et reviens promptement, afin que je puisse me diriger vers la Capitale,
but de ma course, et enfin combler ma vaste ambition.
Gou-So-Gol se prosterne, puis se retire; ses yeux étincellent, sa face
fière rayonne.
L'empereur fait signe au Grand Bonze d'approcher.
--Quelles nouvelles sont venues de Pey-Tsin? dit-il.
--Depuis plus de cinq lunes Ko-Li-Tsin, sorti de prison, possède le
trésor de Kouan-Chi-In. L'envoyé de Ko-Li-Tsin a ajouté: «Bientôt
l'empereur pourra entrer dans Pey-Tsin.»
--Bientôt, dit Ta-Kiang. Que les jours sont longs!
Et son sourcil impérial se fronce.
Cependant Gou-So-Gol est sorti de la tente, levant les bras et
poussant de grands cris. Plusieurs soldats s'élancent dans toutes les
directions, et, répétant le cri du guerrier, convoquent les chefs
principaux. Bientôt autour de Gou-So-Gol cent Tsian-Kiuns sont réunis.
--Écoutez, dit Gou-So-Gol, la parole sacrée de l'empereur.
Tous les chefs se prosternent respectueusement.
--Va! m'a-t-il dit, prends cette ville, qui est à nous déjà. Emporte
mille mesures de perles, cinq cents chariots pleins d'or, toutes les
filles qui te plairont; puis laisse la ville flambante et reviens
promptement.
Les Tsian-Kiuns, hurlant de joie, se relèvent et courent chacun vers
un point du camp afin de rassembler leurs hommes. Le gong vibre, le
tam-tam claque, tout le camp s'ébranle tumultueusement, chaque œil
lance un regard féroce: on va piller et tuer. Le sang de la veille, qui
noircit et s'écaille sur les bras des soldats, va être lavé dans du
sang tiède et vermeil. Le signal du départ tinte, une clameur furieuse
lui répond, et les guerriers, par troupes, s'élancent en faisant de
grandes enjambées et en brandissant dans chaque main un glaive bien
aiguisé.
Gou-So-Gol arrive le premier sous les murs, et l'élite de l'armée se
rue derrière lui avec d'effroyables hurlements. La ville, remplie
d'effroi, reste silencieuse. Mais les assaillants sont si nombreux que
la proie est trop petite pour eux. Tandis que les premiers trépignent
au bord du fossé, les derniers ondulent encore au loin dans la plaine,
et une irrésistible poussée précipite plusieurs soldats dans l'eau.
Tout à coup une pluie de flèches descend du faîte des murailles vers
Gou-So-Gol, mais toutes percent la terre autour de lui sans le toucher.
Mille fusées meurtrières, dont les baguettes sont des lames aiguës,
s'élèvent bruyamment et retombent sur les crânes des assiégés. Alors
les frêles dragons de bronze vert rangés sur les bastions crachent des
projectiles brûlants qui vont faire au loin des trous dans les rangs
des rebelles, tandis qu'une frange de fumée voile le faîte des remparts.
--Allons! s'écrie Gou-So-Gol, je ne veux pas que le combat soit long,
car le Frère Aîné du Ciel m'a dit: «Reviens promptement!» Qu'on apporte
des poutres en bois de cèdre et qu'on lance sur les murailles des
bombes fétides.
--Que veut faire le glorieux chef? se disent les soldats en exécutant
ses ordres.
Les bombes sont lancées et éclatent au faîte des murailles, répandant
une épaisse fumée sulfureuse, infecte et aveuglante. Gou-So-Gol dit:
--Pendant que les ennemis ne peuvent voir nos actions, mettez debout
une poutre et tenez-la solidement.
Agile comme un chat sauvage, Gou-So-Gol l'enlace des pieds et des
mains, disant à ses soldats:
--Lorsque je serai en haut du cèdre, vous l'inclinerez lentement et
l'appuierez au sommet du rempart.
Les assaillants, remplis'd'admiration, poussent de grands cris et
glorifient le nom de leur chef. Celui-ci s'élève; mais ses armes
l'alourdissent et l'embarrassent; il jette sa pique, ses flèches et
son arc, et ne garde que les deux sabres croisés derrière son dos.
Bientôt il atteint l'extrémité du mât, qui s'abaisse vers la ville et
s'emboîte entre deux créneaux. La fumée a voilé toute cette manœuvre
aux assiégés. Gou-So-Gol avec précaution dégage ses jambes et cherche
le sol: il se trouve qu'il chevauche un dragon.
