Affaibli par la perte de son sang, triste pour la première fois de sa

vie, le poëte se laissait aller à un engourdissement profond; il ne

s'éveillait guère qu'une fois par jour: c'était quand le geôlier, vers

la douzième heure, lui apportait une maigre pitance.

Cependant, après quinze jours de prostration complète, il sentit la vie

revenir et l'appétit renaître. Au moyen de quelques liangs d'argent

il obtint du geôlier une nourriture supportable et des remèdes pour

ses blessures. Bientôt il vit les longs ongles de ses mains noircir et

tomber un par un. Il ne souffrait plus; les plaies de ses reins étaient

cicatrisées. Un jour, sentant sa poitrine avide d'air pur, il ouvrit

la porte de sa cellule et mit le pied sur la terrasse. Un grand oiseau

blanc, perché sur la balustrade de porcelaine, s'envola bruyamment.

--Tiens! dit Ko-Li-Tsin, les cigognes sont arrivées. Voici venir

l'automne, la saison des vents furieux. Et il se remémora ces vers d'un

poëte qu'il aimait:

Les sauterelles vertes poussent en même

temps que le blé; ainsi, dans la belle

saison, les jeunes gens boivent et

folâtrent.

Mais ceux dont l'esprit s'élève deviennent

bientôt tristes, car les nuages noirs se

balancent à moitié chemin du ciel.

Les hirondelles noires s'en vont, les

cigognes blanches arrivent; ainsi les

cheveux blancs suivent les cheveux noirs.

Et c'est une règle unique sur toute la

terre, comme il n'y a qu'une lune dans le

ciel.

Puis il s'avança et regarda en bas.

--En effet, dit-il, je ne m'envolerai pas d'ici, c'est trop haut.

La ville se déroulait et miroitait à ses pieds; il l'entendait

murmurer comme une mer lointaine. La tour était placée à un angle du

mur quadrangulaire qui enfermait tous les bâtiments de la prison;

elle surplombait légèrement une petite route sale et étroite, où se

promenaient continuellement des sentinelles tartares. Ko-Li-Tsin

s'amusa à regarder le réseau des rues et des carrefours, qui, vu de si

haut, ressemblait aux fibrilles d'une grande feuille sèche; et sa gaîté

renaissante improvisa des vers.

--Un, deux, trois, quatre, dit-il, en comptant sur ses doigts:

Je vois la plaine et les montagnes bleues;

je vois aussi le grand ciel fin et tout

uni.

La Capitale du Nord me paraît un immense

troupeau de buffles, et le Palais de

l'Empereur semble un grand éléphant couché

à mes pieds.

Nul n'est au-dessus de moi. L'oiseau qui

s'envole d'auprès de moi descend.

Je vois le monde comme doivent le voir du

haut des Nuages les Sages immortels.

--Ces vers, ajouta Ko-Li-Tsin, révèlent une certaine pente vers des

idées sérieuses. Pendant que je suis tranquille et solitaire, je vais

enfin composer mon grand poëme philosophique; et je pourrai accomplir

le rêve de ma vie.

Cependant la cigogne tournoyait au-dessous de la terrasse, inquiète,

n'osant revenir. Ko-Li-Tsin rentra sans bruit dans sa cellule.

--Je ne veux pas l'effrayer, dit-il; elle pourra devenir pour moi un

compagnon agréable.

L'oiseau se posa sur la balustrade dès que la terrasse cessa d'être

occupée.

--Fort bien! pensa Ko-Li-Tsin. Et, derrière les vitres de corne

transparente, il faisait à la cigogne mille signes amicaux. Elle y fut

apparemment sensible, car lorsque le poëte, lentement et d'un air doux,

mit de nouveau le pied sur la terrasse, elle ne s'envola point. Le

lendemain, elle poussa la condescendance jusqu'à permettre à Ko-Li-Tsin

de lui caresser les ailes. Reconnaissant, il lui récita des vers et

inventa sur la blancheur des cigognes mille comparaisons gracieuses.

