Kang-Si doit mourir; qui le frappera? Kang-Si frappé, qui régnera?
Ces paroles gravement prononcées rendirent les auditeurs pensifs.
En effet, qui régnera? se disaient les personnages illustres en se
regardant l'un l'autre d'un œil fier. Et les pauvres gens, n'ignorant
point que les plus dures besognes sont d'ordinaire imposées aux plus
humbles, se poussaient du coude en murmurant: «Qui frappera Kang-Si?»
--Qui frappera? qui régnera? répéta le Grand Bonze.
En ce moment un grand bourdonnement de voix et de pas se fit entendre,
et d'une porte tout à coup ouverte jaillirent au milieu de l'assemblée,
deux hommes furieux, les mains liées, et trébuchant et poussés par des
bras brusques et nombreux.
--Voici des espions que nous avons surpris rôdant autour de la pagode,
dirent ceux qui les poussaient.
Tous les assistants frissonnèrent. Plus d'un pâlit. Le Chef de la Table
Auguste essaya de se dérober derrière son voisin, de sorte qu'un Chef
de Troupe, en le suivant des yeux pensa: «Celui-ci, un jour, pourra
nous trahir.» Cependant le Grand Bonze étendit les bras et dit:
--Que craignez-vous? Ces deux hommes vont être interrogés, et, si ce
sont des espions, ils ne retourneront pas vers leurs maîtres. Qu'on les
conduise dans la chapelle de Lao-Kiun.
Les deux captifs, geignant et résistant, furent emportés, et le Grand
Bonze, à pas lents, les suivit.
La moitié d'une heure s'écoula avant son retour. Quand il reparut, son
front rayonnait comme celui d'un homme qui a subi la présence éclatante
d'un dieu. Il alla s'agenouiller devant la statue de Fô et pria
longuement. Puis, tourné vers l'assemblée, les yeux extatiques, il dit
avec lenteur:
--Ces deux hommes ne sont pas des espions. Nous ne courons aucun
danger. Retirez-vous, mes hôtes.
Les conspirateurs ne se hâtaient point d'obéir.
--Nous séparer, objecta une voix, sans avoir désigné celui qui doit
frapper et celui qui doit régner?
--Les Pou-Sahs vous l'ordonnent, répliqua le Grand Bonze.
Il leva les mains vers l'image de Kouan-Chi-In et ajouta:
--Que la miséricordieuse Kouan-Chi-In détourne de moi sa face si sa
volonté n'a point parlé par ma bouche!
La statue d'or ne bougea point. La foule fut convaincue et s'écoula
silencieusement par une galerie obscure qui s'ouvrait derrière un des
quatre gardiens de Fô.
--Toi, demeure, dit le Grand Bonze au Chef de la Table Auguste.
CHAPITRE V
CELUI QUI VIENT N'EST PAS CELUI QU'ON ATTEND
Lorsqu'il monte à un arbre pour dérober
un fruit, ou escalade un mur pour voir, à
travers le papier rosé des fenêtres, une
jeune fille envelopper de bandelettes ses
petits pieds parfumés,
Le sage ne manque pas de rouler sa natte
autour de sa tête prudente;
Car il pourrait arriver que les oies
gardiennes du logis, happant et tirant
sans respect une belle natte pendante,
Secouassent vivement la cervelle dans la
tête du curieux.
--Où sont-ils? s'écria Ko-Li-Tsin, en tournant de tous côtés la tête.
Ils ont disparu comme des Rou-lis malicieuses, sans laisser plus de
trace que l'oiseau Youen n'en laisse dans les ondes bleues du ciel.
Il se mit à crier.
--Ta-Kiang! Yo-Men-Li!
Des cliquettements secs et peu distants répondirent seuls, mêlés à des
bruits de pas.
