à ramer.
Il dirigea habilement son embarcation vers des lumières de toutes
couleurs qui brillaient non loin du rivage, et pénétra bientôt dans une
allée que forment sur le lac deux haies de grandes jonques pavoisées.
A droite, à gauche, des coques peintes de tons brillants, couvertes
d'emblèmes bizarres et de figures allégoriques, semblent d'immenses
corbeilles de fleurs, avec leurs ponts chargés de plantes rares et
somptueuses. Sur chaque navire, du milieu des pivoines et des lanternes
multicolores s'élève élégamment une porte aux colonnettes dorées et
enlacées de feuillage ou d'animaux sculptés, au toit frangé de monstres
et surmonté de banderoles flottantes. Ce portique mène, par un étroit
chemin ménagé entre les fleurs, jonché de roses et traversé de loin en
loin par une tige fantasque de lianes et de jasmins, à une habitation
construite en bambou, dont on aperçoit, à travers le feuillage, une
rangée de coquettes fenêtres fermées de stores verts. Quatre bancs
couverts de riches tapis s'appuient extérieurement à ses quatre faces.
Un rideau de soie écarlate voile l'entrée des salles intérieures; sans
cesse gonflé de brises, il palpite comme le soulèvement égal d'un sein,
laissant sortir de tendres soupirs de flûte, de doux frémissements de
pi-pas, laissant entrer dans les chambres tièdes la fraîcheur embaumée
du lac; et, sur la terrasse qui domine la maisonnette, à demi couchés
sur des lits de mousse ou accoudés à de fines balustrades de laque, des
hommes de tout âge rêvent ou causent, mêlant l'odeur du tabac opiacé
aux parfums chauds des floraisons.
Ko-Li-Tsin et son nouvel ami montèrent sur la plus brillante des
jonques, marchant dans les fleurs, écartant les branches souples.
--Salut, salut! seigneur Lou, crièrent du haut de la terrasse quelques
fumeurs. Ne viens-tu pas rire avec nous?
--Salut, salut! répondit Lou. Je ne viens pas rire avec vous. Je suis
aujourd'hui engagé avec un ami.
Et, soulevant le rideau de soie écarlate, il pénétra avec Ko-Li-Tsin
dans l'appartement intérieur. Un parfum de musc et de camphre leur
monta aux narines. Leurs pieds enfonçaient dans un tapis profond. Sous
la clarté trouble et tendre des lanternes suspendues aux poutrelles
d'un plafond doré, des femmes gracieuses, aux costumes éclatants,
s'accroupissaient auprès de plusieurs jeunes hommes languissamment
étendus sur des coussins; elles mordillaient le bout d'une flûte de
jade ou grattaient de l'ongle les cordes d'un pi-pa, ou parfois, en
renversant la tête, laissaient échapper de leurs lèvres un long rire
clair comme une cascade.
Le seigneur Lou traversa rapidement la salle, lit un signe de tête
aux personnes qu'il connaissait, souleva un autre rideau de soie et,
descendant quelques marches, introduisit Ko-Li-Tsin dans la seconde
chambre.
Celle-ci était presque solitaire. Trois femmes seules sommeillaient
dans les fleurs.
Au plafond, sous des treillis de bambou, brillent des miroirs d'acier
poli qui reflètent avec mille brisures la chambre et les lumières.
Accrochés aux murs, des tableaux peints sur papier de riz représentent
des scènes amoureuses, et au fond un petit autel de jade vert supporte
une frêle statue, couleur d'or, de la déesse Son-Tse-Pou-Sah, qui
s'assied les jambes croisées, et montre sur sa main droite un enfant
nouveau-né.
--Allons, s'écria Lou, jeunes oisillons paresseux, venez consoler et
réchauffer mon pauvre ami qui sort de l'eau.
Les femmes se levèrent et s'approchèrent chancelantes sur leurs
très-petits pieds.
--Nous voici, dirent-elles. Où est le cœur endolori? nous le guérirons
par de tendres chansons; où est le corps glacé par le froid? nous le
réchaufferons sous nos lèvres tièdes.
