judicieusement: «Plus l'on tombe de haut, plus grande

est la chute.» Tu es précipité des sommets du Ciel. O laboureur à la

grande folie! tu tombes à terre aux pieds de ton vainqueur.

--Mon vainqueur, ce n'est pas toi, dit Ta-Kiang d'une voix hautaine.

J'ai été trahi par les Dieux, par les lâches Dieux exécrés.

Le Fils du Ciel détourna du rebelle son visage obscurci et l'abaissa

vers Yo-Men-Li en pleurs.

--Jeune fille, dit-il, faible enfant qui voulais lutter contre des

géants, quel Pou-Sah t'a ordonné d'exposer ta jeunesse à la colère des

châtiments et de traverser les villes, un sabre rouge à la main, ô toi

qui vivais en paix dans ta cabane au toit de bambou?

--J'aime Ta-Kiang! dit-elle.

L'empereur soupira et fit signe d'éloigner Ta-Kiang et Yo-Men-Li. Puis

il se tourna vers Ko-Li-Tsin qui était demeuré assis sur ses talons.

--Eh! eh! c'est toi, ami Chen-Ton? dit Kang-Si.

--Salut, seigneur Lou, répondit Ko-Li-Tsin avec politesse.

--Il faut convenir, reprit l'empereur, que j'ai fort à me louer de

t'avoir tiré de l'eau.

--Sans doute, car tu as fait une bonne action.

--S'il m'en souvient, continua l'empereur, tu m'as assez hardiment

menti tandis que nous buvions ensemble sur la terrasse du Bateau des

Fleurs.

--Mais, dit le poëte, tu ne m'as pas, je crois, parlé avec une

franchise au-dessus de tout blâme.

--Il est possible. Sache cependant que je t'avais enfin reconnu et

que....

--Tu allais me faire inhumainement reconduire dans la prison d'où je

sortais? Mais Ko-Li-Tsin est fils d'une Rou-Li.

Un jour deux renards se rencontrèrent sur

un chemin; ils s'accostèrent selon les

rites.

--Moi, dit l'un, je suis un mouton

pacifique qui se promène par la prairie.

--Moi, dit l'autre, je suis une douce

gazelle qui viens me désaltérer au

ruisseau clair.

Mais après les salutations d'usage,

s'étant regardés en face, les deux

renards, l'un vers l'est, l'autre vers

l'ouest, s'enfuirent épouvantés.

L'empereur ne put pas s'empêcher de sourire.

--Allons, Chen-Ton, dit-il, ton talent pour la poésie apaise ma justice

et me fait oublier les crimes que tu as commis. Si tu consens à te

repentir et à t'humilier devant le maître véritable, ta vie sera sauve.

--Seigneur Lou, répondit Ko-Li-Tsin, mon cœur est sensible à ta

bonté, mais Meng-Tseu a dit: «Celui qui pour éviter la mort renie ses

compagnons vaincus et se range de l'avis du plus fort n'est pas digne

de vivre.»

--Meng-Tseu, répliqua l'empereur, a dit aussi: «Celui qui reconnaît son

erreur ne s'est pas trompé.» Cependant, puisque tu ne veux pas de la

vie, reste fidèle à tes compagnons. N'as-tu rien à demander avant de

mourir?

--A toi, rien; mais, si tu me le permets, je parlerai à ce respectable

mandarin, répondit Ko-Li-Tsin, en désignant l'ancien gouverneur de

Chen-Si, devenu Chef de la Table Auguste,

--Je te le permets.

--Ne me reconnais-tu pas, illustre gouverneur? demanda le poëte.

--Je ne t'ai jamais vu, dit le mandarin avec mépris; et s'il m'était

arrivé de te rencontrer, j'aurais promptement oublié ton visage.

--Il n'est pas cependant des plus désagréables, répliqua Ko-Li-Tsin, et

tu t'en souviens tout aussi bien que de la promesse que tu m'as faite.

--Moi, je t'ai fait une promesse?

--Je vais venir en aide à ta mémoire paresseuse. Rappelle-toi le dîner

somptueux que tu offris à plusieurs jeunes hommes dans la capitale

du Chen-Si. Rappelle-toi ton serment de donner ta fille en mariage à

celui qui composerait en moins de dix lunes le plus remarquable poëme

philosophique ou politique. Eh bien! les dix lunes ne sont pas encore

écoulées: j'ai fait un poëme qui est incontestablement admirable, et je

te prie d'aller chercher ta fille, mon épouse.

--Moi, s'écria le Chef de la Table Auguste, moi je donnerais Tsi-Tsi-Ka

à un misérable tel que toi! J'aimerais mieux l'étrangler de ma propre

main.