--Ho! ho! dit-il, je crains de deviner. Mes amis se seront laissé
prendre par les veilleurs de nuit. Ils n'auront pas su répondre à cette
question posée sans politesse: «Que faites-vous si tard hors de chez
vous?» Glorieux Ta-Kiang, tendre Yo-Men-Li, vous passerez la nuit en
bien mauvaise société: voleurs, mendiants et vagabonds, ces repaires
de vermine, vous coudoieront amicalement et vous appelleront: Frères!
J'espère que nos sujets, lorsque nous serons empereur, auront la
licence de se promener jusqu'à la onzième heure sans s'excuser.
Deux lueurs rousses parurent au fond d'une rue et s'avancèrent en se
balançant.
--Voici les yeux du tigre, dit Ko-Li-Tsin. Mais qu'il vienne avec
ses griffes crochues et ses moustaches roides; comme je saurai lui
répondre sans hésitation: «Ma femme est en train de me donner un fils;
je vais promptement quérir le médecin.» Et le tigre s'éloignera en me
souhaitant bonne chance. Mais, continua le poëte, cette réponse était
d'usage autrefois quand j'habitais Pey-Tsin; depuis, les naissances ont
dû se multiplier à un degré d'invraisemblance, visible même pour l'œil
de la police, et je risque fort d'être traité de radoteur, de menteur,
et probablement de voleur. Dans cette appréhension, je juge prudent de
me dérober adroitement et d'éviter tout conflit; car il faut que je
demeure libre pour retrouver mes compagnons s'ils sont égarés, pour les
délivrer s'ils sont captifs.
Ko-Li-Tsin sauta à terre, attacha son cheval à la barrière d'une ruelle
transversale, et se glissa le long des murs, cherchant l'ombre.
La ronde de police marchait en faisant cliqueter ses petites
planchettes, et la clarté dénonciatrice des lanternes fouillait au loin
l'obscurité.
--Je suis pris! pensait Ko-Li-Tsin.
Les veilleurs aperçurent le cheval et l'entourèrent en agitant leurs
bras levés.
--Ceci me fait gagner un peu de temps. Je perds mon cheval, mais le
bambou me perd. Le dos de l'animal connaîtra peut-être de lourds
cavaliers, mais le mien ignorera toujours le poids du bambou lisse.
Ko-Li-Tsin rencontra l'encoignure d'une grande porte et s'y blottit;
mais, par un mauvais hasard, la porte était mal close; et, en
s'appuyant sur elle, il tomba en arrière, dans une posture peu
compatible avec sa dignité.
--Voici une façon d'entrer tout à fait contraire aux rites, dit-il,
mais je sortirai avec politesse lorsque cette maudite ronde sera loin.
Le poëte se trouvait dans un jardin élégant; il aperçut au milieu
d'arbustes plusieurs bâtiments larges et bas; à quelques pas de lui se
dressait le kiosque du portier.
Cependant la ronde se rapprochait; elle passa devant la porte.
Ko-Li-Tsin allait pousser un soupir de soulagement, lorsque le marteau
de bronze résonna brusquement.
--Ten-Hou! dit Ko-Li-Tsin, ils m'ont vu entrer. Comment prouver que je
ne suis pas un voleur? Je regrette le bambou, car je n'éviterai pas la
cangue.
Il se cacha derrière un arbre.
Les hommes de police poussèrent la porte et apparurent avec leurs
lanternes au moment où le portier sortait de son kiosque, effaré et
somnolent.
--Femelle d'âne! lui cria le Chef des veilleurs, c'est ainsi que tu
exposes ton noble maître? Tête sans front! tu n'es pas même capable de
gouverner une porte docile. Je te ferai chasser d'ici et bâtonner sur
le seuil.
--Grâce, grâce! maître magnanime, dit le portier tout à fait éveillé.
Si la porte est ouverte, c'est que les voleurs sont venus; car j'ai
tourné trois fois dans la serrure la grosse clef qui pend maintenant
sur ma cuisse.
