Autour de lui des kiosques innombrables et multiformes se groupent,

s'étagent, s'escaladent l'un l'autre dans un désordre plein

d'éblouissements. Le pavillon du Repos de la Terre, où séjourne la

douce impératrice tartare aux grands pieds, s'adosse à une colline

artificielle, la gravit de ses toits échelonnés, puis, fantasque,

s'incline vers l'un des deux lacs miroitants que franchit, de chaque

côté du palais, un pont svelte nettement reflété dans l'eau. Çà et là

des balustrades de terrasses et des rebords de galeries s'interrompent

pour laisser descendre les marches lisses d'un escalier de jade.

Devant des portails légers s'accroupissent des lions de jaspe aux

crinières de métal fin, des tigres aux larges faces de bois doré. Des

grues démesurées et des cigognes aux vastes ailes éployées dominent

des pilastres bizarrement contournés. Dans de grandes caisses de

marbre blanc s'épanouissent, par touffes splendides, des pivoines,

des camélias, des cactus, et, parmi les fleurs, des parfums précieux

brûlent sans trêve sur de larges trépieds de bronze. Partout les

couleurs éclatent, radieuses: sur les plates-formes, sur les murailles,

sur les colonnes, sur la jonque lente qui passe sous l'un des ponts.

Chaque kiosque est un écrin. L'or, le jade, l'ivoire, les émaux,

marient leurs clartés confuses, et sur toutes ces pompes, d'où s'élève

un concert intense et continu de fraîcheurs, de scintillements et de

rayons, triomphe, prodigieusement formidable, le Dragon Lon. Au faîte

du palais impérial, sur un globe d'or éclatant comme le soleil, il pose

ses griffes, qui retiennent les cordes de soie de mille banderoles sans

cesse palpitantes. Sa tête est celle d'un chameau, augmentée d'une

longue barbe d'où pend une grosse perle. Il a des cornes de cerf, des

yeux de lapin, des oreilles de vache. Son cou jaspé ressemble à un

serpent. Son dos se hérisse d'écailles d'or. Il a les serres d'un aigle

et le ventre d'une grenouille. Sa voix est pareille au gong vibrant;

son haleine, au souffle du feu. C'est lui qui crache le tonnerre et

renverse les nuages; et c'est lui qui produit les tempêtes par le

battement prodigieux de ses grandes ailes de chauve-souris.

CHAPITRE VIII

LA MAIN QUI TIENT LE SABRE N'EST PAS CELLE QUI A FRAPPÉ

Les jeunes filles sont plus délicates que

les premières pousses du thé impérial.

Elles se plaisent à lancer le volant léger

que leur pied attrape et rend à leur main,

Ou à faire éclore des pivoines écarlates

sur des robes de soie, tandis que devant

leur fenêtre un petit oiseau chante, prés

de l'eau, sous un saule.

Peu d'instants avant la quatrième heure, Ko-Li-Tsin sortait de la

pagode de Kouan-Chin-In, où il venait de voir l'empereur Ta-Kiang. Il

avait l'air soucieux; ses regards, si vifs d'ordinaire, étaient fixés à

terre; il remontait machinalement la grande Avenue de l'Est.

--Ta-Kiang est bien cruel, se disait-il. Il me semble que si j'étais

empereur mon cœur ne cesserait point de battre et qu'il continuerait

d'aimer, de compatir aux souffrances. Mais Ta-Kiang marche, inflexible

comme le bronze, vers son but glorieux, et ne voit pas les fleurs qu'il

écrase en chemin. Pauvre Yo-Men-Li, quelle terrible action on te fait

commettre! Devant elle les plus féroces guerriers sentiraient leur cœur

pâlir et leurs mains trembler. Que sera-t-elle donc pour toi, douce

fille au grand dévouement? Tu seras morte avant de lever le bras. De

toutes façons d'ailleurs tu périras. Mille supplices déchireront ton

corps charmant; et lui, à qui tu auras donné tout ton amour et ta vie,

il ne retournera même pas la tête pour donner une larme à ton cadavre.

Ko-Li-Tsin frappa du pied avec colère et s'essuya rapidement les yeux.

--Pourquoi ne m'a-t-on pas choisi? ajouta-t-il. Un homme a de la force

pour souffrir.

Il resta un instant immobile, mordant ses ongles. Les passants,

étonnés, tournaient la tête pour le voir.