A partir de ce moment le poëte et l'oiseau furent deux amis. Ils

prenaient leur repas ensemble. Souvent la cigogne, à cause des grands

vents, dormait dans la cellule de Ko-Li-Tsin. Le cachot et le ciel se

mêlaient.

Mais un jour, pendant que la cigogne, perchée sur la balustrade,

lissait ses ailes, familièrement, à côté de Ko-Li-Tsin, une flèche

habilement lancée vint la frapper, et elle tomba en tournoyant au pied

de la tour. Ko-Li-Tsin poussa un cri de colère et de douleur; il se

pencha rapidement, et vit dans la petite rue quelqu'un qui ramassait

l'oiseau et s'enfuyait en l'emportant. Plein de rage, il lança vers le

fuyard toutes les tasses et tous les plats qui couvraient sa table.

Mais la porcelaine se brisa sur les dalles de la rue sans atteindre

le ravisseur, qui disparut avec la cigogne. Ko-Li-Tsin sentit alors

toute l'horreur de la prison: pour la première fois il fut pris d'un

désir farouche de liberté. Jusque-là il avait eu patience, se disant

que ses amis travaillaient dans l'ombre, que Yo-Men-Li avait sans doute

rejoint Ta-Kiang, et que celui-ci, triomphant bientôt, viendrait le

délivrer. Il était presque heureux, au milieu du ciel clair, composant

des vers sur la lune et sur les cigognes, bercé la nuit par les vents

mélancoliques de l'automne, songeant parfois à son poëme philosophique

et à la fille du gouverneur de Chen-Si, qu'il revoyait, dans des rêves

pleins de bambous, derrière le papier rosâtre d'une fenêtre imaginaire.

Mais l'absence de son compagnon ailé bouleversa sa résignation en

impatience et sa tranquillité en tristesse; il songea alors que,

pendant qu'il était prisonnier et inactif, ses amis réunissaient des

armées, organisaient des batailles, conquéraient des villes, et que

toutes ces choses glorieuses se faisaient sans lui. Il fut pris de

désespoir, et finit par se demander pourquoi les soldats de l'empereur

ne venaient pas le prendre pour le tuer.

--Pourquoi ne m'a-t-on pas encore étranglé? demanda-t-il un jour au

geôlier.

--Paye, tu le sauras.

Ko-Li-Tsin lui donna un demi-liang.

--Eh bien! dit le gardien, c'est parce que l'empereur ne signe les

sentences de mort qu'à la fin de l'année, et nous ne sommes qu'au

huitième mois.

--Encore quatre mois à rester ici! répéta dès lors bien souvent

Ko-Li-Tsin, penché hors de la balustrade et mesurant des yeux la

hauteur de la tour.

Mais un jour il eut une grande joie; il vit un oiseau blanc s'élever

rapidement vers la terrasse: c'était la cigogne qui revenait.

Retrouvant pour un instant toutes ses gaietés, il se mit à battre des

mains, et lorsqu'elle fut posée sur le rebord de porcelaine il baisa

tendrement le petit bec rose de son amie.

--Tu n'es donc pas morte! lui disait-il. On te tenait prisonnière? Tu

t'es échappée pour revenir? Si tu savais combien j'ai été triste de ton

absence et comme je suis heureux de te revoir! Mais tu as été blessée;

es-tu bien guérie au moins?

Ko-Li-Tsin regardait la cigogne, en lui caressant les plumes. Il

s'aperçut qu'elle avait au cou un petit rouleau de papier retenu par un

cordon de soie.

--D'où vient ceci? s'écria le poëte, détachant le cordon et déployant

le rouleau avec un battement de cœur.