Leurs paroles s'égrenaient de leurs bouches comme des perles tombent
d'un collier.
--Il suffit de vous entendre pour oublier toute tristesse, répondit
Ko-Li-Tsin, et de vous voir pour se sentir envahi d'une douce chaleur,
comme devant un feu de sarment.
--Il faut trouver des vêtements pour mon ami et lui retirer ses habits
mouillés, dit Lou d'un ton impératif.
Puis il sortit, et deux femmes le suivirent; mais la troisième
s'approcha du poëte, l'enveloppant de son lent regard.
A peine comptait-elle seize ans; elle avait déjà conquis tous les
secrets des caressantes attitudes, toutes les grâces et toutes les
mollesses des mouvements veloutés. Petite, gracieuse, elle marchait
en faisant onduler son corps, et en s'étirant doucement, comme lasse
et ensommeillée. Ses yeux lourds, chargés de langueur, brillaient
paresseusement entre ses grands cils; sa bouche mignonne se gonflait
parfois d'une petite moue mutine qui s'affaissait bientôt dans un
sourire; souvent elle balançait la tête avec lenteur, faisant trembler
les fleurs et les pierreries posées dans ses cheveux; et nulle musique
n'était plus douce que le _si-so si-so_ de sa double robe de satin
brodée de perles.
Elle déshabilla Ko-Li-Tsin avec mille minauderies tendres, et lui lit
revêtir des robes parfumées et tièdes.
--Maintenant, viens, dit-elle, en le tirant par sa manche, viens te
reposer sur ces coussins de soie rose gonflés de plumes d'orfraie.
Je te chanterai une chanson bien rhythmée pour rendre le calme à ton
esprit.
--Que parles-tu de me rendre le calme? dit Ko-Li-Tsin en riant. Chacun
de tes mouvements me retourne le foie; quand tu me chanteras ta chanson
il sortira certainement de ma poitrine.
--Tu ne veux pas que je chante? dit-elle, en faisant la moue. Alors je
vais rejoindre le seigneur Lou.
--Oh! non! dit Ko-Li-Tsin, mon ami rit et fume avec tes compagnes;
reste près de moi, et chante pour me réjouir.
Le poëte s'étendit sur les coussins, pendant que la jeune femme allait
vers le mur pour y prendre son pi-pa. Elle feignit d'abord de ne
pouvoir l'atteindre; mais, faisant un petit saut, elle le décrocha
avec un soupir. Puis elle vint s'asseoir aux pieds de Ko-Li-Tsin, et
commença de faire vibrer les cordes.
--Je vais te chanter les chi-pa-mo, dit-elle, qui sont les dix-huit
trésors d'une jeune femme.
Ses yeux sont comme deux étangs bordés de
bambous noirs; ses sourcils ressemblent à
de jeunes épis de seigle.
Ai-yo, ai-yo! j'aime les yeux de la belle
fille.
Son front ressemble à du jade couvert de
gelée blanche; ses cheveux ont l'air de
saules au printemps.
Ai-yo, ai-yo! j'aime le front et les
cheveux de la belle fille.
Sa bouche est une pivoine rouge près
d'éclore; ses joues sont des pivoines
roses tout épanouies.
Ai-yo, ai-yo! j'aime la bouche et les
joues de la belle fille.
Ses seins sont comme des fleurs voilées de
neige, ses épaules comme les ailes fermées
d'une cigogne.
Ai-yo, ai-yo! j'aime les seins et les
épaules de la belle fille.
Ses pieds sont comme des nénuphars
entr'ouverts sur l'eau et ses jambes comme
deux pi-pas renversés.
Ai-yo, ai-yo! j'aime les pieds et les
jambes de la belle fille.
Son ventre est comme un lac où donne la
lune....
La jeune femme renversa sa tête sur les genoux de Ko-Li-Tsin et se prit
à rire.
--Eh bien! dit-il en lui caressant les cheveux, tu ne continues pas?
