--Oh! non, dit-il; si tu te mettais à genoux devant moi j'aurais envie

de pleurer, comme si je voyais la claire lune tombée sur la terre. Dis

ton nom, je l'écouterai avec recueillement.

Yo-Men-Li était émue et confuse; jamais on ne lui avait parlé ainsi.

Si Ta-Kiang me disait cela, pensa-t-elle, je mourrais de délices.

L'héritier du Ciel attendait, la regardant tendrement.

--Je suis coupable, dit Yo-Men-Li. J'ai voulu, curieuse et sacrilége,

voir la Ville Mystérieuse. J'ai revêtu les habits de mon jeune frère;

je me suis introduite dans le Palais à la suite d'un cortége; mais,

juste châtiment de mon crime, je me suis égarée dans la nuit effrayante.

--Chère criminelle! dit le prince Ling, en caressant doucement le cou

de Yo-Men-Li, si un autre que moi savait cela, on ferait bien mal à

ce joli cou, pareil au jade laiteux; moi, pour le punir, je vais le

charger d'une lourde chaîne.

Le jeune homme retira de son cou un collier en perles de Tartarie,

et le plaça sur les épaules de Yo-Men-Li. Le collier retombait trois

fois vers la poitrine de l'enfant. Elle était adorable au milieu de

ces fourrures éparses et de ces lueurs de perles, avec son beau visage

inquiet et fier.

Le prince la regardait, stupéfait et ravi.

--Comme tu es belle! disait-il. Je ne peux pas croire que tu sois une

femme. Tu es une rou-li. Tu vas disparaître, te changer en oiseau,

t'envoler et me laisser seul, pour toujours désespéré. Écoute: Mon père

veut que je choisisse des épouses, car j'ai dix-sept ans. Chaque matin

on conduit vers moi des jeunes filles choisies parmi les plus nobles et

les plus belles de l'Empire. Je les regarde avec indifférence. Mon cœur

reste froid, et mon père bien-aimé me réprimande. Je n'ai jamais aimé

aucune femme; mais, ce soir, j'ai choisi mon épouse, et demain, à son

réveil, mon père sera heureux.

--Non! dit Yo-Men-Li avec terreur, non, magnanime prince, je ne puis

être ton épouse: je suis fiancée depuis longtemps.

--A qui? à qui? s'écria le jeune homme en pâlissant. Tu ne peux être

fiancée; tu ne l'es plus, puisque je t'aime! Personne ne viendra

te disputer à moi. Quel est celui qui t'aime? continua-t-il en

fronçant les sourcils, je le tuerai; si tu neveux pas dire son nom,

j'exterminerai tous les jeunes hommes de l'Empire, et quand nous serons

seuls, enfin tu seras libre!

--Je suis fiancée, mais je ne me marierai pas, dit Yo-Men-Li avec un

soupir où il y avait des larmes.

Le prince se méprit sur le sens de cette parole.

--Pardon, dit-il avec un regard plein de soumission suppliante. Je

t'ai parlé durement, à toi! Mais tu me disais des choses cruelles. Tu

seras mon épouse, la seule, entends-tu bien, et, plus tard, je te ferai

impératrice rayonnante, et je t'adorerai sans fin.

--Ta-Kiang, pensait Yo-Men-Li, pourquoi n'as-tu pas le cœur de ce jeune

homme?

Le prince avait les yeux humides et souriait.

--Tu ne souffres plus, au moins? dit-il. Tu es si pâle! Comme tu as

eu peur, pauvre petite, toute seule dans la nuit. Si j'avais su que

tu étais dans le palais! Mais, dis, veux-tu que je te fasse voir

les merveilles de la Ville Rouge? Viens, tu prendras tout ce que tu

trouveras beau. Non, tu ne veux pas. Tu es lasse, veux-tu dormir? Je

mettrai mon bras sous ta tête, et je ne bougerai pas.

--Je veux partir, s'écria Yo-Men-Li en se levant brusquement. Grand

prince, tu es bon; indique-moi la route; fais-moi sortir d'ici!

