ceux qu'on soupçonne ni soupçonner ceux qu'on emploie. Je crois que
vous m'êtes dévoués; votre tendresse aveugle pour ma personne et
l'inquiétude que vous preniez de ma tranquillité ont été les seules
causes de vos erreurs. Mais nous sommes à présent en pleine mer, par la
tempête, sur une jonque qui fait eau. Vous avez fait par imprudence une
blessure à la coque du navire; par cette blessure les vagues amères se
précipitent, et nous allons sombrer. Hommes frivoles, auteurs du mal,
songez si la guérison est possible.
--Invincible souverain! demanda le grand chef de la Cour des Rites,
sommes-nous donc en un très-grand danger?
--Maître Céleste! dit le général des Neuf Portes, les entrées de la
ville sont bien closes et rudes à défoncer.
--Les vils rebelles n'oseront pas attaquer Pey-Tsin, affirma un lettré
de la Forêt des Mille Pinceaux.
--Ils craindraient d'être foudroyés par l'armée du Ciel, dit un
mandarin guerrier.
--Il faut convenir, reprit le Fils du Ciel avec un sourire ironiquement
triste, que la vanité vous emplit les yeux de soleil au point que vous
ne voyez rien autour de vous. Malheureux! puisse le Ciel supérieur ne
pas vous punir comme vous méritez d'être punis!
Puis, se tournant vers le Chef des Eunuques, il demanda:
--Les hommes que j'attends sont-ils revenus?
--Oui, Souverain Suprême! répondit l'eunuque.
--Fais-les entrer l'un après l'autre.
L'eunuque s'éloigna. On introduisit un homme vêtu comme un Chinois du
peuple. Il s'agenouilla au milieu de la salle.
--Parle, dit l'empereur, qu'as-tu appris? La ville est tranquille,
n'est-ce pas, et nous n'avons rien à craindre?
--Maître du Monde! dit l'homme, voici: Hier, avant la fermeture des
portes, des armées formidables attaquèrent la ville. A chacune de ses
neuf portes vingt-deux mille soldats se ruèrent. Quelques sentinelles
tartares furent renversées et égorgées, puis les rebelles marchèrent,
et des neuf entrées se joignirent au centre de Pey-Tsin sans éprouver
de résistance. La foule les acclamait, et de plusieurs points
s'élevèrent des fusées tandis qu'éclataient des bombes de réjouissance.
Souverain seigneur, j'ai parlé sincèrement.
L'empereur tourna les yeux vers les faces blêmes de ses mandarins.
--Va, dit-il au messager, tu seras récompensé.
Un autre homme fut introduit, misérable et haillonneux; son visage
était bouleversé par l'épouvante.
--Apprends-nous ce que tu sais, dit le Fils du Ciel.
--O Maître Unique! s'écria-t-il, les rebelles entourent déjà la Cité
Rouge, cinquante mille hommes campent devant la Porte Occidentale de
la ville. Ils poussent des hurlements effroyables; ils ont des visages
terribles.
--Oh! dit l'empereur, si toutes les bouches étaient aussi franches que
la tienne, je ne serais pas si misérable!
On amena deux autres messagers.
--Eh bien? dit l'empereur.
--Sublimité Céleste! dit l'un, la Ville Rouge est cernée; il y a
cinquante mille hommes devant chacune de ses quatre portes. En face du
Portail du Sud, le chef des rebelles a dressé sa tente et reçoit les
hommages d'une grande partie de la population.
--Se préparent-ils à nous attaquer sur l'heure? demanda Kang-Si.
--Adorable Splendeur! dit l'autre espion, d'après ce que j'ai entendu,
les rebelles sont las et veulent quelques heures de repos. Ils
n'attaqueront pas avant la douzième heure.
--Bien! dit l'empereur, retirez-vous. Que pensez-vous de ceci?
ajouta-t-il en s'adressant aux mandarins consternés. Croyez-vous à
présent ma mort prochaine et ma dynastie en danger?