--Incestueux niais, dégoût des chiens galeux! répliqua le veilleur,
les voleurs n'entrent pas par la porte. Vois ta serrure qui te tire la
langue en signe de dérision. Tu as tourné la clef tandis que la porte
était ouverte comme l'est en ce moment ta bouche d'idiot. Allons fils
de mule! ferme vite et retourne dans ton écurie; demain tu entendras
parler de nous.
Le portier ferma soigneusement la porte et rentra chez lui en
grommelant.
--Le chien! dit Ko-Li-Tsin. Me voici l'hôte contraint du respectable
propriétaire de ce jardin. Un poëte n'est pas une Rou-li. J'aurai beau
faire signe au nuage nonchalant qui passe devant les étoiles de venir
me prêter ses floconneux coussins pour franchir ce mur trop lisse, il
feindra de ne pas m'entendre, et je n'aurai pas lieu d'être blessé de
son indifférence, car à peine se dérangerait-il pour Kon-Fou-Tsé ou
pour le grand Li-Tai-Pé.
Des tintements de gong s'envolèrent de la Tour Orientale, tantôt
sonores et paraissant tout proches, tantôt sourds et lointains; c'était
la première veille qui sonnait.
--Voici la dixième heure, dit Ko-Li-Tsin. Il faut que je sorte; il faut
que je retrouve Ta-Kiang et Yo-Men-Li. Je frémis en songeant au danger
que court la grandeur future de mon maître, exposée à la curiosité
grossière des voleurs et des veilleurs plus redoutables. D'ailleurs,
j'ai très-faim. Pourquoi ai-je commis l'imprudence de me mettre en
voyage sans emporter une quantité raisonnable de nids d'hirondelle dans
un petit sac de soie pendu à ma ceinture, à côté de mon encrier et de
mon pinceau? C'est sans doute parce que je suis parti peu de temps
après le repas. Heureusement, ajouta-t-il, nous sommes à la dixième
lune, et les fruits mûrs, en cette saison, tombent des arbres roux.
Ko-Li-Tsin pénétra dans l'intérieur du jardin et se mit à suivre les
contorsions des allées, dans le double espoir de découvrir une issue
et de trouver quelque poire dorée parmi les branches gracieuses des
arbres. Il arriva bientôt devant la façade en briques roses d'une
petite maison; une clarté riait, trouble et blanche, à travers des
carreaux de papier diaphane.
--Ho! ho! se dit-il.
Et il resta quelques instants immobile.
--Cependant je voudrais bien connaître le visage de l'aimable seigneur
qui me loge cette nuit; car je ne pourrai me dispenser de lui rendre,
un jour ou l'autre, sa politesse.
Ko-Li-Tsin s'approcha de la fenêtre et, comme elle était trop haute
pour qu'il y pût atteindre, il monta sur un siége de porcelaine qui se
trouvait là, puis, délicatement, du bout de son ongle le plus aigu, fit
un petit trou dans le papier d'un carreau, et regarda.
Il avait devant son œil curieux une chambre élégamment ornée,
qu'éclairaient deux grandes lampes posant leurs pieds de bronze sur
un léger tapis en fils de bambou, et entre elles reluisait une table
en laque rouge, étroite et semblable à un rouleau de papier à demi
déroulé; mais Ko-Li-Tsin ne vit qu'une jeune fille assise devant la
table et trempant par instants un pinceau dans l'encre qu'une servante,
debout à côté d'elle, délayait sur une pierre à broyer.
--Que le Pou-Sah du mariage m'entende! s'écria le poëte. Je ne rêve pas
celle que je dois conquérir plus belle que cette jeune fille aux longs
cheveux. En la voyant, de gracieuses comparaisons se balancent dans mon
esprit. Ah! poursuivit-il en pliant un à un ses doigts rhythmiques,
Son front, sous ses cheveux obscurs,
ressemble à la lune émergeant de la nuit;
Ses joues sont deux plaines couvertes de
neige; son nez est une colline de jade;
Ses grands yeux aux cils luisants sont
deux hirondelles d'été;
Et ses dents sont un ruisseau clair qui
coule entre deux rives où fleurissent des
pivoines.
