«Oh! oh! se dit-il, voici un pays étrange,

LE DRAGON IMPÉRIAL

PAR

JUDITH MENDÈS

PARIS

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

PASSAGE CHOISEUL, 47

M. DCCC. LXIX

CHAPITRE PREMIER

TA-KIANG SE RÉVOLTE CONTRE LA TERRE

Nul n'ignore que si l'ombre d'un homme

prend la forme d'un dragon qui suit

humblement les pas de son maître, cet

homme tiendra un jour dans sa main la

poignée de jade du sceptre impérial.

Mais nulle bouche ne doit s'ouvrir pour

révéler le miracle qu'ont vu les yeux; car

la destinée serait renversée et une nuée

de malheurs descendrait du ciel.

C'était dans le grand champ de Chi-Tse-Po, à trente lis de Pey-Tsin.

Le vent de la dixième lune effeuillait les arbres, les arbres peu

nombreux, car il n'y avait qu'un orme dans ce champ, à côté d'un

cannellier.

Vers l'orient s'élevaient les dix étages retroussés d'une pagode au

delà de laquelle apparaissait une pagode encore, plus vague et plus

lointaine. C'était tout; l'œil pouvait s'emplir d'espace et arriver

sans halte à la ligne vaporeuse et rose de l'horizon.

Sous le cannellier un homme était assis, riant à la lumière qui

blanchissait la plaine d'un bout à l'autre, sans intervalle ni

hésitation, et parfois grelottant un peu malgré les trois robes

somptueuses dont il était vêtu; car le soleil des jours d'automne

réchauffe beaucoup moins qu'il n'éclaire, et les premières froidures

sont les plus sensibles au corps, comme le premier reproche d'un ami

glace le cœur plus douloureusement.

Cet homme, jeune encore et d'agréable mine, était singularisé au plus

haut point par l'extrême mobilité de ses traits qui ne laissaient

aucun sentiment inexprimé, se tendant, se ridant, s'allongeant

ou s'épanouissant sous les diverses influences d'un esprit sans

doute très-prompt; ses petits yeux, que tour à tour couvraient et

découvraient des paupières clignotantes, roulaient avec tant de vitesse

tant de pensées joyeuses, malignes ou bizarres, qu'ils faisaient songer

par leur palpitant éclat au miroitement du soleil sur l'eau; et sa

bouche bien faite, toujours entr'ouverte par quelque sourire, laissait

voir deux rangées de jolies dents blanches, gaies de luire au grand

jour et de mêler leurs paillettes claires aux étincelles du regard.

Tout cet être était délicat, fluet; on pressentait des dextérités

infinies dans la frêle élégance de ses membres; il devait monter aux

arbres comme un singe et franchir les rivières comme un chat sauvage;

ses petites mains étroites, un peu maigres, aux ongles plus longs

que les doigts, étaient certainement capables de tisser des toiles

d'araignées ou de broder une pièce de vers sur la corolle d'une fleur

de pêcher.

Comme lui-même, ses vêtements étaient clairs, pailletés, vivaces: sur

deux robes de crêpe grésillant il portait un surtout en damas rosâtre

qu'ourlait une haute bordure de fleurs d'argent et que serraient à la

taille les enlacements d'une écharpe frangée d'où pendait un petit

encrier de voyage à côté d'un rouleau de papier jaune; un grand collet

de velours tramé d'argent lui couvrait les épaules, et, sur sa calotte

de soie violette, qu'ornait une mince plume verte, le bouton de rubis

des lettrés de première classe rougeoyait fièrement comme la crête d'un

jeune coq.

Quant à ses noms, qu'il devait à son bon goût, car le fait de son

existence était la seule chose par laquelle il fût induit à croire

qu'il avait probablement eu des parents, ils se composaient de trois

syllabes aimables qui faisaient le bruit d'une petite pièce d'argent

remuée dans un plat de cuivre, et son métier, si l'on peut dire que

Ko-Li-Tsin eût un métier en effet, était celui des gens qui n'en

pratiquent point d'autre que de causer agréablement à tout propos et

d'improviser des poëmes chaque fois qu'un sujet favorable se présente

à leur esprit. Son enfance avait joué dans les rues d'un village,

profitant sans ennui des leçons d'un vieux lettré charitable, qui,

dans de longues promenades, lui empruntait de la gaieté et lui donnait

de la science; sa jeunesse rieuse, aventureuse, rarement besogneuse

grâce aux libéralités des personnes, innombrables dans ce temps, qui

aimaient la poésie, courait de ville en ville, de province en province,

au gré de cent désirs futiles. Pourquoi se trouvait-il à cette heure

dans la solitude mélancolique des campagnes? Pour l'amour d'une jeune

fille qu'il n'avait jamais vue. Un jour (quelques lunes avaient crû

et décru depuis ce jour) Ko-Li-Tsin, qui résidait alors à Chen-Si,

fut prié à dîner, avec plusieurs personnes de distinction, chez le

mandarin gouverneur de la ville. Celui-ci, vers la fin du repas,

découvrit à ses convives qu'il était dans le dessein de donner sa fille

unique en mariage à quelque poëte très-savant, ce poëte fût-il pauvre

comme un prêtre de Fo et eût-il les cheveux rouges comme un méchant

Yè-Tiun. Après avoir vanté les grâces et les vertus de son enfant non

sans vider un grand nombre de tasses, l'aimable gouverneur déclara

même que celui d'entre les jeunes hommes ses hôtes, qui, en l'espace

de huit lunes, composerait le plus beau poëme sur un noble sujet de

philosophie ou de politique, deviendrait certainement son gendre

et, par suite, s'élèverait, sous sa protection, aux postes les plus

enviés. Ko-Li-Tsin, en rentrant chez lui, s'était immédiatement mis

en devoir d'assembler des rhythmes et des consonnances; mais, au lieu

de chanter les gloires d'un empereur ou d'éclaircir quelque obscure

question de morale, il dépeignit dans ses vers le charme des nattes

noires mêlées de perles, des sourcils fins comme des traits de pinceau

et du sourire timide et doux que ne pouvait manquer d'avoir la fille

du mandarin. Les jours suivants, Ko-Li-Tsin ne réussit pas mieux à

diriger son inspiration dans la voie indiquée. Qu'était-ce donc qui le

rendait distrait à ce point? Ce pouvaient être les mille bruits et les

aspects de la rue joyeuse qui s'agitait sous ses fenêtres. Il espéra

que dans le calme des champs son esprit serait plus réfléchi et plus

sérieux, et, tirant de sa bibliothèque les Annales historiques, avec

les livres des philosophes, il se réfugia dans le pays de Chi-Tse-Po.