--Bon! dit-il.
Et tandis qu'autour de lui les soldats tartares gémissent, toussent et
se frottent les yeux, il retourne le canon, et, tranquille, attend que
la fumée se dissipe.
De tous côtés, autour de la ville, les chefs principaux de l'armée
rebelle ont imité Gou-So-Gol; des poutres se sont élevées, puis
abaissées vers le rempart, y déposant chacun un Tsian-Kiun; et
maintenant les soldats, tenant des poutres embrassées, montent l'un
derrière l'autre. Lorsque l'étouffante fumée s'élève enfin et plane
au-dessus de la ville, les Tartares, épouvantés, se voient assaillis de
toutes parts. Gou-So-Gol met feu au canon qu'il a conquis et protége
l'escalade de ceux qui le suivent. Quelques assiégés se jettent à
genoux et offrent de se rendre; mais Gou-So-Gol dit:
--L'empereur aimé du Ciel a parlé ainsi: «De quoi s'avisent les
Tartares de vouloir nous donner ce que nous tenons dans nos mains?»
Les vaincus essayent de résister.
Gou-So-Gol, suivi d'un petit nombre de Chinois, tire ses deux sabres,
et, plus rapide que les flèches qu'on lui lance, il descend le talus
qui conduit à la ville. On veut lui barrer le passage, mais il fauche
les têtes et les membres autour de lui. La terreur est telle parmi les
assiégés que plusieurs se précipitent du haut des murailles dans les
fossés. Gou-So-Gol a atteint une des portes de la ville; il s'est frayé
jusqu'à elle un chemin sanglant. On s'agenouille sur son passage en
demandant grâce; il renverse les suppliants du pied, et, repoussant les
lourds verrous, il ouvre largement la porte et abaisse l'arche volante
du pont. Alors toute l'armée forcenée des Chinois envahit la ville,
comme un fleuve déborde, et se presse d'un si farouche élan que plus
d'un soldat tombe et meurt, écrasé sous les pieds de ses compagnons.
Les Tartares fuient vers le centre de la ville, mais les rebelles, plus
rapides qu'eux, les saisissent, les jettent à terre et, du genou, leur
écrasent la poitrine.
--Grâce! pitié! crient les misérables; nous vous dirons où sont nos
richesses et où habitent nos jeunes filles aux cheveux longs.
--Nous saurons bien les trouver sans vous, disent les soldats en
ricanant; et, enfonçant dans la bouche des Tartares leur large glaive,
ils montrent à leurs yeux mourants des faces féroces aux sourcils
dressés, aux poils raides et hérissés.
Quelquefois ils étranglent lentement les vaincus ou se plaisent à leur
crever les yeux, à leur couper le nez, la langue, les oreilles, et à
les abandonner vivants.
Puis ils se précipitent sur les habitations, brisent les murs, font
voler les portes en éclats. A l'intérieur, les vieillards vénérés
se tordent les bras et arrachent leur barbe pure; les épouses, les
jeunes filles se jettent dans les citernes ou s'étranglent à demi de
leurs longues nattes mêlées de perles, et bientôt, sous des sabres
sacriléges, les têtes des vieillards s'entrouvrent et pleurent du
sang sur leurs barbes blanches, les femmes, mourantes, sont relevées
outrageusement, puis, lorsqu'une maison est de toutes parts saccagée et
pillée, les vainqueurs y mettent le feu et s'éloignent.
Dans les rues on trébuche sur des mourants qui se tordent, les pieds
glissent dans le sang qui fume. De tous côtés des cris aigus de
femmes se mêlent aux gémissements des soldats et aux imprécations des
rebelles. On entend aussi les pétillements des flammes joyeuses qui
commencent à prendre leur part du désastre.
Cependant le gouverneur de la ville est monté sur la terrasse de son
palais. Il veut tenter un suprême effort pour apaiser les sauvages
vainqueurs. Couvert de ses somptueux habits, il s'avance jusqu'à la
balustrade et y pose la main. Son front est blême mais tranquille.
Sa main pâle ne tremble pas. Il parle d'une voix claire et forte qui
domine le tumulte:
--Vainqueurs, dit-il, pourquoi êtes-vous plus féroces que les tigres
et les lions? Avez-vous donc oublié les sages maximes des philosophes,
qui ordonnent la magnanimité après la victoire? ou bien êtes-vous
d'une race où les conseils des philosophes sont dédaignés? A quoi vous
sert ce surcroît de sang versé, puisque le combat est terminé et que
Kuan-Te vous a faits victorieux? Après nous avoir humiliés et défaits,
que voulez-vous encore? Notre or? nous vous le donnerons; loyalement
nous viderons nos coffres, sans garder pour nous un tsin de cuivre, et
demain nous irons vous mendier un peu de riz. Mais au moins laissez
vivre nos parents vénérables et nos fidèles épouses.
