Plus loin, c'est la Cité Tartare avec ses rues chamarrées et

fourmillantes, ses toits brillants, ses dômes couleur d'émeraude et ses

gracieuses porte triomphales. A l'est, la grosse tour du Gong, pareille

à un géant, se dresse au-dessus des murailles; au nord, près de la

pagode de Kouen-Chi-In, brille le Lac des Roseaux, couvert de nymphéas

bleus, de bambous à aigrettes, de nélumbos roses, et, plus haut, près

du rempart extérieur, entre des monuments somptueux, s'étend la Mer

du Nord; à l'ouest, au-dessus des pagodes et des palais déchus, monte

l'Observatoire de Kan-Si; du sommet de la tour carrée où les lettrés

se réunirent jadis pour admirer les astres, des instruments et des

machines astronomiques, depuis longtemps dédaignés, tendent vers le

ciel leurs grands bras extravagants; au sud enfin s'élève le pavillon à

sept étages de la Porte de l'Aurore.

Plus loin encore rampe la Cité Chinoise, dont les toits bas semblent

une troupe de tortues; leur monotone ondulation n'est dépassée de loin

en loin que par la potence peinte en rouge d'une balançoire publique

ou par quelqu'une de ces minces tours à dix étages destinées, par leur

poids immobile, à fixer l'esprit de la Terre, comme un bloc de jade

retient des feuilles de papier soyeux, et à faire naître dans leur

ombre des poëtes glorieux.

Au delà de la Cité Chinoise apparaissent les formidables remparts avec

leurs grands créneaux, leurs lourds bastions et leurs portes de bronze;

et derrière eux, quelques faubourgs misérables sont accroupis auprès de

la ville superbe, comme des mendiants sur les marches d'un palais.

Dans le lointain, la plaine unie, verte, dorée, sans bornes; puis,

vaporeux et vagues, les trente-six palais de Yu-Min-Ué, la résidence

d'été; et, au fond de l'horizon, les dentelures bleuâtres des montagnes.

Dôme immense du paysage, le ciel, d'un azur profond, roule un aveuglant

soleil, qui verse par les champs une pluie lumineuse, allume dans la

ville des blancheurs éclatantes à côté de noires ombres portées, change

en diamants les dalles de granit, en brasiers les toits multicolores,

en langues de feu les banderoles aux tons intenses, et fait de la

grande Capitale du Nord un éblouissement d'or, de pourpre, de flamme.

CHAPITRE III

LA PRUDENCE DE KO-LI-TSIN

Le voyageur qui vient de loin dans la

poussière et sous le soleil

Chemine péniblement, et dans son esprit

mille projets se construisent;

Il songe à l'auberge pacifique, aux

cuisines parfumées et à la table où il

s'accoudera

En tournant la face du côté de la route

qui s'éloigne vers l'avenir.

--Et moi, dit Ko-Li-Tsin en entrant à la suite de Ta-Kiang dans la

Cité Chinoise, je crois voir déjà le Dragon à Cinq Griffes ouvrir ses

ailes d'or sur ma robe de mandarin et le globule de saphir rayonner à

ma calotte; je suis le Grand Cèdre de la Forêt des Mille Pinceaux, et

le Fils du Ciel, la tête dans sa main, écoute avec extase les vers que

j'improvise. Un, deux, trois, quatre, cinq, ajouta le poëte en comptant

sur ses doigts.

Le jeune homme de Chi-Tse-Po avait des

pensées hautaines, mais ses actions

étaient inférieures.

Il cultivait le chanvre et le riz; il

cultivait aussi l'aloës et le blé.

Mais les Génies immortels avaient semé

dans son esprit une graine d'ambition;

Et le jeune homme, laissant se courber les

épis et les tiges de chanvre, se dirigea

vers d'autres travaux afin de faucher les

blés d'or de l'approbation.

