presque tuer pour ne pas te trahir, et il est couvert de blessures.
--Tu as fait ton devoir en serviteur dévoué, dit l'empereur; je te
récompenserai. Mais à présent écoute mes dernières paroles. Je pars,
je vais, traversant les villes et les villages sur un cheval de
bataille, soulever des peuples, entraîner des troupes à ma suite, et,
grossissant mon armée à chaque pas, je reviendrai formidable. Toi,
reste à Pey-Tsin, et sèmes-y la révolte. Donne des armes à tous les
hommes robustes. Je te nomme général de l'armée que tu auras conquise.
Aujourd'hui nous avons fait une faute. Si le sabre n'a pas atteint le
cœur de l'ennemi, c'est que le sabre avait été confié à une main faible
et indigne. Désormais que les femmes ne soient plus mêlées aux graves
travaux. J'ai parlé.
--Maître, dit Ko-Li-Tsin, si tes ordres ne sont pas exécutés, c'est que
je serai mort ou prisonnier.
Une musique guerrière se fit entendre dans le lointain.
--Voici les Tigres de guerre! s'écria le poëte; il n'est plus temps de
fuir; nous sommes perdus.
Ta-Kiang lui lança un regard courroucé.
--Ne dis jamais devant moi qu'il n'est plus temps.
--J'ai tort, répondit Ko-Li-Tsin en baissant la tête. Le Dragon est
invincible.
--Le Dragon peut être vaincu par le Dragon, dit le bonze; hâte-toi,
Ta-Kiang! je te suivrai; car à ma voix les couvents et les pagodes se
lèveront. Les soldats viennent du côté de l'Est, ajouta le Tao-Sée;
fuyons par la porte occidentale. Toi, Ko-Li-Tsin, détends la pagode,
occupe les soldats afin qu'ils ne nous poursuivent pas.
--Oui, dit le poëte.
--A présent, au revoir! Tu verras bientôt flotter la bannière du Lys
Bleu.
L'empereur et le Grand Bonze descendirent les trente-deux marches d'un
étroit escalier, montèrent à cheval et s'éloignèrent au galop, suivis
d'une petite troupe de cavaliers armés qui portaient des lanternes.
--Puissent-ils bientôt revenir sous les longs plis glorieux de
l'étendard des Mings! dit Ko-Li-Tsin.
Cependant la musique guerrière, qui s'était tue un instant, éclata
soudain à peu de distance. On entendait aussi un bruit de pas réguliers
et nombreux.
--Allons! dit le poëte à Yu-Tchin, qui le suivait toujours, inquiète et
étonnée, allons, bonne créature, aide-moi à marcher, afin que je puisse
donner des ordres et préparer la défense.
--Mais, dit Yu-Tchin, tu n'es donc pas un marchand de sabres?
--Non.
--Ah! dit Yu-Tchin. Qu'es-tu donc?
--Poëte et conspirateur, dit Ko-Li-Tsin en riant.
--Ah! dit Yu-Tchin.
Puis, elle ajouta:
--Veux-tu me permettre de panser tes plaies?
--Non, les nouvelles blessures guériront les anciennes.
Yu-Tchin se mit à pleurer.
--C'était bien la peine de te sauver de la mort, dit-elle, si tu veux
encore t'exposer à mourir!
--Sois tranquille, Ko-Li-Tsin a la vie dure.
--S'il ne meurt pas, reprit Yu-Tchin, il sera tellement mutilé qu'il
emploiera des siècles à se guérir et ne m'épousera jamais!
--Mort ou vif, Ko-Li-Tsin tiendra sa promesse.
Yu-Tchin essuya ses larmes. Ils étaient revenus sur la terrasse.
--Frappe ce gong de toute ta force, dit le poëte.
Yu-Tchin obéit: les bonzes accoururent.
--Voici mes soldats, dit Ko-Li-Tsin. Avez-vous exécuté mes ordres?
--Les fossés sont pleins d'eau, répondirent les Tao-Sées; les portes de
fer sont bien closes, et chacun de nous est armé d'une hache et d'un
sabre.