--Oh! non, dit le prince avec inquiétude; tu ne partiras pas. Ta seule

présence a bouleversé mon âme. Je suis transformé, comme un ciel noir

où se lève la lune. Ne me replonge pas dans l'ombre; je ne pourrai plus

y vivre. Je veux rester éternellement lié à toi, comme la lumière au

soleil.

--Laisse-moi partir, dit Yo-Men-Li, fiévreuse; ma mère mourrait

d'inquiétude en ne me voyant pas revenir; mon père me tuerait à mon

retour, et ma mémoire serait déshonorée!

--Non; car demain des envoyés glorieux iront dire à tes parents que tu

vas être l'épouse du prince Ling.

--Nous ne nous sommes pas rencontrés selon les rites, dit la jeune

fille; le Fils du Ciel ne consentira pas à notre mariage.

--Si, méchante enfant! Mon père ne me laissera pas souffrir; car il

m'aime. Mais toi, tu ne m'aimes pas, tu me détestes; tes regards

tombent sur moi froids et courroucés.

--Je t'aimerai si tu me laisses partir.

--M'aimer? Tu ne m'as même pas appris ton cher nom.

--Mon nom de famille est Yo; mon nom de mère, Men-Li.

--Yo-Men-Li! dit le prince en fermant les yeux.

--Montre-moi la route, dit la jeune fille.

--Oh! mauvaise! mauvaise! Tu dis que tu m'aimeras? dis-tu vrai? Je

ferai ta volonté pour que tes yeux deviennent doux en me regardant.

Mais tu ne m'aimeras pas, tu t'enfuiras, tu te cacheras; je ne te

verrai plus et je mourrai de douleur.

Le prince posa son visage dans ses mains; des larmes coulaient entre

ses doigts.

--Non, dit Yo-Men-Li; je reviendrai, je ferai ce que tu voudras, je

t'aimerai, je serai ton esclave.

--Vraiment? s'écria le prince, tu m'aimeras et tu reviendras vers moi?

Il la saisit dans ses bras et l'étreignit contre sa poitrine à

l'étouffer; mais Yo-Men-Li se déroba vivement. Le prince s'appuya à la

muraille, défaillant.

--Partons, dit la jeune fille.

--Jure-moi que tu reviendras? soupira-t-il.

--Tu me reverras demain à la dixième heure; je le jure sur les

cercueils de mes ancêtres. D'abord, pensait-elle, il faut sauver

Ta-Kiang.

--Attends, dit le prince, mets cette robe d'hermine sur tes épaules,

car la nuit est froide; puis je t'obéirai. Le cœur pâle de tristesse,

je te conduirai où tu voudras.

Le prince fit entrer les petites mains de Yo-Men-Li dans les larges

manches de la robe d'hermine, et boucla l'agrafe d'or sur la poitrine

de l'enfant; puis il alla dans une chambre voisine, qui était la Salle

du Sommeil. Une ouverture ronde percée dans la muraille laissait

apercevoir cette chambre, éclairée d'un jour bleuâtre. Le prince Ling

reparut bientôt, suivi d'un eunuque vêtu de rouge.

--Ne crains rien, dit-il à Yo-Men-Li, cet homme est moins qu'un chien,

car il est muet.

L'eunuque prit les lanternes au bec de la cigogne et ouvrit dans le mur

de laque une petite porte invisible.

--Allons, dit Yo-Men-Li.

--Appuie-toi sur moi, dit doucement le prince, je t'en supplie.

Elle posa sa main sur l'épaule du jeune homme. L'eunuque éleva les

lanternes et passa devant. Ils s'engagèrent dans une longue galerie

contournée, qui déboucha dans un vestibule où se hérissaient des lions

et des monstres sculptés.

--Demain, disait le prince, je donnerai une grande fête. Je conduirai

vers mon père la belle Yo-Men-Li, et mon père lui sourira.

--Revoir Kang-Si! pensait Yo-Men-Li en tremblant.