Là, s'abritant, la nuit, dans une cabane solitaire, et, le jour,

errant au soleil dans la belle plaine immense, il entreprit résolument

la tâche prescrite. Hélas! les grands épis souples et les blés de

riz entr'ouverts, et les marguerites étoilant l'herbe lui fournirent

trop de comparaisons neuves et charmantes avec la future épouse qu'il

entrevoyait en rêve pour qu'il pût composer le moindre quatrain

philosophique ou historique. Soixante jours s'écoulèrent. Cependant il

ne perdit point courage. Chaque matin il s'éveillait avec la conviction

intime qu'il pourrait, le soir, réciter aux étoiles son poëme achevé.

Et voilà par quelle suite de circonstances Ko-Li-Tsin grelottait au

soleil, le premier jour de la dixième lune, dans le champ désert de

Chi-Tse-Po, sous un cannellier.

A quelques pas de lui, sous l'orme, un laboureur bêchait; il ne sentait

certainement pas ce premier souffle de l'hiver qui faisait frissonner

Ko-Li-Tsin, et, par instants, il essuyait du revers de sa manche son

visage en sueur; car bien des fois déjà sa bêche s'était enfoncée sous

la pression de son pied pour ressortir brillante de la terre noire et

humide.

Ce paysan, âgé de vingt ans à peine, était d'un aspect farouche: fort

et hautain, il avait l'air d'un cèdre; son front ressemblait à la lune

sinistre d'un ciel d'orage; ses longs sourcils obscurs s'abaissaient

comme des nuages pleins de tempêtes; de tyranniques puissances

roulaient dans ses yeux sombres, et ses lèvres, souvent ensanglantées

par des dents furieuses, témoignaient des pensées féroces qui mordaient

son cœur. Cependant il était beau comme un dieu, bien qu'il fût

terrible comme un tigre brusquement apparu au détour d'un chemin.

Il avait pour tout costume une courte chemise en coton bleu sur un

pantalon de même étoffe, un chapeau de paille claire, retroussé comme

le toit d'un pavillon, et, à ses pieds nus, des souliers à larges

semelles; mais ces vêtements vulgaires, tout dorés par le soleil,

étaient splendides et paraient le jeune laboureur tout autant que

l'aurait pu faire la robe de brocart jaune, traversée de dragons

d'argent, que porte dans la Ville Rouge l'éblouissant Fils du Ciel.

Depuis quelques instants il bêchait avec rage, fouillant, tranchant,

déchirant le sol pierreux. Cette furie déplut au lettré Ko-Li-Tsin qui

attendait patiemment sous son arbre une pensée philosophique propre à

être mise en vers de sept caractères.

--Laboureur, demanda-t-il, comment te nommes-tu?

--Ta-Kiang, répondit le jeune homme d'une voix rude et sans interrompre

sa violente besogne.

--Eh bien! Ta-Kiang, dit Ko-Li-Tsin, je te conseille de ne pas mettre

autant de colère dans ton travail.

Puis il rêva un instant en comptant sur ses doigts et, fidèle

à sa coutume invétérée d'appuyer ses moindres discours par des

improvisations poétiques, il ajouta, parlant en vers:

O jeune laboureur qui maltraites la terre,

si la terre a de la rancune, elle te

donnera d'affreux épis contrefaits,

Et tes blés de riz, au lieu de sourire

coquettement, seront semblables à des

bouches édentées;

Si bien que les poëtes, en quête de

comparaisons gracieuses, se trouveront

singulièrement désorientés.

Cesse donc, ô jeune laboureur, de

brutaliser la terre bienfaisante.

--La terre! Je la hais, dit Ta-Kiang en mordant sa bouche. Tu penses

que je la creuse afin de me nourrir? Tu te trompes. Je la frappe comme

je frapperais un ennemi esclave sous mon talon. Ce sont des blessures

que je lui inflige avec ce fer, et, si elle pouvait prendre un corps,

comme je dévorerais sa chair et comme je boirais son sang avec délices!

--Eh! qu'as-tu donc, qu'as-tu donc? dit Ko-Li-Tsin. Il faut se résigner

au sort que le ciel nous a fait. Vois, je suis poëte, est-ce que je me

plains?

En ce moment Ta-Kiang heurta un caillou de sa bêche avec un tel

courroux qu'elle se brisa dans un pétillement d'étincelles.

--Tant mieux! cria-t-il. Ah! terre détestée, je me suis trop souvent

courbé vers ta face triste et noire; je respire depuis trop longtemps

le parfum malsain des plaies que je te fais; c'est assez. Tu me

reprendras un jour, terre vorace; alors tu me rongeras et tu me

détruiras; mais jusqu'à ce jour du moins tu ne me verras plus, car je

veux tourner désormais mon visage vers le ciel salutaire, vers le grand

ciel salutaire et lumineux!

Ta-Kiang se dressa fièrement et, croisant ses bras sur sa poitrine, il

se mit à marcher avec agitation.

--Prends garde! s'écria Ko-Li-Tsin en riant de tout son cœur; prends

garde au mauvais génie qui te conseille la révolte! car, un, deux,

trois, quatre, ajouta-t-il en comptant sur ses doigts:

Les méchants Yè-Tiuns nous montrent

souvent du doigt un diamant qui scintille

sous le soleil au fond d'un précipice;

Nous descendons pleins de joie et

dédaignant les piqûres des ronces, mais le

soleil se cache, et à la place du diamant

il n'y a plus qu'un caillou humide.

Honteux et tristes nous remontons

péniblement; les mauvais Génies, pendant

notre absence, ont mis le feu à notre

maison et dérobé notre sac d'argent.

Le poëte cessa tout à coup de parler et jeta sa main sur sa bouche

comme pour intercepter un cri. Ta-Kiang venait de passer devant lui,

et, au soleil, l'ombre du laboureur s'était déformée: ce n'était

plus le reflet d'un être humain qui se dessinait bleuâtre sur la

terre grise, mais c'était le reflet gigantesque d'un dragon ailé. Or

Ko-Li-Tsin n'ignorait pas que «si l'ombre d'un homme prend la forme

d'un dragon qui suit humblement les pas de son maître, cet homme

tiendra un jour dans sa main la poignée de jade du sceptre impérial.»

Le poëte fut donc sur le point de pousser un grand cri de surprise,

mais il le retint sagement, parce qu'il savait aussi que «nulle bouche

ne doit s'ouvrir pour révéler le miracle qu'ont vu les yeux; car la

destinée serait renversée et une nuée de malheurs descendrait du ciel.»

