Le pêcheur passa entre les deux grands lions de bronze de la porte et

pénétra dans la première cour, pendant que les serviteurs s'éloignaient

du côté des cuisines, en lui faisant signe d'attendre. Il déposa

lentement son fardeau à ses pieds et ôta sa calotte pour s'essuyer le

front avec sa manche; puis il promena ses yeux sur les beaux bâtiments

qui entouraient la cour et sur la gracieuse galerie aux treillis dorés

qui circulait, peinte et fleurie, devant les appartements du premier

étage.

Les cuisiniers arrivèrent, ayant leurs nattes roulées autour de la

tête, vêtus de robes de coton bleu que recouvraient des tabliers carrés

de même étoffe. L'un d'eux, qui ne portait pas de tablier, s'avança,

les bras croisés.

--Il y a huit jours que tu as péché ce poisson, dit-il d'un air

dédaigneux.

--Il vit encore, dit le marchand en poussant la bête du pied.

Le poisson bâilla et se tordit faiblement.

--Soit, reprit le cuisinier; mais il aura peut-être un goût trop

prononcé de vase.

Le pêcheur se mit à rire.

--Tu sais bien que le ouan-yu se tient toujours au milieu des lacs; je

ne l'ai donc pas ramassé dans les fanges du rivage.

--Allons, il vaut un liang d'or.

--C'est-à-dire qu'il coûterait à ton maître trois liangs d'or; tu m'en

donnerais un et tu en garderais deux. Le marché ne me convient pas.

Le pêcheur fit mine de ramasser son poisson. Le cuisinier tourna le dos

et s'éloigna; mais il revint.

--Je te donnerai un liang d'argent avec le liang d'or.

Le marchand secoua la tête, plaça résolument le poisson entre ses deux

épaules, et se dirigea vers la porte.

Or, depuis un moment, un personnage d'aspect illustre, ayant à son côté

un jeune serviteur, était venu s'accouder au rebord de la galerie. Il

avait regardé la scène qui se passait dans la cour; il avait écouté les

propos du cuisinier déloyal. C'était Koueng-Tchou lui-même, le Chef de

la Table Auguste. Il médita pendant quelques instants; puis un sourire

cruel, conforme sans doute à quelque féroce pensée, crispa sa bouche.

--Voleurs! drôles! cria-t-il, rentrez dans les cuisines!

Les cuisiniers, épouvantés, disparurent comme des Rou-lis.

--Pêcheur, reprit le mandarin, je t'achète ton poisson.

Le pêcheur salua profondément.

--Toi, continua Koueng-Tchou en s'adressant au jeune serviteur qui

l'accompagnait, va donner seize liangs d'or à cet homme. Je te charge

de garder ce poisson; s'il tombe une seule écaille de son dos je te

ferai couper la tête.

Le maître rentra dans son appartement. Le serviteur descendit avec

rapidité, s'approcha du marchand, et en le regardant fit un geste de

surprise:

--Ko-Li-Tsin! cria-t-il.

--Yo-Men-Li! dit Ko-Li-Tsin en écarquillant ses yeux.

--Comment en une nuit es-tu devenu pêcheur?

--Et toi, comment es-tu devenue le serviteur préféré du mandarin

Koueng-Tchou? Mais, ajouta Ko-Li-Tsin d'un air inquiet, Ta-Kiang?

--Il est en sûreté, dit Yo-Men-Li avec un sourire plein de fière joie.

--Gloire aux Pou-Sahs! Moi, j'ai été poursuivi. On voulait me battre.

J'ai volé comme une hirondelle. Je suis tombé dans une barque. Ce matin

je mourais de faim, et je n'avais pas un tsin. J'ai trouvé des filets

dans la barque. J'ai péché. Par bonheur, j'ai pris un Poisson Jaune. On

m'a indiqué la demeure du mandarin Chef de la Table Auguste. Le Pou-Sah

des rencontres m'a bien servi, et je t'ai revue. Voilà mon histoire,

raconte-moi la tienne.

--D'abord il faut que tu manges, dit Yo-Men-Li. Viens avec moi; mais

n'oublions pas le poisson.

Ko-Li-Tsin le prit dans ses bras et suivit la jeune fille. Ils

entrèrent dans une vaste salle affectée aux repas des domestiques.