L'improvisateur se tourna vers Ta-Kiang dans le but d'apaiser

avec modestie les enthousiasmes qu'il prévoyait; mais Ta-Kiang,

silencieux et en proie à son rêve hautain, n'avait pas prêté

l'oreille. Ko-Li-Tsin, déconcerté, regarda Yo-Men-Li. Celle-ci

contemplait Ta-Kiang avec une tendre inquiétude; timide et retenant

son souffle, elle suivait sur la face morne du maître le reflet des

luttes intérieures. Quand il fronçait les sourcils, elle sentait son

cœur battre d'effroi; mais s'il laissait échapper un cruel sourire,

elle redevenait joyeuse et pensait: «Maintenant il est victorieux.»

Ko-Li-Tsin, plein de dépit, se mit à chantonner d'un air qui voulait

paraître indifférent et se fit à part lui la promesse d'être peu

prodigue, à l'avenir, des trésors de son esprit.

Les trois aventuriers suivaient la longue Avenue du Centre, cahotés par

le pas inégal de leurs montures tasses.

--Oh! oh! dit un barbier ambulant en toisant avec dédain Ko-Li-Tsin,

voici un voyageur qui n'a guère de liangs à sa ceinture, car il ne

s'est point arrêté dans une auberge pour y changer de costume; avec sa

robe somptueuse, noire de boue et grise de poussière, il ressemble au

lendemain d'une fête.

--Femelle d'âne! pensa le poëte.

Une vieille femme se dirigea vers Yo-Men-Li et lui dit sans politesse:

--Vous êtes des comédiens, n'est-ce pas? Et c'est toi qui remplis,

parce que tu n'a pas de moustaches, le rôle de la belle Siao-Man dans

la comédie intitulée _la Servante malicieuse?_ Il faut me dire dans

quelle pagode vous donnerez des représentations, afin que j'aille voir

si tu ressembles à une femme quand tu as une tunique longue et de

très-petits pieds. Au surplus, dit la vieille, tu fais un métier qui

n'est pas honorable.

Yo-Men-Li, en rougissant, détourna la tête.

--Des comédiens? cria un marchand de dîners qui haranguait devant sa

porte un groupe de mangeurs attablés. Tu te trompes, vénérable mère!

Ce sont certainement des voleurs qui, chassés de quelque province,

viennent exercer leur métier dans la grande Capitale; et, de leur

arrivée, il ne résultera rien de bon ni pour nous ni pour eux. Je me

souviens d'un criminel qui est passé devant ma porte, il y a peu de

jours, entre quatre bourreaux, et dont la tête, le lendemain, était

pendue dans une cage d'osier au-dessus justement du quartier de mouton

que vous mangez en ce moment, mes hôtes. Eh bien! celui-ci, ajouta le

marchand de dîners en désignant Ta-Kiang, ressemble à l'homme qui a été

décapité: avec même visage, il aura même sort.

Ko-Li-Tsin, précipitamment, saisit son encrier, l'ouvrit, y trempa son

pinceau, et dans le coin déroulé d'une feuille en fibrine de nélumbo,

traça quelques caractères.

--Qu'écris-tu là? demanda Yo-Men-Li.

--L'ordre, dit Ko-Li-Tsin, de faire donner cent coups de bambou à ce

bavard lorsque Ta-Kiang, empereur, sera assis dans la salle du Repas

Auguste, entre Yo-Men-Li, sa première épouse, et Ko-Li-Tsin, son

premier mandarin.

Cependant le soir montait. L'obscurité et le silence s'établissaient

dans les rues. Au loin le bourdonnement du gong ordonnait la fermeture

des portes. Les veilleurs de nuit commençaient à rôder, portant des

lanternes à leurs ceintures et faisant s'entre-choquer de petites

plaques de bois pour mettre les voleurs en fuite et tranquilliser

les honnêtes gens. Quelques passants attardés regagnaient à la hâte

les ruelles transversales, déjà closes de barrières à claire-voie,

échangeaient à voix basse deux ou trois paroles avec le Ti-Pao, gardien

du quartier, puis longeaient les murs noirs; et l'on entendait leurs

semelles claquer sur les dalles.