--O Maître à jamais unique! seul Souverain du Monde! s'écrièrent les
mandarins en se frappant le front contre les dalles, comment racheter
nos fautes horribles? Nous ne sommes plus dignes de voir ta face
sublime; mais permets-nous de te défendre de tout notre courage et de
verser pour toi jusqu'à la dernière goutte de notre sang coupable.
--Ce sera, dit l'empereur, une grande joie encore de mourir
glorieusement au milieu de vous. Mais puisqu'il nous reste quelques
heures, tenons conseil, et que les mandarins guerriers donnent leurs
avis sur les moyens de défense. Combien avons-nous d'hommes dans la
Ville Rouge?
--Cinquante mille de tes meilleurs soldats, ô Gloire Ineffable! dit le
Chef principal de l'Armée Tartare.
--Et vingt mille hommes sans armes, habitants ou serviteurs, dit le
Grand Maître des Cérémonies.
--Avons-nous beaucoup de munitions de guerre? demanda le Fils du Ciel
en se tournant vers le mandarin chargé de l'inspection des arsenaux et
des poudrières.
--Splendeur incomparable! répondit le mandarin, chaque homme pourra
lancer dix mille flèches, tirer six mille coups de feu, allumer quinze
cents fusées, et chaque dragon de bronze crachera deux cents boulets.
--Pour combien de temps avons-nous des vivres?
--Sérénité immuable! répondit l'ancien gouverneur de Chen-Si, devenu
Chef de la Table Auguste, tous les gens de la ville pourront satisfaire
leur appétit pendant un mois.
--Maintenant, dit le Fils du Ciel, que les guerriers exposent des plans
de défense.
Le Chef de l'Armée Chinoise s'avança, et, après avoir accompli les
trois prosternements du Ko-Tou, parla:
--Divine intelligence! c'est avec terreur que mon esprit obtus va te
présenter son fils difforme. Cependant le voici. Le combat peut durer
un mois. Il faut fatiguer l'ennemi et l'écraser continuellement sous
une pluie de flèches et de balles, puis, par ruse ou courage, faire
sortir de la ville des messagers qui s'en iront dans les provinces, et
réuniront ton armée débandée et découragée; ils ramèneront des soldats
forts et nombreux, et les rebelles seront pulvérisés sous les murs
inexpugnables de la Cité Rouge.
--Crois-tu que la ville ne puisse pas être prise? dit l'empereur.
Souviens-toi de Sian-Hoa, naguère la plus puissante des forteresses,
maintenant un monceau de cendres.
Le Chef de l'Armée Tartare s'avança et se prosterna.
--Bonté inaltérable! dit-il, j'ai conçu un plan hardi et hasardeux,
mais qui pourrait décider promptement la victoire.
--Parle, dit le Fils du Ciel.
--Quand l'armée rebelle attaquera par quatre points de la ville il
faudra ouvrir simultanément les quatre portes, et, sans inquiéter les
ennemis, les laisser emplir l'immense place qui s'étend devant chaque
entrée de la Ville Rouge. Puis on refermera les portes sur eux. Nos
soldats, rangés sur le haut des remparts, postés aux fenêtres des
maisons qui entourent la place et à celles des rues qui s'en éloignent,
commenceront alors un feu terrible, incessant, et feront tomber une
pluie continuelle de flèches; des dragons de bronze, placés devant
chaque rue en trois rangs superposés, vomiront horriblement la mort.
Assaillis de toutes parts, surpris, tombés dans un piége, les rebelles
ne sauront de quel côté diriger leurs armes. Ils ne pourront envoyer
leurs flèches qu'aux nuages, de peur de s'entre-tuer; tandis que nos
guerriers, dominant l'ennemi, protégés, cachés, viseront tout à leur
aise; et pas un de leurs coups, dans cette foule compacte, ne manquera
de frapper un homme. A la fin de la journée il ne restera plus un
rebelle.