Tandis que le poëte déposait son fardeau sur une étagère, Yo-Men-Li

trouva dans une armoire des pistaches, du riz, des viandes, des

noisettes, un vase plein de vin, disposa le tout sur une petite

table et dit à Ko-Li-Tsin: «Assieds-toi et mange.» Il obéit avec un

empressement peu conforme aux rites, mais qu'excusait un long jeûne.

--Maintenant écoute, dit Yo-Men-Li. Tu te souviens que tu nous as

quittés devant une pagode? Tu étais parti depuis quelques instants à

peine, quand des hommes, sortis d'un mur, entourèrent nos chevaux,

puis, brusquement, nous saisirent, nous lièrent et nous emportèrent.

Ko-Li-Tsin, qui avait déjà mangé toutes les pistaches hormis une,

laissa tomber la dernière, et ouvrit démesurément la bouche.

Yo-Men-Li, en souriant, poussa vers lui un plat de poulet haché; il se

remit à manger. Elle continua:

--Ta-Kiang insultait ces hommes et leur crachait au visage. Moi, toute

tremblante, je regardais autour de moi avec terreur. On nous avait

fait franchir plusieurs portes. Nous étions entre deux balustrades

de marbre, dans une allée pavée de marbre. De chaque côté des cèdres

immobiles formaient un grand mur noir. Au loin je voyais deux lions

sculptés qui regardaient en arrière. On nous forçait d'avancer plus

vite. Les allées se croisaient, toutes semblables. J'aperçus enfin,

élevé sur une terrasse, un monument rond dont les six toits se

superposaient en se rétrécissant.

--C'était la pagode de Kouan-Chin-In, dit Ko-Li-Tsin la bouche pleine.

--On nous obligea de monter les degrés innombrables d'un escalier

d'albâtre; puis on nous entraîna par des galeries obscures, et

longtemps nous roulâmes dans l'ombre, et enfin on nous poussa dans une

salle rayonnante, et j'entendis crier: «Voici des espions que nous

avons surpris rôdant autour de la pagode!»

Ko-Li-Tsin, qui portait à sa bouche une tasse de vin de riz, la replaça

sur la table sans y tremper les lèvres, et ouvrit infiniment les yeux.

--Un Grand Bonze, majestueux et blanc, parlait à une assemblée

nombreuse. A notre arrivée il se tut et tous les assistants levèrent

les bras avec épouvante. Puis, tandis que nous nous débattions, trois

jeunes Lao-Tsés nous emmenèrent dans une chapelle voisine, et le

Grand Bonze lui-même vint nous interroger. Je répondis simplement que

je venais du champ de Chi-Tsé-Po à la suite d'un laboureur en qui

j'avais foi et dont l'ambition était immense. Mais Ta-Kiang refusa de

parler. Alors le Grand Bonze dit aux Lao-Tsés: «Levez vos lanternes

vers le visage de cet homme, afin que je voie s'il porte le front d'un

traître.» Et les Lao-Tsés levèrent lentement leurs lanternes.

Yo-Men-Li cessa de parler, et feignit de chercher sous la table un

petit bâton qui n'était pas tombé.

--Bien! bien! très-bien! dit Ko-Li-Tsin, non moins embarrassé qu'elle.

Ils levèrent leurs lanternes. Ah! ah! ils firent très-bien.

Et, craignant de hasarder la moindre allusion à l'ombre miraculeuse

qu'avait dû produire Ta-Kiang ainsi éclairé, le poëte se mit à

contempler avec une profonde attention le paysage peint sur la tasse

qu'il n'avait pas vidée.

--Enfin, reprit Yo-Men-Li, qui détournait la tête de crainte de

rencontrer le regard de Ko-Li-Tsin, je ne me souviens plus de ce qui se

passa alors; mais le Grand Bonze se retira bientôt avec les Lao-Tsés

en témoignant pour notre maître du respect le plus humble et le plus

agenouillé.

Pour se donner une contenance, Ko-Li-Tsin avait imaginé de se mettre

dans la bouche tant de noisettes à la fois qu'il faillit étouffer.

