Il se trouva bientôt seul et s'assit près d'un ruisseau, le sourire aux

lèvres, l'âme bienveillante; il ne songeait plus à son empire ni à sa

gloire; il se sentait libre et enveloppé par la nature, et tout bas il

récitait des vers champêtres.

Il entendit un petit bruit doux, furtif, hésitant; il tourna la tête et

vit un daim blanc comme le jade, qui, tenant en l'air une de ses fines

pattes, le regardait avec de grands yeux clairs.

--Oh! l'adorable bête! s'écria-t-il, ne remuant pas de peur de

l'effrayer. N'est-elle pas le Génie de la vallée? En la voyant, j'ai

pensé à la douce impératrice.

Le daim, faisant rouler quelques pierres sous ses pieds, s'approcha du

ruisseau et le franchit d'un bond léger.

--Ah! il s'en va, dit Kang-Si attristé.

Mais le daim, sur l'autre rive, se retourna, et, penchant le cou vers

l'eau, y trempa son muffle couleur de neige. L'eau refléta sa jolie

tête et ses minces pattes de devant.

--Je comprends, dit l'empereur, il voulait boire; par prudence, il a

mis le ruisseau entre nous deux.

Et il continua d'admirer les coquets mouvements de la bête blanche.

Mais, depuis quelques instants, derrière elle, une grande broussaille,

d'où jaillissaient par places des morceaux de rochers noirs, s'agitait

tumultueusement avec un bruit étrange. Un ours en sortit, cassant les

branches, et, lentement, en balançant la tête d'un air horriblement

caressant, s'approcha du svelte animal, qui continuait à boire,

paisible. Kang-Si se leva d'un bond, et, prenant son élan, sauta sur

l'autre rive. L'ours avait déjà saisi le daim. Il s'était couché sur le

dos et, avant de le tuer, s'amusait à le rouler entre ses pattes sans

lui faire aucun mal. L'empereur tira les deux sabres croisés derrière

son dos et s'avança. L'ours renversa la tête et, ouvrant sa large

gueule, regarda Kang-Si d'un air doux.

--Attends! traître, dit l'empereur, tu as l'air de rire et de te moquer

de moi, mais tout à l'heure tu mugiras de douleur.

Il le frappa d'un coup de sabre faiblement et avec précaution,

craignant de blesser le daim. L'ours devina un adversaire dangereux,

lâcha sa proie et se remit sur ses jambes, tandis que le daim fuyait

rapidement.

--Très-bien! dit Kang-Si. A présent, à nous deux.

Et, placé en face de l'ours, il faisait de grands gestes terribles.

L'animal s'était assis sur son derrière et balançait sa tête, la gueule

entr'ouverte. L'empereur se jeta sur lui et lui enfonça ses deux sabres

dans la poitrine; l'ours, furieux de douleur, le saisit entre ses

lourdes pattes et lui fit sentir ses griffes dans les épaules; puis,

d'un mouvement brusque, attira son adversaire et le serra à l'étouffer

contre ses poils souples. Kang-Si se vit inondé du sang de la bête, et

ses narines augustes étaient offensées par une odeur violente et fauve.

Alors, d'un effort irrésistible, il se dégagea et enfonça un sabre dans

la gorge de l'ours, qui tomba sur le dos et ne remua plus.

--Mais, dit l'empereur haletant et souillé, pendant que je tuais l'ours

le joli daim blanc s'est enfui.

Il se trompait. En promenant ses regards autour de lui, il le vit à

mi-chemin de la colline, furtif, aux grands yeux ouverts.

--Ah! dit-il en s'élançant à sa poursuite, j'ai risqué ma précieuse vie

pour sauver la tienne; je veux au moins te conquérir et t'amener avec

moi.