Ils arrivèrent sur les terrasses, dont la lune changeait l'albâtre en

neige. Ils descendirent un grand escalier, sous la clarté douce de la

nuit. Le prince tournait la tête pour voir Yo-Men-Li, et appuyait sa

joue à la petite main posée sur son épaule. Après avoir franchi la

porte du Ciel Serein, ils traversèrent de longues cours, suivirent de

longues rues, et arrivèrent au rempart. L'eunuque réveilla les soldats,

la grande porte fut ouverte, le pont fut abaissé.

--A la dixième heure, demain, dit le prince, tu viendras et tu

m'aimeras, n'est-ce pas, Yo-Men-Li?

--Tu as mon serment, dit-elle.

Le prince l'attira dans ses bras, et, penchant son visage vers le front

parfumé de la jeune fille, il le respira longuement comme une fleur

précieuse.

--A présent je suis mort, dit-il, tu emportes ma vie. Va, l'eunuque

t'éclairera jusqu'à ta maison. Où est-elle?

--Dans l'Avenue de l'Est.

Le prince fit un signe. L'eunuque lui donna une des lanternes et se mit

à marcher devant Yo-Men-Li.

--Je suis fou, disait le prince en les regardant s'éloigner: je laisse

partir mon bonheur.

CHAPITRE XIII

ROSES, PERLES, PLEURS

Il avait naguère autant de rêves qu'il

y a de fleurs de pêcher sur la colline

orientale;

Mais maintenant son front n'a plus qu'une

pensée,

Comme une porcelaine blanche où trempe une

pivoine.

Le prince Ling suivit Yo-Men-Li des yeux aussi longtemps qu'il put

la voir. Lorsqu'elle eut disparu avec l'eunuque il rentra lentement,

rêveur.

--J'étais un guerrier dans une plaine brûlante, écrasé sous le poids de

son armure en corne noire; mais soudain un serviteur inconnu m'enlève

ma lourde cuirasse, un vent parfumé souffle de l'est, et je pense qu'à

l'été lourd succède le tiède printemps.

Il remonta les escaliers des terrasses. Le regard levé vers la lune, il

souriait et murmurait:

--Yo-Men-Li! Yo-Men-Li!

Revenu dans sa chambre, où brûlaient les quatre lampes odorantes, il

jeta les yeux sur le poëme qu'il composait avant l'arrivée de la jeune

tille.

--Ah! ah! Voilà ce que j'écrivais avant de l'avoir vue. Il n'y a pas

une heure que je la connais, et pourtant je n'écrirai plus jamais rien

de semblable; je ne saurais même pas finir le vers commencé. Celui

qui me verra désormais ne reconnaîtra pas le prince Ling; comme le

voyageur qui trouve au retour son champ inondé par le fleuve se dit:

«Ce lac brillant sous le ciel peut-il bien être la plaine féconde où

se dressaient autrefois les grands épis?» Ainsi mes amis s'étonneront

devant moi.

Le prince froissa le papier où s'alignaient ses vers anciens.

--Aux Ye-Tioums l'étude, la morale et les sages maximes! Grands

philosophes que je vénérais, je vous quitte; vous n'êtes plus mes

conseillers ni mes maîtres; mon cœur ne peut contenir désormais que la

joie ou le désespoir.

Le prince trempa un pinceau dans l'encrier et écrivit sur une page

blanche:

J'étais pareil à un pavillon inhabité au

milieu d'un lac glacé par l'hiver.

Sous le ciel noir, lourd de pluie, dans

les arbres grêles et dépouillés, les

oiseaux, gonflant leurs plumes, dormaient

tristement, croyant que c'était la nuit.

Mais soudain le grand soleil s'épanouit;

le toit d'or du pavillon s'éclaire, et sur

le lac fondu fleurissent les tulipes d'eau;

Et les fenêtres s'ouvrent joyeusement,

et une femme penche vers les fleurs son

visage plus beau que la lune, pendant que

les oiseaux en fête chantent pour elle

avec tendresse.