Yo-Men-Li poursuivit:

--Une heure plus tard, les Lao-Tsés revinrent; ils emmenèrent Ta-Kiang,

et je demeurai seule dans la chapelle. Mais on ne m'y laissa que peu

de temps. Un bonze vint me demander si je voulais le suivre et me

conduisit avec beaucoup de politesse dans la grande salle où nous

avions été introduits d'abord. L'assemblée était beaucoup moins

nombreuse qu'auparavant; je vis environ trente Lao-Tsés, et à côté

du Grand Bonze un somptueux personnage qui portait le Dragon à Cinq

Griffes brodé sur sa robe couleur d'or. Ta-Kiang aussi était là.

Dans le coin le plus obscur du temple, sur un trône élevé, il était

assis; il portait un manteau de satin jaune qui resplendissait, et

avait dans la main droite un sceptre de jade vert. L'un après l'autre

les assistants, agenouillés, lui rendaient hommage, et le nommaient:

Houang-Ti! Je crus que j'allais mourir de joie, car je compris que nous

étions tombés au milieu d'une réunion de conspirateurs, qui, n'ayant

pas de chef, avaient choisi notre maître pour empereur!

--Remercions les pieds de Kouan-Chi-In! dit Ko-Li-Tsin en battant des

mains, et il ajouta, enthousiaste:

Ta-Kiang marche? Devant lui les obstacles

s'évanouissent et les murailles

s'écroulent.

Ta-Kiang montre sa face superbe? Tous les

hommes s'agenouillent dans la poussière de

ses souliers.

Déjà le laboureur de Chi-Tsé-Po est l'égal

du Fils du Ciel; bientôt il aura conquis

Pey-Tsin,

Bientôt l'empire, bientôt le monde! Sa

gloire fera tressaillir tous les peuples.

Et le Dragon Ailé l'ira proclamer aux

immortels dans les nuages!

Ko-Li-Tsin se leva tout ému; ses petits yeux brillants s'ouvraient et

se fermaient avec rapidité, et il étendait les bras comme un guerrier

victorieux. Yo-Men-Li, accoudée à la table, cachait son visage dans ses

mains; elle sanglotait tout en riant.

--Mais toi, petite, reprit le poëte, comment et pourquoi es-tu ici?

--Tu le sauras, dit la jeune fille en relevant la tête. Le Grand Bonze

m'a dit: «Jeune homme, es-tu capable d'accomplir une action terrible

pour concourir aux victoires de Ta-Kiang, ton maître?» J'ai dit: «Oui;»

et le Grand Bonze a ajouté: «Suis donc le mandarin Koueng-Tchou, Chef

de la Table Auguste, et ce qu'il t'ordonnera, fais-le.» J'ai suivi

le mandarin. Je ne sais pas encore ce qu'il me faudra taire, mais ce

qui sera ordonné sera accompli. Toi, cependant, va vers l'empereur et

dis-lui que Yo-Men-Li lui dit: «Je sais que je dois peut-être mourir

pour toi, mais je t'aime, et, en mourant, je glorifierai ton nom sacré.»

--Je lui rapporterai tes paroles, dit Ko-Li-Tsin, qui, ayant fini de

manger, s'était levé. Mais pourquoi ton cœur est-il plein de funèbres

pensées?

--Je ne sais, dit Yo-Men-Li. Prends les seize liangs d'or, et hâte-toi

de rejoindre le maître.

Le poëte quitta la salle du repas inférieur et traversa la cour.

Yo-Men-Li, qui le suivait, ouvrit la grande porte.

--Frère, dit-elle, souviens-toi du nom de ta sœur.

Ko-Li-Tsin la considéra d'un œil attendri.

--Sœur fidèle, à bientôt, dit-il.

Et pendant qu'il s'éloignait la porte se referma assez lentement pour

qu'il pût entendre la voix impérieuse du mandarin Chef de la Table

Auguste appeler Yo-Men-Li du haut de la galerie et lui dire:

--Que mon cortége soit prêt à me suivre avant la quatrième heure; et

toi, va revêtir des habits somptueux, car tu m'accompagneras dans la

Ville Rouge.

