Posant à terre sa lanterne à côté de sa pioche, elle enroula la corde

autour de sa taille, et se glissa par une étroite brèche en se faisant

aussi mince qu'elle pouvait. Ses doigts s'égratignaient aux parois

ébréchées des murailles. Elle disparut; mais Ko-Li-Tsin l'entendit

battre des mains joyeusement.

--Le premier pas est fait, dit-elle, donne-moi la lanterne et la

pioche. Bien! Maintenant, prends le chemin que j'ai frayé.

--A voir l'entrée, fit le poëte en s'insinuant à son tour dans la

ruine, on ne pourrait pas croire qu'elle fût assez large pour le corps

d'une fouine.

--Où sommes-nous? dit Yu-Tchin, qui regardait autour d'elle.

La lumière, pénétrant par d'étroites brèches, tombait en rayons

blafards sur le sol jonché d'éclats de pierres et formait des ombres

singulières que la clarté bleue de la lanterne contrariait ou

redoublait. Ce lieu avait été jadis un vestibule. Le plafond ployait

dangereusement; une porte qui conduisait à la salle principale de

la pagode était debout; mais des murs abattus formaient devant elle

de petites collines. Ko-Li-Tsin monta sur les débris encore chauds,

et tendit la main à Yu-Tchin qui les escalada à son tour; perdant

l'équilibre, elle tomba sur le poëte, et tous deux roulèrent dans le

temple même, au milieu d'un grand fracas de pierres croulantes. Ils

ne se firent d'autre mal que de se meurtrir un peu les genoux et les

mains. Yu-Tchin n'avait pas lâché sa lanterne; après avoir eu peur,

elle riait dans les décombres. Ko-Li-Tsin se mit à rire aussi; mais il

chercha longtemps la pioche, qui avait bondi au loin.

Un jour pâle régnait dans l'enceinte autrefois somptueuse, car de

minces filets de jour descendaient comme une pluie par les fentes

des toits calcinés. Le sol était couvert de cendres. Les statues des

Pou-Sahs de bronze avaient fondu et coulé en ruisseaux sombres. Toute

une partie du plafond, effondrée, laissait passer par son bâillement

déchiqueté les planchers et les toitures des étages supérieurs.

Des lambeaux de balustrades dorées s'allongeaient comme des bras

hagards; des dragons, des lions de marbre blanc, souillés de suie,

s'appuyaient sur des poutrelles brisées et prêtes à s'affaisser; des

cassolettes, des vases en métal, des autels de jade et des tronçons de

dieux restaient suspendus dans les entre-croisements des décombres ou

roulaient dans des cascades de ruines.

--Comment retrouver la déesse Kouan-Chi-In au milieu de tout cela? dit

Ko-Li-Tsin en promenant ses veux sur les débris informes. Elle aura

fondu comme les autres dieux, et nous ne pourrons pas même reconnaître

la place où elle se dressait.

--Tu sais, dit Yu-Tchin, que Kouan-Chi-In est d'ordinaire montée sur un

tigre blanc; la déesse était probablement en bronze doré, mais le tigre

devait être en jade. Or le jade ne brûle ni ne fond.

--Tu as raison, dit Ko-Li-Tsin, cherchons le tigre blanc.

Ils s'avancèrent prudemment. Leurs pas soulevaient des nuages de

cendres.

--Si le plafond s'écroulait! dit Yu-Tchin en regardant en haut.

--Nous serions écrasés, bonne Yu-Tchin.

--Ah! fit-elle en se rapprochant de lui.

--Je me souviens, dit Ko-Li-Tsin, que les quatre gardiens de Fô

occupaient chacun un angle du temple, et l'un d'eux devait être placé

où je suis.

Le poëte se baissa et ramassa quelque chose.

--Voici d'ailleurs le manche émaillé de son parasol. La grande statue

de Fô était au milieu des gardiens, et la déesse s'élevait à quelques

pas derrière lui.