--Ces gens-là vont souper, dit Ko-Li-Tsin. Mon estomac entre en

révolte. Il me rappelle, comme si je ne m'en souvenais pas, que l'heure

du repas du soir est depuis longtemps passée. Que puis-je lui répondre?

Absolument rien. Ta-Kiang se nourrit d'ambition et Yo-Men-Li d'extase;

mais ces régimes sont peu substantiels.

--Toi qui as habité Pey-Tsin, ne pourrais-tu pas nous conduire dans

quelque auberge? demanda Yo-Men-Li.

--Et où donc penses-tu que je vous conduise? s'écria le poëte,

stupéfait qu'on pût lui attribuer d'autre dessein que d'obtenir un

bon gîte après un bon repas. Quand nous aurons franchi la Porte de

l'Aurore, qui de la Cité Chinoise donne entrée dans la Cité Tartare,

tu ne tarderas pas à voir briller les grandes lanternes dont se décore

l'auberge de Toutes les Vertus, où Kong-Pang-Tcha, qui achète cher,

vend à bon marché.

Ko-Li-Tsin se tut un instant; puis, les yeux à demi fermés, et

caressant par moments de la langue les deux ou trois poils blonds de sa

lèvre supérieure:

--Combien de fois, reprit-il en se parlant à lui-même, combien de fois,

sous l'auvent de la galerie extérieure, Kong-Pang-Tcha m'a versé dans

de petites tasses enveloppées de paille de riz le thé des premières

pousses ou le Pi-kao à pointes blanches ou la Rosée d'automne de la

dernière récolte! Je connais le portail et la première cour toujours

pleine d'une odeur charmante de fricassées et de rôtis, qui souhaite

la bienvenue à l'appétit des arrivants; je sais en quel coin de cette

cour s'ouvre la citerne où des domestiques viennent incessamment puiser

de l'eau dans de grands seaux d'osier, et je me rappelle les auges de

bois, accrochées aux murs, que chaque voyageur remplit d'avoine et de

paille hachée pour son cheval ou pour sa mule. Mais je me rappelle

bien mieux la salle où l'on s'assied devant des tables délicieusement

odorantes de viandes et de poissons. Réminiscences savoureuses! quels

repas! Les pâtés, les volailles succèdent sans relâche aux confitures,

aux gâteaux, aux pistaches, aux noisettes sèches, et le tiède vin de

riz frissonne clairement dans les tasses. On boit, on fume, on chante.

Toute l'auberge est pleine de joie et de vie. Des coulis entrent,

sortent, se culbutent, se querellent, jettent des paquets, réclament

de l'argent. Les voyageurs appellent, s'informent et s'irritent. On

voit s'engouffrer sous la grande porte des chaises à porteurs que des

chariots renversent, des chameaux, des mulets, des ânes. Injures,

piétinements, coups de fouet jaillissent et se croisent. Des mendiants

qui se sont insinués dans la cour glapissent aigrement leurs infirmités

douteuses. Le seigneur Kong-Pang-Tcha, parmi le tumulte, vocifère

des ordres que ses serviteurs répètent en hurlant; de jeunes garçons

chantent sur un ton aigu le compte des voyageurs prêts à partir; et,

en même temps, tous les chiens du voisinage s'imaginent qu'il est de

leur devoir d'aboyer à perdre haleine; de sorte que, tout en mangeant,

fût-on morose comme les pénitents qui se macèrent dans la Vallée du

Daim Blanc, on se sent pris d'un rire inextinguible. Puis, le soir

vient, les bruits s'apaisent, les voyageurs se retirent dans les

appartements supérieurs. Là des matelas profonds reçoivent les corps

fatigués, et l'obscurité des songes est doucement illuminée par la

blancheur des lanternes suspendues au plafond des chambres paisibles.