C'était une lettre d'une écriture grosse, maladroite et vulgaire. Les

caractères s'alignaient en colonnes tortueuses. Elle était ainsi conçue:

«Grand poëte et maître souverain, c'est moi qui ai lancé une flèche

sans pointe contre la cigogne, après m'être exercée au tir pendant

plusieurs jours; je voulais emporter l'oiseau chez moi et l'habituer à

ma maison. Je lui ai donc présenté une compagne de son goût. Maintenant

il rentrera chaque soir au soleil couchant dans ma demeure; mais,

comme je ne lui donnerai jamais à manger, c'est vers toi qu'il ira

chercher sa nourriture. De la sorte, nous pourrons correspondre. Je

ne peux pas vivre sans toi; j'ai failli devenir folle quand j'ai vu

qu'on t'emmenait. Je t'ai suivi, criant et pleurant. Les soldats se

moquaient de moi. A force de ruse je suis parvenue à voir le geôlier;

je lui ai donné mes bijoux, et il m'a dit que tu étais au sommet de

la tour. Alors j'ai cherché à te voir de la rue; mais tu ne sortais

pas et j'avais peur des sentinelles. Enfin, un jour je t'ai vu, j'ai

compris que tu étais guéri, et j'ai imaginé de prendre la cigogne pour

t'envoyer une lettre. Dis-moi ce que je puis faire pour te tirer de

cette affreuse tour. Que veux-tu que je devienne, mon époux étant au

ciel et moi sur la terre?

Au glorieux Ko-Li-Tsin, son esclave humble et agenouillée,

YU-TCHIN.»

--Bonne créature, dit le poëte, comme elle m'aime! j'en ferai

certainement mon épouse du second rang, si la fille du gouverneur le

veut bien.

Il répandit tout le bol de riz destiné à son repas du soir; la cigogne

sauta sur les dalles de la terrasse et becqueta les grains rapidement.

Ko-Li-Tsin se promenait, plongé dans une réflexion profonde. Les vents

s'étaient levés si fort, qu'ils faillirent, par deux fois, emporter sa

calotte. Il se frappa le front et s'écria:

--Oh! quelle idée!

Mais il se mit à rire de tout son cœur.

--Idée burlesque, ajouta-t-il.

Cependant il continua de marcher sur la terrasse, les yeux brillants,

la bouche serrée.

--Pourquoi pas? murmurait-il. Ce sera, en tout cas, une mort moins

honteuse que la strangulation. Allons, l'entreprise est digne de

Ko-Li-Tsin.

Prenant à sa ceinture son écritoire de voyage, il répondit brièvement à

Yu-Tchin, roula sa lettre et l'attacha au cou de la cigogne. L'oiseau

n'avait pas l'air d'être disposé à repartir sur-le-champ. Il s'était

perché sur la balustrade et commençait une toilette consciencieuse.

Ko-Li-Tsin essaya de le pousser, mais il voletait un instant et

revenait. Ce ne fut qu'au moment où le soleil allait disparaître que la

cigogne ouvrit ses ailes et descendit. Ko-Li-Tsin la suivit des yeux.

Elle franchit le Lac du Nord et se posa sur une maison isolée, dont le

large toit retroussé était surmonté d'un petit belvédère.

--Bon! dit Ko-Li-Tsin, la maison est haute et peu éloignée. Aucun

monument entre elle et ma tour. Le vent soufflera de l'est pendant

toute la onzième Lune. Ce sera presque possible.

Ce soir-là le poëte mangea peu et dormit moins. Il médita toute la

nuit, faisant à voix basse de mystérieux calculs, et attendit le jour

avec impatience. Dès l'aurore il se mit à marcher sur sa terrasse,

calculant toujours, et songeant; on eût dit d'un architecte qui combine

des mesures.

--Je dois peser bien peu, disait-il, car j'ai déplorablement maigri

depuis que j'habite cette tour. Tant mieux!

Il regardait souvent du côté de la maison d'où devait partir la

cigogne. Il écarquillait les yeux et tâchait de reconnaître Yu-Tchin

dans les formes vagues qu'il apercevait sur le belvédère. Enfin un

point blanc se détacha de la toiture et monta lentement. C'était

l'oiseau; mais il semblait voler péniblement. De temps en temps il

baissait le cou et regardait ses pattes comme avec étonnement. Il

arriva enfin. Il portait une tige de bambou creuse, longue d'au moins

vingt pieds, d'une légèreté excessive. Ko-Li-Tsin la détacha avec

empressement.