--Combien d'hommes êtes-vous?
--Nous étions trente; dix d'entre nous sont partis avec l'empereur.
--La victoire est impossible; mais que la résistance soit longue. Toi,
Yu-Tchin, monte sur la plus haute terrasse de la pagode et suis des
yeux la fuite des lanternes qui accompagnent l'empereur. Quand tu les
verras courir dans la plaine, tu viendras me prévenir.
Yu-Tchin, résignée, s'éloigna.
--Les soldats franchiront le fossé en un bond, continua Ko-Li-Tsin,
pâle et s'appuyant au mur; allez donc enlacer aux troncs des cèdres
de traîtresses cordes habilement emmêlées, afin que nos ennemis s'y
embarrassent les jambes et se prennent comme des mouches en des toiles
d'araignées.
Un coup de marteau retentit sur la porte de bronze.
--Bien! ils attaqueront d'abord la porte de l'Est. A votre besogne!
qu'un seul reste près de moi pour m'empêcher de tomber, et hâtez-vous
pendant que je parlementerai avec les soldats.
Ko-Li-Tsin se fit porter devant la porte, qu'un second coup de marteau
ébranla.
--Qui frappe ici après les heures prescrites? Qui vient troubler d'un
bruit sacrilége le repos glorieux de la miséricordieuse Kouan-Chi-In?
--Ouvrez! cria le Pa-Tsong, c'est le Dragon à Cinq Griffes qui heurte.
--Le Dragon est-il blessé? le Ciel a-t-il besoin du secours du Ciel? En
ce cas, je vais tirer de leur pur sommeil les Tao-Sées rigides, et ils
se mettront en prières.
--Le Dragon se porte bien, malgré vos criminelles tentatives, et il
vient faire sentir ses griffes aiguës à la chair des coupables.
--Ne cherche pas les coupables parmi les Sages qui servent Kuan-Chi-In;
tu ne les trouverais pas.
--Ouvre donc, en ce cas. Si les coupables ne sont pas dans la pagode,
pourquoi hésites-tu à ouvrir?
--Parce qu'un Tao-Sée doit du respect à la Mère de la Sagesse.
--Ta-Kiang, le rebelle, est ici! cria le Pa-Tsong; livre-le et je te
laisserai la vie, bien que j'aie ordre de vous exterminer tous.
--Tu offenses les Pou-Sahs; je ne veux pas m'associer à ton crime, dit
Ko-Li-Tsin en se retirant.
Les Tigres de guerre poussèrent des cris sauvages et trépignèrent sur
les dalles.
--Cernez la pagode, dit le chef, et entrez tous malgré portes et fossés.
--Cerne, cerne, il n'est plus temps, murmura Ko-Li-Tsin.
Il revint sur la première terrasse; les bonzes se réunirent autour de
lui.
--Que faut-il faire, maître?
--Montez sur la seconde terrasse, répondit Ko-Li-Tsin, car il est
impossible de défendre la première. L'escalier d'albâtre est si large
que nous tous, sur une même ligne, n'en fermerions pas l'entrée. Celui
qui mène à la plate-forme que nous allons occuper est intérieur et
étroit; nous en fermerons la porte et nous pourrons résister pendant
quelques instants.
Ko-Li-Tsin et les bonzes envahirent la deuxième plate-forme.
Les soldats avaient franchi le fossé; mais ils s'embarrassèrent dans
les cordes tendues entre les cèdres, et Ton entendait monter de toutes
parts leur cri rauque et bestial.
--Démolissez les balustrades, dit Ko-Li-Tsin, et entassez leurs débris
de distance en distance.
Les bonzes levèrent leurs haches et frappèrent les délicates
sculptures. Une blanche poussière de marbre neigea autour d'eux.
Les assaillants s'étaient dégagés à coups de sabre des liens de soie
qui avaient entravé leur marche; ils s'avançaient avec précaution,
craignant quelque nouvelle embûche.
Un Tao-Sée, plus âgé que les autres, s'approcha de Ko-Li-Tsin.