--Non, dit-elle, secouant la tête, je ne veux pas.
Elle jeta par terre sa guitare et fit semblant de pleurer.
Le poëte l'attira dans ses bras et l'embrassa pour la consoler.
--Ai-yo, ai-yo! dit-il, j'aime la belle fille tout entière.
Le seigneur Lou reparut dans la chambre.
--Eh bien! noble poëte, t'es-tu assez reposé, et te plaît-il de venir
boire et causer en ma compagnie?
--Je suis, dit Ko-Li-Tsin en se levant, plus frais et plus dispos que
je ne l'ai jamais été. Bonsoir, douce sarcelle, ajouta-t-il en saluant
la jeune femme; j'espère te revoir souvent.
Puis il monta avec Lou sur la terrasse pleine de buveurs et de fumeurs.
Ils s'établirent en face l'un de l'autre.
--Que le Pou-Sah du souvenir vienne à mon aide! pensa Ko-Li-Tsin en
regardant pour la première fois son ami bien en face. Il me semble que
j'ai déjà rencontré ce bienfaisant seigneur qui tire les gens du lac,
les fait somptueusement vêtir par de belles jeunes filles et leur offre
des tasses de tiède vin de riz.
En ce moment aussi le seigneur Lou paraissait observer le faux Chen-Ton
avec une sorte de curiosité inquiète.
--Ne m'accorderas-tu pas la confiance de me raconter ton histoire?
demanda-t-il dès qu'un jeune garçon eut déposé devant eux un grand bol
plein de vin et deux tasses.
--Eh quoi! ne l'ai-je point fait déjà? dit Ko-Li-Tsin, embarrassé.
--Non. Par suite de quelles circonstances étais-tu dans le lac?
--Voici. Je suis revenu d'un long voyage.
--Ah! ah! Où étais-tu allé?
--A Kai-Fon-Fou. J'ai des parents dans le Ho-Nan. Ce soir, pour me
divertir, pour comparer la lune à son reflet dans l'eau, j'ai détaché
mon petit bateau du saule qui le cache aux regards curieux; mais
pendant mon absence mon bateau avait sans doute reçu une blessure. Il
sombra, et j'allais me noyer, quand tu m'es apparu. A ton tour, noble
seigneur, parle-moi de ta personne vénérable. Quelle est ta glorieuse
profession?
--Mon père m'a laissé une fortune qui me suffit, dit Lou. Je ne suis
encore que Tiu-Ien, mais j'espère conquérir bientôt des grades plus
élevés dans la littérature et dans les sciences.
Ko-Li-Tsin battit des mains.
--Tu es poëte aussi! s'écria-t-il. Que le Pou-Sah des rencontres soit
loué!
Comme une épouse infidèle ouvre l'oreille
aux paroles d'un riche marchand qui lui
offre des perles de Tartarie dans une
coupe de jade vert;
Ainsi ma jonque a laissé pénétrer en elle
l'eau dangereuse du lac jaloux.
Mais, pour me sauver, mon frère m'a été
envoyé dans un rayon de lune par les
Pou-Sahs compatissants;
Et maintenant j'entendrai les vers de
mon frère caresser doucement mon oreille
parfumée encore du souffle d'une belle
fille!
--Bien! bien! s'écria le seigneur Lou avec enthousiasme. Comment
aurais-je pu me douter qu'il y eût un homme pareil dans la Patrie du
Milieu?
Et, faisant des gestes nombreux, il renversa sa tasse devant lui.
--Ah! ah! reprit-il.
J'ai rempli ma tasse d'un vin bien
fabriqué; mais, quand j'ai voulu boire, la
tasse était vide, parce que l'étoffe de ma
manche l'avait jetée à terre.
Quand il pleut, c'est que le vent renverse
les tasses pleines des Sages immortels qui
s'enivrent dans les nuages, au-dessus des
montagnes;
Mais la rosée des champs et l'humidité
des fleurs, aspirées par le soleil,
remplissent de nouveau les tasses des
Génies;
Et il reste assez de vin dans le Bateau
des Fleurs de la Mer du Nord pour que
je puisse boire encore en composant des
vers à la louange de la lune et du poëte
Chen-Ton!