Quelquefois, il est vrai, les dormeurs sont éveillés en sursaut par

un formidable tapage: toutes les montures, libres la nuit dans la

première cour, se battent, se mordent, piaffent, hennissent, braient

intolérablement. Mais il est un moyen de réduire au silence la plus

bavarde bête: on prend une planchette de bois et une corde, on relève

la queue de l'âne ou du cheval criard, on la lie à la planchette, puis

on attache solidement celle-ci à la croupe de l'animal; ainsi forcé de

tenir sa queue en l'air et privé de la faculté d'accompagner de gestes

aimables ses bruyants discours, le plus obstiné tapageur se résigne à

se taire et laisse dormir son maître dans l'auberge de Kong-Pang-Tcha.

Ah! belle auberge! chère auberge! ne verrai-je pas bientôt luire les

douze lanternes en papier peint de ta porte hospitalière! Un, deux,

trois, quatre, ajouta Ko-Li-Tsin, obéissant encore à sa manie invétérée,

Comme l'amoureux absent désire entendre

la voix délicate de sa bien-aimée, mon

oreille aspire à ta voix rauque, ô

Kong-Pang-Tcha!

Le cœur de celle qu'on aime ressemble au

foyer bien flambant de l'hôtellerie où le

voyageur se chauffe et reprend des forces.

Mais la femme perd sa beauté; le feu

s'éteint; le voyageur s'égare en des

sentiers couverts de neige.

Kong-Pang-Tcha va fermer sa porte; le

dîner sèche sur la cendre des fourneaux,

et Ko-Li-Tsin, affamé, erre encore par les

chemins.

Les trois aventuriers avaient franchi la Porte de l'Aurore; maintenant

ils remontaient vers le Nord la longue Avenue de l'Est, et ils

allaient dans peu d'instants atteindre la rue transversale où est

située l'auberge de Toutes les Vertus. Mais Ko-Li-Tsin, plus prudent

qu'affamé, pensa: «Il serait périlleux d'arriver chez Kong-Pang-Tcha

avant que les lanternes soient éteintes, car l'ombre miraculeuse

qui suit les pas de Ta-Kiang pourrait se montrer à des personnes

indiscrètes. Je sais bien que d'ordinaire les Pou-Sahs réservent les

visions sacrées aux yeux seuls qui en sont dignes; néanmoins il ne faut

pas s'exposer inutilement à un péril, même douteux.» Et Ko-Li-Tsin dit

à son cheval: «Là! là! par pitié pour les reins de ton maître, garde

une allure modérée.» Mais tout à coup, au moment même où il sacrifiait

sa juste impatience d'un repas et d'un lit aux intérêts de son maître,

d'éblouissantes lumières éclatèrent, multicolores, à deux ou trois

cents pas devant lui.

--Oh! dit Yo-Men-Li, qu'est-ce que cette foule pompeuse et chargée de

tant de belles lanternes?

--C'est sans doute, dit Ko-Li-Tsin, le cortége d'un mariage, car

je vois des hommes à cheval, de grandes tables où s'amoncèlent de

somptueux costumes, des chaises à porteurs et d'innombrables musiciens.

Voici des lanternes, ajouta-t-il en soi-même, autrement dangereuses que

les deux ou trois lampions fumeux de Kong-Pang-Tcha. Il est vrai que

le cortége, sorti d'une petite rue, remonte, comme nous, l'Avenue de

l'Est; mais il s'éloigne si lentement que nous ne manquerons pas de le

rejoindre, avec quelque prudence que je modère l'allure de nos chevaux.

Ceci est grave. Que faire?

Ko-Li-Tsin songea un instant, puis, se tournant vers Ta-Kiang:

--Maître glorieux, dit-il, je crains de m'être égaré; car depuis cinq

années je ne suis pas venu dans la Capitale du Nord. Si tu le permets,

j'irai seul à la recherche d'une auberge, tandis que tu m'attendras

avec Yo-Men-Li sous le portique obscur de ce monument, qui est, je

crois, la Pagode de Kouan-Chi-In.

--J'y consens, dit Ta-Kiang en se dirigeant, suivi de Yo-Men-Li, vers

l'ouverture qu'avait désignée Ko-Li-Tsin. Et celui-ci, satisfait,

s'éloigna vivement en pensant: Quand le cortége aura disparu je

reviendrai et je leur dirai: «Allons, j'ai trouvé l'auberge.»