Il se dirigea vers l'endroit où il jugeait qu'elle avait été jadis.

--Ah! dit-il, la statue est détruite, mais voici le tigre renversé, et

le socle est encore debout.

--Prends-garde, fit Yu-Tchin; vois comme les dalles sont fendillées et

branlantes autour du piédestal.

Ko-Li-Tsin s'avança lentement et prit à sa ceinture les deux clefs d'or.

--Pourvu que la serrure se trouve de ce côté! dit-il, de l'autre

l'encombrement des toits croules nous empêcherait d'y atteindre.

Tout à coup la dalle sur laquelle Ko-Li-Tsin posait le pied bascula, et

le poëte disparut dans une ouverture qui fut aussitôt refermée par la

chute du socle et d'un gros tas de pierres.

Yu-Tchin hurla d'épouvante et de désespoir. Elle se jeta par terre,

essayant de ses mains, de ses dents, de ses ongles, de redresser le

piédestal, et criant de toute son haleine: «Ko-Li-Tsin!» Mais rien ne

lui répondait; le silence avait succédé au retentissement bruyant,

occasionné par l'engloutissement du poëte.

Folle de douleur, Yu-Tchin saisit la pioche et frappa avec frénésie.

Pendant une heure elle travailla à déblayer l'entre-bâillement obstrué;

de temps en temps elle gémissait: «Ko-Li-Tsin!» Enfin elle crut

entendre une voix lointaine qui murmurait: «Par ici!»

--Me voilà! cria-t-elle.

Attachant la lanterne à sa ceinture, elle continua à écarter les blocs

de pierre. Bientôt la voix de Ko-Li-Tsin devint plus distincte.

--Tu n'es pas blessé? dit Yu-Tchin.

--Non, dit le poëte; mais je ne puis t'aider; je suis dans une

obscurité complète.

--Retire-toi promptement! s'écria Yu-Tchin avec effroi; le piédestal va

tomber sur toi!

Elle recula elle-même. Un énorme monceau s'effondra lentement.

--Il est mort! dit Yu-Tchin, l'œil hagard.

Elle restait immobile, regardant avec fixité le trou béant. Mais

soudain elle entendit nettement la voix de Ko-Li-Tsin qui lui disait:

«Viens-tu?»

--Ah! tu es encore vivant, mon époux chéri! Où es-tu?

--Dans le noir, dit Ko-Li-Tsin; apporte ta lanterne.

Les pierres en s'écroulant avaient formé une pente douce qui

s'enfonçait sous la terre. Yu-Tchin, tremblante, se laissa glisser;

elle se trouva bientôt dans un souterrain qu'illumina la lueur de sa

lanterne.

--Où sommes-nous? dit Ko-Li-Tsin. Ah! Kouan-Tchi-In nous protége! Car

voici le trésor, le merveilleux trésor!

En effet, de tous côtés s'alignaient de grands bassins d'argent

pleins de poudre d'or; dans des vases de jade scintillaient des

saphirs, des Dieux en argent massif, accroupis face à face, formaient

une longue allée brillante, et, au milieu du souterrain, sur une

estrade, s'ouvrait un vaste coffre de laque rempli jusqu'au bord d'un

éblouissement, miraculeux de liangs d'or.

CHAPITRE XVIII

LES ANES NE SAVENT PAS S'ILS PORTENT DE L'OR OU DU FER

Sous ces lunettes, sous cette barbe

blanche, oh! oh! quel est cet homme?

Vraiment, il reposera bientôt dans la

Salle des Ancêtres.

Cependant, si tu lui arrachais ses

lunettes et sa barbe, tu verrais

Que ses yeux étincellent comme des rubis

et qu'il ne lui manque pas une seule dent.