--Ce plan est audacieux, s'écria le Fils du Ciel, mais c'est celui
qu'il faut choisir, car la victoire serait éclatante! Hâtons-nous de
préparer les moyens d'exécution et d'élire les principaux chefs. Toi,
tu commanderas au Nord, dit-il au mandarin qui venait de parler. Le
Chef de l'Armée chinoise se chargera d'ouvrir l'entrée orientale. Le
Maître des Poudrières combattra les ennemis entrés par la porte de
l'Ouest. Mais qui donc opposerai-je au chef des rebelles, campé devant
le Portail du Sud?
--Accordez-moi la faveur de lutter contre cet infâme, mon père, dit
alors une voix faible et lente.
Le prince Ling, suivi d'un cortége d'honneur, venait d'entrer dans
la Salle des Audiences. L'empereur leva les yeux vers lui et ne
put retenir un cri de douleur en voyant l'air de lassitude et de
renoncement qui enveloppait son jeune fils. Ses joues avaient maigri;
son beau front était devenu grave comme celui d'un vieillard; ses yeux
étaient noircis par l'insomnie, et les coins de sa bouche s'abaissaient
désespérément. Il avait la démarche nonchalante et indécise des gens
ivres d'opium.
--Il veut mourir, se dit l'empereur, il veut se faire tuer dans le
combat. Mon fils, ajouta-t-il tout haut, votre santé semble réclamer
le repos et la compagnie du médecin plutôt que l'activité du combat et
le voisinage des dragons de bronze. Je ne voudrais pas, au milieu de
toutes mes douleurs, avoir à pleurer le plus cher de mes fils.
--O mon père! dit le prince Ling, tu me pleureras, en effet, car je
vais mourir de désespoir si tu me refuses de combattre pour ta vie et
pour ta gloire.
--O mon fils! dit l'empereur, tes bras alanguis pourront-ils soulever
tes deux sabres? Le sang amer qui emplit ton cœur attendra-t-il une
blessure pour s'échapper?
--Puisque mon père glorieux me méprise au point de me refuser ce qu'il
accorde au plus vil soldat, dit le prince en baissant la tête, la vie,
dégoûtée de moi, va s'enfuir de mon corps indigne.
--Eh bien! dit le Fils du Ciel avec un soupir, va donc ranger derrière
le Portail du Sud la quatrième partie de l'armée.
--Merci, sublime père, dit le prince Ling en se prosternant par trois
fois.
Puis, appuyé d'une main sur l'épaule d'un eunuque, il sortit lentement
de la salle.
Cependant un mandarin-juge s'approcha du maître, qui méditait
tristement, et son front frappa les marches du trône.
--Que veux-tu? dit Kang-Si.
--Souverain clément! dit le juge, toi qui pleures autant de larmes
qu'il tombe de gouttes de sang dans une bataille, m'autoriserais-tu, si
cela était en mon pouvoir, à sauver l'Empire par un moyen pacifique qui
ne compromettrait nullement, en cas d'insuccès, le plan de défense du
noble Chef de l'Armée Tartare?
--Si ton artifice peut empêcher l'effusion du sang, dit Kang-Si,
emploie-le.
Et le Fils du Ciel, d'un geste, congédia les mandarins du conseil et
demeura seul, dans la salle, sur son trône.
--O solitaire de la Vallée du Daim Blanc, dit-il, si ce jour est le
dernier de mon règne, que le Dragon m'emporte vers les pays d'en haut
avant le soleil couché!
CHAPITRE XXIV
YO-MEN-LI
Hélas! d'où viens-tu, petite hirondelle
noire, avec ta plume ébouriffée et tes
jolis yeux effrayés?
Les pêchers fleuris disaient: «Est-ce
qu'un oiseau de proie, tombé des nuages, a
mangé la cervelle de la petite hirondelle
noire?»