Ta-Kiang et Yo-Men-Li, sous le portique, dans l'ombre, se tenaient

immobiles. Le lieu était noir. La jeune fille aurait eu peur si elle

avait osé. Elle s'efforça de voir autour d'elle. Elle distingua un

grand mur que dépassaient de sombres arbres emplis de frémissements

indécis et de bruits éteints. Il lui sembla que ce mur était hostile et

plein d'embûches. Si elle n'avait craint de s'exposer à quelque dure

réponse, elle aurait dit à Ta-Kiang: «Allons-nous-en!» Tout à coup elle

jeta un cri parce qu'un homme était sorti du mur.

--Ah! qui vient là? dit-elle.

--Un chien, je pense, dit Ta-Kiang. Non, ajouta-t-il, c'est un homme,

et en voici un autre.

--Un autre encore! cria douloureusement Yo-Men-Li.

Bientôt douze hommes, sortis du mur, les enveloppèrent. Les uns

saisirent Ta-Kiang, les autres Yo-Men-Li. Ils les arrachèrent de leurs

selles, les lièrent de cordes et les emportèrent dans la nuit, tandis

que Yo-Men-Li poussait de grands sanglots, et que Ta-Kiang, farouche,

hurlait: «Je ferai pendre ces hommes!»

CHAPITRE IV

LA SECTE DU LYS BLEU

Lorsque les sabres sont couverts de

rouille et que les bêches sont brillantes;

Lorsque les greniers sont pleins et que

les prisons sont vides;

Lorsque les boulangers vont en chaise à

porteurs et les médecins à pied;

Quand les degrés des pagodes sont usés et

les cours des tribunaux couvertes d'herbe,

L'empire est bien gouverné.

La quinzième année du glorieux règne de Kang-Si, second empereur de la

dynastie tartare des Tsings, la troisième nuit de la dixième lune, il y

avait une assemblée mystérieuse dans la Pagode de Kouan-Chi-In.

Ce temple est vaste. Plafond, sol et murs sont de marbre. Sous le

miroitement des pierreries incrustées, sous l'éclat pâle des émaux

bleus, entre des Pou-Sahs dorés accroupis dans des niches pavées de

turquoise, se dressent, gigantesques, sur quatre piédestaux de bronze,

les statues de cuivre des quatre gardiens de Fô; celle-ci est armée

d'un glaive, celle-là porte une guitare; la troisième s'abrite sous

un large parasol; la quatrième serre la gorge d'un serpent; au milieu

d'elles, Fô, d'argent, resplendit, avec un soleil sur la poitrine,

entre deux Génies de porphyre couchés, l'un sur un lion, l'autre sur un

éléphant, et, derrière lui, dominant toutes les statues, en or, s'élève

Kouan-Chi-In, la déesse miséricordieuse, qui chevauche un tigre de jade.

Or, cette nuit, de nombreux personnages, en divers groupes,

emplissaient la pagode. D'un côté, sous les vives lumières des

lanternes, brillaient des hommes aux costumes somptueux, qui étaient

de grands dignitaires de l'empire; les uns appartenaient à la Cour

des Rites; d'autres semblaient venir de la Forêt des Mille Pinceaux;

plusieurs étaient des Chefs de Troupe; un seul faisait partie du

Conseil impérial. Il portait le Dragon à Cinq Griffes brodé sur sa robe

couleur d'or. A droite se mouvait tumultueusement un flot d'individus

se rattachant aux castes inférieures des Cent Familles. Enfin,

devant la statue de Fô, trente bonzes, la tête entièrement rasée,

enveloppés de robes noires, longues, aux manches pendantes, se tenaient

agenouillés, et, parmi eux, le Grand Bonze, très-vieux, aux cheveux

longs, le front orné d'un croissant dentelé, le cou chargé d'un grand

collier de perles qui tombait jusqu'au ventre, se dressait dans une

longue robe blanche, et, levant la face vers Kouan-Chi-In, étendait les

bras.

