longs que ceux d'un prince. Vous allez les briser et les rendre
semblables à ceux d'un homme vulgaire qui s'occupe de vils travaux.
N'importe, faites.
Les bourreaux frappèrent avec de petits maillets sur les lames de
bambou, qui s'enfoncèrent cruellement dans les doigts du poëte.
Il crispa ses orteils, ouvrit sa bouche, mais il lisait les sentences
des philosophes en or sur le mur noir.
Lorsque de chacun de ses doigts s'élança un jet de sang vermeil, les
bourreaux s'écartèrent. Ko-Li-Tsin, pâle, regarda ses mains, puis les
étendit vers le juge.
--On parle beaucoup d'une fontaine qui se trouve dans les jardins de
Yu-Min-Ué, dit-il. Elle est construite d'après un modèle étranger;
c'est un grand cerf qui s'effraie au milieu d'un large bassin
d'albâtre; des mille branches de ses hautes cornes sortent des jets
d'eau limpide, et des chiens furieux l'entourent, crachant sur lui des
hurlements liquides. Mais ne trouves-tu pas qu'une fontaine vivante,
pleurant du sang, a des charmes plus nouveaux?
--Veux-tu parler? dit le magistrat qui froissait dans sa main sa barbe
blanche et pointue.
--Je suis très-bavard de ma nature, dit Ko-Li-Tsin, et tout disposé
à te soumettre les ingénieuses observations que j'ai faites sur la
culture du riz pendant mon séjour dans les champs de Chi-Tsé-Po. Cela
ne manquera pas de t'intéresser.
--Tu avoueras pourtant, dit le juge irrité.
--Non! dit Ko-Li-Tsin.
Les deux tortionnaires se rapprochèrent de lui; l'un portait de la poix
enflammée dans un bassin de cuivre, l'autre tenait un poignard aigu.
--Maudits cuisiniers, dit le poëte, que préparez-vous là? C'est au
moins le repas du mandarin des enfers; car je ne vis jamais pareil
aliment.
--Tu vas en goûter, dit le juge.
--Tant mieux! lorsque j'aurai la bouche calcinée et la langue réduite
en cendres, tu n'espéreras plus me faire trahir mes amis.
--Tu n'en mangeras pas, sois tranquille. Il importe qu'il ne soit rien
fait à ta langue.
Le malheureux poëte sut bientôt de quoi il s'agissait. Un des bourreaux
lui fit rapidement des ouvertures par tout le corps du bout de son
poignard, et dans les blessures vives l'autre versa de la poix toute
flambante. La douleur fut insupportable. Le visage de Ko-Li-Tsin se
contracta horriblement. Il mit ses mains sanglantes sur sa bouche pour
ne pas crier, et ses yeux étaient pleins de larmes.
Un silence profond régnait parmi les gardes: ils semblaient
impassibles, mais tous retenaient leur souffle, et dans les poitrines
immobiles les cœurs se serraient.
--Pauvre Yo-Men-Li! murmura Ko-Li-Tsin, elle serait morte.
--Veux-tu parler enfin? cria le juge.
--Attends, dit le poëte d'une voix railleuse. Je ne voudrais pas mourir
sans avoir composé un poëme philosophique des plus importants; car,
lorsqu'elle l'aura lu, la jeune fille adorable que j'aime se croira
veuve et ne se mariera pas; ce qui rendra mon âme heureuse dans les
pays d'en haut. Donne-moi donc de quoi écrire et laisse-moi songer.
--Cette fois ma patience est lassée! s'écria le juge en se levant.
Et il jeta sur le sol dix petites lamelles de fer. Les bourreaux,
les ayant ramassées, se dirigèrent vers un brasier que deux eunuques
activaient en soufflant.
--Ah! ah! dit Ko-Li-Tsin, tu dédaignes la poésie; cela augmente le
mépris que j'avais pour toi. Ton maître Kang-Si, lui-même, a quelque
estime pour les poëtes.