Comme Ko-Li-Tsin achevait d'improviser cet ingénieux poëme, une
conversation s'établit entre les deux personnes qu'il épiait.
--La dixième heure est passée, dit la maîtresse; se serait-il méfié?
La servante répondit:
--Cela se pourrait bien.
--Tu as ouvert la porte de la rue, n'est-ce pas?
--Oui, oui, dès que le portier a été couché, j'ai entr'ouvert la porte.
--Ah! quel dommage s'il ne venait pas!
--En effet, il serait si bien reçu!
Toutes deux se mirent à rire aux larmes; Ko-Li-Tsin, sur son siége de
porcelaine, se mit à rire aussi.
--N'as-tu rien entendu?
--J'ai cru entendre un bruit de pas sur le sable des allées.
--Oh! s'il venait, quel bonheur! dit la maîtresse en battant des mains.
Elles recommencèrent à rire; mais Ko-Li-Tsin, cette fois, ne rit point.
--Évidemment, se dit-il, cette charmante jeune fille, contre toutes les
règles admises, attend un homme cette nuit; elle paraît même l'attendre
avec beaucoup d'impatience. A vrai dire, il me semble que l'approche
d'un homme qu'on aime devrait donner plus d'émotion et moins de gaieté.
Moi-même, qui suis d'un caractère joyeux, le jour où j'entrerai dans la
Chambre Parfumée pour m'asseoir auprès de ma jeune femme, je tremblerai
un peu, je pense, et je ne rirai pas aux éclats. Néanmoins je ne puis
pas laisser cette belle personne attendre en vain toute la nuit, et
je dois la prévenir que le portier a fermé la porte. En récompense de
ce bon office, elle me rendra la liberté, et je pourrai courir à la
recherche de Ta-Kiang.
Ko-Li-Tsin allait frapper à la fenêtre, lorsqu'il sentit que quelqu'un
tirait violemment sa natte et l'agitait sans aucun égard, comme on fait
de la corde d'une cloche.
--Ah! ah! cria une voix courroucée, je te tiens! Tu ne savais pas que
je te guettais de ma terrasse! Coquin, après le tour que tu m'as joué,
tu viens te mettre sous la griffe du tigre! Tu vas voir comment je sais
venger ma fille!
Ko-Li-Tsin, d'un mouvement brusque, tourna sur lui-même, dégagea sa
natte et sauta à terre. Il se trouva en face d'un petit vieillard
très-gras qui portait une lanterne.
--Grands Pou-Sahs! le mandarin gouverneur de Chen-Si! Oh! qu'elle
est belle l'épouse que j'obtiendrai dès que j'aurai achevé mon poëme
philosophique!
Et le poëte fit un salut conforme aux rites, en ayant soin de cacher
son visage dans ses manches, car il savait que le mandarin, sévère
observateur des convenances, ne donnerait jamais sa fille à un homme
qu'il aurait surpris, de nuit, dans son jardin.
En dépit de sa colère, le gouverneur fut bien obligé de poser sa
lanterne et de joindre les mains pour rendre le salut.
--Bien, bien, chien! grommelait-il en se courbant avec cérémonie, je
serai aussi poli que toi, mais je te romprai de coups tout à l'heure.
Ko-Li-Tsin, habilement, redoublait et prolongeait les saluts.
--Ane sans probité! disait le mandarin, tandis qu'il pliait le cou et
levait les mains à la hauteur de son front, ton dos se souviendra de
moi. Misérable, je vais te battre jusqu'à ce que tu crèves sous les
yeux de ma fille, qui se tordra de rire.
La fenêtre s'ouvrit, et la fille du gouverneur, le visage couvert
d'un voile léger, apparut avec sa servante. En même temps, plusieurs
domestiques armés de longs bambous sortirent de la maison. Ko-Li-Tsin
comprit que ces gens, moins polis que leur maître, ne perdraient pas
le temps à lui rendre ses politesses, et résolut de chercher son salut
dans la fuite. Le mandarin étendit la main pour l'arrêter, mais il
n'attrapa que deux ou trois bribes de franges et qu'un lambeau de
ceinture dorée.