L'infâme multitude ricane sans pitié. Une flèche cruelle vient emplir
la bouche du gouverneur, et son discours s'achève en un vomissement
rouge. Mais Gou-So-Gol se retourne plein de courroux; il démêle dans
la foule le soldat qui a lancé la flèche, saisit à son tour un arc et
cloue le rire à la gorge du traître; puis il se dirige vers le palais
du gouverneur et seul y pénètre, défendant à tous de le suivre. Il
enjambe les marches des escaliers de laque et traverse de grandes
salles; il se trouve bientôt en face d'une jeune fille belle comme
Miao-Chen; elle tient un sabre de chaque main et barre une porte avec
un air de courage et de décision.
--Tu n'entreras pas, monstre sauvage! crie-t-elle les dents serrées. Tu
ne vas pas, sous mes yeux, égorger ma vieille mère, et tu mourras avant
d'avoir fait cela!
Gou-So-Gol regarde la jeune fille sans insolence et s'incline devant
elle.
--Belle guerrière! dit-il, je veux te parler avec politesse. Tu es mon
bien, et je n'aurais qu'à te prendre; mais tes yeux fiers, ta voix
impérieuse ont troublé mon cœur farouche, et je te demande si tu veux
être la première épouse de Gou-So-Gol, le chef glorieux.
--Je ne m'approcherai de toi qu'avec répugnance, répond la jeune
fille; mais si tu me promets d'épargner ma vieille mère et de la faire
respecter par tes soldats, je consentirai à te cacher le dégoût que tu
m'inspires.
--J'ai déjà vengé la mort de ton père, dit Gou-So-Gol, comme si j'avais
prévu que j'allais aimer sa fille; et il ne sera rien fait à ta vieille
mère, je te le jure.
--Mon père est mort! s'écrie la jeune fille en sanglotant. O chef des
cruels guerriers! tu auras une épouse éternellement désolée.
--Je tâcherai de te consoler, dit Gou-So-Gol, par ma gloire et par ma
douceur; mais maintenant indique-moi où sont les richesses de la ville,
car l'Empereur Unique m'a dit: «Prends cinquante chariots pleins d'or
et mille mesures de perles.»
--Je vais te conduire, dit la jeune fille; le trésor de la ville est
dans ce palais.
Pendant ce temps, au dehors, le carnage a continué. Les vainqueurs
ruissellent de sang et de sueur, ils halètent, car les maisons à
piller sont nombreuses, et les victimes à égorger se succèdent sans
fin. Partout les demeures éventrées craquent et fument. Sur les toits
les dragons de bronze se tordent douloureusement. Aux fenêtres, des
hommes dont la tête a roulé au loin se penchent vers la rue et laissent
jaillir de leurs cous mutilés des fontaines écarlates.
Gou-So-Gol sort du palais, il lève les bras et s'écrie:
--Que le massacre et le pillage cessent! Qu'on réunisse sur cette place
tout le butin conquis et qu'on amène de solides chariots et tous les
Tartares vivants encore.
Le gong tinte, l'ordre circule, les rebelles, traînant de lourds
et précieux fardeaux, tirant des chars, poussant devant eux des
Tartares humiliés, se rassemblent de toutes parts devant le palais.
On surcharge les chars, on y attelle les vaincus pleins d'horreur; on
les frappe, ils s'élancent. Bientôt, à travers les rues obscurcies
par le soir et par la fumée, au milieu des guerriers emportant
chacun une femme en pleurs qui se cache le visage, une longue file
de chariots roule péniblement, écrasant des cadavres. Les Tartares,
courbés sous les fouets, criblés de blessures, tombant à chaque pas
sur les genoux, le cœur plein de honte et de désespoir, rugissent de
conduire leurs propres richesses au camp de l'ennemi. Dans le premier
chariot, Gou-So-Gol triomphe, entre deux femmes vêtues de blancs
habits de deuil, qui pleurent et regardent en arrière. Dans le second
s'entassent, désolées et tremblantes, les plus belles jeunes filles de
la ville. D'autres véhicules sont chargés de lingots d'or et d'argent,
de pierreries lumineuses, de vases précieux, d'étoffes superbes, qui
étincellent dans le crépuscule. Enfin le cortége, sorti de la ville,
entre dans la plaine, aux retentissements du gong, aux voix formidables
de soldats qui hurlent à tue-tête: «En haut les Mings! en bas les
Tsings!» Lorsqu'il arrive devant la tente impériale, Gou-So-Gol fait
halte et pousse le cri de victoire; les draperies somptueuses se
soulèvent; et l'empereur apparaît sur son trône de marbre noir, le
menton dans la main.