Quand les tortionnaires revinrent, chacun d'eux tenait à la main un
martinet dont les longues lamelles d'acier flexible avaient été rougies
au feu. On fit se lever Ko-Li-Tsin. Un homme s'approcha pour compter
les coups. L'un des affreux instruments s'éleva, jetant des étincelles,
puis retomba sur les reins du poëte. Les lames brûlantes s'enfoncèrent
si avant dans la chair que le bourreau dut faire un effort pour les
retirer, et arracha avec elles des lambeaux informes, grésillants.
Ko-Li-Tsin était à bout de forces. Le second martinet se leva, puis
retomba dans l'horrible blessure. Cette fois le poëte crut qu'il allait
mourir, et il poussa un long cri.
--Grand empereur, venge-moi! hurla-t-il, en s'affaissant, évanoui.
Le juge leva le bras, les bourreaux se tinrent immobiles.
--Celui-ci est invincible, dit-il. Remettez-lui ses vêtements,
poussez-le dans un coin, et introduisez le mandarin Koueng-Tchou.
On remit ses vêtements à Ko-Li-Tsin insensible, puis on le poussa dans
un coin obscur.
Tous les regards se tournèrent vers la porte où apparut le grand
dignitaire. Il avait une corde au cou; un soldat le tirait violemment.
Sa large face était d'une lividité terreuse; ses yeux obliques et
bridés laissaient filtrer des éclairs de rage haineuse; sa bouche
épaisse se crispait de dédain sous sa moustache noire et tombante. Il
portait encore la magnifique robe jaune et le manteau de cérémonie. Il
jeta un regard rapide sur le tabouret sanglant et sur le sol jonché
de lambeaux de chair. Bien qu'il demeurât impassible en apparence, il
sentait l'effroi faire pâlir son cœur.
--Tu déshonores le Dragon à Cinq Griffes qui ouvre sans méfiance ses
ailes sur ta poitrine, dit le juge dès que le mandarin fut devant lui;
tu souilles la couleur impériale et tu rends odieux le globule de rubis
rose. Arrachez-lui ses insignes d'honneur, ajouta-t-il.
Deux gardes s'approchèrent de Koueng-Tchou et portèrent leurs mains sur
l'agrafe de sa robe. Mais, avec un grincement de dents, le mandarin les
saisit à la gorge, chacun d'une main, si violemment que ces hommes,
la face soudainement empourprée, chancelèrent. Koueng-Tchou les lâcha
alors en les poussant rudement. Les yeux sanglants, les bras étendus,
ils tombèrent en arrière, et leurs crânes éclatèrent sur les dalles
avec un bruit atroce.
Les gardes, poussant un cri d'horreur, se précipitèrent vers leurs
compagnons expirants, et s'agenouillèrent près d'eux. Le juge était
devenu blême sur son trône de laque.
--Monstre, cria-t-il, sacrilége, que le Ciel me pardonne d'avoir vu
cela! L'empereur est outragé, et le Dragon Auguste devient complice
d'un assassin. Garrottez cet homme. Arrachez-lui ses vêtements; il est
impossible que la robe glorieuse reste plus longtemps sur le dos de ce
meurtrier infâme.
Tous se ruèrent vers Koueng-Tchou, qui se débattit furieusement. Le
manteau de satin jaune s'empourprait dans le noble sang de Ko-Li-Tsin.
Enfin le mandarin, dépouillé de sa splendeur, apparut dans une robe de
dessous, étroite, qui se tendait sur son ventre puissant.
--Faites-lui subir la torture, et qu'il dénonce ses complices, dit le
juge. Aucun supplice ne sera assez dur pour lui.
Koueng-Tchou regarda avec mépris celui qui était son inférieur quelques
instants auparavant.
--Tu n'auras pas la joie de me faire souffrir, dit-il, car je hais mes
amis presque autant que je hais leurs ennemis. Pour échapper bientôt à
votre odieuse compagnie, je les trahirai sans attendre la torture.
--Parle donc, lâche! s'écria le magistrat.