Les serviteurs se lancèrent à la poursuite du fugitif, sûrs de
l'atteindre dans le jardin bien clos. Leur maître les excitait
de la voix, et courait lui-même aussi vite que son embonpoint
le lui permettait. Mais Ko-Li-Tsin enjambait les touffes de
reines-marguerites, sautait par-dessus les rochers hérissés de cactus,
franchissait les petits lacs artificiels, et ainsi se dérobait assez
facilement aux domestiques, qui, de crainte d'être battus, respectaient
les fantaisies des allées. Ne trouvant pas d'issue, il revint sur ses
pas. Son agilité défiait les bâtons menaçants, qui frappaient au hasard
les ténèbres. Il passa sous la fenêtre où riaient les deux jeunes
filles, il leva la tête vers elles, et la lueur des lampes tomba sur
son visage.
--Ce n'est pas lui! s'écria la servante.
--C'est un jeune homme, dit la maîtresse.
Ko-Li-Tsin était déjà loin. Après lui la meute des valets traversa
rapidement le sillon clair qui tombait de la fenêtre, et, les suivant à
grand'peine, furieux, pourpre, en sueur, le mandarin haletait derrière
eux.
--Qu'il est agile pour son âge! grommelait-il. C'est la peur qui le
rend léger comme une cosse vide. Mais il ne m'échappera pas.
Et le respectable père de famille continuait à courir inégalement,
trébuchant à chaque pas, entraîné tantôt à droite tantôt à gauche par
le poids déplacé de son ventre majestueux.
Cependant Ko-Li-Tsin échappait toujours aux bambous exaspérés. Il
faisait de brusques voltes-faces, laissait ses ennemis entraînés par
l'élan le dépasser, puis, quand ceux-ci, s'étant retournés, étaient sur
le point de le saisir, il se dérobait en un bond prodigieux.
Depuis quelques instants il tournait autour d'un pavillon qui
semblait inhabité. Ayant réussi à dépister momentanément ceux qui le
poursuivaient, il s'arrêta dans l'angle d'une porte pour reprendre
haleine. Quelqu'un le tira doucement par la manche; c'était la jeune
servante de la fenêtre.
--Suis-moi, dit-elle à voix basse.
Et elle l'entraîna de l'autre côté de la porte, qu'elle ferma sans
bruit. Ko-Li-Tsin se trouva dans un couloir étroit qu'éclairait assez
obscurément une lanterne de soie posée sur la première marche d'un
escalier.
--Apprends-moi d'abord qui tu es, dit la servante; car si tu étais un
voleur, ma maîtresse te laisserait battre par son père.
Ko-Li-Tsin répondit d'une voix entrecoupée par son souffle haletant:
--J'étais perdu dans les rues de Pey-Tsin à une heure avancée. Pour
éviter la ronde de police je suis entré dans ce jardin, dont la porte
était ouverte. J'espérais que je pourrais sortir sur l'heure; mais
on ferma la porte, et je me suis trouvé prisonnier. Je m'appelle
Ko-Li-Tsin, et je suis poëte.