--Maître, dit-il, je vais sans doute mourir ici; il faut que je
t'apprenne où se cache le précieux trésor de la pagode. Les richesses
qu'il enferme appartiennent maintenant à Ta-Kiang. Pendant son
absence, tu peux les employer à le servir. Écoute donc: dans le socle
de la statue de Kouan-Chi-In une porte s'ouvre sur l'escalier d'un
souterrain....
Une flèche siffla à l'oreille de Ko-Li-Tsin. Le Tao-Sée, frappé à la
tempe, tomba en arrière et mourut sans un cri. Son bras déjà roide
tendait à Ko-Li-Tsin deux clefs d'or.
Le poëte se baissa, prit les clefs de ses mains sanglantes et les cacha
dans sa ceinture.
Les Tigres de guerre avaient gravi l'escalier d'albâtre et hurlaient
au pied de la pagode. Une nuée de flèches s'envola de leurs arcs bien
tendus et vint égratigner les murs de porcelaine, par-dessus la tête
des assiégés. Au même moment, la lune éclaira une avalanche tumultueuse
de pierres et de marbre, dont la blancheur s'ensanglantait dans les
épaules brisées et dans des crânes rompus.
--Bien! dit Ko-Li-Tsin; ils détériorent nos murailles, mais nous
cassons leurs têtes.
Des gémissements se mêlaient aux cris de rage des assaillants.
--Jetez ce qui vous reste de projectiles avant qu'ils soient revenus de
leur frayeur! cria Ko-Li-Tsin.
Une seconde avalanche tomba sur le dos des soldats, inclinés vers leurs
compagnons blessés. Plusieurs ne se relevèrent pas.
Ko-Li-Tsin se pencha et regarda joyeusement le champ de bataille.
--Les Tigres de guerre ont les griffes coupées, dit-il.
Une flèche vint le piquer à l'épaule.
--Et ils mordent mal, ajouta-t-il en arrachant avec ses dents la
flèche, qu'il cracha aux soldats.
--Femelle d'âne! cria le Pa-Tsong à celui qui avait lancé la flèche;
ne tire pas sur celui-là; nous avons ordre de le prendre vivant. Le
bourreau se chargera de lui. Mais enfonçons les portes et escaladons
les murs.
Les Tigres de guerre se ruèrent sur la pagode; des coups de hache
ébranlèrent les portes en bois de fer, et les parois du monument se
couvrirent de corps agiles qui, s'accrochant aux saillies des colonnes,
montaient rapidement.
Ko-Li-Tsin était anxieux.
--Nous n'avons plus rien à leur jeter, disait-il.
Il regarda autour de lui: il ne vit que les colossales statues dorées
des Dieux, immobiles, de loin en loin, sur des piédestaux incrustés de
turquoises.
Les portes craquaient lugubrement. On entendait la respiration
haletante des soldats qui approchaient. Le poëte regarda les Dieux
tranquilles: il semblait leur demander conseil. Tout à coup il s'élança
vers l'un d'eux, et, oubliant ses blessures, le poussa violemment des
mains et des genoux. Le Dieu s'inclina vers l'ennemi, lui montrant sa
large face souriante, puis, bloc terrible détaché de son piédestal,
s'abattit pesamment, et les corps qu'il rencontra furent aplatis sur
les dalles de marbre.
--Ah! ah! cria Ko-Li-Tsin aux bonzes, le Ciel nous vient en aide!
Suivez mon exemple. Vous n'avez plus de pierres? jetez des Dieux aux
soldats de l'empereur.
Les bonzes s'arc-boutèrent aux socles des statues et bientôt de mainte
partie de l'édifice descendit une masse énorme et brillante.
Les soldats restaient atterrés sous cette pluie formidable de Dieux
d'or. Le plus profond silence régnait parmi eux. Aucun gémissement ne
s'élevait, car ceux qui étaient atteints ne criaient plus.