Le ruisseau où tu allais boire disait:
«Elle a peut-être commis l'imprudence
d'aller se désaltérer dans quelque grand
fleuve;
»Et ses ailes, tout à coup mouillées par
un flot, sont devenues pesantes au point
de ne pouvoir plus s'envoler.»
Les pêchers, le ruisseau se trompaient.
L'hirondelle, en voletant dans les
petits cadres d'un treillis, a fait des
confidences à l'oreille d'un poëte.
Lorsque, sortie enfin de la Ville Rouge, Yo-Men-Li était entrée dans
la Pagode de Kouan-Chi-In, des soldats brusques l'avaient saisie et
garrottée, et bientôt ramenée au Palais Impérial. Là le mandarin-juge
s'était hâté de l'interroger. Sachant que Ta-Kiang était libre, n'ayant
rien à craindre que pour elle, elle avait avoué qu'elle était venue de
Chi-Tse-Po avec un laboureur, son fiancé, que le chef du Repas Auguste
l'avait conduite dans la Ville Rouge pour tuer Kang-Si, et que c'était
elle qui avait porté le coup maladroit. On l'avait alors plongée dans
un cachot pour la punir avant de lui ôter la vie, et depuis six lunes
elle ne voyait pas le soleil. Le lieu où elle se mourait lentement
était comme un tombeau profond. Yo-Men-Li ne l'avait jamais vu. Elle
n'en savait que l'ombre froide et humide. Une fois par jour une main
se posait sur son épaule, tandis qu'un plat était jeté auprès d'elle;
et, lorsque, vaincue par la faim, elle cherchait à tâtons son repas,
ses mains rencontraient des animaux velus qui la mordaient dans
l'obscurité. Une lutte pleine d'effroi et de dégoût s'établissait entre
la prisonnière et les rats, et elle dévorait quelques restes salis.
Longtemps elle pleura, se tordant sur la planche qui lui servait de
lit. Puis elle ne pleura plus; ses yeux secs lui semblaient de flammes.
Comme d'un murmure confus, elle se souvenait de la vie, de Pey-Tsin,
des bonzes, du palais; le champ de Chi-Tse-Po lui apparaissait
vaguement, frais et ensoleillé, avec ses deux tours de pagode sur le
ciel clair, minces et lointaines. Alors l'ombre l'étouffait, lui pesait
comme une pierre de sépulcre, et, tendant les bras, elle poussait
de longs cris de douleur. Ta-Kiang seul se dressait nettement dans
son rêve. «Il marche, disait-elle; quand il aura conquis le monde,
il viendra me délivrer.» Elle pensait aussi à un frère bien-aimé, à
Ko-Li-Tsin, si doux pour elle. Un jour la fièvre la prit. Elle se mit
à trembler, à claquer des dents, à souffrir, à s'affoler. Sa prison se
peupla d'êtres fantastiques, effroyables. Ses yeux ouverts démesurément
voyaient des lueurs rouges où s'agitaient des hommes monstrueux, des
bourreaux, des tortionnaires, des victimes sanglantes, des cadavres,
des démons aux faces funèbres qui la menaçaient d'armes brûlantes. Elle
entendait leurs menaces rauques et bourdonnantes; elle les sentait
s'approcher et lui serrer la gorge. Puis sa tête se troublait, et elle
croyait rouler dans des abîmes. Huit jours durant les rats mangèrent
seuls le triste repas. Mais la fièvre s'en alla. Yo-Men-Li tomba dans
un long abattement. Immobile, les yeux ouverts, elle demeura sans
pensées: elle ne savait plus le soleil, ni la vie, ni la parole, ni
le son. Ta-Kiang n'était plus qu'un nom qu'elle entendait gronder.