--Je veux la sauver! s'écria-t-il subitement. Il est impossible que je

la laisse mourir.

Et il se mit à courir. Il enfila la ruelle du Poisson Sec, qui débouche

dans l'avenue de la Tour Blanche, atteignit la rue des Parents de

l'Empereur et remonta le chemin des Lions de Fer, qui le conduisit à

l'une des portes de la Ville Jaune. Il passa si vite sous l'arcade

du portail que la sentinelle n'eut pas le temps de l'arrêter. Enfin,

arrivé devant le palais de Koueng-Tchou, il frappa un coup violent sur

le gong.

--C'est encore toi? dirent les portiers; que veux-tu donc? As-tu un

autre poisson à vendre, ou réclames-tu quelques coups de bambou?

--Je veux voir le jeune serviteur à qui j'ai parlé ce matin, dit

Ko-Li-Tsin essoufflé.

--Il est parti pour la Ville Rouge, dans le cortége du mandarin

Koueng-Tchou, dirent les portiers en fermant la porte au nez du poëte.

Ko-Li-Tsin commença de courir vers la Ville Rouge, mais bientôt il

s'arrêta.

--Que je suis fou! dit-il. Je ne peux pas entrer dans l'Enceinte Sacrée.

Il regarda avec désespoir les hautes murailles de brique sanglante.

--C'est là que va mourir la joyeuse jeune fille qui tressait des

bambous dans le champ de Chi-Tse-Po. Comme elle doit se trouver perdue

et abandonnée dans ce grand palais! comme elle tremble en voyant les

gardes majestueux et les eunuques farouches! et comme son cœur se serre

de douleur quand elle songe qu'aucun regard ami ne lui dira adieu

lorsqu'elle partira pour les pays d'en haut!

Ko-Li-Tsin regarda encore le large fossé, les hautes murailles, et

haussa les épaules.

--C'est impossible, murmura-t-il. Pourtant il ne sera pas dit, lorsque

la cigogne entre d'un coup d'aile, que le poëte Ko-Li-Tsin reste à la

porte.

Il se dirigea vers le Portail du Sud. Une sentinelle tartare marchait

d'un bout à l'autre du large pont de marbre qui précède l'entrée, et

faisait sonner le bois de sa pique sur les dalles.

--Si je tuais ce soldat? dit Ko-Li-Tsin, je le jetterais ensuite dans

le fossé; son armure l'attirerait au fond. Oui, ajouta-t-il en se

moquant de lui-même, je tuerai, moi qui n'ai pas seulement un couteau,

cet homme armé de toutes pièces. Avant que je me sois approché de lui,

sa pique m'aurait traversé le cœur.

La sentinelle, dans sa promenade monotone, jetait parfois un regard sur

Ko-Li-Tsin.

--Bien! dit le poëte, il m'a déjà remarqué et se défie de moi; il

paraît que j'ai l'air suspect.

Mais, à la grande surprise de Ko-Li-Tsin, le soldat semblait lui faire

des signes d'intelligence.

--Que veut dire cela? Pourquoi porte-t-il sa main à sa bouche? pensa le

poëte, en imitant les mouvements de la sentinelle.

Cette manœuvre parut la satisfaire entièrement, car elle lui fit signe

d'approcher du pont. Lorsqu'ils furent près l'un de l'autre:

--Tu viens de sa part? demanda rapidement la sentinelle.

--Chut! dit Ko-Li-Tsin.

Le soldat cligna des yeux et se retourna vers la ville.

--De quelle part? pensa Ko-Li-Tsin. Comment paraître tout savoir en

ignorant tout? Soyons prudent et audacieux; cet homme est la porte par

où j'entrerai. Il faut le vaincre. Entre un âne tartare et un poëte

chinois, la partie n'est pas égale.

La sentinelle revenait.

--T'a-t-elle remis quelque chose pour moi? dit-elle.

--Non, dit Ko-Li-Tsin; le message est verbal.

--Ah! tu lui as parlé? Elle est donc seule? dit le soldat forcé de

s'éloigner.

--Bon! pensa Ko-Li-Tsin, je sais déjà qu'il s'agit d'une femme et

qu'elle a des parents qui la surveillent. Ce tartare est amoureux, tant

mieux! il sera facile de le tromper.

