--Soit! Alors, vous n'êtes pas difficile à intéresser, mon ambassadeur.

Je disais donc qu'une semaine après l'arrivée du général Championnet,

qui m'envoyait tous les deux jours prendre des nouvelles de la malade,

la malade étant morte et enterrée, les deux autres soeurs ont demandé à

quitter Rome et à se rendre à Naples, où elles ont des parents dans

une bonne position, à ce qu'il paraît; mais elles avaient peur d'être

arrêtées comme suspectes le long de la route; alors, le général

Championnet m'a dit: «Brigadier Martin, tu es un homme d'éducation,

tu sais parler aux femmes; tu vas prendre quatre hommes et tu vas

accompagner jusqu'au delà des frontières ces deux vieilles créatures,

qui sont des filles de France, après tout. Ainsi, brigadier Martin,

toute sorte d'égards, tu entends; ne leur parle qu'à la troisième

personne et la main au casque, comme à des supérieurs.--Mais, citoyen

général, lui ai-je répondu, si elles ne sont que deux, comment

pourrai-je parler à la troisième personne?» Le général s'est mis à rire

de la bêtise qu'il venait de dire, et il m'a répondu: «Brigadier Martin,

tu es encore plus fort que je ne croyais; elles sont trois, mon ami;

seulement, la troisième est un homme, c'est leur chevalier d'honneur; on

l'appelle le comte de Châtillon.--Citoyen général, lui ai-je répondu,

je croyais qu'il n'y avait plus de comtes?--Il n'y eu a plus en France,

c'est vrai, a-t-il répliqué à son tour; mais, à l'étranger et en Italie,

il y en a encore quelques-uns par-ci par-là.--Et moi, général, dois-je

l'appeler comte ou citoyen, le Châtillon?--Appelle-le comme tu voudras;

mais je crois que tu lui feras plus de plaisir, ainsi qu'aux personnes

qu'il accompagne, si tu l'appelles monsieur le comte que si tu

l'appelles citoyen; et, comme cela ne tire pas à conséquence et ne fait

de tort à personne, tu peux lui dire _monsieur le comte_ gros comme le

bras.» Ainsi ai-je agi tout le long du chemin; et, en effet, cela a paru

faire plaisir aux pauvres vieilles dames qui ont dit: «Voilà un garçon

bien élevé, mon cher comte. Comment t'appelles-tu, mon ami?» J'avais

envie de leur répondre qu'en tout cas j'étais mieux élevé qu'elles,

puisque, moi, je ne tutoyais pas leur comte et qu'elles me tutoyaient;

mais je me suis contenté de leur répondre: «C'est bon, c'est bon, je

m'appelle Martin.» De sorte que, tout le long de la route, quand elles

ont eu quelque chose à demander, c'est à moi qu'elles se sont adressées:

«Martin par-ci, Martin par-là;» mais vous comprenez bien, citoyen

ambassadeur, que cela ne tire point à conséquence, puisque la plus jeune

des deux a soixante-neuf ans.

--Et jusqu'où Championnet vous a-t-il ordonné de les conduire?

--Jusqu'au delà de la frontière, et même plus loin si elles le

désiraient.

--C'est bien, citoyen brigadier, tu as rempli tes instructions, puisque

tu as franchi la frontière et que tu es même venu deux postes au delà;

d'ailleurs, il y aurait danger à aller plus loin.

--Pour moi ou pour elles?

--Pour toi.

--Oh! si ce n'est que cela, citoyen ambassadeur, vous savez, ça ne fait

rien. Le brigadier Martin connaît le danger, il a été plus d'une fois

son camarade de lit.

--Mais ici le danger est inutile et pourrait avoir de graves résultats;

tu vas donc signifier à tes deux princesses que ton service près d'elles

est fini.

--Elles vont jeter les hauts cris, je vous en préviens, citoyen

ambassadeur. Mon Dieu! les pauvres filles, que vont-elles devenir sans

leur Martin? Vous voyez, elles se sont aperçues que je n'étais plus

auprès d'elles, et les voilà qui me cherchent avec des yeux tout

effarés.