--Oh! dit Ko-Li-Tsin ravi, quel ami glorieux j'ai rencontré! Jamais
aucun homme, depuis la mort de l'illustre Li-Tai-Pé et celle de
Sou-Tong-Po, le voyageur, n'a enfermé de plus nobles pensées en des
rhythmes plus harmonieux. Mais, ajouta le poëte après un silence, que
disent donc ces seigneurs qui boivent à côté de nous? il me semble que
j'entends parler de révolution et d'armées.
--Ils en parlent en effet, dit le seigneur Lou en fronçant les sourcils.
--Me permettras-tu de me dérober un instant aux charmes de la
conversation afin d'écouter ce qu'ils racontent? car j'arrive des
champs et j'ignore ce qui se passe dans la Patrie du Milieu.
Le nouvel ami de Ko-Li-Tsin fit un geste d'assentiment.
--En moins d'une Lune, disait un jeune buveur qu'à son costume de
satin jaune et à ses deux sabres croisés derrière son dos il était
aisé de reconnaître pour un Pa-Tsong, en moins d'une Lune la révolte a
grossi dangereusement. Après avoir quitté Pey-Tsin dans la compagnie
de quelques bonzes, Ta-Kiang a couru les campagnes, soulevant les
laboureurs; plusieurs chefs d'armée, abandonnant le véritable Fils
du Ciel, se sont soumis au rebelle, et maintenant une multitude
formidable, commandée par le jeune homme de Chi-Tse-Po, campe devant la
ville de Hang-Tchéou, dans le Tché-Kiang.
Ko-Li-Tsin eut grand'peine à retenir une exclamation de joie.
--Magnanime Ta-Kiang! pensa-t-il.
--Croyez-vous, dit-il d'un ton indifférent, que le rebelle renversera
la dynastie tartare?
--Cela pourrait bien arriver.
--Renverser notre glorieux Kang-Si! s'écria un personnage obèse, décoré
du globule de Mandarin. Qui a dit cela?
--Kang-Si est glorieux en effet. S'il était d'une dynastie chinoise,
reprit le Pa-Tsong, il serait inébranlable sur son trône de bronze;
mais il est Tartare; il se pourrait qu'il fût renversé.
--Je ne crois pas qu'il puisse l'être, dit le seigneur Lou en riant,
car les Pou-Sahs le protégent. Ne savez-vous pas ce qui s'est passé
tout récemment dans la Pagode de l'Agriculture?
--Je le sais, et mieux que vous peut-être, repartit le jeune chef.
C'était quelques jours après le siége et l'incendie de la Pagode
de Kouan-Chi-In. Le bruit courait que les bonzes du Temple de
l'Agriculture conspiraient pour le retour et le triomphe des rebelles
enfuis; mais le Fils du Ciel avait défendu qu'on les inquiétât. Or, un
soir, le grand Tao-Sée entra seul dans le temple afin de s'y livrer
à des méditations pieuses; en passant à côté de la grande cloche du
seuil, il lui sembla qu'elle vibrait sourdement. Une heure après,
lorsqu'il sortit, la cloche rendit un son plus fort, et cette fois le
bonze s'arrêta, plein de terreur.
--Que veut dire cela? s'écria-t-il en tremblant. Le Ciel a-t-il quelque
chose à me révéler?
--Oui, dit la cloche d'une voix terrible et sonore.
--Parle! Qui es-tu? dit le Tao-Sée en se prosternant.
--Je suis le Dragon, et je viens te réprimander de ta conduite
criminelle.
Le prêtre frappait la terre de son front.
--Tu me trahis, continua la voix; mais je te pardonnerai si tu consens
à te repentir et à faire ce que je t'ordonnerai.
--Ordonne, dit le Tao-Sée épouvanté, et pardonne-moi mes erreurs.