Le daim parut d'abord voir venir l'empereur sans inquiétude; mais

lorsqu'il le jugea un peu trop proche, sans doute, il bondit soudain en

avant, puis, à peu de distance, il s'arrêta encore. Kang-Si continua

à courir. Toujours le charmant animal feignait de vouloir se laisser

prendre et s'enfuyait subitement; mais, tout à coup, sans que le

sentier eût tourné, le daim blanc disparut.

--C'était décidément le Génie de la vallée! dit l'empereur en

s'arrêtant.

Comme il achevait cette phrase, la petite bête blanche avança la tête

hors d'une grotte naturelle ouverte sur le chemin.

--Ah! s'écria le Fils du Ciel, tu es rentré dans ta demeure, tu ne

m'échapperas plus.

Mais lorsqu'il mit le pied sur le seuil de la grotte il se trouva en

face d'un Solitaire grave et serein, qui s'inclina devant lui.

Ce sage, ce philosophe, ce disciple de Kon-Fou-Tsé et de Lao-Tse,

portait une ample et longue robe déchiquetée et sale, de coton

jaunâtre, aux larges manches plus longues que les bras, et serrée à

la taille par une corde noire. Il avait la tête et les pieds nus.

Il s'appuyait sur un long rameau tortueux. Sa bouche était douce,

son front était plein de pensées; ses petits yeux bridés, sans cils,

jetaient un éclat tranquille. Il avait le crâne entièrement rasé. Il

portait une barbe blanche, mince et pointue sous le menton et une

longue touffe de poils à chaque joue.

--Salut! noble Kang-Si! dit-il; salut, magnanime empereur!

--O grand Sage, ta science a deviné mon nom! dit le Fils du Ciel en

saluant avec respect.

--Je ne sais pas seulement ton nom, dit le philosophe, je sais aussi

que ton cœur est le plus compatissant et le meilleur de tous les cœurs

de l'Empire. Je sais pourquoi tes habits sont souillés, et pourquoi ton

dos saigne. Je te rends grâce de m'avoir conservé cet animal; car on

peut se passer des hommes, mais on a besoin d'un ami.

Le daim blanc vint mettre son mufle doux dans la main de l'empereur.

--Oui, tu as là un précieux compagnon, dit Kang-Si en caressant les

poils lisses de la bête.

--Entre dans mon humble grotte, dit le Sage, tu m'écouteras pendant

quelques instants; si le hasard t'a conduit vers moi, c'est parce que

j'avais de grandes choses à te révéler.

L'empereur suivit le philosophe et entra dans la caverne. Il jeta les

yeux autour de lui. L'habitation du Solitaire était d'une simplicité

complète: un amas de feuilles sèches formait le lit, deux rochers

étaient le siége et la table; pour tout ustensile, une écuelle de

porcelaine ébréchée; mais les parois de rochers lisses étaient creusées

de ces maximes célèbres:

LE CIEL N'A PAS DE PARENTS, IL TRAITE ÉGALEMENT TOUS LES HOMMES.

LE SAGE FAIT LE BIEN COMME IL RESPIRE; C'EST SA VIE.

QUI TROUVE DU PLAISIR DANS LE VICE ET DE LA PEINE DANS LA VERTU EST

ENCORE NOVICE DANS L'UN ET DANS L'AUTRE.

ACCUEILLEZ vos PENSÉES COMME DES HÔTES, ET TRAITEZ VOS DÉSIRS COMME DES

ENFANTS.

--Écoute, dit le philosophe lorsque Kang-Si se fut assis sur une

pierre. L'erreur n'a qu'un temps; mais quelquefois lorsqu'elle se

dissipe il est trop tard pour réparer les maux qu'elle a causés.

Pendant que tu chasses joyeusement dans la Vallée du Daim Blanc ton

empire s'écroule.

--Que dis-tu? s'écria Kang-Si en se levant.

--Je dis, reprit le Solitaire, que tes mandarins te trompent en te

disant que la Patrie du Milieu est calme. Si tu passais trois jours

à la chasse comme tu l'as décidé, tu trouverais à ton retour un

usurpateur assis sur ton trône.