La Rue de Kou-Toung est une des rues les plus sales et les plus

étroites de la Cité Chinoise. Elle est perdue dans ce réseau

inextricable de carrefours et de ruelles contenu de chaque côté de

l'Avenue du Centre entre le chemin de Cha-Coua et la muraille de la

Cité Tartare. Grouillante, encombrée, tapageuse, brillant de mille

couleurs violentes, mais si peu large et si traversée d'enseignes

que la nuit s'y établit avant le coucher du soleil, elle donne asile

à une foule obscure: petits commerçants, bimbelotiers, revendeurs,

raccommodeurs de porcelaine, marchands de vieux livres noircis à demi

rongés par les rats, fabricants de verroteries, de petits bijoux en

métal faux, de bracelets en jade commun; c'est là aussi que logent,

après leur journée terminée, les barbiers ambulants, les cuisiniers,

les marchands d'eau, les forgerons en plein vent. Les façades des

maisons, construites en briques et en bambou, disparaissent, bariolées

d'affiches de toutes sortes, qui sont des satires, des proclamations,

des sentences, des maximes, des pièces de vers placardées par un poëte

dédaigneux des libraires, ou des critiques moqueuses des mœurs, du

costume, du visage de quelque grand dignitaire.

Une multitude vulgaire et mal vêtue piétine dans la boue épaisse dans

la Rue de Kou-Toung. Des enfants accroupis sur des tas d'ordures jouent

au prêteur sur gages: le nez chargé d'une paire de lunettes en papier,

l'un estime, regarde, retourne avec mépris les trognons de choux que

lui présentent ses camarades et discute le nombre de cailloux qu'il

prêtera sur les trognons, avec les grimaces d'un vieil usurier. Les

marchands et les habitants des maisons passent la plus grande partie

de la journée assis devant leur porte sur des nattes de bambous,

s'interpellant l'un l'autre, riant bruyamment et assaillant les

passants de mille quolibets hardis.

Une des maisons les moins misérables et le plus solidement construites

de la Ruelle de Kou-Toung était habitée par un vieux marchand de

lanternes retiré depuis longtemps du commerce. Il passait pour riche

parmi les gens du quartier, car il possédait une seconde maison en face

de celle où il logeait, et en tirait quelques revenus. Son ventre, du

reste, avait l'ampleur d'un ventre de mandarin.

Un jour que, les mains derrière le dos, une petite pipe de métal à

la bouche, il parlait sentencieusement à ses voisins des réformes à

introduire dans la machine gouvernementale, des chances probables de la

révolution, des dommages qu'une guerre civile ferait subir au commerce

et spécialement aux propriétaires, il vit venir à lui un vieillard

courbé par l'âge, le crâne couvert d'un large bonnet de feutre, le

visage enfoui dans une barbe blanche, hérissée et ébouriffée, le

corps enveloppé d'une robe brune assez misérable. Il était accompagné

d'une petite vieille habillée d'affreux chiffons sales, et tous deux

mutuellement soutenaient leur faiblesse.

--Salut, salut! maître, dit le vieillard au propriétaire ventru, en

s'inclinant selon les règles.

--Salut, salut! dit le propriétaire, en se courbant à son tour.

--Je viens de lire les gros caractères d'une annonce ainsi conçue:

«Que celui qui veut louer une maison à un prix raisonnable s'adresse à

Sin-Tou»; et l'on me dit que Sin-Tou, c'est toi.

--En effet, je suis Sin-Tou, dit le propriétaire d'un air majestueux,

et depuis quelques jours plusieurs personnes se disputent ma maison.

--Ah! dit le vieillard; cependant, puisque ton affiche n'est pas

retirée, tu n'as pas encore fait choix d'un locataire; j'espère que,

par égard pour mon âge, tu me donneras la préférence.

--Ton âge est en effet vénérable, dit Sin-Tou; mais, étant pauvre, je

ne puis me permettre d'être généreux. Je livrerai ma maison à celui qui

m'en offrira le meilleur prix.

--Je suis pauvre aussi, dit le vieillard. Je suis de Kan-Ton, et je me

nomme A-Po. Voici la mère de mes trois fils.

Le propriétaire salua la vieille femme.