--L'empereur aimé du ciel, reprit la voix, c'est Kang-Si au règne
glorieux. Votre empereur rebelle est envoyé par les mandarins de
l'enfer. Cesse d'encourager la révolte que tu allumes dans la ville,
et soumets-toi au vrai maître de l'Empire; sinon d'affreux malheurs te
tortureront. Voilà ce que j'avais à te dire. Retire-toi.
Le bonze fut entièrement converti, et le germe de la révolution fut
étouffé dans la Capitale.
--Tu vois bien, dit le seigneur Lou, que j'avais raison de dire que les
Pou-Sahs protégent l'empereur Kang-Si.
--Tu aurais eu raison en disant que l'empereur se protége lui-même,
reprit le Pa-Tsong. Vous n'ignorez pas, continua-t-il en s'adressant à
tous les buveurs attentifs, que Kang-Si se plaît à sortir quelquefois
de son palais pour se promener seul et déguisé dans la ville et se
mêler aux groupes des oisifs. Eh bien! un soir, l'empereur est sorti
de la Ville Rouge; il s'est dirigé sans être vu vers le Temple de
l'Agriculture; il a attendu un instant où il ne passait personne;
alors, se faisant le plus petit qu'il a pu, il s'est blotti dans
l'énorme cloche de bronze; et voilà pourquoi il a été donné au Grand
Tao-Sée de converser avec le Pou-Sah de la cloche.
Les auditeurs éclatèrent de rire. Le seigneur Lou convint que cette
histoire était tout à fait vraisemblable et digne de Kang-Si, duquel on
connaissait mille ruses analogues. Puis d'autres propos circulèrent.
--Sait-on, demanda quelqu'un, ce qu'est devenu le poëte Ko-Li-Tsin,
celui qui avait attenté audacieusement aux jours sacrés du Ciel?
--Il est dans la prison, dit le Pa-Tsong; on le réserve à un terrible
supplice.
--Oh! oh! lit Ko-Li-Tsin.
--On raconte qu'il a subi la torture avec un courage admirable.
--Il est vrai, dit le seigneur Lou; Kang-Si serait heureux d'avoir de
pareils serviteurs.
Ko-Li-Tsin fut sur le point de saluer celui qui parlait ainsi; mais
il se retint heureusement. Il jugea même convenable de donner une
direction nouvelle à la conversation.
--Ne faisons-nous plus de vers? dit-il au seigneur Lou.
--J'allais te le demander, dit celui-ci. Choisis toi-même, un sujet
favorable.
--Te plairait-il de parler des Rêves en vers de sept caractères?
--Cela me plairait, dit Lou en prenant un pinceau.
Les deux nouveaux amis se recueillirent un instant. L'œil de Ko-Li-Tsin
pétillait de plaisir. Ils écrivirent sans s'interrompre et terminèrent
en même temps.
--Voici, dit Ko-Li-Tsin, en offrant ses tablettes au seigneur Lou, qui
lui tendait les siennes.
Ko-Li-Tsin se hâta de lire les vers de son compagnon. Ils étaient
conformes aux bonnes règles, et disaient:
Pendant le sommeil les pensées de l'homme,
sortant de son esprit, se promènent devant
ses yeux, et les rêves de la nuit comblent
les désirs du jour.
Le pauvre se voit riche, et l'homme vil se
voit glorieux.
Celui qui, pleurant sa bien-aimée absente,
s'endort dans ses larmes refroidies, sent
la tête de celle qu'il adore penchée vers
son épaule.
Le poëte converse avec Kon-Fou-Tsé; le
mandarin se croit empereur.
Mais l'empereur, sur son lit somptueux,
froisse les coussins de son front plein
de soucis, et, souvent, s'appuyant sur le
coude, il parle au chef des Eunuques:
«De quel côté souffle le vent? dit-il. Des
nuages voilent-ils la lune implacable? La
brûlante sécheresse menace-t-elle toujours
mon peuple?»
Cependant il s'endort, et il rêve qu'une
pluie abondante est descendue du ciel.