Ta-Kiang continuait de marcher, levant vers le ciel un front superbe.

--Frère, dit Ko-Li-Tsin encore stupide d'étonnement, tu auras raison de

faire ce que tu te proposes. Pardonne-moi si j'ai ri tout à l'heure; je

n'avais pas vu ton front.

--Adieu donc, dit Ta-Kiang.

Et il s'éloigna à grands pas.

Non loin de là, dans un pli à peu près insensible du terrain, reluisait

un petit lac qui semblait d'acier bleu; étoile de nénuphars, encadré

de bambous souples qui se penchaient gracieusement au moindre souffle,

il disparaissait presque tout entier sous des entrelacements de minces

lattes et sous des parasols de larges feuilles envahissantes, de sorte

que le ciel y trouvait à peine une petite place pour se mirer.

Ses cheveux mêlés aux feuilles et ses petits pieds nus chaussés

d'herbes humides, une jeune fille trempait dans l'eau des tiges de

bambou qu'elle venait de cueillir et les rangeait ensuite dans une

corbeille, tout en chantant un joli chant rapide.

C'était une enfant de quinze ans, toute charmante, un peu farouche;

son tendre front avait la douceur du premier croissant de la lune, et

sa bouche fleurissait plus délicieusement qu'une petite rose pleine de

soleil; mais ses grands yeux noirs, sous leurs longs cils brillants,

avaient cette expression hardie et sauvage qui étonne dans les yeux

d'une hirondelle que l'on vient de prendre.

Son costume de paysanne ne manquait pas de quelque recherche. Sur un

large pantalon couleur d'orange, elle portait une robe de lin violet

ornée à profusion de mille broderies; et quelquefois, coquette, elle

interrompait son travail pour aller cueillir une fleur rose ou bleue

qu'elle piquait dans ses longues nattes en penchant son visage vers

l'eau.

Tout à coup elle tressaillit; la tête renversée en arrière, elle

prêtait l'oreille à un son lointain.

--Comme je reconnais vite le bruit de ses pas! dit-elle. Je vais aller

au-devant de lui.

Cependant elle ne bougea point.

--Cet empressement serait peu convenable; il vaut mieux que je feigne

de ne pas l'avoir entendu venir.

Et, rougissante, elle continua son travail et sa chanson.

Ta-Kiang apparut bientôt. Écrasant les bambous sous la fermeté de ses

pas, il s'approcha de la jeune tille qui tournait vers lui un visage

plein de sourires.

--Voici Ta-Kiang, dit-elle, qui a laissé sa bêche pour venir un instant

rire avec Yo-Men-Li, sa fiancée, près du petit lac des bambous.

--J'ai, en effet, laissé ma bêche, répondit Ta-Kiang, mais c'est pour

ne plus la reprendre; je suis venu voir ma fiancée, mais c'est afin de

lui dire que je vais partir pour toujours.

--Partir! répéta Yo-Men-Li avec surprise et comme prononçant une parole

dont le sens lui aurait été inconnu.

--Oui, affirma Ta-Kiang.

--Pourquoi essayes-tu de me faire peur? dit-elle avec un sourire

indécis. Il ne se peut pas que tu penses sérieusement à quitter ta

fiancée.

--Ma fiancée prendra un autre laboureur pour époux, et son cœur

m'oubliera quand ses yeux auront cessé de me voir.

--C'est donc vrai! cria-t-elle; et des larmes soudaines obscurcirent

ses yeux. Tu t'en vas, tu me laisses, et méchant, tu me conseilles de

choisir un autre fiancé! Ah! crois-tu que jamais je puisse....

Yo-Men-Li s'interrompit brusquement; son visage prit une expression

d'épouvante admirative, et ses larmes, en un instant, se séchèrent; car

elle venait d'apercevoir dans le lac clair le reflet net d'un dragon

ailé, et, tout aussi bien que le poëte Ko-Li-Tsin, elle savait que «si

l'ombre d'un homme prend la forme d'un dragon qui suit humblement les

pas de son maître, cet homme tiendra un jour dans sa main la poignée de

jade du sceptre impérial.»

--Pars, pars, dit-elle alors, tandis qu'une fière joie gonflait son

cœur douloureux. Tu seras riche, tu seras glorieux, et Yo-Men-Li,

abandonnée, se réjouira solitairement de ton bonheur.

--Adieu donc, jeune fille, dit Ta-Kiang. Et il se dirigea rapidement

vers sa cabane. Large et basse, sous son vieux toit en paille de

bambou, la cabane sordide, entourée d'une palissade où séchaient

quelques linges pendus, se montra bientôt à lui dans un coin fauché du

champ.

Il poussa la porte et entra. La nuit se faisait déjà entre les quatre

murs de terre de la triste demeure car elle n'avait qu'une seule

fenêtre aux carreaux de corne jadis diaphanes, maintenant épaissis de

poussière. Avec Ta-Kiang entra un peu de jour: un vieil homme, jaune

et usé, frottait une faux d'un caillou dur; une femme, plus vieille,

faisait cuire du riz pour le repas du soir devant un petit feu de

racines chiche et fumeux.

--Parents vénérés, dit Ta-Kiang, j'ai formé une résolution: je

quitterai ce soir le champ de Chi-Tse-Po, parce que je veux conquérir

la richesse et la renommée afin de soulager et de consoler votre

vieillesse.

Il se tut, prévoyant des colères et des résistances; mais sa grande

ombre miraculeuse s'étalait sur le sol dans l'angle clair que

produisait l'entre-bâillement de la porte.

--J'approuve la résolution que t'inspire Kouan-Chi-In elle-même! bégaya

le vieux père dont un grand frisson secoua les membres tremblants.

--Pars, élève-toi, triomphe et méprise tes parents inutiles! dit la

mère qui sentait son cœur battre d'épouvante et d'orgueil.

Tous deux étaient tombés à genoux.

--Que faites-vous? demanda Ta-Kiang surpris de les voir en cette

posture.

--J'ai laissé choir, dit le père, le caillou dont j'aiguise ma faux.

La mère dit:

--Je cherche une pièce de cuivre qui s'est échappée de mes doigts dans

la cendre.

Et si les deux vieillards mentaient ainsi, c'est qu'ils connaissaient,

comme le poëte Ko-Li-Tsin et Yo-Men-Li la vannière, ces paroles d'un

sage ancien: «Nulle bouche ne doit révéler le miracle qu'ont vu

les yeux, car la destinée serait renversée et une nuée de malheurs

descendrait du ciel.»