L'amour fait bourdonner le sang si fort

qu'on entend un mot pour un autre;

Il trouble la vue au point qu'on prendrait

une poule pour l'oiseau phénix.

Le soldat avait marché plus vite.

--Elle est seule? reprit-il.

--Oui; sa mère est partie en chaise pour la pagode de Kouan-Chi-In.

--Comment! sa mère? dit l'homme en riant.

--Sa maîtresse, veux-je dire, reprit vivement Ko-Li-Tsin. Ane que je

suis, pensa-t-il, je ne songe pas que ce Tartare est un homme vil;

celle qu'il aime ne peut être qu'une servante.

Le soldat n'allait plus que jusqu'au milieu du pont.

--Que t'a-t-elle dit?

--Elle t'attend.

--Elle m'attend! Mais, si je quitte la Porte du Sud, je perds la vie.

--Si tu restes, tu perds l'amour.

--Il vaut mieux perdre l'amour que la vie, dit le soldat en s'en allant.

--Encore! pensa Ko-Li-Tsin; je mérite la cangue! Voilà que je prête à

cet homme des sentiments élevés.

Il ajouta tout haut:

--Tu perds une précieuse occasion; elle ne se retrouvera jamais.

--C'est vrai, dit le Tartare, qui s'oublia jusqu'à s'arrêter devant

Ko-Li-Tsin.

--Va donc! insista le poëte.

--C'est impossible.

--Pourquoi?

--On me couperait la tête.

--Personne ne s'apercevra de ton absence.

--Tu crois? Les guerriers, du haut des murailles, verraient que

personne ne garde la Porte du Sud. Il faudrait que quelqu'un me

remplaçât.

--Eh bien! donne-moi ta pique, je marcherai sur le pont en t'attendant;

mais fais vite. Le bonheur t'attend là-bas, et ici l'ennui te tient.

--Attends, il faut que je réfléchisse, dit le soldat ébranlé.

Il reprit sa promenade, mais revint en courant:

--Prends mon sabre, dit-il. Au prochain tour, je te donnerai ma pique.

Ko-Li-Tsin prit le sabre et ferma à demi les yeux pour cacher les

pétillements de ses prunelles.

Le soldat parcourut le pont en trois enjambées.

--Tu ne bougeras pas avant mon retour? dit-il en confiant sa pique au

poëte.

--Sois tranquille.

Il n'y eut pas d'interruption dans la promenade; Ko-Li-Tsin commença

d'arpenter le pont au moment même où la sentinelle s'éloignait

rapidement.

A cent pas elle se retourna; elle fit un signe de tête au poëte, qui la

guettait, puis disparut.

Alors Ko-Li-Tsin s'enfonça sous la voûte centrale du grand portail.

Il était sûr de n'y rencontrer personne. Il posa la pique contre la

muraille et mit le sabre à sa ceinture.

--Cela peut servir, dit-il.

Bientôt ses semelles claquèrent sur les dalles du Boulevard de la

Force. Les guerriers qui le voyaient passer le prenaient pour l'un

d'entre eux. Une émotion violente le tenait par la gorge. Son cœur

battait d'orgueil et de joie.

--Quoi! pensait-il, je suis dans cette mystérieuse cité, merveille

incomparable, qui apparaît souvent dans les rêves des hommes! Moi,

poëte obscur, je pénètre par mes propres forces dans l'enceinte où nul

n'entre; je lève mes regards sur les splendeurs sacrées; je viole la

demeure du Ciel! Je suis sacrilége et glorieux!

Il s'arrêta pendant un instant; il n'osait avancer davantage.

--Allons, dit-il, en se faisant violence, Yo-Men-Li est en péril. Elle

va mourir peut-être. Il faut que je meure à sa place.

Le poëte tira son éventail de sa manche et le déploya pour se donner

une contenance tranquille. Il traversa lentement la grande cour des

manœuvres, s'engagea dans des rues somptueuses, franchit le seuil

d'un haut portail et poussa un cri d'admiration devant la Tour de la

Souveraine Concorde. Il ne put s'empêcher d'en faire le tour.

--C'est là, disait-il, que, depuis tant de siècles, les plus glorieux

empereurs tiennent leurs conseils. L'illustre dynastie des Mings,

issue d'un rebelle, a moins duré que cette tour insensible, qui a vu

Hong-Vou, Yong-Lo, Kia-Tchin, Ouan-Lié, Tien-Tsong, et qui ne s'écroule

pas sur l'usurpateur tartare. Oh! mille fois vaut mieux le laboureur

Ta-Kiang, choisi par les Sages immortels, que l'étranger Kang-Si de la

dynastie des Tsings!