--Oh! les traîtres maudits! s'écria l'empereur.

--Pendant que tu étais calme et ignorant dans ton palais, une armée

formidable marchait vers ta capitale, prenant les villes sur sa route,

tuant, saccageant, pillant, et son chef, orgueilleux de ses succès,

comme s'il eût ignoré que la victoire n'est que la lueur d'un incendie,

se disait empereur et obscurcissait ta gloire.

--Mais où est-il? Que fait-il à présent, cet homme? il est temps encore

de l'écraser.

--Son armée compte deux cent mille hommes; elle marche vers Pey-Tsin.

--Pey-Tsin est inexpugnable! s'écria Kang-Si. La plus grande

tranquillité y règne, et ses habitants me sont dévoués et m'honorent.

--Ce matin, lorsque tu es sorti en grande pompe, dit le Sage, tous

les habitants sont rentrés dans leurs maisons, selon le rite, afin

de ne pas s'aveugler à ta splendeur, et tu as traversé des rues

désertes. C'est pourquoi tu dis: «La ville est tranquille!» Mais si tu

y retournais à présent, seul et dépouillé de ton appareil superbe, tu

entendrais gronder l'émeute, tu verrais bouillonner la foule, et tu ne

dirais plus: «Ces hommes me sont dévoués et m'honorent.»

--Mais toi qui sais tout, demanda Kang-Si consterné, ne peux-tu me dire

ce que me réserve l'avenir?

--Je ne le puis, dit le Solitaire; l'avenir est obscur devant mes yeux.

Les Pou-Sahs enveloppent le rebelle de leur dangereuse protection.

--Allons! dit Kang-Si, cette cruelle nouvelle a un instant troublé

mon cœur; mais je reprends courage et confiance. Tant que je vivrai

l'Empire sera à moi; s'il doit m'être ravi on me tuera sur mon trône,

au milieu de ma gloire.

--Va donc, mon fils, dit le philosophe; mais revêts un humble costume

pour rentrer dans ta capitale, car déjà, dans ton apparat auguste, tu

ne pourrais peut-être plus passer.

L'empereur soupira.

--Peux-tu me prêter une robe? dit-il.

--Oui, j'ai une très-vieille robe qui te rendra méconnaissable.

--Plus vieille que la tienne? demanda Kang-Si, inquiet.

--Oui, encore plus vieille, répondit sévèrement le Solitaire.

--Tu me feras honneur en me la donnant, dit l'empereur repentant.

Kang-Si, sur ses habits somptueux et souillés de sang, jeta une loque

informe, grise, fétide, que lui tendait le philosophe.

--Prends aussi ce bâton pour t'aider à marcher, dit le Sage en lui

présentant une branche de cèdre, car le chemin est long.

--Merci et adieu, grand Solitaire! Dans la victoire comme dans la

défaite je ne t'oublierai jamais.

--Marche vite, mon fils, et que la divine Raison te conduise et

t'éclaire.

L'empereur s'éloigna, et après quelques pas tourna la tête pour saluer

encore; il vit le Solitaire debout, à l'entrée de la grotte, une main

sur la tête de son daim blanc. Tous deux, avec douceur, le regardaient

partir.

CHAPITRE XXII

IL EN EST DE LA VILLE COMME DE LA MER: LE VENT QU'IL FAIT DÉCIDE DE

TOUT.

Lorsqu'un homme vous donne des raisons qui

sont carrées avec un trou au milieu,

Qui portent d'un côté des caractères à la

signification aimable et de l'autre le nom

de l'Empereur,

Qui sonnent joyeusement dans la ceinture

de celui qui les approuve, on peut dire:

Voilà un homme qui donne de bonnes raisons.

Vers la cinquième heure du soir, un religieux misérablement vêtu

pénétra dans Pey-Tsin par la Porte du Sud et s'enfonça dans la Cité

Chinoise. Une foule tumultueuse se pressait dans l'Avenue du Centre.