Le prince Ling s'éloigna de la table et alla s'asseoir sur le banc

d'honneur, regardant la place vide où était naguère Yo-Men-Li; et il

baisa les fourrures qui l'avaient enveloppée.

--Pourquoi l'ai-je laissée partir? soupira-t-il.

Et pendant très-longtemps il rêva, triste et heureux.

L'eunuque rentra dans l'appartement.

--Eh bien! t'a-t-elle répété sa promesse? Parle-moi d'elle. Où l'as-tu

conduite?

L'eunuque traça en l'air des caractères avec son éventail.

--Elle m'a dit: «A demain!» décrivit-il. Je l'ai conduite à l'extrémité

septentrionale de l'Avenue de l'Est.

--Et tu n'as pas vu dans quelle maison elle est entrée?

--Non, glorieux maître; elle m'a ordonné de m'éloigner sans retourner

la tête.

--Tu crois qu'elle viendra?

--Certes! traça l'eunuque.

--Allons, dit le prince, viens me mettre au lit; si le sommeil pouvait

me prendre et me conduire à demain! Il me semble que je vais mourir

d'impatience.

Le prince se coucha, mais il ne put dormir. Appuyé sur un coude, les

yeux ouverts, il vit pâlir la lune, la dernière étoile s'éteindre, et

avant que l'aurore fût levée, il se leva.

Il courut au jardin, une petite jonque de laque au bras. Il voulait

choisir pour sa bien-aimée les fleurs nouvellement écloses. Il prit des

touffes de roses pourpres et les roses pâles qui ont l'arôme du thé;

il cueillit le yeng-yeng, cette fleur d'amour dont le parfum trouble

le cœur, la fleur de lune, le lys d'or et la pervenche humide; il se

penchait sur les lacs pour saisir les nélumbos et les nénuphars jaunes,

il se haussait sur la pointe des pieds pour atteindre les camélias

grimpants et les claires hydrangées qui faisaient pleuvoir sur lui leur

rosée odorante.

Il disposa son bouquet dans la jonque de laque et se dirigea vers les

longues galeries où sont entassées les richesses des empereurs. Il

parcourut lentement les salles, remuant du bout de ses grands ongles

les diamants et les saphirs au fond des coupes d'or.

--Quelle est la pierre assez belle pour Yo-Men-Li? Quel est le diamant

digne de son regard? Où sont les perles qui valent son sourire?

Il ôta sa calotte de satin et l'emplit jusqu'aux bords des pierreries

les plus rares.

--Lorsqu'elle sera assise près de moi je les verserai sur sa robe, et

elle se divertira un instant de les voir, entre ses genoux, briller

comme des fleurs de feu; puis, se levant et secouant sa robe, elle rira

peut-être du bruit joyeux qu'elles feront en roulant sur le sol.

Il continua à fureter, ouvrant les coffrets, renversant les tasses d'or

mat.

--Je lui poserai moi-même cette aigrette de rubis sur le front; je

pourrai ainsi toucher un instant ses cheveux lisses. Et ce bracelet

d'escarboucles? peut-être aimera-t-elle son éclat de soleil et me

donnera-t-elle, en échange du bijou, son bras de jade à baiser.

Il prit encore des colliers d'émeraudes, des agrafes de corail, des

bagues de topaze, puis remonta vers le Palais, écoutant, le cœur gonflé

de joie, la huitième heure du matin qui tintait sur le gong du Portail

Serein.

En rentrant dans sa chambre, le prince s'arrêta devant un large miroir

d'acier poli, semblable à la lune sur les roseaux; il se vit, les joues

empourprées par la fraîcheur du matin, les mains ensanglantées par

les épines, les vêtements ruisselants de rosée, les bras enlacés de

colliers flamboyants, les cheveux étoiles de fleurs et de lueurs, et

les yeux pleins d'amour.

--Ah! s'écria-t-il en souriant, m'aimerait-elle si elle me voyait

ainsi, outragé par les ronces et chargé comme un paysan qui se rend au

marché?