De son côté, le seigneur Lou admirait l'écriture irréprochable de
Ko-Li-Tsin et lisait les vers suivants:
Le rêve ressemble à une ombre sur le
sable. Mais quand on l'écrit sur des pages
blanches, le rêve devient comme un corps
au soleil.
Un jeune bonze de Na-Ian écrivait ses
songes sous les treillis du Pavillon
Rouge. Sur la plus haute terrasse de la
Tour à Neuf Étages une fille écrivait
aussi ses songes.
Le rêve du jeune prêtre était tendre;
celui de la jeune fille était doux.
J'ai conduit les deux rêves l'un vers
l'autre, comme deux époux timides.
--Voici, s'écria Lou, le plus élégant poëme que je connaisse, et
j'annonce un glorieux avenir à celui qui l'a écrit.
--Ne parle pas de mes vers, dit Ko-Li-Tsin; ils semblent être ceux d'un
enfant auprès des tiens. Tu me vois encore immobile d'admiration.
--Non, dit Lou avec gravité; ton poëme vaut mieux que le mien, et si
l'empereur l'avait sous les yeux il te ferait certainement un des
premiers de l'Empire.
En parlant ainsi, le seigneur Lou regardait fixement Ko-Li-Tsin; ses
sourcils s'étaient dressés, son visage avait pris une expression de
noblesse et de majesté peu conciliable avec sa condition modeste:
Ko-Li-Tsin frissonna.
Lou prit sa tête dans ses mains et songea longuement.
--Où donc ai-je vu cet homme? murmura-t-il.
Tout d'un coup il releva le front, bondit sur son siége et cria:
--Je me souviens! c'est celui qui a voulu m'assassiner!
Mais Ko-Li-Tsin n'était plus en face de lui.
Pendant que le seigneur Lou songeait, le poëte s'était silencieusement
levé; il avait descendu l'escalier de la terrasse, enfilé le couloir
fleuri, traversé, en sautant de barque en barque, l'étroite rue
liquide; et maintenant il courait démesurément vite vers la maison de
Yu-Tchin, située à peu de distance.
--C'était lui! disait-il en haletant; il allait me reconnaître; j'étais
perdu. Je ne croyais pas, en tombant dans ce lac, tomber dans un danger
si grand. J'aurais dû le tuer? Non, il venait de me sauver la vie.
D'ailleurs je n'en aurais pas eu le courage après avoir ri et chanté
avec lui.
Il atteignit la maison de son amie et frappa à coups redoublés.
Yu-Tchin vint lui ouvrir, et, pleurant de joie, se jeta dans ses bras.
--Te voilà! cria-t-elle; je te croyais mort, et j'étais prête à mourir
de chagrin. J'avais tout préparé pour notre mariage. Vois, je suis
toute parée, les invités sont encore là; viens vite.
--Il s'agit bien de se marier! dit Ko-Li-Tsin rapidement. Bonne
Yu-Tchin, prends une hache, une corde, une lanterne, et suis-moi.
CHAPITRE XVII
LE TIGRE DE JADE
Vaincu par la flèche du chasseur de
Tartarie, le grand tigre est renversé sur
le dos dans les ronces du ravin.
Mais dans sa gueule ouverte, comme dans le
tronc d'un saule creux, les abeilles ont
déposé leur miel,
Et la gueule du tigre, béante, apparaît
pleine d'or.
--Eh bien! s'écria Ko-Li-Tsin, en franchissant la porte ruinée de la
pagode de Kouaq-Chi-In, me suis-je trompé? Où sommes-nous? Où est
l'escalier d'albâtre? N'est-ce pas ici que je me suis battu?
--C'est bien ici, dit Yu-Tchin; mais l'escalier est démoli et la
pagode, pendant trois jours, a brûlé.
--Misérable Ko-Li-Tsin! gémit le poëte, que faisais-tu dans ta prison?