Cependant, après quelques instants d'effroi, les Tigres de guerre
reprirent courage, recommencèrent l'ascension, et bientôt des
mains s'accrochèrent aux rebords de la terrasse. Les premières
furent abattues à coup de haches; mais un soldat mit le pied sur
la plate-forme. Un bonze, s'élançant vers lui, l'enlaça; ils
luttèrent quelques minutes au bord de la terrasse; puis, s'entraînant
mutuellement, roulèrent ensemble sur les piques aiguës des Tigres de
guerre. D'autres soldats succédèrent au premier, et Ko-Li-Tsin, appuyé
à la muraille, se disait: «Je suis à bout.» Ses blessures, aggravées
par la fatigue, saignaient. Il sentait ses forces et sa vie s'en aller
avec son sang; ses yeux troublés ne distinguaient plus les bonzes des
guerriers impériaux. Alors une voix tremblante, la voix de Yu-Tchin,
dit à son oreille: «Tes amis sont sauvés; ils courent dans la plaine.»
--Ah! dit Ko-Li-Tsin en fermant les yeux.
Il entendit encore les cris de triomphe des Tigres de guerre et les
soupirs des bonzes égorgés. Puis il s'évanouit entre les bras des
soldats qui le chargeaient de chaînes.
CHAPITRE XII
L'HÉRITIER DU CIEL
La lune monte vers le cœur du ciel
nocturne et s'y repose amoureusement.
Sur le lac lentement remué, la brise du
soir passe, passe, repasse en baisant
l'eau heureuse.
Oh! quel accord serein résulte de l'union
des choses qui sont faites pour s'unir!
Mais les choses qui sont faites pour
s'unir s'unissent rarement.
La nuit emplissait la Salle du Repas Auguste lorsque Yo-Men-Li,
cachée dans les longs plis de la nappe de satin, se réveilla de son
évanouissement.
--Où suis-je? dit elle en regardant avec effroi l'obscurité. Dans un
affreux cachot, sans doute.
Elle tâta le sol, en craignant de poser la main sur une boue humide ou
sur quelque reptile flasque. Elle sentit la fraîcheur lisse des dalles
d'albâtre et de la soyeuse étoffe qui traînait à terre.
--Que s'est-il passé? dit-elle. L'empereur était sur son trône de
bronze. Calme, il rêvait. Moi, je l'ai frappé d'un sabre aigu. J'avais
du sang dans les yeux; j'avais peine à voir clair. Le Fils du Ciel
s'est levé avec un effroyable fracas d'orage; j'ai pensé que le
tonnerre venait défendre l'empereur. Mais ensuite je ne me souviens
pas. Pourquoi ne m'a-t-on pas enchaînée? Pourquoi ne m'a-t-on pas tuée?
Ah! s'écria-t-elle en se levant brusquement, j'ai entendu le mandarin
demander grâce. Le mandarin nous a sans doute trahis. Il faut que
j'avertisse Ta-Kiang. Il faut qu'il fuie.
Elle fit quelques pas, les bras étendus.
--Hélas! dit-elle, comment se diriger, aveugle, dans un lieu inconnu?
Tout à coup elle poussa un cri étouffé, se rejeta en arrière, puis
demeura immobile; les rapides battements de son sang faisaient à ses
oreilles comme un bruit de pas lointains. Qu'avait-elle donc vu? Sur
le sol, une chose informe, phosphorescente, brillait sans éclairer. Et
Yo-Men-Li fixait sur cette chose un regard plein d'épouvante.
--Me voilà redevenue une enfant sans courage, dit-elle. J'ai peur, je
n'ai plus mon cœur de jeune garçon, je suis une femme qui tremble pour
sa vie inutile, et j'oublie Ta-Kiang. Au lieu de courir le prévenir du
péril, je reste ici sans souffle. Peut-être dans ce moment des soldats
se dirigent vers sa retraite; ils vont l'arrêter, le tuer. Oh! quand je
devrais mourir, je vaincrai cet effroi qui me glace.
Yo-Men-Li se précipita sur la chose luisante et y posa les mains;
elle faillit s'évanouir en sentant des écailles humides et froides;
cependant elle ne retira pas ses doigts.