Mais Ko-Li-Tsin n'entendit pas le mandarin ajouter d'une voix plus

sourde:

--«Monte d'abord vers la salle supérieure où sont entassées mes armes

précieuses, et choisis, parmi toutes, un sabre bien effilé dont la

longueur égale celle du Poisson Jaune.»

CHAPITRE VII

LA VILLE ROUGE

Un homme s'endormit, et, dans un rêve, il

vit la Ville Rouge.

«Par tous les Sages! dit-il, qu'est-ce

que cette pivoine plus rayonnante que le

soleil? »

Et l'homme s'éveilla, et il ne vit ni sa

maison ni sa femme, et maintenant c'est

lui qu'on nomme

L'aveugle aux yeux rouges.

L'immense mur quadrangulaire, rouge, aux créneaux d'or, qui dérobe la

Clarté Impériale à l'admiration populaire s'élève à trente coudées du

sol. L'eau limpide d'un fossé le reflète et le prolonge jusqu'au cœur

de la terre. On voit étinceler des piques à son faîte, et, à ses pieds,

près des portes closes, rôder des sentinelles graves. La strangulation

serait leur partage si quelque audacieux pénétrait par fraude dans

l'Enceinte Sacrée. Donc, les murailles sont formidables et les gardes

sont féroces.

Au delà du rempart, en trois demeures qui sont la Force, la Splendeur,

la Sérénité, séjournent impérissablement les Pieds, le Foie et le

Front du Ciel. Que les hommes sont heureux, qui contemplent la Triple

Unité! Mais les quatre portes de la Ville Rouge s'ouvrent à peu de

mortels. Celle de l'Est consent à laisser passer les pieux Lao-Tsés

et les philosophes honorables; par celle de l'Ouest, étroite et peu

magnifique, vont et viennent des serviteurs; l'ouverture du Nord,

porche immense, livre passage à des armées; l'ouverture du Sud, qui est

le portail principal, se compose de trois voûtes surmontées chacune

d'une tour à quatre étages; à droite passent les parents de l'empereur;

à gauche, les grands fonctionnaires de l'empire; la voûte centrale,

plus élevée que ses voisines, s'ouvre au seul Fils du Ciel qui sort au

bruit d'une cloche d'argent et rentre au bruit d'un gong d'or.

Ce triple portail s'achève en un double escalier de marbre rose qui

a la forme d'un croissant nouveau et descend vers la première place,

au sol de brique, de la mystérieuse Ville Rouge. Cette place est si

vaste que cinquante mille hommes peuvent à l'aise y brandir leurs armes

formidables et s'exercer au combat. A gauche et à droite elle projette

une avenue magnifiquement large, qui suit les faces intérieures du

rempart. C'est le Boulevard de la Force, où habite l'armée d'élite

qui a la gloire de protéger le Ciel: une montée, douce assez pour que

des canons puissent la gravir, gagnent le terre-plein des murailles;

et parallèlement aux fortifications, de l'autre côté de l'avenue,

s'alignent des pavillons affectés au logement des guerriers inférieurs.

Ils sont symétriquement construits et joints l'un à l'autre par des

palissades de laque; sur leurs toits dorés flottent d'innombrables

banderoles, et parmi eux les palais des chefs, hauts, superbes,

brillants, se dressent comme des tsien-tiouns au milieu d'une armée.

Devant chacune des trois autres entrées de la ville, comme devant

le Portail du Sud, le boulevard s'épanouit en une immense place

qu'entourent des arsenaux, des poudrières, des magasins de costumes

guerriers; et le Quartier de la Force contient cinquante mille soldats,

les meilleurs de l'empire.

Mais, par quelque porte qu'on entre, si l'on pénètre dans les larges

rues dallées de gris et de rose qui partent du boulevard, bientôt on

ne voit plus marcher avec fierté les soldats aux visages farouches.

On ne rencontre que des mandarins suivis de leurs pompeux cortéges,

des savants ou des glorieux poëtes; la ville change de caractère;

on approche de la Cour de la Splendeur. Les avenues et les places

sont traversées tantôt par des canaux pleins de poissons rares, que

franchissent de gracieux ponts en pierre multicolore, tantôt par des

portes triomphales en marbre blanc, où un sculpteur habile a creusé

d'ingénieux paysages: fleuves ondoyants avec leurs rivages fleuris

d'où se penchent des saules au feuillage symétrique, horizons de

montagnes traversés par de féroces guerriers qui chevauchent des lynx.