--Mes trois fils, reprit A-Po, extraient du fer dans les montagnes

qui avoisinent Gé-Ol. Chacun d'eux m'envoie un tiers du minerai qu'il

récolte chaque jour. Je me charge de le vendre, et c'est ainsi qu'est

soutenue ma vieillesse.

--Le fer est d'un bon rapport, dit Sin-Tou; les riches s'en servent

pour rendre non abordables les portes de leurs palais; ils en font

des lions qui ornent leurs jardins et des dragons qui hérissent leurs

toitures; les guerriers ont besoin de sabres et de lances, et le peuple

ne peut se passer d'ustensiles solides. Le fer, heureux vieillard, est

aussi précieux que l'or.

--Il faudrait pour bien vendre, dit A-Po, avoir l'activité de la

jeunesse et l'habitude du commerce. Les grands marchands écrasent les

petits; ils accaparent les débouchés, et lorsqu'on arrive après eux

chez les acheteurs, ceux-ci vous répondent: «Nous n'avons besoin de

rien.»

--Tu exagères, répondit Sin-Tou. Les grands marchands dédaignent de

vendre peu et laissent des chalands aux industriels plus modestes.

--Enfin, où est la maison que tu veux louer? dit le vieillard.

--C'est celle qui est en face de nous, dit majestueusement Sin-Tou.

--Oh! oh! et combien en veux-tu par année? Elle est dans une rue bien

peu aérée et sera bien malsaine pour un homme de mon âge.

--Malsaine! s'écria le propriétaire; apprends qu'ainsi abritée du

vent et du soleil, elle est fraîche l'été et chaude l'hiver. La rue

est peu aérée! dis-tu. Ne vois-tu pas que la Ruelle des Libraires se

croise avec la Ruelle de Kou-Toung, et que ma maison est placée dans un

perpétuel courant d'air?

--Et combien en veux-tu?

--Mille pièces, dit le propriétaire sans hésiter.

--Mille pièces! s'écria la vieille femme en ouvrant les bras avec

effroi.

--Mille pièces! répéta le vieillard en tremblotant.

--Pas un tsin de moins, dit Sin-Tou.

--Mais si je louais ta maison, il nous faudrait manger des rats crus et

du riz moisi.

--C'est une bonne nourriture, répliqua le propriétaire.

--Et de quoi se compose ta maison? Elle doit être semblable au Palais

du Fils du Ciel pour valoir tant de pièces?

--Elle contient un appartement pour les femmes, une boutique et des

caves.

--Les caves sont elles grandes? demanda le vieillard.

--Grandes et solidement fermées.

--Je te donne quatre cents pièces de ta maison, car je suis las de

courir et de chercher.

--Si tu n'étais pas un homme vénérable, dit le propriétaire, je ne

consentirais jamais à ce marché désastreux; mais, par respect pour ton

âge, j'accepte.

--Je te remercie, dit A-Po.

Son épouse lui tendit un sac d'où il tira quatre cents pièces. Sin-Tou,

après les avoir comptées lui-même, alla chercher les clefs de la

maison; puis le vieux et la vieille s'éloignèrent en titubant.

Le lendemain, dès le lever du jour, trois ânes pelés qui trébuchaient à

chaque pas défilèrent dans la Ruelle de Kou-Toung; ils étaient chargés

de grands sacs gris qui semblaient fort pesants. A-Po tirait les bêtes

par une corde et la vieille femme les suivait, armée d'un bambou. Ils

s'arrêtèrent devant leur maison, déchargèrent péniblement les ânes et

transportèrent un à un les sacs à l'intérieur; puis ils partirent. Une

heure plus tard ils revinrent avec les ânes non moins chargés. Vingt

fois au moins dans la journée la même manœuvre fut répétée, et le soir

Sin-Tou, assis devant sa porte, se disait:

--Ce vieillard est plus riche qu'il ne voulait le dire; il possède

beaucoup de ferraille.