--Voici, dit Koueng-Tchou. Il s'est formé une société révolutionnaire
dont le but est de renverser la dynastie des Tsings. Elle se nomme
la secte du Lys Bleu. De puissants bonzes en sont les chefs; ils ont
élu un empereur sous le nom de Ta-Kiang au règne aimé du ciel. Un
laboureur! ajouta le mandarin d'une voix ironique. Celui qui a frappé
Kang-Si ne porte pas son vrai costume; c'est une femme, une concubine
de Ta-Kiang. Comment a-t-elle disparu de la Salle du Repas Auguste?
Je l'ignore. Celui qui s'est fait prendre pour elle se dit poëte; il
est tout dévoué au laboureur. Le cœur de la révolte est à Pey-Tsin et
réside, sous le regard des Pou-Sahs, dans la Pagode de Kouan-Chi-In.
Vous savez tout.
Le juge médita pendant quelques instants afin de graver dans sa mémoire
les paroles du traître.
--Je vais rapporter ces aveux, dit-il, au Chef des mandarins guerriers;
et il enverra dans la Pagode de Kouan-Chi-In un Pa-Tsong suivi de
deux soldats. Vous, ajouta le juge, parlant aux gardes, enfermez dans
un cachot l'homme qui n'a point parlé. Quant à Koueng-Tchou, qu'il
subisse sans retard le supplice de la Mort Lente, selon la volonté
miséricordieuse de l'empereur.
Koueng-Tchou fut emporté, et quelques gardes se penchèrent vers le coin
où on avait poussé Ko-Li-Tsin. Ko-Li-Tsin n'était plus là.
CHAPITRE X
LES PIEDS DU PENDU
Son âme, chassée à grand'peine de son
corps, s'exhale autour de lui en une
atmosphère pestilentielle;
Et lorsqu'il sera dans la terre, entre les
pierres de sa tombe pousseront des herbes
empoisonnées.
Les gardes poussèrent Koueng-Tchou dans un lieu entièrement obscur.
Craignant de tomber dans quelque embûche, le traître demeura immobile.
Un homme, qui était un bourreau, entra, portant quatre lanternes. Il
les suspendit aux quatre coins de la salle, qui se révéla tout entière.
Elle était de marbre noir, carrée, peu vaste, mais au plafond élevé. A
son centre se dressait une très-haute échelle double, surmontée d'une
planchette assez longue pour qu'un homme s'y pût coucher. Du plafond
pendait un anneau noir.
Le bourreau demanda à Koueng-Tchou s'il comptait faire quelque
résistance.
--Non, dit le mandarin.
--N'importe! dit l'autre. Et à l'improviste il lança circulairement une
corde assez longue qui fit trois fois le tour de Koueng-Tchou; il avait
retenu une extrémité de la corde, il saisit l'autre au passage, tira et
noua: le mandarin était bien garrotté.
--Monte à cette échelle et assieds-toi sur la petite table, en
attendant.
--Je ne puis monter, ayant les bras liés.
--C'est juste.
D'une seule main il empoigna Koueng-Tchou, monta vingt degrés de
l'échelle et le posa sur la planchette. Cela fait, il ferma un œil,
visa de l'autre le milieu du plafond, lança un fort lacet de soie qui
passa dans l'anneau et retomba, en joignit les deux bouts, fit un nœud
coulant, le mit au cou du patient, descendit de l'échelle, la retira
vivement, et dit: Tu es pendu!
Puis il s'assit à terre, leva les yeux et reprit:
--Tu sais que ton complice s'est envolé? Oui, oui. Pour ma part,
je crois que c'est une rou-li malicieuse. La corde te gêne? tu t'y
habitueras. Si tu avais fait comme lui, tu ne serais pas ballotté entre
le plancher et le plafond. Mais ton ventre majestueux ne pouvait pas
te servir d'ailes. A propos de ton ventre, réjouis-toi, car il enflera
singulièrement tout à l'heure. Ne te remues pas tant; tu forces le
lacet à pénétrer plus avant dans ta peau. Tu vois que je suis aimable;
si l'on apprenait que je t'ai donné un conseil je perdrais ma place.
Tiens, tu es déjà bien rouge! D'ordinaire, tu dois avoir l'haleine
courte. Attends, n'étouffe pas; voici ton lit.