On voit s'élever le Nui-Ko, grand palais du Conseil; l'enceinte des

Gloires Intellectuelles, où Kon-Fou-Tsé est honoré; le Monument de

la Paix Parfaite, qui enferme la table généalogique des ancêtres de

l'empereur et les instruments de labourage employés dans les cérémonies

religieuses; la Salle de la Tranquillité Certaine, où, le premier jour

de chaque année, les lettrés viennent en grande cérémonie présenter

au Fils du Ciel une biographie de son père; le Palais des Livres,

plusieurs somptueuses pagodes et le pavillon où sont contenus, précieux

et redoutés, les vingt-cinq sceaux impériaux. Enfin, par un portique

d'albâtre rouge, on entre dans la Cour de la Splendeur. Là monte vers

le Ciel la Tour de la Souveraine Concorde. Elle a l'aspect somptueux

et serein. Carrée, à pans coupés, elle se compose de cinq terrasses

qui se superposent en se rétrécissant, A chaque étage une toiture

couverte d'émail bleu et garnie de clochettes en porcelaine protége une

plate-forme de marbre blanc où brûlent sans cesse des parfums doux dans

des cassolettes de bronze; les parois des murs extérieurs, revêtues

de carreaux de faïence aux couleurs vives et brillantes, imitent

les innombrables facettes d'une pierre précieuse, et tout l'édifice

scintille merveilleusement. C'est au faîte de la plus haute des cinq

terrasses que repose la grande Salle de la Souveraine Concorde, où le

trésor impérial sommeille dans un large coffre de laque placé sur une

estrade et sanctifié par ce caractère: TCHIN. Une immense galerie suit

les quatre façades de la cour qu'on peut traverser à l'abri du grand

soleil; et derrière de fins treillis de laque rouge de longues salles

s'appuient sur la galerie. Elles sont closes de grands cadres d'ébène

doré, où s'enchâssent des plaques de corne transparente, et protégées

par un large toit verni d'or. Dans ces salles s'amoncèlent depuis

mille siècles les richesses des empereurs. Surchargeant de hautes

tables d'albâtre adossées aux murailles, des coffrets de jade vert,

merveilles de sculpture, s'entr'ouvrent et laissent déborder des perles

de Tartarie qui se répandent sur des nappes de satin pourpre, comme de

grosses gouttes de lait; dans des tasses d'or mat, ainsi qu'une liqueur

lumineuse, ont été versés à pleins bords les plus purs diamants; les

rubis saignent dans des coupes d'ivoire; les sombres saphirs luisent

sourdement au fond de jonques en cristal clair; l'ambre fauve jette

ses rayons chauds; les pâles améthystes se mirent dans la limpidité

des larges émeraudes, tandis que les colliers de rubis rose ondulent

comme de gracieuses couleuvres, que les bracelets s'entrelacent,

pareils à de longues chaînes, que les agrafes de topaze bouclent des

ceintures en plumes de faisan, et que les aigrettes d'opale tremblent

sur des calottes de brocart. Ces salles se suivent, interminables et

encombrées de miracles. Aux dieux d'or accroupis dans leurs niches

pavées de turquoises succèdent les fantastiques idoles sculptées dans

des blocs de jade pur. On voit Ouan-Chen, le Pou-Sah des poëtes, à côté

de Loui-Kon, le roi du Tonnerre, Tian-Non, qui donne le ciel pur et la

mer calme, entre Kuan-Te, le furieux guerrier, et la douce Miao-Chen,

déesse miséricordieuse qui fit pleuvoir des lotus sur les ténébreux

enfers, brisa les instruments de torture, et laissa les criminels

s'élever vers les Célestes Nuages. Non loin de monstres renversés,

qui sont les Ye-Tioums, Génies du Mal, apparaissent des symboles

sacrés. Un globe d'or et un globe de cristal sur un rocher d'ébène

représentent Yen et Yang, les deux principes générateurs sortant du

chaos primitif: l'eau émane du Yen, et la lune est la pure essence de

l'eau; le soleil, qui est le feu, naît du Yang; et tous les astres sont

issus du soleil et de la lune. Sur un tableau de jade que porte le

dragon Lon-Ma on lit les huit kouas qui sont les signes des éléments.