Il versa tous les bijoux dans une grande corbeille de porcelaine et

plaça sur la table de laque la jonque pleine de fleurs.

--Allons, reprit-il en frappant sur un petit gong d'argent, qu'on

apporte les parfums les plus purs, les plus superbes costumes, et qu'on

m'habille! Si ma bien-aimée me surprenait ainsi, elle me prendrait pour

un homme vil.

Des serviteurs entrèrent. Les uns portaient de larges coffres de

laque fleuris d'or, d'où ruisselaient à demi déployées des étoffes

resplendissantes; les autres des plateaux d'or débordant de plumes

multicolores, d'aigrettes, de calottes brodées, des boîtes précieuses

renfermant les globules honorifiques, et des vases de jade où fumaient

des parfums.

Le prince, impatient, plongea ses bras dans les coffres et retira les

vêtements l'un après l'autre. Il dispersait à terre ceux qui ne lui

plaisaient pas. Lorsqu'il eut préféré une robe qui lui sembla digne de

plaire à Yo-Men-Li, il se livra aux serviteurs qui le lavèrent avec du

lait odorant, l'inondèrent de parfums, mêlèrent à sa longue natte des

brindilles de soie, puis le revêtirent du costume choisi. C'étaient une

robe de damas, couleur de saphir, ramagée de broderies d'or et bordée

d'une haute bande de satin dont les couleurs alternées formaient un

triple arc-en-ciel ondoyant, un manteau court, aux larges manches, en

satin jaune, qui portait sur la poitrine et sur les épaules le Dragon

à Cinq Griffes, et une calotte de brocart jaune surmontée d'une petite

couronne finement découpée. Couvert de ces splendeurs, il mit à son

pouce une bague d'or au chaton formé d'un gros rubis conique et lisse,

dont la douce caresse rafraîchit les paupières, puis, ayant fait

appeler l'eunuque muet, il lui dit:

--Vas attendre ma bien-aimée à la porte de la Ville Rouge; il est temps.

L'eunuque s'éloigna.

--Comme la fièvre palpite dans mes tempes, disait le prince, à demi

couché sur le banc d'honneur; comme l'attente oppresse mon cœur et fait

trembler mes membres!

L'homme de bronze qui est assis au sommet du Portail Serein commença de

frapper la dixième heure sur le gong.

Le prince devint pâle et se leva brusquement.

--Elle vient! elle est à présent près des murailles; dans un instant

elle sera ici; je vais mourir de joie. Il faut dix minutes pour venir

des murailles à cette chambre. Oh! longues minutes!

Elles s'écoulèrent. Le prince souriait.

--La voilà, disait-il.

Cinq minutes encore se passèrent.

--Elle marche lentement; elle se repose de moment en moment, pendant

qu'elle monte les degrés des terrasses.

Il écarta le store bleu de sa fenêtre et regarda.

L'eunuque revenait seul.

--Misérable! cria le prince, que fais-tu là?

--Elle ne vient pas, traça l'eunuque.

--Je te ferai mettre à la cangue! elle est à la Porte du Sud, elle

t'attend, chien, pendant que tu te promènes!

L'eunuque tourna les talons et se mit à courir vers les murailles.

Le prince attendit longtemps.

--Si elle ne venait pas! se dit-il tout à coup.

Une douloureuse terreur l'envahit.

--Pourquoi ne viendrait-elle pas? Pourquoi cette enfant voudrait-elle

me faire mourir?

La onzième heure retentit. Le prince Ling n'essaya point de se contenir

plus longtemps. Oubliant toute étiquette, il se précipita hors de la

chambre, descendit l'escalier des terrasses et alla rejoindre l'eunuque.

Celui-ci était seul.

Le prince, mortellement triste, n'osa point lui parler; il tourna des

yeux pleins de larmes vers l'Avenue de l'Est, demeura immobile et

attendit.

La douzième heure tinta; le prince frémit.

--Elle ne viendra pas! dit-il avec désespoir.

L'eunuque secoua la tête.