Mais, au grand étonnement du propriétaire, les deux vieilles gens

n'habitèrent pas la maison. On les voyait seulement venir quelquefois,

suivis d'un âne, et peu d'instants après, s'éloigner en emportant un

des lourds sacs de fer.

CHAPITRE XIX

TA-KIANG SE RÉVOLTE CONTRE LE CIEL

Il ne faut rendre aux vainqueurs que des

honneurs funèbres.

Hurlants, hideux, farouches, sanglants déjà, deux cent mille guerriers

emplissent la grande plaine qui environne Sian-Hoa, la Ville Parfumée.

Quels sont ces hommes? Ceux-ci, aux visages blêmes, viennent du Nord

infertile; ils ont laissé les champs pierreux qui résistaient à leurs

bêches, ouvert l'étable aux bestiaux maladifs et abandonné leurs vieux

parents dans les cabanes; ceux-là viennent du Sud brûlant, où les épis

se calcinent sous le soleil; exaspérés par la famine, après avoir tué

leurs femmes et leurs enfants, ils ont fui l'implacable sécheresse;

leur taille est haute, leur corps maigre, leur face a la couleur du

cuivre. Tumultueux comme la foudre, les uns, pirates redoutés, sont

venus de la mer; ils sont ambitieux et braves. D'autres sont des

bandits des montagnes: ils luttaient avec les grands serpents et

les tigres pour leur ravir leurs grottes inaccessibles; souvent ils

descendaient dans la plaine et remontaient bientôt repus et chargés. Il

y a aussi dans cette multitude des mendiants décharnés, haillonneux,

et des artisans vaincus par la misère. Des prisons éventrées ont vomi

des flots d'hommes hagards. Enfin d'innombrables traîtres transfuges

se sont joints à l'armée: leurs corps trapus gardent des lambeaux

d'uniformes, leurs visages féroces sont hérissés de poils; leurs bras,

qu'ils n'ont pas essuyés, sont rouges encore jusqu'au coude d'un

massacre récent.

Cette foule formidable, fauve, bestiale, c'est l'armée de Ta-Kiang.

Ta-Kiang, durant trois lunes, a crié: «Je suis le Frère Aîné du Ciel;