Trois heures plus tard, comme le soir tombait, le laboureur Ta-Kiang

quitta pour toujours la cabane située dans un coin fauché du grand

champ de Chi-Tse-Po, et, monté sur un lourd cheval qui traînait

d'ordinaire la charrette où s'entassent les gerbes de blé de riz, il

commença de marcher dans la plaine, vers l'horizon.

Où allait-il? où tendait son élan? il n'aurait pas pu le dire. La

cataracte ignore dans quel gouffre elle se précipite; la flèche

impétueuse ne sait pas quel cœur elle va percer. Mais il sentait

que la détente irrésistible dont il était lancé le décochait vers

un but certain et que sa volonté s'adaptait à la destinée. Or, son

désir, indéfini encore, était immense. Ses vieux parents, sa cabane,

Yo-Men-Li, qu'était-ce que cela? Le passé, l'oubli, la fumée d'un

feu éteint; il voyait s'allumer l'avenir. D'ailleurs, fatal, il ne

concevait ni espérance ni joie, ayant la certitude et l'orgueil.

Avant l'entreprise il jouissait du succès. Ses grandeurs étaient en

lui, virtuelles. Des batailles futures se tordaient, furieuses, dans

le champ de sa pensée; il sentait déjà sur sa tête comme un poids de

couronne, et ses mains tenaient un grand faisceau de puissances et de

victoires.

Cependant il traversait solitairement le champ de Chi-Tse-Po sur un

vieux cheval las, à la tête humble, au pas boiteux.

La nuit était venue. Une dernière lueur s'éteignait du côté de

l'occident. La plaine semblait une mer obscure et immobile.

Ta-Kiang, dans l'ombre, dévia du chemin où il s'était engagé. «Lorsque

les Pou-Sahs vous égarent, pensa-t-il, ils vous mettent dans la bonne

route.» Mais son cheval marchait avec peine dans les terres fraîchement

remuées et buttait à chaque pas. Le voyageur tourna la tête avec

l'espérance d'apercevoir un sentier; il vit dans les ténèbres deux

personnes à cheval qui s'avançaient vers lui.

--Qui vient là? cria-t-il en faisant halte.

--Frère, dit une voix qui était celle de Ko-Li-Tsin, je t'aime,

permets-moi de m'associer à ta fortune. Un esprit ingénieux et un

dévouement attentif ne sont pas des compagnons inutiles.

--Je t'accepte pour serviteur, répondit Ta-Kiang d'un ton hautain.

--O toi dont je ne suis plus la fiancée, dit une voix de femme, veux-tu

que je te suive comme une servante? Si tu me repousses, je vais

subitement mourir, pareille à une plante saisie par la gelée.

--Pauvre petite, emmène-la, insinua le poëte.

Mais Ta-Kiang dit avec rudesse:

--Je n'ai pas besoin qu'une femme me suive.

--Une femme! s'écria Yo-Men-Li en résistant aux larmes qui lui

montaient aux yeux. J'ai revêtu les habits de mon jeune frère et j'ai

pris un cœur d'homme en même temps que ce costume d'homme. S'il faut

du courage pour te servir, j'en aurai plus qu'un guerrier; s'il faut

de l'adresse et de la ruse, je serai plus adroite qu'un voleur et plus

rusée qu'un juge; s'il faut mourir, je mourrai, et, morte, s'il faut

revenir des pays d'en haut pour te servir encore, sois tranquille, j'en

reviendrai.

Yo-Men-Li parlait d'un ton ferme. Ta-Kiang songea qu'une femme hardie

peut accomplir de grands travaux.

--Si tu le veux, sois ma servante, dit-il en poussant son cheval en

avant.

--Attends, dit Ko-Li-Tsin, j'ai encore quelques mots à te dire.

--Parle, mais hâte-toi.

--Oh! dit le poëte, je serai bref. Il y a quelques lunes, pendant mon

séjour dans la ville de Tong-Tchou, qui est certainement une ville

remarquable par la beauté de ses pagodes et la laideur de ses bonzes,

il y a quelques lunes, donc, je fis la connaissance d'une très-jeune

veuve que je n'hésiterais pas à proclamer la plus jolie des femmes si

je ne connaissais pas Yo-Men-Li, ta servante, et si le gouverneur de

Chen-Si n'avait pas une fille destinée à devenir l'épouse du lettré

Ko-Li-Tsin dès qu'il aura trouvé une pensée philosophique propre à être

mise en vers de sept caractères.

--Abrège, dit Ta-Kiang.

--C'est ce que je fais. J'eus le bonheur de rendre à l'époux défunt

de cette aimable personne un signalé service, un service d'ami, en

consolant sa femme de la perte douloureuse qu'elle avait faite.

Je la consolai, dis-je, en d'aimables entretiens égayés par les

improvisations réjouissantes que m'inspire communément mon naturel

enjoué.

Ta-Kiang fit un geste d'impatience, mais le poëte n'y prit point garde.

--Un, deux, trois, quatre, dit-il en comptant sur ses doigts.

Un matin une jeune pivoine crut qu'il

fallait mourir parce que la lune s'était

éteinte;

Mais le soleil joyeux vint rire au-dessus

d'elle, et la jeune pivoine, oublieuse de

la lune, s'épanouit avec tendresse.

--Je me lasse, dit Ta-Kiang.

--D'écouter les vers que j'improvise? Cela ne saurait être. Enfin,

reconnaissante d'avoir retrouvé en ma compagnie ses sourires

d'autrefois, la jeune veuve voulut, quand je partis, me donner en

souvenir d'elle une large ceinture pleine de liangs d'or. Je me

défendis d'abord d'accepter, objectant que la joie d'avoir obligé une

si gracieuse femme me récompensait au delà de mes mérites; mais elle

insista de telle façon que, dans la crainte de lui déplaire, je dus

recevoir son présent.

--Achèveras-tu? cria Ta-Kiang.

--Je n'ai pas tiré un seul liang de cette ceinture, continua

Ko-Li-Tsin; ne la refuse pas, car l'argent est utile pour voyager au

loin.

--Tu pouvais m'épargner le récit, dit Ta-Kiang en acceptant la ceinture.

Yo-Men-Li, timidement, reprit la parole.

--Je ne possède qu'une bien faible somme, murmura-t-elle. Depuis

longtemps je l'amassais; elle était destinée à acheter mes habits de

noces; mais maintenant je ne me marie plus. Si Ta-Kiang daigne la

recevoir des mains de sa servante, Yo-Men-Li sera très-heureuse.