Le bourreau replaça l'échelle sous le mandarin, monta, desserra le
nœud et dit:--Repose-toi, honnête Koueng-Tchou. Si tu as un liang dans
ta poche, je t'apporterai une tasse d'eau. Tu ne veux pas boire? Je
comprends, tu es de mauvaise humeur. Il faut croire qu'un lacet de soie
change beaucoup le caractère, car tous ceux que je pends sont comme
toi. Mais, dit le bourreau, tu t'es assez reposé, je crois.
Il descendit de l'échelle et la retira en disant:
--Te voilà encore pendu.
Puis, s'étant assis à terre, il continua:
--Cependant, je ne crois pas que la mort par la pendaison soit plus
désagréable qu'une autre, Je ne veux parler que des morts violentes,
n'étant pas médecin, mais bourreau. Eh bien! je suis persuadé que
la strangulation est pénible. Le pouce, longuement appliqué sur la
gorge, doit faire du mal. Quant au supplice qui consiste à être coupé
en dix mille petits morceaux, je te conseille, si tu t'échappes de
mes mains (ce qui est infiniment peu probable), je te conseille de
ne pas t'y faire condamner. Les Sages l'évitent; ils préfèrent la
simple décollation, qui est rapide, étincelante et rouge. Tu aurais
dû te borner aux méfaits qui s'expient par la décollation. Allons, tu
deviens jaune maintenant? Je n'ai jamais vu d'homme aussi sensible à
la pendaison. Quand tu étais mandarin, tu devais tirer la langue en
montant l'escalier des terrasses. Me voilà, me voilà.
Il replaça l'échelle, monta et desserra le nœud.
--Écoute, vénérable Koueng-Tchou. J'ai une femme qui a été mère
plusieurs fois. Je comprends qu'on chérisse ses enfants, les garçons
bien entendu; les filles, on les vend. Le père le plus heureux en
filles est celui qui n'a que des garçons. Eh bien! donne-moi quelques
liangs, et j'irai, dès que tu seras mort, porter ton dernier salut à
ton illustre épouse et à tes glorieux enfants. Tu ne veux pas? Tu as le
foie bien dur. Quoi! tu ne désires pas que tes fils puissent un jour
se dire avec mélancolie: «Notre père pensait à nous le jour où il a
été pendu?» Tu as tort. Cependant, fais comme il te plaira. Ah! ah! tu
respires un peu plus librement et ta langue rentre derrière tes dents?
Le bourreau descendit vivement et renversa l'échelle, en disant:
«Descends au pays d'en bas, impérial Koueng-Tchou!»
Puis il alla décrocher les lanternes, regarda autour de lui s'il
n'oubliait rien, et se dirigea vers la porte en passant sous le pendu,
qui s'agitait; mais il rencontra l'échelle renversée, et, pour ne pas
faire un petit détour, mit le pied dessus.
Alors il dut se passer quelque chose d'assez inattendu, car deux heures
plus tard, lorsque des gardes entrèrent dans la salle, étonnés de la
longue absence du bourreau, ils virent deux hommes aux faces horribles,
aux langues longues, osciller l'un sous l'autre dans la nuit, le
premier ayant le cou dans un nœud coulant, le second ayant la gorge
entre les deux pieds du premier. Le pendu avait étranglé le bourreau.
CHAPITRE XI
LES AILES DU DRAGON
Sans doute une grand renversement a eu
lieu, car ceux qui priaient combattent et
les Sages se sont armés de glaives.
«Oh! oh I disent les Pou-Sahs des nuages,
depuis quand les terrasses des pagodes
sont-elles des champs de bataille?
»Et quels sont ces hommes qui renversent
les statues d'or des Dieux vénérés?»
Ko-Li-Tsin, demi-mort dans un angle obscur de la Salle de la Sincérité,
avait bientôt repris ses sens, pour souffrir de cruelles douleurs.
Il entendit un vague murmure de paroles; c'était la voix du traître
mandarin. Au nom de Ta-Kiang, Ko-Li-Tsin tressaillit et essaya de se
soulever. A travers la haie des soldats il vit Koueng-Tchou qui parlait
d'un air fier.