je libère et je glorifie! Je ferai grands les ambitieux et riches

les avides; l'esclave sera seigneur et le prisonnier libre; ceux qui

ont faim se rassasieront; les criminels seront pardonnés. Je suis le

Cœur de l'Antique Patrie du Milieu, qu'on croyait mort depuis que le

Tartare l'a écrasé sous son pied; mais voilà qu'un sang tempétueux

le gonfle, et qu'il palpite, et ses battements formidables ébranlent

l'Empire. L'imprudente antilope qui s'est aventurée dans l'antre d'un

lion endormi a moins de terreur lorsque le roi famélique ouvre ses yeux

d'or que le Tartare n'en ressent devant le réveil farouche de la Vraie

Patrie. Je reprendrai le nom de la lumineuse dynastie et je m'assiérai

sur un trône rouge et fumant, à la clameur triomphale du peuple. Que

ceux qui sont de la pure race, que ceux qui ne sont pas nés de crimes

ou d'adultères et ne roulent pas dans leurs veines de sang ennemi

viennent s'abriter sous les plis somptueux de ma bannière et hurlent

avec moi: _En haut les Mings! en bas les Tsings!_» Et la grande voix de

Ta-Kiang a roulé d'écho en écho. Des émissaires enthousiastes ont porté

sa parole dans les provinces malheureuses. Bientôt un flot d'hommes

farouches s'est ébranlé, et, comme un grand fleuve qui déborde, les

guerriers se sont avancés, renversant les cités, entraînant les

populations, toujours plus nombreux, toujours plus terribles. Derrière

eux les maisons s'écroulent et fument, les champs sont rasés et

stériles. Après avoir pris Hang-Tchéou, capitale du Tché-Kiang, cette

belle ville qui fut la résidence impériale sous la dynastie des Song,

renversé Lui-Fon-Ta, la Tour des Vents Foudroyants; après avoir enjambé

la Rivière tortueuse, ils ont marché vers le port de Ning-Po-Fou,

qu'ils ont surpris la nuit: ils ont jeté les soldats dans le Lac de la

Lune et les marchands dans l'Etang du Soleil. Ensuite ils ont campé

pendant deux jours dans l'Ile aux Buffles, en face de Can-Pou, nommée

aussi la Porte Étroite; lorsqu'ils s'éloignèrent, Can-Pou n'était plus

qu'un monceau de cendres. Sur les côtes effrayantes de la Mer Jaune

ils recrutèrent de hardis pirates et s'enfoncèrent avec eux dans la

province voisine. En même temps, sur les rives de la Rivière du Dragon,

les fils indomptables du Fo-Kien, qui ne voulurent jamais se soumettre

aux usurpateurs tartares ni adopter la natte pendante exigée par la

mode nouvelle, se soulevèrent en tumulte; et l'armée poursuivit son

chemin, considérablement accrue. Elle gagna le Ho-Nan, si fertile et

si riant qu'on l'appelle la Fleur du Milieu; elle se dispersa en tous

sens, ravageant et pillant les cités et les villages, dévastant les

plaines, changeant les lacs limpides en lacs de sang, et se rassembla

devant Kai-Foung, la capitale, que bat continuellement le furieux

Fleuve Jaune. Cette ville était fameuse pour ses richesses et ses

splendeurs, et les révoltés hurlaient de joie sous ses murs. Mais le

chef tartare qui la défendait voyant, après huit jours de résistance,

ses soldats faiblir et ses remparts s'ébrécher, héroïque, brisa

lui-même la digue qui maintenait le terrible Houan-Ho, et la ville

fut submergée, mais non pillée, et ses trente mille défenseurs furent

engloutis, mais non vaincus. Les rebelles, pleins de rage, se ruèrent

sur une cité voisine; ils imposèrent mille tortures aux vieillards,

firent rôtir tout vifs les jeunes enfants, et les dévorèrent aux yeux

de leurs mères, liées douloureusement à des poteaux.

Maintenant ils sont dans le Pé-Tchi-Li; ils pourraient en deux jours

atteindre la Capitale de l'Empire, mais ils s'attardent devant

Sian-Hoa, qui tremble et s'affame.

Le camp s'étend comme une mer houleuse autour de la ville, dont les

hautes murailles crénelées et les grands pavillons aux toits retroussés

se dressent au-dessus des tentes en nattes de bambou qui couvrent

démesurément la plaine. Tournée vers la ville, accroupie comme un

lynx prêt à s'élancer, l'armée est là de toutes parts; les sauvages

guerriers se vautrent, crient, chantent, boivent du vin de riz mêlé de

poudre, ou, ivres, dorment en monceaux humains, qui sont pareils à des

troupeaux de grands bœufs couchés.

La tente de Ta-Kiang se dresse en face de la porte principale de

Sian-Hoa, et les grands mâts en bois de cèdre qui l'entourent élèvent

plus haut que les murailles des bannières soyeuses où on lit en

caractères d'or: «En haut les Mings! en bas les Tsings!» Vaste et

superbe, elle est en toile d'argent que voile un léger papier huilé,

transparent et imperméable; les draperies de l'entrée, pompeusement

relevées, laissent voir une somptueuse doublure de satin jaune d'or et

le Dragon Lon, accroupi sur un globe de cristal qui brille au sommet de

la tente, est visible de tous les points de l'horizon.