--C'est cela! c'est bien cela! s'écria-t-il. Merci, bonne Yu-Tchin!

Après avoir donné à manger à la cigogne, il se mit activement à

l'ouvrage. Détachant les longs cordonnets de soie mêlés à sa natte,

il les unit solidement l'un à l'autre de manière à n'en former qu'une

corde, puis tordit, ploya et lia le bambou.

--Cela me sert à quelque chose, disait-il, d'avoir été pendant toute

mon enfance un affreux vaurien n'aimant qu'à courir et qu'à jouer dans

les champs.

Le poëte travailla tout le jour. Il ne s'interrompit que lorsque la

douzième heure fut sur le point de sonner; alors il rentra dans sa

cellule afin que le geôlier ne vînt pas le surprendre sur la terrasse.

Le soir, la tige de bambou avait le contour vague des épaules d'un

animal, et la cigogne était partie, emportant une seconde lettre pour

Yu-Tchin. Il se coucha, mais, auparavant, il avait attaché la carcasse

de bambou à la balustrade de porcelaine, car depuis quelques jours les

terribles typhons de Tartarie soufflaient avec une violence redoublée,

et ils auraient pu emporter le précieux bâton contourné.

Le lendemain l'oiseau apporta une seconde tige plus courte que la

première. Ko-Li-Tsin l'attacha par un bout au milieu de sa fantastique

bête; puis, liant un cordon à l'une des épaules, il le fit passer sous

l'extrémité inférieure de la tige centrale, le ramena vers l'autre

épaule, l'y fixa, et, ces choses faites: «Il ne me manque plus que du

papier, dit-il.»

La cigogne employa trois jours à transporter les papiers de diverses

couleurs dont Ko-Li-Tsin avait besoin; il les découpa soigneusement

et étiqueta les morceaux. Le quatrième jour, Yu-Tchin lui envoya un

morceau de colle; mais, n'ayant pas de feu, il ne savait comment le

faire fondre. Il attendit la douzième heure, et dit au geôlier, qui

venait lui apporter sa nourriture quotidienne:

--Voilà bientôt un mois que je suis ici; je m'ennuie.

Le geôlier fit un geste qui signifiait parfaitement: Cela m'est bien

égal.

--Ne pourrais-tu rien faire pour me distraire un peu?

Le geôlier secoua la tête.

--Regarde l'horizon et les montagnes, dit-il.

--Je les ai regardés.

--Regarde-les encore.

--Que font les autres prisonniers? demanda Ko-Li-Tsin.

--Ils geignent et gémissent à m'assourdir.

--Ils ne se promènent pas?

--Leurs chaînes ne leur permettent même pas de se tenir debout. On leur

détache le bras droit seulement à l'heure où ils doivent préparer leur

repas.

--Ah! dit Ko-Li-Tsin, ils préparent eux-mêmes leur repas? Cela me

divertirait peut-être de faire cuire mes aliments.

--Oui; mais cela me fatiguerait beaucoup de porter ici un fourneau et

du bois à brûler.

--Mais, dit Ko-Li-Tsin, tu n'aurais plus la peine de préparer mon dîner.

--Ce n'est pas moi qui le prépare, c'est un prisonnier. Je n'ai la

peine que de lui donner quelques coups de bambou.

--Je te donnerai un liang d'argent.

Le geôlier tendit la main.

--Apporte le fourneau d'abord.

--Tu l'auras demain.

--Tu auras ton liang demain.

--Allons, je vais le chercher; mais tu me donneras quelques tsins de

plus pour m'avoir fait monter deux fois les dix étages?

--C'est convenu.

Le gardien descendit et revint bientôt avec le fourneau et les fagots.

Ko-Li-Tsin lui donna un liang, y joignit quelques tsins, le congédia

et se remit au travail, tout joyeux. D'abord il alluma le feu et fit

fondre son morceau de colle, puis il commença à étendre le papier sur

les tiges de bambou et à le coller avec précaution. Le grand vent de

Tartarie ne s'était pas calmé. «Souffle, souffle,» disait le poëte.