Çà et là des groupes inquiets, des harangueurs séditieux. Le misérable

qui s'avançait avec peine au milieu de la route encombrée demanda à

quelqu'un:

--Pourquoi tous ces gens s'agitent-ils ainsi?

--Parce que les Chinois dévorent enfin la bannière jaune de Tartarie!

--Tu parles sans respect de la race impériale, dit le religieux avec

courroux.

--D'où viens-tu donc? Défendrais-tu encore la race de l'usurpateur?

Sans répondre, le religieux s'approcha d'un groupe de soldats chinois

et leur dit:

--Arrêtez cet homme; il insulte l'empereur.

--Quel empereur? répondirent-ils.

--Est-ce que le Ciel a un autre fils que Kang-Si? s'écria le religieux

d'une voix menaçante.

--Kang-Si n'est qu'un traître bâtard, dit un un soldat; le Ciel n'a

qu'un fils légitime, ce n'est pas Kang-Si.

--Qui a dit cela?

--Notre Pa-Tsong, qui a reçu mille liangs pour le croire.

Le religieux, crispant ses poings, s'éloigna en silence. Il se mêla

à des curieux qui entouraient un homme monté sur une pierre. Mince,

petit, élégant malgré des vêtements sordides, cette homme donnait

lecture d'une proclamation, et ses yeux pétillaient d'intelligence

derrière d'immenses lunettes bordées de noir. Une vieille femme

loqueteuse, à côté de lui, était assise sur un sac bien gonflé.

«Aujourd'hui, criait-il, premier jour de la septième lune de notre

règne magnanime, nous-même, lumineux empereur Ta-Kiang, que le Ciel

chérit, a vous décidé dans notre suprême bonté ce qui suit: Que ceux

qui vendent et que ceux qui achètent écoutent attentivement! Ayant

songé, dans notre prévoyance paternelle, que l'impôt sur la terre

productive était, sous l'ancienne dynastie, d'une exigence exagérée, et

sachant que cet impôt pèse spécialement sur les Cent Familles, par la

raison que le cultivateur, opprimé et forcé de donner le meilleur de

son grain, vend alors, pour ne rien perdre, les produits indispensables

le double de leur valeur, et force celui qui a peu de fortune à une

sobriété de solitaire; voulant faire cesser ce déplorable état de

choses, avons ainsi réduit l'impôt pour l'avenir: au lieu de payer

cent tsins par mo, on ne payera plus que cinquante tsins dans les

années heureuses, et dans les années de sécheresse le cultivateur sera

dispensé de tout impôt. Vous qui écoutez, réjouissez-vous et respectez

ceci!»

--Bien! bien! dirent les auditeurs. En haut les Mings!

Quelqu'un cria cependant:

--Les nouveaux venus promettent beaucoup et souvent tiennent peu.

--Ta-Kiang n'est pas un traître, dit l'orateur. Non-seulement il tient

ce qu'il promet, mais il donne ce qu'il n'a pas promis. Tiens, à toi,

que te doit-il? Rien. Pourtant il te fait présent de cinquante liangs

d'or.

La vieille femme se baissa, ouvrit le sac et en tira cinquante liangs

d'or, qu'elle remit à l'interrupteur.

--Voilà un homme habile! dit le religieux en continuant sa route d'un

air chagrin.

Il suivait la longue Avenue du Centre. Il vit partout la même

agitation. On ne s'occupait plus d'acheter ni de vendre. Les femmes,

les vieillards péroraient devant les boutiques. Des enfants qui

savaient à peine parler criaient: En bas les Tsings! en haut les Mings!

Arrivé lentement au grand carrefour formé par la rencontre de la rue de

Cha-Koua avec l'Avenue de l'Est, il vit que mille gens faisaient des

gestes et poussaient des cris d'enthousiasme vers un homme penché en

dehors de la balustrade du pont qui traverse le carrefour. Le religieux

reconnut le rusé personnage qui avait lu la proclamation un instant

auparavant, bien que celui-ci eût retiré ses grandes lunettes et mis

une perruque blanche, qui contrastait comiquement avec son gai visage.