Ko-Li-Tsin s'aperçut que les soldats de la tour le regardaient avec

défiance; il entra sous la galerie qui suit les quatre faces de la

cour, et s'engagea dans une rue.

--Cette rue me conduit-elle vers le Palais Impérial? D'ailleurs, je

sais que pour passer sous le Portail du Ciel Serein, il faut être muni

d'une tablette de jade qui témoigne que l'on est mandarin de service

pour la semaine courante. Je ne peux pas me procurer cette tablette.

Vais-je donc perdre le fruit des prodiges déjà accomplis?

Le poëte passait devant de longues salles dont les portes étaient

ouvertes. Il y voyait des serviteurs occupés à différents travaux.

Il remarqua une femme seule qui disposait dans un coffre des plats

d'argent et d'or.

--Si je parlais à cette femme? elle m'indiquerait peut-être une porte

de service. Je pourrais lui raconter une histoire bien compliquée

et bien touchante; elle ne manquerait pas d'être attendrie. Voyons,

ajouta-t-il, si je saurai lire sur son visage quel est le côté de

son caractère le moins fortifié. Bon! elle n'est plus très-jeune; et

cependant son visage est soigneusement fardé. Je vais lui dire que

ses yeux ont rendu mon cœur malade; c'est toujours d'amour qu'il faut

parler aux femmes qui ne sont plus capables d'en inspirer.

Il entra. La femme poussa un cri plein de coquettes terreurs.

--Tais-toi! dit Ko-Li-Tsin d'une voix tendre; ne me fais pas payer de

ma vie l'imprudence que j'ai commise pour te voir.

--Qui es-tu? Comment es-tu entré?

--Je ne sais ce que je suis depuis que je t'ai vue, car je n'ai plus

d'âme; autrefois j'étais un riche marchand de sabres. J'ai franchi le

fossé, escaladé la muraille; pour venir vers toi j'ai des ailes.

--Yu-Tchin, pourtant, ne te connaît pas, dit-elle en baissant les yeux.

--Non. Il y a cependant bien longtemps que je te poursuis, ingrate

Yu-Tchin! Chaque jour j'allais cueillir pour toi des pivoines rouges

et blanches; mais elles se fanaient sans que je pusse te rencontrer.

Aujourd'hui je t'en apportais, mais elles sont tombées dans le fossé.

--Vraiment? dit-elle en penchant la tête, et souriante.

Ko-Li-Tsin se rapprocha et lui prit la main, non sans tendresse.

--Ah! grands Pou-Sahs! s'écria Yu-Tchin, entends-tu ces pas? Je suis

perdue! Surprise avec un homme qui n'est pas du palais, je périrai sous

le bambou.

Elle se mit à courir avec effarement d'un bout à l'autre de la salle.

--Voyons, folle! dit le poëte, cache-moi quelque part.

--Oui! oui! dit la pauvre femme, en lui désignant le grand coffre

d'ébène; fourre-toi là dedans et ne bouge pas.

Ko-Li-Tsin se blottit dans le coffre, qui se referma sur lui. Il se

trouva soudain dans le silence et dans l'obscurité.

--Me voici dans une position incommode et mélancolique, pensa-t-il.

Quels sont donc ces angles aigus qui me déchirent les jarrets? Ah! je

me souviens; je suis couché sur des pièces d'argenterie. Allons! je

crois le moment venu de composer mon poëme philosophique.

Et il commença de méditer; mais sa rêverie fut bientôt interrompue: il

sentit qu'on enlevait sa cachette.

--Bien! où m'emporte-t-on? pensa-t-il.

Après une suite de balancements assez uniformes, des cahots réitérés

et brusques firent comprendre au poëte qu'il gravissait un escalier;

parfois il lui semblait qu'on reprenait un chemin uni, mais bientôt on

montait encore.

--Ils m'élèvent aux pays d'en haut! pensa-t-il.

Enfin Ko-Li-Tsin rebondit dans la boîte pleine de pointes aiguës. On

venait de la poser à terre. Aucun mouvement ne suivit ce dernier choc.