Le chef des guerriers se prosterne et frappe la terre de son front.
--Parle, dit Ta-Kiang, ô le plus illustre des combattants!
--Voici, dit Gou-So-Gol, cinquante chariots pleins d'or et mille
mesures de perles. De plus, je t'amène, ô Fils Céleste, de timides
femmes, choisies parmi les plus belles, et je t'offre aussi, magnanime
vainqueur, ma jeune épouse, que j'aime comme moi-même.
--Je te donne l'épouse de ton choix, dit l'empereur, et toutes les
jeunes filles belles parmi les belles pour la servir. Mais n'as-tu fait
que prendre les trésors et les femmes?
--Vois, dit Gou-So-Gol en dressant la tête, cette ville flamboyante est
belle dans le soir.
Tourné vers le formidable incendie qui se lève devant le soleil
couchant et l'efface, l'empereur admire le désastre; ses yeux augustes
et son front le reflètent; il en sent la chaleur, et il dit:
--Sois loué, Gou-So-Gol!
CHAPITRE XX
LES BEAUX CHEMINS NE VONT PAS LOIN
Sur un trône d'or neuf, le Fils du Ciel,
éblouissant de pierreries, est assis au
milieu des mandarins; il semble un soleil
environné d'étoiles.
Les mandarins parlent gravement de graves
choses, mais la pensée de l'Empereur s'est
enfuie par la fenêtre ouverte.
Dans son pavillon de porcelaine, comme une
fleur éclatante entourée de feuillage,
l'impératrice est assise au milieu de ses
femmes.
Elle songe que son bien-aimé demeure trop
longtemps au conseil, et, avec ennui, elle
agite son éventail.
Une bouffée de parfum caresse le visage de
l'empereur.
«Ma bien-aimée, d'un coup de son éventail,
m'envoie le parfum de sa bouche.» Et
l'empereur, tout rayonnant de pierreries,
marche vers le pavillon de porcelaine,
laissant se regarder en silence les
mandarins étonnés.
Au moment où le premier soleil levant de la cinquième lune dorait
les ruines fumantes de Sian-Hoa, le Chef des Eunuques pénétra, comme
d'habitude, dans la Chambre Sereine de l'empereur Kang-Si. Ayant dans
sa main droite une horloge à eau, il s'approcha du lit auguste et
réveilla le maître.
--C'est aujourd'hui le premier jour de la lune, dit le Fils du Ciel, en
s'appuyant sur un coude. Le soleil lance quelques rayons à travers les
coquillages des fenêtres; le ciel sans doute est pur, l'air frais, la
route sèche; il serait doux de courir aux bords des lacs sur un jeune
cheval de Tartarie!
--Il faut contenter ses désirs, dit l'eunuque, lorsqu'ils ne font tort
à personne.
--Oui, dit Kang-Si; mais l'empereur, qui est le père et la mère d'un
grand enfant plein de caprices et de colères injustes, ne s'éloigne
jamais sans avoir le cœur troublé par de vives inquiétudes.
--Le grand enfant dort à cette heure, dit l'eunuque, en présentant
à l'empereur une infusion des premières pousses à l'arôme exquis et
printanier.
Le Fils du Ciel reçut la tasse et soupira.
--Comment se trouve à présent mon quatrième fils, le prince Ling, dont
le cœur est déchiré par un chagrin inconnu? dit-il douloureusement.
L'eunuque, après avoir hésité un instant répondit:
--Que ton noble esprit soit en repos; le glorieux prince, depuis hier,
a recouvré toute sa joie; il chante sans cesse et rit de tout son cœur.
--Mon thé me semble plus parfumé que les lèvres de l'impératrice!
s'écria Kang-Si tout joyeux. Je redoutais secrètement que mon fils,
malgré la surveillance dont il est l'objet, ne fît abus de l'exécrable
opium pour endormir son chagrin cuisant. Mais puisqu'il rit et
puisqu'il chante, mon cœur reprend sa sérénité.