Une jeune servante était auprès de lui.

--Oui, disait-il, à quiconque criera avec son cœur comme avec sa

bouche: En haut les Mings! en bas les Tsings! je donnerai un liang d'or.

Il y avait des cris frénétiques et des mains impatientes tendues vers

l'orateur. Il puisait alors dans un grand sac que la jeune femme tenait

entr'ouvert, et jetait une pluie d'or sur la foule.

--Le dangereux ennemi! dit le religieux qui se hâta de gagner la Porte

de l'Aurore.

Dans la Ville Tartare l'émeute avait un autre caractère. Plusieurs

maisons étaient ornées de grosses lanternes et de banderoles où ces

mots luisaient en caractères d'or: LA LUMINEUSE DYNASTIE REVIENT,

RÉJOUISSONS-NOUS! Les rues étaient encombrées d'une multitude d'hommes

élégants qui ne se promenaient pas; ils étaient réunis par groupes et

se parlaient avec animation.

--On prétend que l'armée approche, disait l'un.

--On croit même qu'elle entrera avant la nuit dans Pey-Tsin, ajoutait

l'autre.

--Il y aura de belles fêtes, disait un troisième.

Le religieux grinça des dents.

--Les misérables! disait-il, pour eux, tout ceci n'est qu'un jeu et

qu'une distraction.

Dans un autre groupe composé de Tartares il saisit ces mots:

--On dit que les mandarins de Kang-Si sont revenus pleins d'épouvante

des Montagnes Fleuries. L'empereur les a quittés pendant la chasse.

Sans doute il s'est enfui. Que veut-on que nous fassions, nous si le

maître nous abandonne?

Entendant ceci, le religieux pressa le pas.

Devant la porte de la Cité Jaune, au centre d'une foule, il vit un

homme assis sur le dos d'un lion de cuivre; il était richement vêtu, et

le bouton de rubis rougeoyait sur sa calotte. Près de lui une élégante

femme s'appuyait à la croupe du lion.

--Quelle joie on éprouve, disait-il, à redresser son corps lorsqu'il

est resté longtemps courbé, à étirer lentement ses membres, à bâiller

et à reprendre peu à peu une posture normale! Les prisonniers mis à la

cangue, les poltrons réfugiés dans des coffres connaissent le bonheur

de s'étendre à l'aise lorsqu'ils sont délivrés ou rassurés. Mais les

Chinois, plus que tous, vont éprouver une joie immense et fière de

redresser enfin leur tête et leur dos, courbés depuis si longtemps.

Comme des familles rapaces fabriquent dans des pots de porcelaine de

déplorables nains, on voulait faire des Tartares avec les Chinois. Mais

voici que les fils de la Grande Patrie brisent le vase, redeviennent

eux-mêmes; et ceux qui voulaient les torturer et les falsifier vont à

leur tour se courber et s'amoindrir.

O enfants de la grande Patrie du Milieu!

depuis quand êtes-vous humiliés et

soumis? Depuis quand vos larmes séchées

gercent-elles vos joues amaigries?

Dans votre propre palais vous êtes

esclaves, et vous exécutez ce que vous

devriez ordonner.

Le vent a soufflé, et la poussière de

Tartarie s'est abattue cruellement et a

dévasté les fleurs et les épis.

Mais la pluie, longtemps attendue, tombe

enfin abondante, et les fleurs, secouant

leurs souillures, reparaissent fraîches et

vivaces.

--Voici un homme trop éloquent, dit le religieux, qui cette fois

n'avait pas reconnu l'orateur.

Il entra sous la porte de la Ville Jaune, et en passant devant le

pavillon des soldats tartares il y frappa.