Elle versa une petite poignée d'or dans la main de celui qui avait été

son fiancé. Ta-Kiang cria:

--Partons!

Les trois aventuriers se mirent en marche. Ils se dirigèrent

silencieusement vers une colline lointaine au delà de laquelle passe

la route qui conduit à Pey-Tsin. La lune, large et claire, montait à

l'horizon. Derrière Ta-Kiang, l'ombre démesurée d'un dragon s'étendait

d'un bout à l'autre de la plaine, comme si elle avait voulu embrasser

le monde de ses grandes ailes éployées.

CHAPITRE II

PEY-TSIN

Un voyageur traversait une grande

plaine non loin du Fleuve Blanc, et

c'était à l'heure où la lune s'allume

mélancoliquement dans le crépuscule du

soir, et il vit une grande lueur du côté

de l'orient.

«Oh! oh! se dit-il, voici un pays étrange,

un pays certainement plus étrange que tous

les pays où j'ai voyagé jusqu'à ce jour;

car, ici, c'est à l'orient que le soleil

se couche.»

Et s'adressant à un homme qui harcelait

d'un aiguillon de bambou un troupeau de

buffles noirs: «Quel est donc ce pays,

dit-il, où le soleil se couche du côté de

l'orient?»

«--Sou-Tong-Po lui-même n'a jamais vu de

pays où le soleil se couche du côté de

l'orient, et ce que tu prends pour le

coucher miraculeux d'un astre, c'est la

splendeur de Pey-Tsin», dit le pâtre.

De coteau en coteau, de vallée en vallée, le voyage fut long. Le soleil

se leva, se coucha, se leva. Point d'auberge sur la route; on mangeait

à cheval, on dormait sur la dure. Impassible, Ta-Kiang conversait avec

ses pensées; Yo-Men-Li, exténuée, montrait des sourires et cachait des

larmes; Ko-Li-Tsin lui-même parlait peu. Ils atteignirent péniblement

la plaine sablonneuse qui environne Pey-Tsin, plaine monotone et

interminable, où l'œil ne rencontre rien pour se poser, et palpite,

ébloui et las, comme un oiseau sur l'Océan. Enfin, tandis que le soir

tombait pour la troisième fois depuis leur départ, ils aperçurent

une gigantesque muraille qui fermait l'horizon, noire à sa base,

éblouissante à son faîte. C'était le premier rempart de la Capitale du

Nord. Haut, crénelé, ténébreux sur le ciel, il barrait la route aux

flammes du soleil qui se couchait derrière la ville; mais les rayons

triomphants débordaient le mur sombre, et de chaque créneau ruisselait

un incendie.

Longé d'un fossé pareil à un fleuve, flanqué de lourdes tours carrées

qui s'avancent jusqu'au milieu de l'eau, le rempart quadrangulaire

qui cerne Pey-Tsin de sa fierté puissante projette de loin en loin un

bastion en forme de demi-hexagone, dont chaque face se creuse d'une

longue galerie voûtée et dont la plate-forme s'exhausse d'un pavillon

de bois rouge où des soldats attentifs veillent perpétuellement sur

deux terrasses superposées, derrière des canons en bronze vert, pareils

à des dragons béants.

Les trois voyageurs, depuis longtemps épiés, à travers les balustrades

à jour des terrasses, par les yeux perçants de la méfiance vigilante,

choisirent pour entrer dans la ville la galerie centrale du bastion qui

faisait face à leur arrivée. C'était celle qu'on nomme la Porte du Sud

ou la Porte Sacrée.

--Arrêtez! cria une sentinelle.

Ils firent halte.

--Qui êtes-vous?

Ko-Li-Tsin répondit:

--Ta-Kiang, laboureur; Yo-Men-Li, vannier; Ko-Li-Tsin, poëte. Le poëte,

ajouta-t-il, c'est moi.

--D'où venez-vous?

--Du champ de Chi-Tse-Po.

--Où allez-vous?

--A Pey-Tsin.

--Passez.

Les aventuriers se hâtèrent vers une longue avenue, nommée Avenue du

Centre, qui s'ouvre au delà de la Porte Sacrée et traverse la Cité

Chinoise, la première des quatre cités dont se compose la Capitale du

Nord. Ta-Kiang était en tête. Il entra fièrement dans Pey-Tsin. Il

n'avait pas parlé depuis trois jours. Il dressa le front, et dit:

--Il me semble que j'ai conquis cette ville.

Tout d'abord la Cité Chinoise a l'air d'être la plaine encore; chétive,

elle contraste singulièrement avec la majesté de son monstrueux

rempart. Ses maisons rares, humbles, basses, aux toits de tuiles

ternes, aux étroites fenêtres treillagées de roseaux, aux portes en

saillie, que protégent mal de minces auvents d'ardoises, se dispersent

parmi des terrains cultivés et tournent de ci de la, sans règle, leurs

petites façades grises. L'Avenue du Centre, qui s'éloigne large et

directe, semble une route à travers champs; des ornières continues

s'y approfondissent chaque jour dans un sol boueux, sous les lourdes

roues des chariots. Mais, à mesure qu'on pénètre plus avant dans

la Cité, les maisons se rapprochent, s'exhaussent et s'alignent;

les façades se revêtent de laque, des galeries finement découpées

circulent autour des fenêtres, et les toitures, à chaque angle, se

décorent de dragons ou d'oiseaux fantastiques; on était dans un

chemin, on se trouve dans une rue. Bientôt apparaissent face à face

la Pagode du Ciel et celle de l'Agriculture; leurs grands jardins,

plantés de cèdres mornes, et fermés d'un mur bas qu'un petit fossé

protége, laissent voir à travers les branches des dômes couleur d'azur,

des murs dont l'émail bleu est parsemé d'étoiles d'or et de hardis

escaliers d'albâtre. L'Avenue du Centre, naguère monotone et traversée

à peine de quelques paysans, se colore et se peuple. Des banderoles

multicolores frissonnent, attachées à des poteaux de bois rouge. Cent

boutiques projettent verticalement leurs enseignes jaunes, bleues,

argentées. Bruyantes et populeuses, des rues s'ouvrent sur la voie

principale et y déversent leurs passants. Mille gens sortent de leurs

maisons. Ou piétine dans la boue, on se coudoie, on crie. Des groupes

de plaisants se forment çà et là, écrivant sur les murs des sentences

facétieuses ou d'impertinentes épigrammes adressées à quelque grand

dignitaire, et la foule autour d'eux les approuve et se pâme de rire.