Il n'entendait plus rien. Mais il étouffait. Avec son front, sans trop

d'efforts, lentement, il tâcha de soulever le couvercle de sa prison.

Il obtint une petite fissure, et pour la maintenir y introduisit le

manche d'un pinceau qu'il tira de sa ceinture. L'entre-bâillement

laissait pénétrer un peu d'air, et, en y appliquant son œil, il

pourrait peut-être voir autour de lui.

--Je tuerai le premier qui ouvrira le coffre, dit-il en posant la main

sur la poignée de son sabre.

Puis il regarda où il était. Il vit une vaste salle aux murs revêtus de

bois de fer découpé, au plafond pesant de dragons en relief dorés sur

un fond bleu, puis, dans un angle, une table aux pieds de jade vert,

recouverte d'une natte de satin blanc brodée de fleurs multicolores, et

enfin, auprès d'elle, un lourd trône de bronze qui avait la forme d'un

dragon ailé. La table était surchargée de porcelaines rares et de bols

d'or fin; quatre monstres d'ébène à la queue épanouie, au corps couvert

de pustules de nacre, dressaient à chacun de ses angles leurs larges

mufles béants, destinés à recevoir des lampes d'argent.

--Je suis dans la Salle du Repas Auguste! s'écria intérieurement

Ko-Li-Tsin. Je ne peux manquer de voir tout ce qui se passera.

Il se disposa du mieux qu'il put dans sa boîte et se reprit à songer à

son poëme philosophique.

Tout à coup des flûtes, des pi-pas, des tam-tams éclatèrent avec joie;

le tambour bourdonna, le gong vibra violemment, et des mandarins

inférieurs, appuyés aux chambranles des portes, soulevèrent les lourdes

draperies de brocart d'or.

Le Fils du Ciel, une main sur l'épaule du Chef des Eunuques, s'avançait

au milieu d'un brillant cortége de mandarins glorieux; il parlait des

affaires de l'empire d'une voix grave et haute. Il s'assit lentement

sur son trône de bronze.

Les mandarins s'agenouillèrent et trois fois frappèrent la terre du

front.

Puis on couvrit la table des mets que la loi prescrit et que la saison

comporte; car il est interdit au souverain de la Chine de manger des

plantes potagères hâtives ni des fruits mûris en serre chaude.

Enfin Ko-Li-Tsin, attentif, vit entrer le Chef de la Table Auguste,

suivi de Yo-Men-Li pâle, tremblante et affaissée sous le poids d'un

grand poisson jaune.

Le mandarin s'avança vers l'empereur et s'agenouilla près de lui.

--Maître de la terre, dit-il, Souveraine Splendeur, Fils bien-aimé du

Ciel, superbe Kang-Si au glorieux règne! permets à ton vil esclave de

t'offrir ce poisson, que tu daignes préférer, bien qu'il soit indigne

de ta divine personne.

Il prit le plat d'or des mains de Yo-Men-Li et l'éleva vers l'empereur.

Alors la jeune fille, les joues empourprées, les yeux brillants de

fièvre, tira du poisson un large sabre qu'on y avait enfoui comme dans

un fourreau d'or, et, d'un mouvement rapide, en dirigea la pointe, qui

jeta un éclair, vers la poitrine du souverain.

Kang-Si, qui n'avait pas encore tourné la tête, tressaillit à la piqûre

du fer, un rubis limpide vint se mêler aux pierreries de sa robe. Il

se leva brusquement, et le lourd trône de bronze se renversa avec un

retentissement terrible.

Yo-Men-Li, évanouie, roula sous la table, dans les grands plis de la

nappe. Les mandarins précipitèrent leurs fronts vers le parquet, et les

serviteurs, épouvantés, s'enfuirent en poussant de grands cris, tandis

que le Chef des Eunuques, faisant mille contorsions de douleur, voulait

palper la poitrine de son maître; mais Kang-Si le repoussa violemment.

Il regarda avec mépris Koueng-Tchou courbé et frissonnant d'épouvante.

--Traître! s'écria-t-il, tu oses t'attaquer au Ciel même, toi que le

Ciel a élevé jusqu'à lui! Pendant qu'il répandait vers toi les rayons

éblouissants de sa splendeur, tu méditais un crime odieux! Mais le Ciel

est invincible, et il va faire tomber sur ta tête ses tonnerres et

l'écraser.

--Grâce! divin seigneur, soupira le mandarin.