Chacun des assistants, sur sa manche ou sur sa calotte, portait l'image

d'un Lys Bleu.

Le Grand Bonze, d'abord, pria, puis frappa les dalles de son front, et,

se retournant vers l'assemblée, il dit:

«Honorables assistants, nous nous sommes réunis dans un but grave et

saint sous le dôme de la Pagode de Kouan-Chi-In. Pendant qu'il en

est temps encore nous voulons guérir le peuple malgré lui, et par

tous les moyens permis ou défendus, de la déplorable maladie qui

le ronge et l'enveloppe; je veux dire de l'indifférence tranquille

que lui communique l'empereur Kang-Si, le plus tolérant et le plus

pacifique des maîtres. Sans colère contre les crimes, sans respect

pour les institutions, Kang-Si adoucit les lois, recule devant la

nécessité des châtiments, excuse la négligence des rites, autorise

les insultes aux antiques coutumes, et déjà l'exemple salutaire des

supplices a presque entièrement disparu de la Grande Capitale. Les

Cent Familles tombent dans un engourdissement funeste et la Patrie du

Milieu s'endort dans une paix détestable. D'ailleurs Kang-Si n'est

point, comme les empereurs de la dynastie des Mings, le père et la

mère de ses sujets: le roi tartare Tien-Tsong, mort au milieu de ses

triomphes, légua l'empire conquis à son jeune fils, Choun-Tchi, qui

fut le père de Kang-Si; Kang-Si donc est Tartare; l'impératrice a des

pieds de servante; et il est impossible que les Chinois soient les

fils de Kang-Si. Le peuple, il est vrai, se réjouit de ce que son père

n'est pas de sa famille, comme des enfants confiés à la surveillance

distraite d'un étranger s'estiment d'abord heureux de n'être plus sous

le regard sévère et pénétrant du père; mais nous dirons au peuple:

«Tu as tort de te réjouir», et le peuple reconnaîtra qu'il a tort.

Cependant si Kang-Si, vil Tartare, s'était borné à laisser tomber

en désuétude les règles sublimes de la civilisation chinoise, je me

serais borné moi-même à éveiller contre lui la colère des justes

Pou-Sahs, et je ne me serais pas mis à la tête de la révolte; mais,

parmi les institutions ébranlées, la religion, plus dangereusement

que toute autre, est atteinte. Kang-Si ne s'inquiète pas du culte

sacré; les dieux sans doute lui paraissent inutiles; il est incrédule

aux présages, peu soucieux des prescriptions religieuses; durant

la dernière éclipse il s'est dispensé du jeûne et n'a point visité

les pagodes. Des prêtres chrétiens, venus du Pays des Plantes sans

Fleurs ou de la Reine des Fleurs de l'Ouest, circulent et blasphèment

librement dans la Patrie du Milieu; Pey-Tsin leur est ouvert, leurs

pagodes s'élèvent à quelques pas de nos pagodes; l'empereur en a

même laissé pénétrer quelques-uns dans l'enceinte interdite de la

Ville Rouge, et jusque dans les chambres augustes de son palais. L'an

dernier, nouvelle et cette fois intolérable insulte aux vrais Pou-Sahs

et aux usages immémoriaux de la Nation Unique, un prêtre européen a

été attaché avec le titre d'interprète à l'ambassade envoyée sur la

frontière de la Patrie des Russes; car Kang-Si préférait aux purs

Lao-Tsés, instruits dans la crainte des divinités éternelles, ce prêtre

vil, dont le dieu est mort!

Il y eut un frémissement indigné parmi les assistants; seul le mandarin

qui portait le Dragon à Cinq Griffes brodé sur sa robe couleur d'or,

secoua la tête et rit.

--Que chacun de vous à son tour exprime d'une voix ferme les crimes

qu'il impute à Kang-Si, continua le Grand Bonze. Moi, j'ai dit.