Des deux côtés de l'avenue, devant les maisons, des marchands de toute

espèce ont dressé des baraques afin d'y installer leurs industries;

ils vocifèrent, hurlent, imitent des cris d'animaux, choquent des

tam-tams, secouent des clochettes, et font claquer des plaques de bois

pour attirer l'attention des chalands qui se pressent entre deux rangs

d'étages bariolés. Des cuisiniers ambulants activent sans relâche le

feu de leurs fourneaux; le riz fume, la friture grésille, et plus d'un

gourmand se brûle le bout des doigts. Un barbier saisit un passant

qui ne s'attendait guère à cette agression, et, roulant autour de sa

main la longue natte du patient, le renverse en arrière et lui rase le

crâne avec vélocité. Des bandes de mendiants gémissent à tue-tête; une

troupe de musiciens fait un tapage assourdissant; un orateur, monté sur

une borne, s'égosille, tandis que des volailles égorgées glapissent

aigrement et que des forgerons battent le fer, et que des marchands

d'eau poussent leur cri aigu en laissant quelquefois tomber sur le

dos de la foule le contenu de leurs vastes seaux. A droite, à gauche,

les rues transversales roulent tout autant de gens et de vacarmes

dans plus de boue et dans plus d'encombrement. Artère principale à

son tour, chacune d'elle reçoit les flots tumultueux de vingt ruelles

tributaires. Les principales embouchures ont lieu dans de grands

carrefours où s'entassent des sacs de riz et de blé, des monceaux de

fruits, des montagnes de légumes et d'immenses quartiers de viande

crue; au-dessus des victuailles, dans des cages d'osier suspendues à

des poteaux, apparaissent, hideuses, des têtes de criminels récemment

exécutés; souvent les cages sont brisées, effondrées, et les têtes,

retenues seulement par leurs nattes, se balancent horriblement,

verdâtres, grimaçantes, effroyables. Ming-Tse a dit: «Il faut des

exemples à la foule.» En suivant jusqu au bout les rues transversales,

les mille piétons arriveraient aux faubourgs latéraux de la Cité

Chinoise, quartiers spacieux et peu bruyants où des maisons rustiques

rampent misérablement dans de petits champs plantés de choux et de

riz, où des enfants chétifs, sordides, loqueteux, et quelques chiens

efflanqués, furetant dans des tas d'immondices, peuplent seuls des

chemins défoncés. Mais les cohues ne se prolongent guère au delà

des marchés; gens affairés ou promeneurs curieux se hâtent, leurs

affaires terminées ou leur curiosité satisfaite, de s'engager dans

les longs passages tortueux qui, des carrefours, vont rejoindre

obliquement l'Avenue du Centre. Ces passages, couloirs étroits, se

signalent aux passants par les odeurs fétides et la vapeur noirâtre

qu'exhale leur entrée obscure. Mal éclairé de quelques lampes qui

fument et tremblotent, enduit d'une boue glissante où sont épars des

débris informes de tessons, des morceaux de vieux souliers, des loques

inconnues, leur terrain se bossèle périlleusement entre deux rangées

d'affreux taudis branlants, construits de planches qui proviennent de

démolitions et qui montrent encore çà et là un angle sculpté ou une

ancienne dorure déshonorée par cent macules. Ce sont des boutiques,

et, sous le prétexte de faire commerce d'objets d'art anciens, des

brocanteurs y entassent d'horribles vieilleries poussiéreuses:

porcelaines fêlées, pots écornés, costumes déteints, pipes noircies,

bronzes bossues, fourrures mangées des vers, engins de pêche rompus,

bottes moisies, arcs sans cordes, piques sans pointes, sabres sans

poignées. Blottis, enfoncés, engloutis dans ces encombrements de viles

antiquailles, les marchands s'efforcent de ne pas étouffer entièrement;

au-dessus de chaque étalage se dresse une vieille tête jaune, pointue,

au crâne pelé, aux yeux cerclés d'immenses lunettes, qui célèbre sans

relâche d'une voix glapissante les rares splendeurs de la boutique.

Mais l'âpre fumée des lampes chatouille si désagréablement la gorge,

les loques décolorées qui se balancent en guise d'enseigne et semblent

des rangées de pendus, sont pleines de vermines si évidentes, que le

passant le moins délicat résiste à l'éloquence des brocanteurs et se

hâte de continuer son chemin vers l'avenue du Centre, claire, bruyante,

directe, où les poumons se peuvent emplir d'air pur, les oreilles de

bruits joyeux, et où le regard embrasse tant d'aspects souriants depuis

la Porte Sacrée, par laquelle on débouche de la plaine, jusqu'à la

Porte de l'Aurore, creusée dans le long mur transversal qui termine la

populaire Cité Chinoise.

La Porte de l'Aurore donne entrée dans l'élégante Cité Tartare; elle

s'y ouvre entre deux boulevards qui accompagnent la muraille, celui-ci

vers la gauche, celui-là vers la droite, et que borde un fossé du côté

opposé au rempart. En face d'elle, au delà d'un petit pont construit de

pierres roses, qui s'élève de quelques marches, saute le fossé, puis

s'abaisse, une allée au sol blanc, très-large, assez peu longue, se

déroule entre des palissades en bois de fer d'où débordent agréablement

des branches tortueuses et des grappes de lianes fleuries. C'est la

promenade favorite des poëtes de Pey-Tsin. Lentement, un parasol

ouvert à la main, ils y marchent d'un pas mesuré, balançant la tête

au vent de leur rêverie, souriant à l'inspiration, et quelquefois

suivant d'un regard tendrement attentif une chaise à porteurs fermée

d'un léger rideau de soie, où l'indiscrétion des brises leur a

permis d'apercevoir un mystérieux et doux visage. L'allée s'achève

tout à coup dans un blanc carrefour pavé de marbre, devant un mur

énorme, face méridionale du rempart carré qui enserre la Cité Jaune;