--Je te crois, dit la servante, car le bouton de Kiu-Jen étincelle
sur ta calotte. Voici ce que te dit ma jeune maîtresse: «Je m'appelle
Tsi-Tsi-Ka, et j'aurai dix-sept ans quand luira la douzième lune. Il
y a quelque temps, mon père, qui était alors gouverneur de Chen-Si,
déclara dans un festin que j'épouserais celui qui composerait pour
m'obtenir le plus remarquable poëme philosophique. Trente jours plus
tard, un mandarin de seconde classe, qui a conquis ses grades au prix
d'un grand nombre de liangs, envoya un poëme que mon père trouva
parfait, et il fut décidé que j'appartiendrais au mandarin. Mais,
ayant lu moi-même le poëme, je fis remarquer à mon père qu'il avait
été copié textuellement dans la première partie du See-Chou, et qu'au
surplus, il était écrit d'une écriture lourde et maladroite. Mon
père, furieux, voulut attirer le faux poëte dans un piége afin de la
bâtonner honteusement. Mais, au lieu de sa face ridée, j'ai vu, quand
tu es passé sous ma fenêtre, le doux visage d'un jeune homme. Prends
donc cette clef, et pars vite, car avant que mon père ait le temps de
reconnaître son erreur le bambou tomberait plusieurs fois sur ton dos.»
--Dis à ta maîtresse, répondit Ko-Li-Tsin, que j'assistais au dîner
du vénérable gouverneur de Chen-Si, et que depuis ce jour je pense à
elle avec tendresse; dis-lui que, malgré l'insuffisance de mon talent,
je m'efforcerai si ardemment que je composerai un poëme digne d'elle.
Maintenant, ajouta Ko-li-Tsin, montre-moi le chemin que je dois suivre
pour éviter les bambous.
La servante le prit par la main, le guida à travers plusieurs chambres
obscures, et lui montra enfin une petite cour solitaire.
--Traverse cette cour, dit-elle. Dans le mur qui nous fait face tu
trouveras, à gauche, une petite porte, et tu pourras l'ouvrir avec
la clef que ma maîtresse t'a confiée. Va, et que les Pou-Sahs te
conduisent.
Ko-Li-Tsin traversa la cour, trouva la porte en tâtant les murs,
l'ouvrit, vit une rue et pensa: Je suis sauvé.
Mais les serviteurs du mandarin, convaincus, après avoir fouillé le
jardin en tout sens, que leur victime future n'y était plus, étaient
allés, par groupes, surveiller toutes les issues de la maison et du
jardin. Quatre ou cinq d'entre eux aperçurent Ko-Li-Tsin au moment où
il mettait le pied dans la rue, et se précipitèrent sur lui en hurlant.
--Je crois que tous les méchants Yen-Kiuns sont conjurés contre moi,
mais je leur échapperai, s'écria le poëte, aussi certainement que
Ta-Kiang sera empereur et que j'épouserai la fille du gouverneur de
Chen-Si!
Et il se mit à courir tout droit devant lui, d'une course folle que
hâtaient les cris menaçants de la troupe acharnée à le suivre. Il entra
dans l'Avenue de l'Est et la gravit vers le nord. Les domestiques le
harcelaient encore. Il courut plus vite, il étouffait. Il se trouva
tout à coup devant l'énorme lac artificiel qu'on nomme la Mer du Nord.
Contraint de s'arrêter, il entendit plus proches les clameurs et les
pas de ses ennemis. Il pensait à se précipiter dans l'eau, lorsqu'il
aperçut une barque amarrée au tronc d'un saule. D'un bond il y tomba,
rompit la corde qui la retenait au rivage, saisit les rames, et,
furieusement, tandis que les domestiques du mandarin allaient, eux
aussi, atteindre le bord, il dirigea le léger bateau vers la partie la
plus obscure du grand lac. Enfin, quand il n'entendit plus rien, quand
il ne vit plus rien, il se laissa choir dans le fond de l'embarcation,
exténué, rompu, et brusquement, comme on tombe dans un trou, s'endormit.
CHAPITRE VI
LE POISSON JAUNE
Garde-toi de dire d'un homme qui passe
avec un poisson sur le dos: Voilà un
pêcheur;
Car souvent une jeune fille cache en
un sein délicat le cœur furibond d'un
guerrier.
Le lendemain, avant qu'il fît grand jour, un homme, à travers les
rues désertes de la Cité Tartare, se dirigeait vers l'élégante Ville
Jaune. Il portait sur ses épaules un énorme poisson couleur d'or
qui le forçait à marcher péniblement courbé. Arrivé devant la Porte
Septentrionale, il dut s'arrêter et attendre l'ouverture de la ville.