--Viens! gémit le prince. Conduis-moi où tu l'as laissée; puisqu'elle

ne veut pas venir, allons la chercher.

Le jeune homme se mit à marcher rapidement; il traversa la Ville Jaune

et entra dans la Ville Tartare, accompagné longtemps par le regard

des passants étonnés de voir l'Héritier du Ciel courir les rues sans

cortége et suivi d'un seul eunuque. Il arriva à l'extrémité de l'Avenue

de l'Est.

--C'est ici que tu l'as laissée? dit-il.

L'eunuque décrivit:

--Oui.

Le prince regarda autour de lui; puis il alla frapper à une maison;

mais lorsque le portier vint ouvrir il ne sut que demander. Il tourna

la tête vers l'eunuque; celui-ci traça en l'air des caractères avec son

éventail.

--Demande, voulait-il dire, si l'homme qui habite la maison a une fille.

Le prince répéta la question au portier.

--Il en a trois, répondit le portier; la plus âgée a huit ans.

Le prince s'excusa et se dirigea vers une autre porte. Aux portiers de

vingt maisons il fit la même demande; aucun ne connaissait la jeune

fille qu'il cherchait. Il arriva devant la pagode de Kouan-Chi-In; et

il errait, plein de tristesse, jetant aux murailles muettes des regards

désespérés.

Un vieillard, de la terrasse de sa maison, appela le prince.

--Jeune seigneur, dit-il, que cherches-tu?

Le prince leva la tête.

--As-tu vu une jeune fille rentrer seule chez elle, cette nuit?

demanda-t-il.

--Si cette nuit n'avait pas été pleine de troubles et de batailles, ta

question serait oiseuse; car un vieillard ne passe pas volontairement

la nuit à regarder ce qui se fait dehors. Mais, ayant été réveillé par

les cris des soldats, j'ai ouvert ma fenêtre et j'ai observé le combat

sanglant qui s'est livré devant la pagode de Kouan-Chi-In.

--Et tu as vu une jeune fille?

--Non; mais un jeune garçon qui, après la bataille, est venu frapper à

la pagode.

--C'est elle! s'écria le prince en battant des mains. Et que s'est-il

passé, bon vieillard, après que ce jeune garçon eut frappé à la porte

de la pagode?

--Les vainqueurs lui ont ouvert, et il est entré en donnant les signes

de la plus vive inquiétude.

--Ensuite?

--Ensuite, je suis allé me coucher.

--Merci, honorable Seigneur, dit le prince; et il se dirigea vers la

pagode.

La porte rompue encombrait l'entrée. Il fut obligé d'enjamber des

débris. Les longues allées de marbre étaient désertes. Sur les degrés

des terrasses grimaçaient des têtes de cadavres; et la pagode à demi

écroulée brûlait lentement. Le prince, épouvanté, se mit à courir

autour du monument; il se penchait sur les morts en frémissant et

appelait tristement Yo-Men-Li.

--Où est-elle? où est-elle? criait-il avec égarement; et, fou de

douleur, il arrachait les broderies de sa robe et étouffait ses

sanglots en mordant ses mains mouillées de larmes.

L'eunuque se jeta à ses pieds, le suppliant par ses gestes d'apaiser

cette douleur, de reprendre espoir et de revenir au Palais pour ne

pas se montrer aux passants, lui, le fils du Maître, ainsi oublieux

de l'étiquette; mais le prince ne voulut pas comprendre. Ce ne fut

qu'avec la nuit qu'il rentra dans son palais splendide, le cœur et le

foie brisés, plus misérable que le mendiant affamé qui grelotte sous la

pluie.

CHAPITRE XIV

LA CIGOGNE VOYAGEUSE

Tan-Io-Su, voyant parmi le cortége d'un

mandarin un bourreau qui tirait des

chaînes et portait sur sa tête une cage

pleine d'oiseaux:

«La! la! dit-il, pourquoi cet homme

porte-t-il sur sa tête une cage pleine

d'oiseaux?»

«C'est pour témoigner, dit le bourreau, du

soin avec lequel je garde les prisonniers

que la justice me livre.»