mais ce mur ne limite pas la Cité Tartare, car la belle Route de la

Tranquillité s'éloigne, en le longeant d'abord, de l'est et de l'ouest

de la place, et, de chaque côté, va rejoindre, au delà du point où il

se dérobe en un brusque angle droit, une avenue parallèle à l'Allée

des Poëtes, non moins large, et prolongée interminablement. Ainsi la

ville, refoulée à son centre, a deux ailes immenses: elle ressemble

à un corps sans tête qui étendrait les bras. Le quartier occidental

est triste; ses constructions sont anciennes et ses habitants peu

nombreux; la grande avenue de l'Ouest n'offre elle-même qu'un aspect

monotone et morne, avec ses longs murs de jardins, qu'interrompent des

édifices en ruines. C'est dans ce quartier que séjourne la population

mahométane de Pey-Tsin; une mosquée s'y élève, non loin de la pagode

des Piliers de l'État, où l'on conserve, gravée sur des tablettes

de jade, l'histoire des plus glorieux empereurs, et de la Pagode

Blanche, antique monument tombé. Mais à l'orient la ville rit, moderne

et remuante. Elle n'a pas, quoique marchande, l'aspect généralement

sordide de la Cité Chinoise. Ses maisons pavoisées, aux toits luisants

de vernis, ouvrent d'éclatantes boutiques sur des rues spacieuses

qui roulent continuellement une foule élégante. Dans l'Avenue de

l'Est, qui resplendit inondée de soleil, mille bannières voltigent

et s'entremêlent au-dessus des maisons basses mais gracieuses; de

vifs scintillements s'allument sur les caractères d'or, d'argent et

de vermillon qui surchargent les enseignes verticales; innombrables,

des lanternes sont accrochées aux angles des toits, aux saillies des

poutres, aux treillis des fenêtres: faites de soie, de papier, de

verre, de mousseline ou de corne transparente, rondes, hexagoniques,

carrées, en forme de poissons, d'oiseaux ou de dragons, peintes,

bariolées, dorées, couvertes de caractères, ornées de glands et de

franges soyeuses, elles se balancent avec un petit susurrement doux

dès qu'un souffle très-léger les frôle. De loin en loin une porte

triomphale, érigée en souvenir de quelque gloire ancienne, franchit

la largeur de l'avenue; ses gracieux piliers de pierre ou de bois,

sculptés et dorés, ou peints de couleurs vives, s'appuient aux façades

des maisons et portent haut les bords retroussés de sa toiture

d'émeraude, tandis que, sous son arc, la houle des passants se resserre

et, au delà, déborde en groupes tumultueux. De jeunes désœuvrés,

vêtus de soie, une plume de paon à leur calotte, cachant leurs pâles

visages derrière des éventails fleuris, circulent nonchalamment dans

la multitude affairée. Quelquefois ils s'arrêtent devant l'ouverture

carrée et encadrée de bois à jour d'une boutique aux belles enseignes;

ils laissent tomber leur regard désabusé sur les flots de satins,

de brocarts et de soies qui ruissellent de l'étalage, puis ils

s'éloignent, indifférents. Autour d'eux la foule se hâte; les coulis,

courbés sous des fardeaux, passent rapidement en cadençant leur marche

d'un cri doux et mélancolique: A-ho! a-ho! Les chaises à porteurs se

croisent, les unes basses, étroites, faites de bambous et couvertes

d'un toit flottant de coton bleu; les autres hautes, larges, en bois

de cèdre, découpées ou peintes, et surmontées d'un dôme de laque noire

incrustée d'or. Des personnes humbles ou peu riches se font voiturer

dans des brouettes qu'un homme tire au moyen d'une corde et qu'un autre

pousse par derrière, tandis qu'une voile attachée à un mât diminue la

peine des conducteurs en accélérant la marche du véhicule. Quelquefois,

glorieux et superbe, s'avance un soldat à cheval; un serviteur à

pied lui fraye le chemin en criant: La, la, la! Des escamoteurs, des

jongleurs, des sorciers se démènent et pérorent entourés de badauds

rieurs ou attentifs, pendant que de la terrasse fleurie d'une maison

une jeune fille aux yeux gais se penche curieusement. Devant des

boutiques de marchands de dîners, de jeunes hommes mangent et boivent

sous des treillis de bois rose; ils chantent, babillent, improvisent

des vers, assaillent les passants de moqueries plaisantes et font avec

eux assaut d'ingénieuses reparties. Çà et là des coulis et des porteurs

de chaises, accroupis, jouent aux dés, à la mourre, aux échecs;

quelques oisifs observent les coups d'un air grave en fumant une petite

pipe étroite. Tout à coup des gens à cheval arrivent au galop: ce sont

les avant-coureurs d'un cortége officiel; les jeux sont renversés, la

cohue, refoulée brusquement, envahit les boutiques ou se répand dans

les rues voisines. Dans la trouée apparaissent bientôt des musiciens

aux costumes bariolés, qui font gémir des gongs, siffler des flûtes et

grincer des cymbales; derrière eux, fièrement portées par de jeunes

serviteurs, se déploient des bannières rouges ou vertes, découpées

en forme de dragons ou d'animaux symboliques, alourdies d'énormes

caractères révélant les noms et les titres du grand personnage qui

s'avance; puis viennent des soldats tout armés, des bourreaux levant

des fouets et tirant de lourdes chaînes, des serviteurs ployés sous

le faix d'un coffre où s'entassent de somptueux costumes et agitant

continuellement de petits encensoirs de bronze; un homme splendidement

vêtu les suit, porteur du parasol officiel, dont la couleur et la

dimension indiquent le rang du mandarin qui le possède; enfin s'avance

le mandarin lui-même, balancé, plus haut que toutes les têtes, dans un

large fauteuil doré, et rayonnant de pierreries sous une vaste ombrelle

argentée que fixe au-dessus de lui un manche d'ivoire enfoncé dans

le dos du fauteuil. Une troupe de cavaliers décorés du globule blanc

termine le cortége, et brusquement la foule se referme pendant que le

mandarin continue sa route vers le Tribunal des Rites situé, dans la

partie septentrionale de l'Avenue de l'Est, à côté du temple des Mille

Lamas et en face de la pagode de Kon-Fou-Tsé, ou vers l'une des hautes

portes qui donnent entrée dans l'auguste Cité Jaune.