--Traîtres! leur dit-il, que faites-vous donc là, inutiles, insoucieux

et couchés comme des bœufs qui attendent le coup de massue du boucher?

--Que veux-tu que nous fassions? dit un jeune guerrier qui pariait des

liangs d'or au jeu de la mourre. Le Maître est parti; nous n'avons pas

d'ordres.

--Vous en aurez bientôt, dit l'homme en s'éloignant.

La Ville Jaune était absolument déserte; tous les nobles, les riches et

les dignitaires, pleins d'épouvante, se cachaient dans leurs palais et

s'y fortifiaient. Quelques Tao-Sées seulement apparaissaient en groupes

et s'entretenaient d'un air sournois.

Le religieux atteignit la porte méridionale de la Ville Rouge et

demanda passage.

--Personne n'entre, dit la sentinelle.

--Comment, tête de bœuf, je n'entre pas?

--Personne n'entre, répéta le soldat.

--Mais moi, misérable? cria le religieux en secouant rudement la

sentinelle.

--Ni toi ni aucun homme; et si tu continues à me secouer je te passe ma

pique au travers du ventre.

Le religieux devint blême.

--Quoi! dit-il d'Une voix sourde, ici même tout est donc perdu! Oh!

j'entrerai pourtant! cria-t-il.

--Tu es décidément fou, vil mendiant. Depuis quand les gueux

entrent-ils dans la Ville Sacrée?

--C'est vrai! dit le religieux avec un éclair de joie dans les yeux.

Et il arracha l'affreuse loque qui le couvrait.

--L'empereur! s'écria la sentinelle en tombant la face contre terre.

--Allons! ouvre vite, dit Kang-Si.

Le soldat frappa du pied une dalle. Les deux battants du portique

central s'écartèrent, le gong vibra, les cloches retentirent, et

l'empereur passa sous la voûte d'honneur.

Les mandarins accoururent à sa rencontre et s'agenouillèrent devant lui.

--O Maître des Maîtres! s'écrièrent-ils, Sublimité inouïe! nos cœurs se

noyaient dans le désespoir et dans l'obscurité. Nous avions perdu le

soleil et la vie; nous ne savions où était le Dragon, et nos membres

tremblaient d'effroi. Mais le voilà qui reparaît, et la joie nous

envahit doucement.

Alors l'empereur, le sourcil froncé, croisa lentement les bras.

--Lâches! menteurs! troupeau de courtisans! chiens qui souillez de bave

les nobles mains que vous léchez! comment osez-vous paraître encore

devant moi sans craindre que les flammes de mes yeux ne vous réduisent

en cendres ou que le souffle de ma colère ne vous disperse? Monstres

abjects, qu'avez-vous fait de ma gloire? qu'avez-vous fait de ma

splendeur? qu'avez-vous fait de l'Empire? Ma gloire est une dérision,

l'avenir rira de moi, votre honte voile ma splendeur, l'Empire est un

champ de bataille, et j'y suis vaincu. Pourquoi? Parce que, bouches

pleines de lâchetés, vous m'avez fait de faux rapports pour que ma

sérénité ajoutât une faveur à votre fortune. Vous m'avez menti sans

trembler, me disant, lorsque le nuage jaune et pestilentiel traversait

l'air: «Le ciel est serein», pour que mon sourire vous fît glorieux!