--Si c'est un monstre venu de l'empire des Ye-Tioums, qu'il me dévore
tout de suite, pensa-t-elle.
Mais soudain elle s'écria:
--C'est le poisson coupable, le complice de mon crime!
Et elle se recula vivement; mais le plat d'or que son pied heurta
rebondit sur les dalles et un bruit métallique éclata dans l'obscurité.
Yo-Men-Li s'enfuit, égarée.
--Je veux sortir de cette salle, soupira-t-elle, car toutes les
terreurs y habitent.
Elle atteignit la muraille et chercha frénétiquement une issue; un
lourd rideau s'écarta sous sa main; palpitante, elle se précipita hors
de la Salle du Repas Auguste.
Une clarté presque insensible emplissait la chambre où Yo-Men-Li venait
d'entrer; c'était une lumière vague, indécise, n'éclairant rien, mais
blanchissant doucement l'obscurité; on eût dit de la neige sous une
nuit noire: la lune s'était levée et caressait faiblement les fenêtres
où s'enchâssaient entre des nervures d'or des coquillages nacrés aux
pâles transparences.
Yo-Men-Li avança d'un pas ferme; mais le claquement de ses semelles sur
le sol lui fit peur.
--S'il y avait des hommes dans cette chambre, pensa-t-elle, des hommes
endormis qui s'éveilleraient brusquement! oh! combien leur effroi
serait moins violent que le mien!
Elle retint son souffle et marcha lentement. Parfois elle frôlait
le ventre rebondi d'un grand vase de porcelaine ou le rebord d'une
balustrade de laque. Soudain le bruit de ses pas s'éteignit; elle
foulait un épais tapis de fourrures: sans s'en apercevoir elle
avait pénétré dans une autre salle. Elle s'arrêta, épouvantée: elle
voyait de toutes parts, dans les murailles, des yeux flamboyants qui
la regardaient avec courroux; on eût dit d'une troupe innombrable
d'affreux oiseaux aux prunelles lumineuses, perchés sur des buissons
noirs.
Yo-Men-Li cacha son visage dans sa main.
--J'ai versé le sang du Ciel, murmura-t-elle; j'ai vu sur la poitrine
auguste une larme rouge au milieu des pierreries; voici les Pou-Sahs
terribles qui demandent vengeance. Oh! Ta-Kiang! Ta-Kiang!
Pour calmer son cœur elle pensa au fier regard et au front superbe de
celui qu'elle adorait.
Elle releva la tête; les yeux dans les murailles brillaient toujours.
Cependant elle vit un large espace complètement noir. Baissant les
paupières et étendant les mains, Yo-Men-Li se dirigea rapidement
vers lui. C'était une porte. La jeune fille en écarta les draperies
moelleuses, puis elle resta immobile sur le seuil.
La lune éclatait, bleue et claire, de l'autre côté du rideau; mais ce
n'était pas une chambre qu'elle éclairait; c'était un lac. Yo-Men-Li
vit distinctement des roseaux et des bambous se refléter dans l'eau
pure, des saules fins y tremper leurs branches, et des nénuphars
entr'ouvrir leurs coupes blanches à sa surface. Plus loin elle vit
un pont léger qui se courbait; et, auprès des rives, des cormorans
dormaient, un pied dans l'eau.
--Il me faudra donc revenir en arrière et traverser de nouveau ces
salles effrayantes, dit Yo-Men-Li avec désespoir.
Elle tourna la tête et vit les yeux farouches qui brillaient comme des
étoiles rouges.
--Oh! non; j'aime mieux mourir tout de suite.
Laissant retomber la draperie, elle descendit la pente de la berge et
avança sa tête, qui se refléta dans l'eau.
--Ta-Kiang! soupira-t-elle.
Et, prise de vertige, elle s'élança, faisant fléchir les roseaux et
tomber de clairs diamants qui roulèrent sur le lac. Mais son pied
rencontra une surface solide. Le lac n'était qu'un vaste miroir, fait
d'acier lumineux.