Paresseux et prudent, tu soignais tes blessures, tu préparais jour
à jour ton évasion, et tu as perdu un mois, et tu as tout perdu! Il
fallait fuir tout de suite, t'accrocher aux saillies des terrasses,
descendre les dix étages de la tour, étrangler les soldats, et enfin
exécuter l'ordre du maître. Ta-Kiang est glorieux, vainqueur, chef
d'une armée terrible; toi, qu'auras-tu fait dans toute cette gloire? Tu
n'as pas même pu sauver Yo-Men-Li; et peut-être vas-tu causer la perte
de l'empereur. Lorsqu'il frappera aux portes de Pey-Tsin en disant:
«C'est moi!» tu ne seras pas là. pour lui ouvrir, et s'il te demande:
«Où sont tes soldats?» tu lui montreras Yu-Tchin armée d'une pioche.
--Mais qu'as tu donc, maître? dit en tremblant Yu-Tchin. Pourquoi es-tu
si désespéré en face de ces ruines?
--C'est qu'il y avait sous la pagode un trésor qu'on m'avait confié et
sans lequel je ne puis rien faire, répondit Ko-Li-Tsin. Je pleure de le
voir englouti.
--Si le feu, dit Yu-Tchin, n'a pas brûlé le trésor, nous le
retrouverons sous les décombres.
--Tu as raison; mais il faudrait plusieurs hommes robustes pour
soulever cette montagne de pierres écroulées, et je ne peux dire mon
secret à personne.
--Essayons tout seuls, dit Yu-Tchin. Il n'est sans doute pas
indispensable de soulever les pierres. Nous pourrons peut-être nous
glisser à travers les interstices de l'écroulement et arriver jusqu'au
trésor.
--Essayons! dit Ko-Li-Tsin. Je suis fou de me décourager. La prison m'a
affaibli l'esprit. Allons, bonne Yu-Tchin, quand nous devrions être
écrasés sous les débris du monument, tâchons de lui arracher son cœur
précieux.
Ko-Li-Tsin posa le pied sur les restes branlants du grand escalier,
et tendit la main à Yu-Tchin. Ils atteignirent dangereusement la
première terrasse qui était à demi effondrée et toute couverte de blocs
renversés.
--Prenons garde, dit le poëte; parmi l'obscurité nous pourrions glisser
dans quelque fente et y mourir sans gloire. La nuit va finir, attendons
le jour.
--Oui, fit Yu-Tchin; les ombres semblent des trous et les trous des
surfaces planes. Il vaut mieux attendre une clarté plus franche que
celle de ma lanterne en papier bleu.
Assis l'un près de l'autre sur le socle d'une statue brisée, Yu-Tchin
disait mille choses tendres à Ko-Li-Tsin songeur.
Bientôt des blancheurs bleuâtres frappèrent les monceaux de débris,
faisant briller les cassures des pierres et luire çà et là des émaux et
des fleurs de porcelaine.
Tout était brisé, détruit, défiguré: les terrasses, les toits
échelonnés s'effondraient entre les murs d'albâtre, dont la blancheur
était sillonnée de traces de fumée et de longues traînées de sang
noirci; les adorables sculptures de jade, rompues par la hache,
s'émiettaient en grêlons; où se dressèrent de précieuses colonnettes
on ne voyait que des tronçons léchés par la flamme. Cependant, sous le
soleil qui se levait, la pagode ruinée gardait encore quelque chose de
son ancienne majesté; et formait des monceaux somptueux et brillants.
Ko-Li-Tsin s'avança vers l'édifice tombé.
--Prenons courage! dit-il à Yu-Tchin; tâchons d'écarter ces pierres
pesantes et de soulever ces toitures affaissées, comme si nous étions
une armée entière.
--Viens par ici, dit Yu-Tchin, qui frissonnait un peu dans le froid du
matin. Il ne faut pas songer à soulever les pierres, mais à profiter
des maladresses du hasard qui a dû laisser quelque porche debout.
--Le crois-tu? Kuan-Te à pris a tâche de tout détruire. On dirait même
que Lao-Kuon lui est venu en aide, et que le tonnerre est tombé sur la
pagode.
--N'importe! dit Yu-Tchin, nous entrerons.