Bientôt le squelette léger fut entièrement recouvert. L'animal prenait

un corps. Ko-Li-Tsin, avec de l'encre et son pinceau, lui fit de gros

yeux ronds et des écailles.

Cependant la cigogne avait emporté une dernière lettre pour Yu-Tchin;

et, en se couchant, le poëte se dit: «C'est pour demain.» Il ne dormit

pas. Il écoutait le vent furieux battre les murs de sa cellule. Il

entendait son ouvrage de bambou et de papier claquer et s'agiter comme

s'il voulait s'envoler. Il se leva plusieurs fois pour aller voir s'il

n'était pas arrivé quelque malheur.

--Allons! allons! fougueuse monture, ne pars pas sans ton cavalier,

disait-il en resserrant les cordelettes.

Dès le lever du soleil le poëte s'accouda à la balustrade de

porcelaine; il ne s'occupa nullement de son déjeuner. Il tenait ses

yeux fixés sur le belvédère de la petite maison et murmurait:

--Pourra-t-elle l'apporter jusqu'ici?

Vers la onzième heure la cigogne s'envola du toit de la maison et

franchit le lac rapidement; mais bientôt son ascension se ralentit. A

quelques pieds au-dessous de la terrasse, elle s'arrêta, ne pouvant

aller plus loin. Ko-Li-Tsin ne respirait pas. L'oiseau s'était posé sur

la balustrade de l'étage inférieur. Il essayait par moments de s'élever

encore, puis retombait. Son maître, penché vers lui, l'appelait et

lui montrait de la nourriture. La cigogne fit un effort suprême; elle

s'approcha, posa son bec sur le rebord de porcelaine, et le poëte,

tendant les bras, la saisit et l'amena sur la terrasse.

--Enfin, s'écria-t-il, belle cigogne, tu m'as sauvé. Je ferai pour ta

gloire plus de cent poëmes.

L'oiseau avait à la patte le bout d'une corde de soie mince mais

solide. Cette corde s'éloignait de la tour, franchissait le lac et se

perdait dans les vapeurs d'un jour d'automne. Après l'avoir attachée

au milieu d'une autre corde qui reliait, en flottant, les deux pointes

de son animal, Ko-Li-Tsin n'eut que le temps de se précipiter dans la

cellule, car le geôlier venait d'y entrer. L'espion sorti, il revint

sur la terrasse et attacha à l'extrémité inférieure du monstre léger

une interminable queue formée des cent lambeaux liés ensemble de sa

propre robe déchirée. Puis il attendit, assis sur la balustrade, les

jambes dans l'espace. Son cœur battait, il avait le visage blême, mais

aucune hésitation ne passa dans ses yeux.

Le soir monta. Les vents étaient furibonds. La machine de bambou et

de papier claquait à se briser. Ko-Li-Tsin la tenait d'une main, de

l'autre il se cramponnait au dernier morceau de sa robe allongée en

queue. La corde, qui descendait vers la ville, paraissait bien tendue.

Enfin la nuit s'établit tout à fait, et les vents étaient devenus

formidables. «En route!» dit Ko-Li-Tsin, et il lâcha le monstre, qui

s'éleva avec une rapidité vertigineuse, entraînant derrière lui sa

queue, et, au bout de sa queue, Ko-Li-Tsin.

CHAPITRE XV

LE DRAGON VOLANT

Quand des hommes voient quelque chose

d'extraordinaire, ils ont peur et adorent.

Mais dès qu'ils n'ont plus peur,

Si la chose est inanimée, ils la brisent;

si elle est vivante, ils la tuent.

--Seize.

--Trente-cinq.

--Fils de chien! nous n'avons que dix doigts, et à nous trois nous ne

pouvons pas faire trente-cinq. Tu boiras deux tasses de vin.

--Je les boirai.