--Le misérable! le lâche! et je n'ai pas la force de me traîner jusqu'à
lui pour l'étrangler et lui faire rentrer sa trahison dans la gorge.
Tout est perdu. On va envoyer des soldats vers l'empereur. Que faire?
Il faudrait que Ta-Kiang fût prévenu. Hélas! je suis prisonnier et
mourant.
Il sentit une main se poser légèrement sur son épaule, tourna la tête
et, dans la pénombre, aperçut une femme qu'il lui sembla avoir entrevue
déjà.
--Tu es courageux comme un Sage céleste, murmura-t-elle; tu as souffert
plus que la mort pour ne pas me compromettre en disant la vérité. Je
veux te sauver. Traîne-toi jusqu'à cette porte pendant que les gardes
contemplent la méditation du juge et suis-moi.
--Ah! se dit Ko-Li-Tsin, c'est la femme qui m'a fait entrer dans le
coffre.
Il se traîna sur les coudes, car ses mains étaient horriblement
douloureuses,
--Se pourrait-il qu'elle me sauvât? pensait-il.
Le poëte s'était considérablement rapproché de la porte. Yu-Tchin le
soutenait en tremblant.
--Encore un effort! disait-elle; les soldats ne regardent pas, tu vas
être sauvé. Viens, pauvre meurtri! viens, je baiserai tes blessures!
Enfin ils se trouvèrent hors de la salle. Ko-Li-Tsin essaya de se
lever; il ressentait d'atroces douleurs; des sanglots lui montaient
à la gorge; mais on avait omis de lui rompre les jambes: il se tint
debout.
--Courage, cher malheureux! dit Yu-Tchin à voix basse. Atteignons vite
l'extrémité de ce couloir: on ne te cherchera pas d'abord sous cette
voûte, car on croit qu'elle n'a pas d'issue. La porte de la prison où
elle conduisait a été murée il y a longtemps sur un homme condamné à
mourir de faim.
Ko-Li-Tsin s'appuyait aux murailles et faisait des efforts surhumains
pour ne pas défaillir. Ils étaient dans une obscurité profonde, parce
que Yu-Tchin avait refermé la porte de la Salle de la Sincérité; elle
avait même prudemment poussé un verrou.
--Mais comment sortirons-nous, s'il n'y a pas d'issue? demanda
Ko-Li-Tsin à voix basse.
--Il y a une ouverture carrée qui donne sur un des lacs du palais,
dit-elle; c'est par là que je suis entrée. Un petit bateau attend sous
cette fenêtre.
--Comment ferai-je pour me cramponner aux murailles, avec les nerfs
douloureux de mes mains mutilées?
--La fenêtre est basse, tu n'auras qu'à te laisser glisser. Je passerai
d'abord, et puis je te soutiendrai; car je veux te sauver. Quand nous
serons hors d'ici je te soignerai, et quand tu seras guéri nous nous
marierons, et nous serons heureux loin des palais.
--Oui, oui, bonne créature.
Ils arrivèrent devant la fenêtre. C'était en effet une ouverture
carrée, percée très-bas dans la muraille. Elle apparaissait clairement
dans l'obscurité.
--Laisse-moi passer la première, dit Yu-Tchin. Je te tendrai les bras
afin que tu tombes doucement dans le bateau.
Elle se courba pour passer par l'ouverture, puis sauta sans hésiter.
Ko-Li-Tsin à son tour, se baissa, et, après avoir difficilement rampé,
parvint à s'asseoir sur le rebord extérieur de la fenêtre.
--Laisse-toi glisser lentement, dit Yu-Tchin.
Ko-Li-Tsin essaya un mouvement.
--Oh! non, dit-il, le mur frôlerait trop rudement la plaie cruelle de
mes reins.
--Comment faire? dit-elle avec désespoir.
--Attends.