Une fois elle essaya de se lever et de se tenir debout; ses jambes
ployèrent, elle retomba. Alors elle fit un effort pour songer. «Je n'ai
pu compter les jours, étant toujours dans la nuit. Voilà longtemps,
longtemps qu'il n'y a que de l'ombre. Je suis vieille à présent. Mes
jambes tremblent, mes cheveux sont blancs, mon front est ridé, je vais
bientôt mourir de vieillesse. C'est cela. Quand je serai morte il fera
clair.» Et elle attendait. Quelquefois ses doigts remuaient comme pour
compter. Mais une fois la porte de son cachot s'ouvrit, la lueur d'une
lanterne éblouit ses yeux, le bruit d'une voix terrifia ses oreilles,
«Viens!» disait la voix. Et comme Yo-Men-Li ne remuait pas, un homme la
prit et l'emporta.
CHAPITRE XXV
LE POU-SAH ROUGE
Kouan-Te, ce Pou-Sah terrible, aime le
rire des blessures; il aime qu'on s'égorge
dans les plaines brûlantes;
Il aspire avec délices le sang qui fume et
l'odeur des batailles; mais ses narines
palpitent d'un plaisir que ne leur procure
aucun autre massacre
Lorsque monte vers elles le parfum
courageux que laisse échapper le cœur
percé du plus brave.
Devant la Porte Méridionale, Ta-Kiang avait élevé sa tente, car il ne
voulait entrer dans la Ville Rouge, éminence souveraine qui domine le
monde, qu'au son du gong d'or, par le portail d'honneur. Autour de
lui se groupait l'élite de son armée, remplissant la grande place qui
précède les portiques et se répandant dans les larges rues voisines.
Les soldats étaient couchés sur la terre ou assis au bord du fossé; ils
n'avaient pas dressé leurs tentes parce que l'empereur leur avait dit:
t Ce soir vous coucherez dans des lits somptueux.»
Quelques habitants de Pey-Tsin s'étaient mêlés aux rebelles et se
disposaient à prendre part au combat; d'autres applaudissaient de loin;
plusieurs attendaient la décision de la victoire avant de prendre un
parti.
Ta-Kiang, sous sa tente, resplendissait. Pour la première fois son
beau visage était serein et fièrement joyeux. Il avait entendu son nom
retentir comme une fanfare. Pey-Tsin s'était donné à lui avec amour.
Il était bien l'empereur. Toute la Patrie du Milieu, derrière lui, le
glorifiait. Entre lui et son trône il n'y avait plus qu'une muraille;
elle était branlante déjà et croulait. Les triomphes passés, grondant
encore comme un tonnerre qui s'apaise, répondaient de la dernière
victoire.
Ta-Kiang marchait lentement dans sa tente, glorieusement vêtu de
jaune; il avait la tête couverte d'un casque d'or découpé à jour
que surmontait une haute pointe. Il était tout armé, car il voulait
combattre lui-même. Il s'appuyait de la main sur l'épaule de
Ko-Li-Tsin, non moins superbe.
Le poëte n'avait plus la maigreur qui lui fut si utile le jour où il
s'envola de sa prison. Ses somptueux habits, roides de broderies,
s'épanouissaient largement et lui donnaient une ampleur majestueuse.
Sous une coiffure guerrière son fin visage affectait des mines
farouches, et il s'appuyait sur sa pique d'une façon remarquablement
agressive.
--Il y a six mois, disait Ta-Kiang, que j'ai quitté le champ désormais
célèbre de Chi-Tse-Po. Parti du creux humble de la vallée, j'ai atteint
les pics glorieux qui retardent le lever du soleil. Pan-Kou, le premier
homme, grandissait d'une coudée par jour; j'ai grandi de mille coudées
par heure. Il y a six mois, j'étais le talon méprisable de la terre; je
suis maintenant le front du Ciel.
--Moi, dit Ko-Li-Tsin, je n'étais alors que poëte. Aujourd'hui, après
avoir fait bien des métiers, je suis poëte et guerrier. Mais quelque
chose manque à ma joie. Nous étions trois en quittant le grand champ
sous la lune, nous ne sommes que deux ici.