Puis s'alignent, taillés dans des pierres dures, les philosophes, les

poëtes, les guerriers célèbres. Voici Pan-Kou, l'homme primordial:

produit sublime du Yang et du Yen, géant merveilleux composé de force,

de génie, de fécondité, il sculpte le monde durant dix-huit mille

ans; des animaux fabuleux l'assistent dans sa rude tâche; le phénix

Fon-Huang, pareil au cygne sauvage, ayant la gorge d'une hirondelle,

la queue d'un poisson et la tête couronnée d'une aigrette de cinq

couleurs, le console et l'encourage; l'unicorne Ki-Lin, au corps

de cerf, l'aide de sa force, le Dragon de sa splendeur, la tortue

vénérée, de sa patience; et chaque jour Pan-Kou grandit de plusieurs

coudées. Quand il meurt sa substance transformée complète son œuvre;

son souffle devient le vent, sa voix le tonnerre; ses veines, fleuves

purs, courent dans sa chair, champ fécond; sa tête est la plus haute

montagne; sa barbe flamboie en rayons; les poils de son corps sont

les chênes et les cèdres; sa sueur forme la pluie; ses dents se font

métaux, ses os rochers; et les insectes qui pullulent sur son cadavre,

ce sont les hommes voraces. Après la statue d'onyx qui figure le Géant

Créateur se dressent les trois souverains, le Céleste, le Terrestre

et l'Humain, qui enseignèrent aux mortels les fonctions de la vie,

et dont les glorieuses actions furent écrites sur la carapace de

la tortue divine. Puis apparaissent, éclatants d'or ou de cuivre,

You-Tcho, l'homme au nid, qui le premier construisit une maison, et le

grand Fou-Si, inventeur de la musique, de la chasse, de la pêche, et

Kon-Fou-Tsé et Lao-Kiun et Meng-Tsé, et vingt poëtes et cent empereurs.

D'autres salles contiennent des monstres de bronze et des animaux en

marbres rares, des dents de lamantins finement sculptées, des tours

d'ivoire, des coupes faites d'une corne de rhinocéros ou de buffle,

et qui neutralisent la méchanceté des poissons, des émaux superbes et

d'antiques porcelaines étoilant et fleurissant les plafonds ou les

murs. Des costumes lourds de pierreries, écrasés de ramages d'or,

s'entassent en de larges coffres de bois de fer aux poignées d'argent

sculpté. Dans des armoires parfumées de musc et de camphre sont

suspendues de splendides fourrures; des peaux de renard noir, de renard

bleu, de lynx, de cerf, de pélican, d'astrakan, de rat de Chine et de

dragon de mer, ce velours vivant, doublent les vestes miroitantes,

les robes somptueuses et les manteaux augustes, ornent les bonnets de

cérémonie, ou se déroulent en tapis profonds dans des chambres où sont

glorieusement amassés des trophées, des chariots aux roues massives,

des sabres ciselés, des arcs de laque, des lances, des piques et des

canons pris à l'ennemi.

De la Cour de la Splendeur, par le Portail du Ciel Serein, on pénètre

dans le Jardin de la Sérénité, où se déroulent des confusions adorables

de collines, de labyrinthes, de rochers artificiels, de ponts légers,

de lacs étoiles de nénuphars roses; et l'on y voit l'Arbre Coupable,

qui, mort et sec depuis longtemps, porte encore de lourdes chaînes; car

il n'a pas refusé ses branches au suicide d'un empereur.

Au centre du jardin, entre deux lacs limpides, sur la plus haute de

huit terrasses échelonnées, se dresse, monstrueux et resplendissant, le

Palais du Fils du Ciel.

Posé sur des sommets, il ressemble à une gigantesque touffe de fleurs,

avec ses toits revêtus de marbres et de porcelaines aux couleurs

violentes, ses colonnades en porphyre rouge incrustées d'oiseaux

d'or, et les transparences d'albâtre de ses précieuses murailles où

s'enchâssent des pierres fines, où circulent de délicats branchages en

émail vert et bleu.

Le Dragon Impérial · 第 4 / 17 段