Le personnage qui avait ri s'avança de quelques pas et parla ainsi

d'une voix hautaine:

--Ce que vient de dire le Grand Bonze contre l'usurpateur tartare m'est

tout à fait indifférent. Que le Fils du Ciel gouverne bien ou mal la

Patrie du Milieu, qu'il honore ou méprise les Lao-Tsés, cela m'inquiète

peu. J'ai contre le maître une haine violente, spéciale; c'est pourquoi

j'ai voulu m'unir à vos complots confus et souterrains. J'aiderai de

toute ma puissance et de toute ma richesse à la chute de Kang-Si.

Membre du Conseil Mystérieux et Chef de la Table Auguste, je vous

livrerai sa personne; si vous êtes pauvre je soudoierai des assassins,

et, s'il le faut, je lui arracherai moi-même le fouet du commandement

et la vie, dussé-je être écrasé sous le renversement de son trône; car

je le hais. Mais pourquoi je le hais, nul n'a le droit, Grand Bonze, de

le savoir.

Le Chef de la Table Auguste cessa de parler. Un membre de la Cour des

Rites sortit du groupe de ses collègues, et dit avec gravité:

--Il est d'usage ancien que le Fils du Ciel ne choisisse un ministre

ou n'élise un gouverneur sans les approbations des Lettrés et des

Censeurs; or, sans en faire part aux Censeurs ni aux Lettrés, Kang-Si

vient de nommer un gouverneur dans la province de Fô-Kiang. Cette

irrévérence nous a choqués et nous irrite contre l'usurpateur tartare.

--Nous, cria un des Chefs de Troupes,--et sa voix hardie fit frémir le

papier huilé des lanternes,--nous voulons des guerres et des siéges! Ce

n'est pas la rouille, c'est le sang qui doit rougir nos fers glorieux.

Or Kang-Si, maintenant, est pacifique. Que les Pou-Sahs de la mort

enveloppent Kang-Si, qui ne fait pas se tremper dans le sang les

glaives magnanimes des guerriers!

Jeune encore, un lettré de la Forêt des Mille Pinceaux salua

l'assemblée d'un mouvement bien rhythmé, remua sa tête avec élégance

d'une épaule à l'autre, et, revêtant de termes nobles ses judicieuses

pensées:

--Bonze impeccable, dit-il, lorsque Ouan-Chen descend des nuages

sombres pour se promener le soir sur la Montagne des Pêchers Fleuris,

il écoute avec complaisance la grive violette qui, en chantant, le

suit de branche en branche, et lorsque l'oiseau a fini de chanter, le

Pou-Sah des vers, reconnaissant, ôte une bague de ses doigts sacrés

et la met, comme un collier, au cou frêle du musicien, afin que, le

lendemain, les jeunes filles, en voyant la grive orgueilleuse de sa

parure, se disent entre elles: «Voilà la grive qui a chanté pour le

doux Ouan-Chen!» Or, Grand Bonze, comme Ouan-Chen, l'usurpateur issu

d'un père mongol se plaît à entendre les sons gracieux d'un chant bien

rimé; mais, ajouta l'orateur en regardant les Chefs de Troupes non

sans quelque mépris, ce n'est pas au cou des poëtes qu'il attache les

colliers somptueux.

Le lettré se tut, salua de nouveau avec grâce, puis sourit vers ses

collègues en lissant délicatement son sourcil gauche du bout de l'ongle

très-long de son petit doigt.

--Et vous, dit le Grand Bonze en s'adressant aux hommes tumultueux

qui appartenaient aux castes inférieures des Cent Familles, que

reprochez-vous à Kang-Si?

Cent voix éclatèrent, répondant:

--Nous lui reprochons d'avoir posé sur notre cou son pied tartare!

C'est lui qui nous contraint à porter de ridicules nattes entre nos

deux épaules! Chinois, nous voulons un maître chinois! En haut les

Mings, en bas les Tsings!

--En haut les Mings, en bas les Tsings! répéta furieusement l'assemblée

tout entière, et le Grand Bonze s'écria: «Gloire à Kouan-Chi-In, qui

unit tous nos esprits dans une seule volonté!»

Puis, quand le silence fut rétabli, il ajouta:

Le Dragon Impérial · 第 2 / 17 段