--Oui, dit l'empereur. Qui donc partit avec moi?
--Yo-Men-Li.
--J'avais oublié cette enfant maladroite. Qu'est-elle devenue?
--Je l'ignore. Elle est morte peut-être.
--Qu'importe! il ne faut pas s'inquiéter des fourmis qu'on écrase en
marchant.
--Elle t'aimait, cette aimable créature, dit le poëte, attristé.
--Ne parle plus de cela, répliqua Ta-Kiang en fronçant le sourcil. Nous
touchons au but. Pourquoi n'a-t-on pas encore attaqué la Ville Rouge?
Le Grand Bonze, qui se tenait immobile à l'entrée de la tente, s'avança
et dit, après s'être prosterné:
--Frère Aîné du Ciel, tes guerriers étaient las. Vois d'ailleurs cette
fusée devant la portière de ta tente: quand tu l'allumeras, les quatre
parties de ton armée attaqueront en même temps les quatre portes de
la Cité Sacrée. Mais il faut, avant le combat, rendre à Kouan-Te les
honneurs convenables; tu as retardé jusqu'à ce jour la cérémonie qui
lui est chère entre toutes; si tu l'omettais plus longtemps, le Pou-Sah
des batailles pourrait se retirer de toi.
--Tu as bien parlé, dit Ta-Kiang, qu'on se hâte!
--As-tu choisi, Souverain Céleste, le guerrier à qui est réservé
le suprême honneur? Plusieurs Chefs sont là; ils veulent supplier
l'auguste maître de désigner l'un d'entre eux.
--Introduis-les, dit Ta-Kiang.
Cinq Chefs entrèrent et précipitèrent leurs fronts aux pieds de
l'empereur.
--Seigneur Sublime! cria l'un, glorifie mon nom! Je n'ai jamais couché
dans un lit ni bu dans une tasse, et mes deux sabres sont rivés à mes
mains.
--Splendeur Éblouissante! dit un autre, choisis-moi. Le sang que ma
lance a fait répandre à l'ennemi noierait toute une armée.
--Lumière Inextingible! dit le troisième, à quoi sert, si la clémence
de ta justice ne me désigne pas, d'avoir déchiré du talon plus de
ventres fumants qu'il n'y aura d'empereurs chers à Tié dans ta
précieuse dynastie?
--Rayonnement de la Raison! dit le quatrième, j'ai pris cinq villes
et ravagé dix villages, tuant les hommes, outrageant les jeunes
filles; les malédictions des parents me suivent comme un essaim énorme
d'oiseaux funèbres. Un jour j'ai envoyé une caisse pleine d'oreilles
droites au gouverneur d'une province ennemie. Qui donc pourrait
l'emporter sur moi, si ce n'est toi, ô maître?
Un seul n'avait pas parlé: c'était Gou-So-Gol. L'empereur l'aperçut et
lui fit signe d'approcher.
--Vainqueur de Sian-Hoa, dit-il, tu es le plus digne; sois glorieux.
Tous les chefs alors sortirent de la tente, acclamant Gou-So-Gol et
disant aux guerriers: «Voici le vainqueur choisi par le Frère Aîné du
Ciel!» Et tous les guerriers devant lui frappaient du front la terre.
Gou-So-Gol rayonnait. Parfois cependant, à un pli furtif de son front,
on devinait qu'une pensée amère se mêlait à la joie de son triomphe.
Une heure plus tard, en face de la tente impériale, se dressait un
autel de marbre rouge, sculpté et incrusté de pierreries, devant lequel
on avait placé un large bassin d'or aux anses formées de dragons
contournés, et derrière l'autel, sur un grand piédestal, apparaissait
Kuan-Te, Pou-Sah des batailles, dont la posture menaçante, en des
habits couleur de sang, brandit deux sabres teints de rouge, dont le
dos est un buisson de flèches, et dont le visage effroyable, noir comme
l'ébène, se hérisse de poils rouges.