Ta-Kiang a dompté ces aventuriers farouches et superstitieux. Pour

eux, il est bien le Frère Aîné du Ciel, l'Égal des Immortels, le

Seigneur du Monde. Lorsqu'il passe, tous se prosternent, n'osant voir

sa splendeur. Lorsqu'il parle, tous sont immobiles de terreur et de

respect. Il est leur père et leur dieu; il a comblé les désirs, réalisé

les rêves, Kuan-Te, le Roi des Batailles, est son frère cadet: il est

le formidable, le triomphateur; ses pas ébranlent l'empire, son souffle

renverse les cités; il autorise le pillage et ordonne l'orgie, tout en

restant inaccessible, grave, immuable au milieu des joies tempétueuses

de son armée, comme le grand rocher calme et pensif au milieu de la mer

frénétique. Et ces hommes féroces lui sont soumis comme des esclaves,

dévoués comme des fils; à sa voix l'ivresse se dissipe, la débauche

s'interrompt; sur un signe, ils se précipitent dans les flammes pour

étouffer l'incendie avec leur corps, et s'il les juge criminels ils se

retirent à eux-mêmes leurs vies coupables.

Une double haie de soldats agenouillés, qui forme une longue allée,

précède l'entrée de la tente que gardent deux lions de jade. A

l'intérieur un tapis en poil de chameau s'étend sur le sol, et le jour

apaisé est plein de sourds reflets d'or sous les murs de satin jaune.

Là, sur un trône de marbre noir, Ta-Kiang, la joue dans sa main, songe

et construit l'avenir. Son costume est celui des antiques Chinois. Il

a abandonné les vêtements tartares; il est vêtu comme l'étaient Fou-Si

et Kon-Fou-Tsé. Sur une robe lilas pâle, aux plis fins et réguliers, il

porte une longue tunique en crêpe soyeux, entr'ouverte sur la poitrine

et serrée à la taille par une ceinture qui disparaît dans l'ampleur

souple de l'étoffe. Comme il est empereur, la tunique est jaune d'or;

une bande de broderies délicates, où les dragons se mêlent aux fleurs,

l'ourle et remonte sur la poitrine en se croisant. Il n'a plus la tête

rasée à demi ni la longue natte pendante. Ses cheveux sont enfermés

dans une coiffure de satin jaune ayant presque la forme d'un casque,

et sur son front brille un saphir énorme. Ses armes sont près de lui:

la lance, les deux sabres et le fouet de commandement. Des mandarins

l'entourent et attendent, prosternés, qu'il parle. On voit parmi eux

les principaux affiliés de la secte du Lys Bleu qui complotaient jadis

dans la Pagode de Kouan-Chi-In, et qui sont venus rejoindre l'empereur

élu.

Le Grand Bonze, conseiller intime de Ta-Kiang, pénètre sous la tente et

dit:

--Le chef Gou-So-Gol tremble et s'humilie devant ton auguste porte.

--Laisse approcher, dit Ta-Kiang, le plus célèbre de mes guerriers.

Gou-So-Gol paraît. C'est un jeune homme de haute taille, beau comme

la pleine lune et brillant comme elle. Il marche, selon la mode des

vainqueurs, avec des mouvements brusques et terribles.

Il s'agenouille et frappe la terre de son front.

--Parle, dit l'empereur.

--Unique Sublimité, dit Gou-So-Gol, qui se relève, le méprisable

gouverneur de Sian-Hoa offre de nous donner cent mesures de perles,

vingt chariots pleins d'or et les plus belles jeunes filles de la ville

si nous voulons nous retirer sans bataille.

--Cette ville est prise depuis l'instant où notre tente s'est dressée

en face d'elle, dit Ta-Kiang. De quoi s'avise le gouverneur de nous

offrir une partie de ce qui est à nous tout entier? Nous prendrons

mille mesures de perles, cinquante chariots pleins d'or et les filles

du gouverneur, si cela nous plaît. N'est-ce pas ton avis, ô le plus

brave de mes chefs?

--Auguste Souverain, dit le guerrier, ta parole n'est-elle pas la

sagesse et la vérité? J'ai la gloire de penser comme toi. D'ailleurs

en acceptant nous perdrions un joyeux combat, plein de ruissellements

rouges et un flamboyant incendie sur le ciel nocturne.

Le Dragon Impérial · 第 11 / 17 段