--Quoi! dit Yo-Men-Li, l'eau elle-même me repousse et la mort ne veut
pas de moi!
Tout affolée par le miracle, elle courait en sanglotant parmi les
roseaux et les bambous de satin.
--Il faut pourtant que je sorte du palais! s'écria-t elle en s'arrêtant
subitement; il s'agit bien de mourir inutile et criminelle! Il faut
sauver Ta-Kiang: ma vie n'est pas à moi.
Elle se dirigea, haletante, vers le petit pont d'albâtre découpé et
monta quelques marches où se tordaient des branchages de corail aux
fleurs de topaze.
--J'arriverai peut-être dans le jardin impérial, dit-elle.
Elle marcha sans hésitation. Mais, de l'autre côté du pont, elle se
retrouva dans l'obscurité. Elle entendit un mugissement sourd, pareil
au murmure d'une cascade lente ou aux vibrations lointaines d'un gong.
--Où suis-je? Hélas! dans le palais encore, et les soldats sont en
marche sans doute, et je n'arriverai pas avant eux, et Ta-Kiang sera
perdu!
Elle se mit à pleurer silencieusement, puis une autre terreur l'envahit.
--Je suis peut-être dans la chambre du Fils du Ciel! Si j'allais le
voir apparaître avec sa poitrine sanglante et son visage terrible! Oh!
je mourrais d'épouvante. Je ne veux pas le voir, l'empereur courroucé.
Elle marcha rapidement devant elle. Ses pas légers éveillaient un bruit
lourd et profond. Yo-Men-Li crut que toute une armée de guerriers
aux cuirasses de bronze s'était levée derrière elle. Elle poussa un
cri d'agonie et se mit à courir, éperdue, au milieu du tumulte qui
grossissait formidablement.
Soudain, en face d'elle, un rideau s'écarta, laissant passer un flot
de clarté. Éblouie, la jeune fille chancela. Elle allait tomber sur le
rude sol, lorsqu'un bras rapide la saisit et l'emporta.
Quelques instants après, le front baigné d'eau parfumée, le corps
enveloppé de fourrures et enfoncé dans des coussins, Yo-Men-Li ouvrit
ses yeux encore voilés de larmes et les promena lentement autour d'elle.
Elle se trouvait dans une chambre somptueuse, qu'éclairaient quatre
lampes de porphyre posées sur des trépieds de bronze. Les murs, jusqu'à
la moitié de leur hauteur, étaient revêtus d'une épaisse couche de
laque noire où mille réseaux d'or formaient des cadres irréguliers, et,
dans ces cadres, des tortues à la carapace couleur d'azur traînaient
de longues queues en fils d'argent, des grues aux pieds grêles
poursuivaient des mouches d'émeraude, des oisillons aux ailes écartâtes
serraient dans leurs griffes d'or des branches transversales. Et des
jonques passaient sur des lacs bleus, et des guerriers grimaçaient
devant des tigres furibonds. La partie supérieure des murailles
était voilée d'un satin pur où des broderies éclataient. Au plafond
s'entre-croisaient bizarrement des poutres rouges, vertes, dorées.
Yo-Men-Li vit encore, sur un socle de jade vert, deux chiens monstrueux
en cuivre jaune; debout sur leurs pattes de devant, la tête entre les
pattes, montrant deux gros yeux de porcelaine, la queue hérissée en
un fantastique panache, ils soutenaient sur leurs pattes de derrière
une large étagère où bruissaient lumineusement de grandes coupes d'or
pleines de pierreries. Entre des portes fermées de lourdes draperies,
d'immenses vases de porcelaine renflaient leurs flancs polis; enfin,
au milieu de la chambre, une table de laque rouge déroulait ses formes
rares. Elle semblait une ceinture de brocart écarlate qui, laissant
à terre un de ses bouts ployé, se lèverait comme un serpent, puis,
formant un angle brusque, s'étendrait horizontalement pour redescendre
bientôt, et enfin remonter en deux degrés d'escalier dont le dernier,
restant suspendu, se terminerait par l'enroulement de l'autre bout de
la ceinture. Sur le plus haut degré était posé un vase où trempaient de
larges pivoines, sur l'autre un plat chargé de fruits mûrs; la tablette
horizontale portait une pierre à broyer, un bâton d'encre, les Quatre
Livres et un porte-pinceau taillé dans une pierre fine.