Ta-Kiang songeait sur son trône. Toute l'armée était immobile et
silencieuse. Une musique formidable se fit entendre; le gong ébranlait
l'air de ses vibrations terribles; et, seulement quand sa voix
puissante s'éteignait un peu, on entendait les sifflements des flûtes,
les déchirements des trompettes et le bourdonnement des tambours.
Un cortége s'avança; il était composé des chefs de l'armée. Tous
portaient au bout de longues piques des dragons, des licornes,
des tigres ou des lions en carton doré. Puis Gou-So-Gol parut.
Magnifiquement vêtu, il était monté sur un cheval blanc; et le Grand
Bonze, à côté de lui, marchait à pied.
Dès que l'armée vit le jeune vainqueur, un immense cri triomphal
s'éleva. Ta-Kiang lui-même descendit de son trône, s'avança hors de sa
tente et cria:
--Gloire à toi!
Devant la statue de Kouan-Te, Gou-So-Gol mit pied à terre, et, suivi
du Grand Bonze, alla vers elle. Il monta sur l'autel. Il se dressa
fier, superbe, dominant la multitude et pareil à un dieu vivant.
Les cris d'enthousiasme et d'admiration redoublèrent. Gou-So-Gol
était enveloppé de cette caresse farouche et glorieuse. Cependant il
levait les yeux vers les nuages et souriait tristement. Bientôt il
s'agenouilla sur l'autel, pendant que le Grand Bonze, armé d'une longue
lame, s'approchait de lui. Mais en ce moment une jeune femme vêtue
d'un costume guerrier s'élança vers Gou-So-Gol et l'enlaça fortement.
C'était la jeune épouse qu'il avait conquise à Sian-Hoa.
--O mon époux! s'écria-t-elle, pourquoi m'as-tu caché ta gloire?
pourquoi t'es-tu enfui de moi sans m'annoncer ton triomphe?
Crois-tu donc que mes yeux ne soient pas pour mes larmes une digue
infranchissable? Croyais-tu que j'allais retenir le bras levé sur toi
et te déshonorer à jamais? O toi que je devrais haïr et que j'aime,
sache que je n'ai plus un cœur de femme, et que je t'ai pris tout ton
courage!
--Oh! oui, dit Gou-So-Gol à voix basse en se relevant à demi; tu m'as
pris mon courage, car mes yeux sont troublés par les larmes, car ma
gorge est serrée par les sanglots. Je t'ai fuie pour ne pas me tordre
de désespoir en m'arrachant de tes bras. Grands Pou-Sahs! avec quelle
joie j'eusse accueilli, avant de la connaître, l'honneur envié de tous
les guerriers qui m'éternise dans les mémoires! Mais maintenant je dis:
Que vais-je devenir au pays d'en haut puisqu'elle n'y est pas?
--Je te rejoindrai bientôt, dit la jeune femme; après cette guerre je
partirai!
--Oui, mais je pars seul. Je suis comme un enfant que sa mère abandonne
sous la pluie, dans un chemin solitaire.
--Songe à la splendeur qui environnera irrévocablement ton nom! Songe
aux Pou-Sahs glorieux, que désormais tu égales!
--Lorsque j'habiterai au delà des nuages, dit le guerrier, mes regards
seront toujours baissés vers la terre, cherchant ta demeure.
--Ma demeure ne sera pas longtemps sur terre, dit-elle, et je
succomberai bientôt, glorieuse aussi».
Elle se tourna vers l'armée et ajouta d'une voix ferme et forte;
--Puisque Gou-So-Gol part, ses guerriers restent sans chef. J'ai déjà
combattu à côté de mon époux vainqueur, c'est moi qui commanderai ses
guerriers.
Des cris d'approbation s'élevèrent de toutes parts et le Grand Bonze
dit:
--La famille de Gou-So-Gol étant désormais sacrée, on ne doit rien lui
refuser.