L'empereur, qui, en parlant ainsi, s'était levé et revêtu de
somptueuses robes, entra avec majesté dans une chambre où l'attendaient
déjà, prosternés, les mandarins de service. Il reçut les mémoires des
autorités supérieures de Pey-Tsin et les rapports envoyés par les
gouverneurs de provinces; il les lut tous avec attention, faisant de
temps en temps au papier une marque du bout d'un de ses longs ongles.
--Tous ces rapports sont rassurants, dit-il aux mandarins qui
l'entouraient; ils annoncent que l'Empire pacifique est florissant.
Mais on avait parlé d'insurrection et de soulèvements en de lointaines
provinces?
--Il est vrai, Maître du monde, mais ces insurrections insignifiantes
ont été promptement étouffées.
--Et la secte du Lys Bleu? je la croyais assez dangereuse.
--Dangereuse, Souverain Unique? dangereuse comme une fourmi qui veut
escalader le ciel. D'ailleurs, depuis l'incendie de la Pagode de
Kouan-Chi-In, c'est-à-dire depuis plus de dix lunes, elle n'existe plus.
--Et ce fou, ce rebelle qui avait eu l'audace de se faire proclamer
empereur?
--Est-ce qu'une telle audace peut exister, ô gloire unique? Cet homme
n'est-il pas le héros d'une fable? Mais s'il a jamais été vivant, il
doit être mort.
--Cependant le bruit courait, il y a peu de mois, que le rebelle, à la
tête d'une armée de voleurs, avait mis le siége devant Hang-Tcheou,
dans le Tché-Kiang?
--O unique Sublimité! comment cela se pourrait-il? D'ailleurs si cela,
seul un instant, a été, le gouverneur du Tché-Kiang a dû chasser les
rebelles comme l'eût fait de son souffle le Dragon lui-même.
--Et le poëte Ko-Li-Tsin qui avait réussi à s'évader de la prison où il
attendait une mort méritée?
--Il a été bientôt ramené dans le cachot où ta clémence le laisse
vivre, ô Pacifique!
--Ainsi, dit Kang-Si glorieux, l'Empire est tranquille et satisfait?
--Comment, sous ta miséricorde et sous ta justice, ne serait-il pas
satisfait?
--Sans manquer à mes devoirs de père et de mère du peuple, je puis
aller chasser pendant quelques journées dans les Montagnes Fleuries?
--Maître du Ciel, tu peux t'absenter sans inconvénient.
--C'est bien, dit Kang-Si; je partirai dans une heure.
Alors il commanda au Chef des Eunuques de faire tout préparer pour
le départ; puis, joyeux en pensant qu'il allait se livrer à sa noble
passion pour la chasse, il sortit du palais le visage rayonnant,
descendit les escaliers d'albâtre, et, se faisant précéder de trois
eunuques qui portaient des pierreries, il se dirigea vers le pavillon
de l'impératrice, afin de lui dire un tendre adieu et de puiser dans le
doux aspect de sa bien-aimée une heureuse influence pour son voyage.
CHAPITRE XXI
LA VALLÉE DU DAIM BLANC
On va à la gloire par le palais, à la
fortune par le marché, à la vertu par le
désert.
Le jour doré tombait dans la profondeur de la vallée. Le soleil,
triomphant des vapeurs matinales, les dispersait comme des plumes
de cygne. Sur les pentes des montagnes humides et brillantes se
répandaient d'onduleuses cascades, pareilles à des chevelures argentées
par les ans. Les sommets qui déchirent les nuages paraissaient fumer
lentement, et, au fond de la vallée, le lac qui les reflète était de
cristal bleu.
Sur les plateaux des Montagnes Fleuries, au lieu de neige, blanchissent
éternellement des camélias purs; du haut en bas s'accrochent aux flancs
des collines d'immenses touffes de magnolias, des badianes étoilées,
des clématites, des pivoines arborescentes. Les amandiers en fleur, les
pêchers, les abricotiers sauvages, le mûrier et les figuiers rampants
s'enlacent; ils forment un réseau inextricable et parfumé au-dessus
duquel tournoient sans relâche des insectes bourdonnants, et volètent
des oisillons sans nombre au plumage multicolore, aux perpétuelles
roulades, qu'interrompt quelquefois un grognement rauque ou un long
miaulement plein d'une tendresse dangereuse. Aux bords du lac des tiges
de bambou, minces, espacées, s'élèvent directes. Quelques saules au
pâle feuillage se tordent ou se penchent. Parfois une tortue qui nage
lentement écarte les nélumbos en fleur, tandis qu'un grand oiseau aux
pattes grêles traverse l'eau et jette un cri.