«N'est-ce pas plutôt, dit Tan-Io-Su, pour

témoigner que les prisonniers ont des

ailes?»

Dans le quartier le plus occidental de la Cité Tartare se groupe une

suite de bâtiments noirs, tristes, peu élevés, qu'une mince tour à dix

étages surmonte: ce sont les prisons de Pey-Tsin, redoutées et cruelles.

A l'intérieur, en de longues galeries sordides, froides, grouillantes

de rats, se traînent et gémissent de misérables criminels. Tous

appellent avec instance la mort, qui met un terme à tous les supplices.

Affreux, sales, mangés de vermine, les uns, chargés de chaînes trop

courtes qui circulent du cou aux poignets et des poignets aux pieds,

peuvent à peine se tenir debout; d'autres, blottis dans des cages

étroites et boueuses, mendient avec des cris de bête sauvage un peu

de nourriture; car les aliments chétifs auxquels ils ont droit sont

souvent diminués par les geôliers cupides. Plusieurs, liés ensemble

en longue file par leurs mains que traverse un clou rivé, arrivent

à une maigreur effrayante, et quelquefois un prisonnier, au milieu

de ses compagnons, tombe mort; il est aussitôt dévoré par les rats.

Quelques-uns ont les poignets serrés dans des menottes trop petites,

qui, déchirant la chair, mettent les os à nu; et souvent leurs mains et

leurs avant-bras, enflés horriblement, recouvrent les rudes bracelets

et les ensevelissent sous d'affreuses boursouflures tuméfiées.

C'est dans ce lieu lugubre de supplice et de misère que les soldats

lâchèrent Ko-Li-Tsin. En entrant, le délicat poëte sentit son cœur se

serrer de compassion et de dégoût.

--Je ne veux pas mourir ici! s'écria-t-il.

--Tu n'y mourras pas, mais tu y vivras, dit un geôlier qui remuait des

chaînes.

--Toutes choses pesées, j'aime encore mieux y mourir.

--A moins que tu n'aies de l'argent, chuchota le geôlier en le

regardant à la dérobée.

--Ah! dit Ko-Li-Tsin, combien te faudrait-il pour ne pas me mettre ici?

--Pour un liang d'or je te donnerai une chambre propre; pour deux

liangs, je te logerai au sommet de la grande tour, où l'air est pur et

d'où l'on peut voir la ville tout à son aise.

--Conduis-moi au sommet de la tour, dit Ko-Li-Tsin en lui donnant deux

liangs d'or, et soutiens-moi, car je ne peux pas marcher.

Quand ils eurent gravi les dix étages de la tour, le geôlier lit entrer

Ko-Li-Tsin dans une petite cellule et prépara des chaînes.

--Ne m'attache pas; mes mains sont toutes meurtries et mes reins

saignent.

--Donne un autre liang d'or, dit le rapace gardien.

--Prends-le dans ma ceinture.

--Du reste, tu ne t'envoleras pas d'ici, ajouta le geôlier en se

retirant et en fermant à triple tour une porte solide.

Ko-Li-Tsin se traîna vers un grabat, s'y laissa tomber, exténué, et

s'endormit soudain d'un sommeil lourd et douloureux.

Lorsqu'il rouvrit les yeux le soleil emplissait sa prison. Il promena

autour de lui son regard appesanti. Il était dans une étroite chambre

ronde, située sur la dernière plate-forme de la tour. Il n'y avait

d'autres meubles que le lit et une petite table cagneuse. Mais en face

du grabat s'ouvrait une terrasse semi-circulaire, et la porte qui y

conduisait n'était pas verrouillée.

Ko-Li-Tsin était trop faible pour se lever. Il resta plusieurs jours

sur sa couche, abattu et fiévreux.

--Ta-Kiang est sauvé, pensait-il; il sera empereur, et moi je vais

mourir ici, sans gloire; la fille du gouverneur de Chen-Si ne me

pleurera même pas.

Le Dragon Impérial · 第 8 / 17 段