Au delà de ces portes, plus de foule, plus de tumulte; quelques graves

bonzes circulent avec lenteur, montrant leurs têtes entièrement

rasées, laissant traîner leurs longues robes noires, et cachant leurs

mains dans de grandes manches flottantes; de hautains lamas, au front

inspiré, aux yeux exaltés par un rêve, d'illustres fonctionnaires dans

de somptueuses chaises à porteurs, se dirigent vers les pagodes où ils

ont coutume de faire leurs dévotions; plus rarement passe un lettré

de haut grade qui se fait conduire, accompagné d'un nombreux cortége,

au Palais sacré des Érudits, qu'on nomme Ren-Lin-Ue. Aucune maison

vulgaire, aucune boutique laborieuse ne souille les larges avenues,

pavées de granit, de la Cité Jaune; immense, claire, calme, avec ses

innombrables temples de marbre, qu'entourent des bois mystérieux, ses

fiers palais cernés de blanches galeries, et ses parcs où luisent des

étangs mornes, elle se déroule somptueusement. De toutes parts mille

splendeurs éclatent. Au-dessus d'une forêt de cèdres noirs et de saules

au feuillage clair s'étagent la grande Pagode des Ancêtres Impériaux,

où le Fils du Ciel vient rendre hommage aux Mânes glorieux, et l'Autel

de la Terre et des Champs, kiosque énorme, espace d'innombrables

colonnettes d'albâtre incrusté d'émail bleu et renfle une toiture

légère, formée de lames d'argent qui brillent comme des ailés de

cigogne. Imposante et précédée d'un vaste escalier de marbre gris,

s'élève la Maison de Justice. La pagode illustre où les fils et frères

de l'empereur subissent les épreuves littéraires s'enorgueillit de deux

pavillons magnifiques; le long de leurs murs, autour de leurs piliers,

sous leurs arceaux de bois sculpté, peint ou doré, rampent, grimacent,

combattent de fantastiques animaux aux gueules béantes, aux croupes

hérissées, aux minces cous tortueux, et sur le faîte aigu et argenté de

l'un des pavillons s'érige démesurément le terrible dragon impérial.

Vaste et désert, le Parc Occidental prolonge les houles noires de ses

arbres centenaires, où montent les fraîcheurs des grands ruisseaux

tortueux et des lacs artificiels. La Pagode de Yoùen-Fi est petite,

mais glorieuse; elle voit chaque année l'épouse auguste du Fils du Ciel

offrir des sacrifices à l'ingénieuse femme qui découvrit le ver à soie.

Succession interminable de bâtiments carrés et de cours spacieuses, un

couvent bouddhique, à son centre, dresse un superbe édifice de marbre

blanc, qui contraste gravement avec le marbre noir d'une majestueuse

colonnade circulaire où, dans les intervalles des piliers, de petites

chapelles contiennent des statues dorées de divinités à cent bras ou

à têtes d'animaux. Enfin Kouan-Min-Tié, la pagode impériale, située

dans la partie méridionale de la Cité Jaune, apparaît triomphalement,

au milieu d'un grand parc solitaire. Deux kiosques légers surmontent

sa noble porte; entre mille branches enlacées, étincellent la laque

rouge de ses murs et le lapis-lazuli de ses trois toitures où tinte

une triple guirlande de clochettes et dont les balustrades sculptées

disparaissent presque entièrement sous les lanternes multicolores qui

s'y accrochent et sous les illustres étendards de soie tissée d'argent

qui enveloppent tout l'édifice de frissons lumineux. Mais la plus

pompeuse gloire de la Cité Jaune est la verte colline artificielle

qui se nomme la Montagne de Charbon. Cinq ondulations la composent; à

chacun de ses sommets une pagode scintille comme une pierre précieuse

qui termine une calotte de satin; et rien n'est plus charmant que les

labyrinthes fleuris et les enchevêtrements de petites routes ombreuses

qui sillonnent les pentes toujours vertes des cinq mamelons. A chaque

pas les promeneurs font s'envoler des faisans d'or et des pigeons aux

ailes roses, ou s'enfuir un cerf peureux qui franchit un ruisseau,

puis, curieusement, s'arrête. De tous côtés se groupent de petits

rochers gracieux, envahis par des fleurs grimpantes, et se courbent

des ponts de marbre sculpté, qui sautent par-dessus des cascades. De

minces filets d'eau circulent sous la mousse; des violettes et des

pervenches se répandent dans l'herbe humide; des touffes d'hydrangées,

de citronelles et de lilas blancs prennent d'assaut les vieux cèdres

obscurs; souvent, par une trouée du feuillage, on aperçoit au fond

d'un pavillon entr'ouvert quelque dieu grotesque, accroupi, et

quelquefois apparaît, enchaîné sur un roc, un aigle noir, fier et

farouche, qu'entourent de narquoises et audacieuses chèvres aux cornes

d'argent. De loin en loin des bosquets parfumés se voûtent, et l'on

peut, avant de terminer la douce ascension, se reposer sur des siéges

de porcelaine, sous une pluie de camélias et de jasmins, au milieu des

chants bizarres de mille oisillons couleur de pierreries. Mais les

plus indolents promeneurs ne s'arrêtent que peu de moments, tant ils

ont hâte d'atteindre le faîte des mamelons; car de là le regard ébloui

embrasse Pey-Tsin dans sa totalité magnifique.

Énorme, et faisant songer à un coffre de laque, unique en apparence,

mais quadruple en effet, Pey-Tsin enferme quatre villes entre les

fossés de son rempart extérieur. Au centre, derrière des murailles en

briques sanglantes, se cache la Cité Rouge; c'est le Cœur du Monde,

l'Enceinte sacrée, la glorieuse demeure du Fils du Ciel. De toute part

la Cité Jaune l'enveloppe. Puis se déroule la Cité Tartare, qu'un

grand mur fortifié sépare de la Cité Chinoise, compartiment extrême de

l'immense coffre.

Au pied de la Montagne de Charbon, la Ville Rouge est cernée d'un

large canal; et l'eau limpide qui reflète la rigidité des murailles

semble prolonger jusqu'au cœur de la terre le voile impénétrable posé

entre l'impériale splendeur et l'admiration vulgaire. Mais du haut de

l'éminence on découvre, pareille au vaste dos d'un éléphant blanc, la

claire coupole de marbre du palais principal; les mille toits dorés qui

l'entourent sont semblables à de grands boucliers levés vers le ciel,

et l'on peut suivre sur le terre-plein des remparts, si large que vingt

cavaliers peuvent y courir de front, la lente promenade d'un soldat au

costume superbe, au casque flamboyant.

Autour de l'Enceinte Sacrée se répandent et scintillent les monuments

de la Cité Jaune; les pagodes lèvent leurs triples toits azurés et

tordent les spirales de leurs colonnes d'albâtre; partout des globes

d'or, des dragons de bronze ou de jade, des corniches à jour et des

flèches claires percent le feuillage des cèdres noirs; des tours, des

pavillons, des portiques et des kiosques s'étagent; au milieu d'eux

reluit la Mer du Centre, grand lac limpide qui frissonne entre des

saules penchés, et d'une île verdoyante de robiniers et d'ifs s'élance

un pont de marbre sculpté; vu d'en haut, il semble un ruisseau de lait

qui coulerait dans l'air.

Le Dragon Impérial · 第 1 / 17 段