Les gardes de nuit pariaient au jeu de la mourre dans le pavillon qui

exhausse la Porte Septentrionale de la Ville Tartare. Trois étaient

accroupis sur le parquet autour d'une lanterne. Le dos hérissé de

flèches aux plumes teintes, la tête ornée d'un casque de cuivre terminé

par une pointe d'où pend un gland rouge, ils tendaient l'une vers

l'autre leurs larges faces épanouies, qui ont la couleur du cuir vieux;

ils plissaient leurs petits yeux obliques; ils ouvraient à de gros

rires leurs larges bouches que cernent de noires moustaches tombantes;

et derrière eux leurs nattes se traînaient comme des couleuvres. Les

autres gardes, appuyés du dos aux balustrades de bambou, tenant d'une

main leur pique et croisant un pied sur l'autre, regardaient les trois

joueurs gras et bruyants.

--Par mon fiel de brave guerrier! tu triches!

--Ton fiel est celui d'un lapin aux yeux rouges, si tu dis que je

triche.

--D'un lapin? femelle d'âne, ne dis-tu pas que j'ai le fiel d'un lapin?

--Je le dis, si tu dis que je triche.

--D'un lapin! que Kouan-Te t'extermine!

--Allons, dit un des spectateurs, qu'il boive une tasse de vin.

--Je la boirai.

--Vingt! J'ai gagné. Donne l'argent.

--Non; et c'est toi qui as le fiel d'un lapin, car tu as fermé le pouce.

--Que la poussière de Tartarie t'emplisse la gorge! je n'ai pas fermé

le pouce.

--Tu n'auras pas l'argent.

--Mais je te dénoncerai comme voleur, traître, homme sans rate, et je

te ferai mettre à la cangue!

La querelle allait devenir vive, lorsqu'un des soldats appuyés à la

balustrade leva la tête et dit:

--Oh! oh! quel est cet oiseau prodigieux qui traverse le ciel?

Tous se précipitèrent et dressèrent leurs fronts hors du pavillon.

En effet, un fantastique animal passait lentement devant la lune. Sa

silhouette se détachait en noir sur la profondeur bleuâtre du ciel.

--C'est le Dragon! c'est le Dragon! s'écrièrent les soldats en se

jetant la face contre terre.

Et ils demeurèrent longtemps prosternés, en proie à la plus vive

terreur et se poussant l'un l'autre du coude.

--Que vient-il nous annoncer?

--Est-ce la pluie ou la sécheresse?

--Si c'était un ye-tioum de l'enfer revêtu d'une fausse apparence?

--On dirait qu'il s'approche et descend.

--Si nous appelions le Pa-Tsong?

--Oui, oui; appelons-le bien vite.

Un des soldats rampa vers l'escalier et reparut avec un jeune chef.

--Voilà, dit celui-ci en regardant le Dragon Volant, voilà un voyageur

qui est entré sans demander la permission au Général des Neuf Portes.

--C'est un génie peut-être qui vient répandre sur nous une dangereuse

maladie?

--Eh bien! prenez les gongs, les tamtams, et, en hurlant, faites un

grand tapage pour l'effrayer et l'empêcher de se poser. Mais je crois

voir le Fan-Koui lui-même? ajouta le jeune chef. Allons! lancez des

flèches.

Les soldats ayant bandé leurs arcs, tirèrent; mais leurs mains

tremblaient et les flèches s'éparpillèrent dans le ciel.

--Maladroits et vauriens! cria le Pa-Tsong, c'est ainsi que vous savez

votre métier?

Il banda un arc et tira à son tour. La flèche atteignit le dragon, qui

vacilla un instant, mais reprit sa marche tranquille. Les soldats,

voyant que rien de terrible ne s'était produit, lancèrent une

nouvelle nuée de traits. Cette fois, le dragon volant fut entièrement

transpercé. A travers ses plaies béantes, on apercevait des étoiles.

Puis, aux cris et aux trépignements de joie des soldats, le monstre

tournoya dans l'air et s'abattit profondément.

CHAPITRE XVI

KO-LI-TSIN TROUVE UN AMI DIGNE DE LUI

Une vapeur enveloppe le bateau comme d'une

gaze légère, et une dentelle d'écume

l'entoure, semblable à un rang de dents

blanches.