Yo-Men-Li regardait vaguement, sans se rendre compte de ce qu'elle
voyait. L'atmosphère doucement tiède de la chambre l'engourdissait.
Elle était couchée sur le banc d'honneur; près d'elle une grande
cigogne d'argent laissait pendre de son bec deux lanternes de verre
dépoli. La jeune fille, toujours effrayée, considérait ce grand oiseau.
--Es-tu bien ou mal, pauvre petite? dit une voix à ses pieds. Tu étais
si froide tout à l'heure que je t'ai crue morte pour toujours.
Yo-Men-Li tressaillit et baissa la tête vers un jeune homme accroupi
non loin d'elle et qui lui souriait.
--Qui es-tu? dit-elle, tremblante.
--Est-ce que je te fais peur? dit le jeune homme d'une voix douce. Je
suis le prince Ling, quatrième fils du grand Kang-Si, et je n'ai pas le
cœur cruel.
--Le fils de Kang-Si! s'écria Yo-Men-Li, en mettant ses mains sur ses
yeux.
--Tu ne veux pas me voir? dit le prince en se dressant. Kang-Si est
un empereur glorieux et bon. Pourquoi ne veux-tu pas voir le fils de
Kang-Si?
La jeune fille leva sur lui ses beaux yeux sauvages et humides. Le
prince Ling paraissait n'avoir pas plus de dix-sept ans. Son visage
à l'ovale pur était olivâtre et limpide. Ses longs yeux, pleins de
passion, étincelaient fièrement. Sa bouche ressemblait aux pêches
d'automne. Il portait une robe de satin jaune brodée d'or, et le Dragon
Impérial ouvrait ses ailes sur sa poitrine.
--Mais toi-même, qui es-tu, cher petit frère? reprit le prince, qui
regardait en souriant les vêtements menteurs de Yo-Men-Li. Dis-moi
pourquoi tu es ainsi vêtue, et pourquoi tu étais à cette heure dans la
Salle d'Airain, faisant un tapage si épouvantable? Ne voulais-tu pas me
tuer, comme on a voulu tuer aujourd'hui mon père bien-aimé?
La jeune fille frissonna; mais le prince lui riait si doucement qu'un
peu rassurée, elle pensa: «Il faut cacher l'émoi de mon cœur et user
d'artifice. Ce jeune homme me fera sortir du Palais.»
--Laisse-moi, dit-elle, m'agenouiller devant toi et te rendre l'hommage
qui t'est dû.
--Regarde-moi avec des yeux moins sombres: ainsi tu caresseras mon cœur
plus agréablement que par un salut.
Yo-Men-Li s'était levée, écartant les fourrures qui l'enveloppaient.
--Je dois m'humilier devant l'Héritier du Ciel, dit-elle, devant le
maître futur de l'Empire.
Le jeune homme s'assit sur le banc d'honneur, et, prenant les mains de
Yo-Men-Li, il l'attira près de lui.
--Laisse-moi tenir tes petites mains et parle-moi avec ta douce voix
d'oiseau. Je serai plus honoré que si tu frappais le sol de ton front.
Yo-Men-Li, frémissante, n'osait pas retirer ses mains.
--Tu ne sais donc pas, adorable amie, continua le prince Ling, que
si tu étais entrée ailleurs que chez moi on t'aurait emprisonnée et
torturée pour savoir ce que tu faisais la nuit dans le Palais Sacré?
Je suis bien heureux que le Pou-Sah des rencontres t'ait conduite vers
moi. Dis-moi qui tu es, et je serai plus glorieux qu'un immortel.
La jeune fille essaya de se dégager.
--Grand Prince, dit-elle, je ne dois te parler qu'à genoux.