Les Montagnes Fleuries sont d'ordinaire désertes, et la Vallée du Daim
Blanc est une vallée de solitude. Les jours sont rares où un pieux
voyageur, venant du Hou-Pé ou du Ho-Nan, monté sur un buffle qu'il
dirige du bout d'un rameau symbolique, suit le sentier à demi effacé
qui s'enroule autour du mont et descend dans la vallée jalouse. Aucun
bruit humain ne se mêle au chaud bourdonnement, épars dans la lumière,
qui vient des arbres, des cascades, des fleurs, des papillons.
Cependant le premier jour de la cinquième Lune, une clameur
inaccoutumée, qui roulait de sommets en sommets et de ravins en ravins,
fit ouvrir l'œil aux tigres somnolents et gronder les ours noirs.
C'était une rumeur confuse de musique, de cris, de hennissements, de
galops entrecoupés. Par instants, un chevreuil épouvanté s'élançait
d'une broussaille et bondissait dans la vallée, des renards et
des onces fuyaient par groupes, des faisans superbes et des paons
s'envolaient lourdement.
Tout à coup, au milieu d'abois aigus, un loup descendit la pente d'une
colline, poursuivi par une troupe de grands chiens au corps bleu, à la
queue touffue, à la tête ornée d'une aigrette de poils. Au même moment
parurent au faîte de la côte des cavaliers pompeusement vêtus; et l'un
d'eux, plus superbe que les autres, portait sur un poing un immense
oiseau de proie.
Les cavaliers s'arrêtèrent et suivirent du regard le loup et les
chiens. Furieuse, les yeux sanglants, la bête sauvage s'était retournée
et tenait tête aux bêtes domestiques, qui formaient autour d'elle un
cercle hurlant. Ses crocs blancs infligeaient de cruelles morsures. Par
moments elle s'élançait et arrachait un lambeau de chair à ses ennemis,
qui s'éloignèrent successivement, poussant des cris de détresse.
Alors, du haut de la colline on rappela les chiens, et le grand
cavalier lâcha son oiseau.
L'épervier étendit ses larges ailes et se précipita vers le loup qui
fuyait: il plana au-dessus de lui et longtemps le vol furieux suivit
la course épouvantée. Puis, brusquement, l'oiseau s'abattit et serra
la gorge du quadrupède dans ses serres formidables. Un lutte terrible
s'engagea. Le grand cavalier, ému, se penchait sur le cou de son cheval
et regardait attentivement: l'épervier couvrait entièrement son ennemi
de ses ailes qu'on voyait battre de temps en temps; on entendait les
aboiements suprêmes et les convulsions du loup faisant tressauter
l'oiseau; enfin, celui-ci leva sa tête fière, referma ses ailes, et
se tint immobile. Alors, les cavaliers, faisant éclater les flûtes,
les tcha-kias et les sangs, descendirent la colline et se réunirent
autour du cadavre du loup. On appela l'oiseau, qui revint se poser sur
le poing de son maître, et tous les chasseurs, descendus de cheval, se
couchèrent sur les fleurs au bord du lac, pour se reposer et pour boire.
--Allons! dit le grand cavalier, qu'on donne à manger à mon épervier!
Il a bien gagné sa nourriture. Si tous les Chinois de mon empire
accomplissaient leurs devoirs comme ce noble oiseau accomplit le sien,
la cangue et le bambou deviendraient superflus.
--En effet, magnanime seigneur, répondit un mandarin à globule rouge,
bien peu d'hommes valent ton oiseau favori.
L'empereur remit l'animal à deux fauconniers qui s'approchèrent, puis
il regarda autour de lui le paysage.
--La ravissante vallée! dit-il; quelles rougeoyantes collines! Elles
méritent bien leur nom de Montagnes Fleuries, car ici le sol est un
parterre brillant, le vent un parfum, le son une musique. Qu'il serait
doux de vivre en ces lieux, exempt de soucis et d'attachement, car
Lao-Tse a dit: La perfection consiste à être sans passions pour mieux
contempler l'harmonie de l'univers.
Et Kang-Si, rêveur, s'éloigna lentement de ses mandarins, cueillant çà
et là une pivoine et roulant dans son esprit des rhythmes poétiques.