La lune lentement s'élève en souriant à la

mer, et la mer semble une grande étoffe de

soie brodée d'argent.

Les poissons viennent souffler à la

surface des globules qui sont autant de

perles brillantes, et les flots clairs

bercent doucement le Bateau des Fleurs.

Mon cœur se tord de douleur en le voyant

si éloigné de moi et retenu au rivage par

une corde de soie.

Car c'est là que fleurissent les fleurs

les plus éclatantes; c'est là que le vent

est parfumé et que demeure le printemps.

Je vais chanter une chanson en vers,

marquant la mesure avec mon éventail, et,

la première hirondelle qui passera, je la

prierai d'emporter là-bas ma chanson.

Et je vais jeter dans la mer une fleur que

le vent poussera jusqu'au navire.

La petite fleur, quoique morte, danse

légèrement sur l'eau; mais moi, je chante

avec l'âme désolée.

--Par tous les Mandarins de l'Enfer, s'écria Ko-Li-Tsin, l'eau est

froide pendant le onzième mois comme la neige des montagnes de l'Ouest,

et coupante, lorsqu'on tombe de si haut, comme mille lames d'acier.

Mais les dalles des rues ou les dragons des toitures eussent été plus

fâcheux encore.

Le poëte secoua sa tête hors de l'eau et regarda de tous côtés la

pâleur limpide du lac où se mirait la lune.

--Où suis-je? dit-il; que les rivages sont éloignés! Je suis las et

brisé de ma chute. Mes larges manches s'emplissent d'eau; mes semelles

pèsent comme des blocs de plomb, et il me semble que je traîne après

moi un flot inerte de lourds cadavres.

Ko-Li-Tsin nageait péniblement et ne savait de quel côté se diriger; il

s'essoufflait de plus en plus.

--Après avoir volé dans l'espace comme les Sages immortels, disait-il,

vais-je me noyer ici comme un chien blessé?

Il luttait courageusement, mais devenait plus lourd à chaque mouvement.

Ses tempes battaient; il fixait des yeux hagards sur les reflets de la

lune éparpillés à la surface de l'eau. Tout à coup une petite jonque

passa dans la clarté. Ko-Li-Tsin jeta un cri, battit l'eau de ses

mains, puis, exténué de ce dernier effort, se laissa couler. Il n'avait

pas encore perdu connaissance, lorsqu'il se sentit violemment saisi et

enlevé par un poignet vigoureux. Après avoir toussé, éternué et frotté

ses yeux pleins d'eau, il vit qu'il était assis dans un bateau en face

d'un personnage de haute taille qui ramait. Ko-Li-Tsin se hâta de se

lever et de saluer selon les règles.

--Mon noble sauveur, dit-il, excuse-moi de t'avoir détourné de ton

chemin. Si je n'en avais pas été à mon suprême effort, je n'aurais pas

crié pour attirer ton attention. Mon nom est Chen-Ton; je suis poëte,

et je chanterai tes louanges.

L'homme quitta les rames, se leva à son tour, et salua:

--Mon nom est Lou; je suis originaire du Pé-Tchi-Li. Ce jour est un des

meilleurs de ma vie, car j'ai retardé le voyage au pays d'en haut d'un

grand poëte qui me sera un ami précieux. Mais tu ne peux rester ainsi

imbibé d'eau. Quand j'ai entendu ton cri, j'allais au Bateau des Fleurs

de la Mer du Nord. Veux-tu que je t'y conduise? Là de gracieuses femmes

te sécheront, te réchaufferont; puis nous terminerons la nuit en buvant

ensemble joyeusement.

--Merci, merci, seigneur Lou, dit le faux Chen-Ton; c'est avec

empressement que j'accepte ta proposition, car il y a bien longtemps

que je n'ai bu des tasses de vin avec un ami et que je n'ai respiré les

parfums du Bateau des Fleurs!

Le Dragon Impérial · 第 9 / 17 段