Le poëte, s'aidant de ses coudes, se retourna et se mit sur le ventre,
puis il s'efforça de descendre. La manœuvre d'abord fut aisée; mais
lorsqu'il ne se tint plus à la fenêtre que par les coudes, il hésita;
une sorte de vertige le prenait; il sentait qu'il lui faudrait se
cramponner avec ses mains horribles, avec ses mains incapables de
saisir, et qu'il sentait, si lourdes et si douloureuses, se crisper
malgré lui.
--Tombe, disait Yu-Tchin, je te retiendrai. Ko-Li-Tsin ferma les yeux.
Il lui semblait que tout tourbillonnait autour de lui. Il se laissa
tomber, étourdi, effaré.
Au moment où son poids l'entraînait dans le lac, elle le saisit, et il
se trouva assis sur la petite banquette d'un bateau qui faisait mille
soubresauts, comme s'il eût été sur les vagues orageuses de la mer.
Yu-Tchin prit les rames et se hâta d'éloigner l'embarcation.
--Tu es sauvé! dit-elle en sanglotant de joie. Kouen-Chi-In m'a
protégée. Vois-tu, je voulais savoir ce que tu étais devenu dans le
coffre de laque, et je suis entrée dans le palais. Tout le monde
était en émoi sur les terrasses et dans les galeries; j'appris qu'on
avait voulu tuer le Fils du Ciel. Je me jetai la face contre terre en
entendant cette nouvelle. On disait aussi que le jeune homme arrêté
n'était pas celui qui avait porté le coup sacrilége; je m'informai de
son visage et de son costume; je reconnus qu'il s'agissait de toi, et
j'appris que tu étais dans la Salle de la Sincérité. Sans être vue, je
me glissai dans cette salle. Là j'ai souffert autant que toi, pauvre
innocent! je voulais me jeter aux pieds du juge pour lui demander
grâce; mais on ne m'aurait pas écoutée. J'aurais été emprisonnée
peut-être et, par suite, incapable de rien faire pour toi. Lorsque je
vis qu'on te jetait dans l'angle de la salle, à quelques pas de la
porte du couloir condamné, je conçus un vague espoir de te sauver, et,
toute tremblante, je courus détacher un bateau; je ramai vigoureusement
vers cette ouverture que je connaissais; je te rejoignis; et tu sais le
reste.
--Tu es une bonne et charmante femme, dit Ko-Li-Tsin. Je ferai des vers
à ta louange. Mais hâtons-nous de fuir, car je mourrais de chagrin si
on me séparait de toi. Peut-on sortir de la Ville Rouge?
--Il est plus aisé d'en sortir que d'y entrer, dit-elle.
Le bateau toucha le bord du lac à un point très-éloigné du palais,
et les fugitifs descendirent sur l'herbe épaisse, étoilée de fleurs.
Yu-Tchin se dirigea à travers les jardins impériaux, en soutenant
Ko-Li-Tsin; ensuite elle lui fit traverser des cours qu'il ne
connaissait pas, et ils sortirent de la ville par la porte de l'Ouest,
qui est celle des serviteurs. Ils avaient à peine franchi le pont qui
saute le fossé qu'un murmure confus leur arriva de l'Enceinte Sacrée.
--Entends-tu? dit la femme effrayée, on te cherche. Le gong vibre; la
cloche sonne, tout le palais est en rumeur. Fuyons! fuyons vite!
--Si je pouvais courir! dit le poëte. D'ordinaire je vais plus vite
qu'un cheval furieux.
Par un hasard favorable, une chaise à porteurs de louage passait à
trente pas devant eux.
--Par ici! par ici! cria Yu-Tchin. On a besoin de vous.
Les porteurs tournèrent la tête.
--La journée est finie, dirent-ils.
--Vous aurez un liang d'or, répliqua Ko-Li-Tsin.
Les porteurs s'approchèrent rapidement.
--Portez-moi vite à la pagode de Kouan-Chi-In, dit Ko-Li-Tsin en
s'asseyant sur le petit banc couvert d'une étoffe de coton bleu.
Les porteurs se mirent en route.
--Pourquoi vas-tu à la pagode? demanda Yu-Tchin, qui marchait à côté de
la chaise. Viens chez ma sœur qui est mariée; nous te soignerons toutes
deux.