--Parjure! dit Ko-Li-Tsin. Mais qu'importe! C'est en vain que tu

refuses de me donner ta fille; elle est à moi, puisque je l'ai

conquise; moi mort, elle sera veuve.

Et le poëte, après avoir salué poliment l'empereur, sortit de la salle

au milieu d'un groupe de soldats.

Alors les mandarins, pleins de joie, s'empressèrent autour de Kang-Si;

mais le Maître, rêveur sur son trône, les éloigna d'un geste.

Il resta seul. Il songea à l'empire si glorieusement conquis par son

aïeul Tien-Tsong, si rapidement perdu, si soudainement recouvré.

Il pensa à Ta-Kiang, ce laboureur qui avait su conduire une armée

triomphante, aux mandarins flatteurs qui avaient causé tant de

désastres, et il se dit: «Désormais je serai la tête et le bras. Mais,

hélas! que de sang a coulé, que de sang va couler encore! Quand il

neige sur le champ de bataille on ne voit plus la terre rouge ni les

cadavres; que ne puis-je répandre ma clémence sur mes ennemis, comme le

ciel verse la neige! »

Tandis qu'il rêvait ainsi, solitaire dans la salle où s'amassaient les

ombres, une tenture se souleva derrière le trône, et l'impératrice

tartare aux pieds libres, apparut gémissante et en pleurs.

La glorieuse épouse du Ciel rayonnait comme la pleine lune. Elle

portait une robe de satin blanc brodée de perles fines et une

tunique de brocart d'argent. Sur sa tête frissonnait une aigrette

de pierreries. La pâleur de ses fins poignets se mêlait à la pureté

laiteuse des bracelets de jade. Mais, quoique belle, l'impératrice

pleurait, et, dans ses longs ongles limpides, elle recueillait les

larmes tremblantes au bout de ses cils.

--Doux Repos de la Terre! dit l'empereur en descendant de son trône et

en se dirigeant vers elle, pourquoi tes pleurs coulent-ils après la

victoire?

--O Maître puissant! répondit-elle en appuyant sa tête sur l'épaule de

son époux, venge le mieux aimé de mes fils!

--Le prince Ling est mort! gémit l'empereur, subitement blême.

--Non, il souffre encore. Son beau visage est meurtri et sanglant. Son

souffle douloureux sonne lugubrement dans sa poitrine déchirée. Autour

de lui les médecins secouent la tête.

--Oh! cria l'empereur, l'Héritier du Ciel, mon fils bien aimé, mourir!

Et moi, je me croyais victorieux!

--Venge-le! dit l'impératrice. Peut-être ne partira-t-il pas pour le

pays d'en haut; mais, vivant ou mort, qu'il soit vengé! Extermine

entièrement toute cette armée maudite et fais subir mille supplices au

chef exécrable des rebelles.

--Je le ferai, dit Kang-Si.

--Que chaque goutte du sang de ton fils soit payée d'un lac de sang!

continua la Tartare.

L'empereur soupira longuement.

--Oui, dit-il. Toi cependant, mère au cœur rouge, va pleurer auprès de

l'espoir déçu, secourir l'avenir qui croule, consoler le fils qui meurt

avant le père.

Puis le grand empereur, plein de souci, s'éloigna pour aller se livrer,

selon les rites, au jeûne et aux macérations, avant de signer les

sentences de mort.

CHAPITRE XXIX

LE COUCHER DU DRAGON

La montagne engendre un volcan, et ce

volcan la déchire;

L'arbre produit le ver et ce ver lui ronge

la moelle:

L'homme enfante mille projets et ces

projets le dévorent.

Deux lents voyageurs cheminaient vers Pey-Tsin. Sous la chaude

poussière ensoleillée, par les bossèlements dangereux de la route,

ils allaient, soutenant mutuellement leur faiblesse, car c'étaient

deux vieillards, un homme et une femme, aux membres frissonnants, à la

taille voûtée, à l'œil las. Mendiant çà et là un peu de riz, buvant aux

ruisseaux, dormant sous l'auvent d'une porte ou à l'abri d'un cèdre,

depuis bien des jours déjà ils avaient quitté leur cabane, lorsqu'ils

arrivèrent sous le mur majestueux de la Capitale du Nord. Devant la

grande ville, en face de cette splendeur tardivement apparue, leur

vieillesse hagarde trembla d'admiration; tandis qu'ils franchissaient

le Portail du Sud, leur sang lourd et inerte se hâtait dans leurs

veines.

--D'où venez-vous? cria une sentinelle.

--Du champ de Chi-Tse-Po, répondirent-ils.

Le Dragon Impérial · 第 16 / 17 段