--Peux-tu tenir à une vie si misérable et si infâme? dit l'empereur,

les lèvres crispées de dégoût. Avant de te la prendre je te ferai subir

de nombreuses tortures afin que tu confesses les profondeurs de ton

crime; ensuite tu mourras de la Mort Lente.

Les mandarins se relevèrent et se précipitèrent sur Koueng-Tchou, tous

les visages exprimant la rage et l'horreur.

--Mais, ajouta le Fils du Ciel, un autre a porté le coup. Ce lâche

avait un complice, qu'est-il devenu?

--Qu'on le cherche! hurlèrent les assistants, qu'on l'amène, qu'on

le mette en pièces! Où est-il? Quel est le monstre odieux qui a osé

frapper le Souverain du Ciel?

Et ce cri retentit dans tout le palais.

Alors Ko-Li-Tsin apparut au milieu de la salle; il secoua sa tête

spirituelle et fière, et, jetant son sabre sur le parquet:

--C'est moi, dit-il.

CHAPITRE IX

LE BAMBOU PERCE, LA POIX BRULE ET L'ACIER FOUETTE

L'homme qui a lu les sentences des

poëtes et a reçu les enseignements des

philosophes résiste avec courage aux plus

dures épreuves;

Car il sait qu'il faut frotter le diamant,

pour le polir,

Et que le Sage doit se plier aux

circonstances, comme l'eau prend la forme

du vase qui l'étreint.

Sous les larges terrasses qui soutiennent le Palais Impérial circulent,

s'enroulent, s'enchevêtrent, comme de monstrueuses entrailles, des

couloirs sans issue, où l'atmosphère, prisonnière depuis des siècles,

pèse, lourde et malsaine. Jamais aucun rayon du jour n'a vu ce sinistre

labyrinthe, et le pâle condamné qu'y poussent des bras cruels, après

avoir entendu se refermer sur lui de terribles portes, perd bientôt le

souvenir du soleil. Errant, les bras étendus, tâtant des deux mains

les murs humides, il jette un cri de désespoir; mais son cri s'enfuit

devant lui, se gonfle, se fait formidable, puis, en tournoyant,

lui revient par un autre chemin, pareil à la clameur d'un monstre

gigantesque; et bientôt le misérable, écrasé de terreur, se laisse

choir, le cœur brisé, et meurt dans l'ombre intense, pleuré par la

sueur froide des murailles.

Sous le palais même s'étendent des cachots affreux. Dans plusieurs

tombe une pluie continuelle. Quelques-uns sont hérissés partout de

minces lames tranchantes, qui laissent à peine assez de place pour

le corps d'un homme. Si le prisonnier avance, recule ou s'appuie aux

murs, mille blessures torturent ses membres; alors lui-même, affolé et

furieux, se jette sur la mort. D'autres cachots, à la place du sol,

montrent un lac profond, au centre duquel paraît une petite plateforme

de marbre, si étroite que deux pieds y trouvent à peine leur place.

Le condamné ne peut ni s'asseoir, ni se coucher, ni même changer de

posture. Il est rare qu'après deux jours le malheureux ne se soit pas

précipité dans le lac. Mais depuis la déchéance des Mings farouches ces

prisons sont solitaires. L'empereur Kang-Si est glorieux et clément.

Pourtant, une salle souterraine, aux portes de bronze, reçoit

quelquefois encore des juges graves et des prisonniers tremblants: bien

des sanglots ont frappé ses voûtes de granit noir; bien des aveux ont

été arrachés par le fer et les flammes à des bouches discrètes entre

les murailles de ce lieu morne; et beaucoup d'innocents y ont avoué des

crimes imaginaires pour échapper aux tortures. Cette salle précède les

cachots terribles et se nomme le Palais de la Sincérité.

C'est là que Ko-Li-Tsin fut introduit peu d'instants après son

arrestation. Il était calme. Il avait accompli sa volonté. Il était

héroïque et serein. Il avait au cou une corde qu'un soldat tirait.

La lueur de quelques lanternes en soie rouge, portées par les gardes,

ensanglantait les spirales de marbre noir qui montent du sol aux

voûtes et les murailles confuses ou saillissent en caractères d'or les

sentences des philosophes.