--Il faut avant tout remercier le Ciel, dit le poëte.
--La pagode est fermée à cette heure.
--Je saurai me faire ouvrir, dit Ko-Li-Tsin. Mais dès que j'aurai
adressé quelques paroles à Kouan-Chi-In, qui t'a protégée, j'irai où tu
voudras.
--Oh! oui, dit-elle; tu viendras. Le bonheur ne nous quittera plus. Tu
es riche? Je ne suis pas pauvre; nous achèterons une maison loin de la
ville, avec un jardin et un lac. Nous nous aimerons toujours; jamais
nous ne resterons l'un sans l'autre; nous serons semblables aux tendres
sarcelles.
--Oui! oui! dit Ko-Li-Tsin en souriant.
L'oiseau youen et l'oiseau youan seront
jaloux de notre union.
Les Sages immortels se pencheront du haut
des nuages pour nous voir,
Et la postérité nous offrira comme exemple
aux époux.
Les porteurs s'arrêtèrent.
--Prends un liang d'or dans ma ceinture et jette-le à ces hommes,
dit le poëte en sortant péniblement de la chaise; maintenant soulève
le marteau de la porte que tu vois sous cette voûte, et frappe trois
coups, puis deux, puis un seul coup.
Yu-Tchin obéit. La porte s'ouvrit aussitôt.
--En haut les Mings! chuchota Ko-Li-Tsin au jeune bonze gardien de la
porte.
--En bas les Tsings! répondit celui-ci. Entrez.
Ko-Li-Tsin, suivi de Yu-Tchin, entra et dit rapidement:
--Ferme les portes. Donne l'alarme. Qu'on emplisse d'eau les fossés;
les Tigres de guerre nous suivent.
Le jeune bonze ferma la porte à triple tour et courut vers la pagode,
les bras levés.
La bonne Yu-Tchin, stupéfaite, considérait Ko-Li-Tsin qui marchait
lentement dans l'allée de marbre.
Bientôt sur l'escalier d'albâtre de la pagode parurent des Tao-Sées
portant des lanternes. Ils descendaient rapidement, puis couraient
en criant. Le Grand Bonze lui-même sortit et marcha au-devant de
Ko-Li-Tsin.
--Que s'est-il passé? demanda-t-il.
--Le sabre est sorti du fourreau, dit Ko-Li-Tsin, mais il n'est point
entré dans la poitrine. L'enfant avait la main faible. Je me suis fait
prendre à sa place, craignant que son cœur ne fût faible aussi devant
la torture.
--On t'a torturé? dit le bonze. Tu n'as rien avoué?
--Rien, dit Ko-Li-Tsin; mais le mandarin a trahi. Des soldats vont
venir s'emparer de la pagode. Il faut donc que Ta-Kiang parte. Le
Dragon a des ailes, qu'il les ouvre.
--Tu parles bien, dit le Grand Bonze, le Fils du Ciel fuira. Nous
avions prévu tous les résultats possibles de notre tentative; il y a
des chevaux à la porte du pavillon impérial. Toi, viens vers Ta-Kiang.
Ko-Li-Tsin fit un effort pour se hâter.
--Oh! qu'as-tu, malheureux? dit le Grand Bonze. On t'a meurtri à ce
point? Il faut avant tout panser tes plaies et te rendre la vie.
--Yu-Tchin se chargera de ce soin, dit le poëte; allons d'abord vers
l'empereur.
--Quelle est cette femme? dit le bonze.
--Celle qui m'a sauvé et nous a sauvés tous.
--Qu'elle soit la bienvenue!
Et le Grand Bonze, aidant Yu-Tchin à soutenir le poëte, gravit
l'escalier d'albâtre. Ils arrivèrent en peu de temps au pavillon
qu'habitait l'empereur, et entrèrent dans une belle salle peu éclairée
de quelques lanternes obscures.
--Approche, dit Ta-Kiang, après que le Grand Bonze l'eut à voix basse
prévenu de la nécessité où le Dragon se trouvait de fuir sans perdre un
moment.
Ko-Li-Tsin s'avança.