Et maintenant, aveuglé par vos plates louanges, je suis tombé dans un

gouffre sans fond. Vous avez coupé les ailes du Dragon. Je vais tomber

comme un mourant, brisant le cèdre vivace de ma dynastie. Cependant, je

suis venu du Septentrion, vainqueur et magnanime; j'ai dompté les cœurs

et conquis les pays; jetant les sabres, j'ai posé mes mains paternelles

sur les villes, j'ai laissé derrière moi la joie mêlée au respect, et

j'ai pu m'asseoir, rayonnant et superbe, sur le vieux trône de la Chine

glorieuse. Mais aujourd'hui, vous que j'entraînais dans mes victoires,

vous que je faisais grands, enviés, célèbres, vous que j'aimais comme

des fils, voilà que sourdement et lâchement vous avez miné l'édifice

splendide que j'avais construit. Ah! sachez-le bien, il vous écrasera

tous en s'écroulant. Mon trône est trop lourd pour ne pas effondrer la

terre lorsqu'il tombera. Croyez-vous donc, fumeurs d'opium, débauchés

immondes, parce que vous fermez les yeux, que les flèches ne vous

atteindront pas; parce que vous fermez les oreilles, croyez-vous que

l'orage ne gronde pas? Et quand vous cacherez vos lâches visages dans

vos mains, la foudre n'osera-t-elle pas tomber sur vos têtes? Vous

ne savez donc pas, étant bien abrités derrière des murailles, que le

rebelle triomphe, que les villes pleurent et saignent sous ses pas,

qu'il écrase et qu'il dompte, et que le peuple, terrifié mais plein

d'enthousiasme, le suit et l'acclame! Vous ne savez donc pas que

Pey-Tsin est à lui, que mes soldats m'abandonnent, que seuls les murs

de la Ville Rouge nous protégent encore, et que demain peut-être elle

ne sera plus notre ville! Oh! misérables flatteurs, qu'avez-vous fait

de moi? qu'avez-vous fait de la Chine glorieuse?

L'empereur cacha son visage dans ses mains, et laissant les mandarins

ternir leur front dans la poussière, il s'éloigna; il gagna le palais,

gravit les escaliers d'albâtre, et, de terrasse en terrasse, monta

jusqu'à la petite plate-forme qui domine les toitures de l'édifice, et

que surmonte le globe d'or où resplendit le Dragon Lon.

--Ah! s'écria-t-il en tendant les bras vers lui, toi, mon compagnon,

toi, mon frère, tu ne me trahiras pas!

Puis l'empereur baissa les yeux. La ville se déroulait à ses pieds,

obscure et tumultueuse. Il entendait monter un bruit hostile et

menaçant.

Cependant, au delà des murs d'enceinte, dans la plaine démesurée, une

masse fourmillante ondulait et roulait et montait.

--Qu'est-ce que cette mer, dit Kang-Si, qui va submerger Pey-Tsin?

Le soleil couchant, effleurant la masse mouvante, arracha çà et là des

cris de lumière à des piques et à des cuirasses.

--Mon compagnon, mon frère, cria désespérément l'empereur, c'est leur

armée!

CHAPITRE XXIII

LA FORCE TREMBLE ET L'ORGUEIL DOUTE

Tandis que les hommes, avant la bataille,

appellent leur esprit à l'aide pour

défendre leur corps,

Les Pou-Sahs, dans les nuages, inscrivent

d'avance ceux qui doivent mourir pendant

le combat.

L'empereur ne se coucha point cette nuit-là. Le front soucieux, la

bouche crispée, il marcha longuement dans la Chambre Sereine, sous les

lueurs des lanternes bleues. Plus d'une fois il appela le Chef des

Eunuques, qui se tenait immobile derrière une porte. Il envoya des

hommes aux bastions de la Ville Jaune; il fit donner des instructions

aux principaux chefs guerriers; il dépêcha des espions habiles vers

l'armée de Ta-Kiang. Enfin dès que le jour parut il dit à l'eunuque:

--Qu'on éveille tous les mandarins, magistrats, lettrés et chefs de

troupes qui se trouvent dans l'enceinte de la Ville Rouge, et qu'ils

s'assemblent en conseil extraordinaire dans la Salle des Audiences.

Une heure après, cent glorieux personnages se trouvaient réunis dans

cette salle, anxieux et attendant l'empereur.

Kang-Si entra, le souci froncé. Tous se prosternèrent. Il alla

s'asseoir sur son trône et parla d'une voix haute.

Le Dragon Impérial · 第 13 / 17 段