Au fond de la salle, sur une estrade, s'élève un fauteuil de laque,

dont le dossier dessine une niche d'idole, et devant les marches de

l'estrade, sur un vaste écran de satin noir, apparaît, finement brodé,

le mystérieux symbole du Tang. C'est un lion monstrueux qui veut

dévorer le Soleil: les poils de sa queue retroussée retombent comme les

branches d'un saule; son corps est entièrement bleu; sa face, hérissée

de moustaches roides, ouvre une gueule profonde, armée de dents; le

Soleil est représenté sous la figure d'un jeune homme vêtu de blanc,

dont le visage est rouge et qui a des yeux d'or.

Un mandarin-juge entra majestueusement et alla s'asseoir sur le

fauteuil de laque; deux mandarins de second ordre se tinrent debout à

côté de lui.

Des gardes firent avancer Ko-Li-Tsin en tirant la corde qui lui serrait

le cou et lui enjoignirent de s'agenouiller. Mais il s'assit sur un

bloc de marbre scellé au sol, qui était un tabouret de torture.

--Rebelle, dit le juge, quel est ton nom?

--Un joli nom, dit le poëte en s'inclinant avec politesse: Ko-Li-Tsin.

--Où es-tu né?

--Ah! j'étais fort jeune alors! et, comme je n'ai jamais vu mes

parents, je ne sais pas où je suis né. La première fois que je me suis

rencontré j'avais huit ans; c'était sur la place d'une belle cité, dans

la province de Ho-Nan.

--Quels sont tes parents?

--Une rou-li sans doute et un immortel, dit Ko-Li-Tsin en riant.

--Impudent! s'écria l'interrogateur, ne te moque pas de la justice.

--Qu'elle ne me fournisse pas de sujets de moquerie. Je dis que je n'ai

jamais vu mes parents, et elle me demande: quels sont tes parents?

Lorsqu'on a réuni les œufs dans une

corbeille on ne saurait dire quelle poule

a pondu cet œuf-ci ou celui-là;

Et quand les poulets, éclos dans le four

de briques, se promènent dans la campagne,

ils ne savent pas quels sont leurs parents.

--On ne te demande pas des vers, dit le juge en fronçant les sourcils.

--C'est une largesse que je vous fais.

--D'ailleurs, peu importent tes parents et ta naissance. Es-tu depuis

longtemps dans la Capitale du Nord?

--Depuis deux jours.

--Et d'où viens-tu?

--Des champs, où l'air est pur et le vent doux.

--Avec qui es-tu venu?

--Avec l'empereur.

--Tais-toi, misérable! cria le juge.

Ko-Li-Tsin continua:

--Pour quelques-uns, Kang-Si est le Fils du Ciel; pour moi, le Fils du

Ciel, c'est un autre.

--Ne blasphème pas, infâme, ou mille supplices vont déchirer ton corps.

Mais, parle, pourquoi t'es-tu livré? Plusieurs affirment que ce n'est

pas toi qui as porté le coup criminel.

--Ceux qui disent cela regardaient sans doute, au moment où j'ai

frappé, si les troupes de cigognes n'arrivaient pas du septentrion.

--Tu as des complices: où sont-ils?

Le poëte se mit à balancer la tête en chantonnant.

--Ko-Li-Tsin ne le dira pas.

--Avoue, ou la torture saura t'arracher ton secret.

--Voici, dit Ko-Li-Tsin, en comptant sur ses doigts:

Lorsqu'on aura dépecé mon corps en cent

morceaux et ouvert chacun de mes membres,

On ne découvrira pas dans quel lambeau de

ma chair est caché le secret;

Et quand je ne serai plus qu'une boue

sanglante, les lâches oreilles penchées

vers mes débris fumants n'entendront aucun

souffle traître.

Ainsi, juge vénérable, prépare tes

instruments, remplace dans les sentences

des Sages Compassion par Cruauté,

Et que tes rêves soient sereins.

--Nous allons voir, dit le juge en faisant un signe.

Deux bourreaux s'emparèrent de Ko-Li-Tsin et le dépouillèrent de ses

vêtements; puis on le lia au tabouret de marbre. Un homme qui tenait un

pinceau et un rouleau de papier s'assit à quelques pas.

--Tu peux jeter tout cela, dit le poëte.

Les bourreaux lui saisirent les mains et introduisirent sous chacun de

ses ongles une lame aiguë de bambou.

Le Dragon Impérial · 第 5 / 17 段