Le soleil monta tout à coup et fit étinceler les toits vernis des
maisons; les enseignes, les banderoles frissonnèrent, multicolores,
et les rues se laissèrent voir clairement dans toute leur longueur,
pendant que les cigognes neigeuses secouaient leurs ailes au sommet des
arcs triomphaux, dont les contours s'estompaient dans le matin vaporeux.
La cinquième heure sonna. Dans les pavillons fortifiés du bastion
septentrional les soldats commencèrent à s'agiter, et bientôt le gong
d'airain ébranla la citadelle de ses vibrations profondes. Alors les
portes d'ébène étoilées de clous d'or s'ouvrirent largement; un pont
mobile s'abaissa, et les sentinelles tartares apparurent, la pique à
l'épaule. L'homme qui pliait sous le poids d'un Poisson Jaune, mit le
pied sur le pont et s'avança vers la porte.
--Eh! dernier né de laie! lui cria une sentinelle, ne sais-tu pas que
les estropiés, les mendiants et les gueux n'entrent pas dans la noble
Cité Jaune?
--Je suis aussi droit, répondit l'homme, qu'on peut l'être sous un
fardeau lourd comme le mien, et je ne suis ni sourd ni aveugle, car
j'entends ta voix de bœuf à jeun, et je vois ta face de carpe de
Tartarie; je n'ai aucune infirmité cachée; je ne t'ai pas tendu la
main en glapissant mes misères: donc je ne suis pas plus mendiant
qu'estropié.
--Mais, répliqua le soldat, tu es un gueux; par conséquent tu
n'entreras pas.
Et il abaissa sa pique devant l'homme.
--Soit, dit celui-ci. Le Fils du Ciel sera privé de poisson à son repas
du soir, et toi demain tu seras mis à la cangue.
Là-dessus il fit mine de s'en retourner.
--Où donc allais-tu avec ton poisson? demanda la sentinelle avec un
commencement d'inquiétude.
--Que t'importe, puisque je m'en vais?
--Explique-toi. Si tes raisons sont bonnes, je te laisserai passer.
--Oh! moi, je ne tiens pas beaucoup à passer; mon poisson m'a été payé
d'avance par le Chef de la Table Auguste, qui m'attend en ce moment; et
je ne risque rien, puisque je dirai que c'est toi qui m'as empêché de
remplir mon devoir.
L'homme était déjà au milieu du pont; le soldat courut après lui.
--Mais entre donc, queue de mulet, groin de porc, misérable, qui veux
me faire mettre à la cangue par méchanceté; tu vois bien que je ne
t'empêche pas d'entrer, gueux fétide!
Et il le poussa brusquement dans la Cité Jaune.
Le marchand de poisson traversa de grandes places aux dalles grises,
suivit de larges rues tranquilles, longea le rempart de brique
sanglante qui enferme la Ville Rouge; puis, arrivé à la Montagne de
Charbon, il la gravit et s'arrêta près d'un palais superbe, au toit
couleur d'émeraude. Là il frappa de son poing fermé le gong placé
devant la porte principale; deux domestiques vêtus de robes bleues et
coiffés de bonnets de fourrure se présentèrent sans retard.
--Ai-je vu l'honorable palais du glorieux mandarin Koueng-Tchou, membre
du Conseil Impérial et Chef de la Table Auguste? demanda l'homme.
--Tu as vu son palais, répondirent les serviteurs; que veux-tu?
--J'ai péché un Poisson Jaune, le plus magnifique qu'on puisse voir.
Il est de l'espèce de ceux qu'il est interdit à tout homme de manger,
et qui sont réservés à la bouche vénérable du Fils du Ciel; je viens
l'offrir à votre noble maître pour le repas de l'empereur.
--Ce serait en effet un plat très-somptueux. Entre dans la cour; nous
appellerons les cuisiniers.