En effet, pendant cette conversation ou pendant ce récit,--car le peu de

paroles qu'avait prononcées le citoyen Garat n'avaient été placées

dans le discours du brigadier Martin que comme des points

d'interrogation,--la voiture des vieilles princesses s'était arrêtée

devant l'hôtel _del Riposo d'Orazio_, et, les pauvres filles voyant

leur protecteur engagé dans une conversation des plus animées avec un

personnage revêtu du costume des hauts fonctionnaires républicains,

elles avaient eu peur que quelque complot ne se tramât à l'endroit

de leur sûreté ou que contre-ordre ne fût donné à leur voyage; voilà

pourquoi, avec un air d'anxiété qui flattait infiniment l'amour-propre

du brigadier, elles appelaient de leur voix la plus tendre leur chef

d'escorte Martin.

Martin, sur un signe du citoyen Garat, et tandis que celui-ci, pour

s'épargner un colloque embarrassant, rentrait dans l'allée du charron

et allait s'asseoir sur la terrasse déserte, Martin se rendait à la

portière du carrosse, et, la main au casque, comme l'y avait invité

Championnet, transmettait aux royales voyageuses l'invitation, qu'il

venait de recevoir d'un supérieur, de retourner à Rome.

Comme l'avait fort judicieusement pensé le brigadier Martin, cette

notification jeta un grand trouble dans l'esprit des vieilles filles;

elles se consultèrent, elles consultèrent leur chevalier d'honneur,

et le résultat de cette double consultation fut que celui-ci irait

s'informer, près de l'inconnu à l'habit bleu et au panache tricolore,

des motifs qui pouvaient empêcher le brigadier Martin et ses quatre

hommes d'aller plus loin.

Le comte de Châtillon descendit de voiture, suivit le chemin qu'il avait

vu prendre au fonctionnaire républicain, et, en arrivant à l'autre bout

de l'allée, le trouva assis sur la terrasse de don Antonio et suivant

des yeux machinalement, et sans le voir peut-être, un jeune homme qui,

au moment où il était entré, sautait du mur mitoyen dans le jardin du

charron et traversait ce jardin dans toute sa longueur, un fusil sur

l'épaule.

C'était chose si simple dans ce pays d'indépendance, où tout homme

marche armé et où les clôtures ne semblent être faites que pour exercer

l'agilité des passants, que l'ambassadeur ne parut prêter qu'une

médiocre attention à ce fait, attention d'ailleurs dont il fut aussitôt

distrait par l'apparition du comte de Châtillon.

Le comte s'avança vers lui; le citoyen Garat se leva.

Garat, fils d'un médecin d'Ustaritz, avait reçu une éducation

distinguée, était lettré, ayant vécu dans l'intimité des philosophes et

des encyclopédistes, et ayant, par ses différents éloges de Suger, de M.

de Montausier et de Fontenelle, obtenu des prix académiques.

C'était un homme du monde, avant tout élégant parleur et ne se servant

du vocabulaire jacobin que dans les occasions d'apparat et lorsqu'il ne

pouvait faire autrement.

En voyant le comte de Châtillon venir à lui, il se leva et fit la moitié

du chemin.

Les deux hommes se saluèrent avec une courtoisie qui sentait bien plus

son Louis XV que son Directoire.

--Dois-je dire monsieur ou citoyen? demanda le comte de Châtillon en

souriant.

--Dites comme vous voudrez, monsieur le comte; cela me sera toujours un

honneur de répondre aux questions que vous venez probablement me faire

de la part de Leurs Altesses royales.

--A la bonne heure! dit le comte; au milieu de ces pays sauvages, je

suis heureux de rencontrer un homme civilisé. Je venais donc, au nom de

Leurs Altesses royales, puisque vous me permettez de conserver ce

titre aux filles du roi Louis XV, vous demander, non point à titre de

reproche, mais comme renseignement essentiel à leur tranquillité, quelle

est la volonté ou l'obstacle qui s'oppose à ce qu'elles conservent

jusqu'à Naples l'escorte que le général Championnet a eu l'obligeance de

leur donner.

Garat sourit.

--Je comprends très-bien la différence qu'il y a entre le mot _obstacle_

et le mot _volonté_, monsieur le comte, et je vais vous répondre de

manière à vous prouver que l'obstacle existe, et que, s'il y a volonté

en même temps, cette volonté est plutôt bienveillante que mauvaise.

--Commençons par l'obstacle alors, fit en s'inclinant le comte.

--L'obstacle, le voici, monsieur: depuis hier minuit, il y a déclaration

de guerre entre le royaume des Deux-Siciles et la république française;

il en résulte qu'une escorte composée de cinq ennemis serait plutôt,

vous devez le comprendre, pour Leurs Altesses royales un danger qu'une

protection. Quant à la volonté, qui est la mienne, et que vous voyez

maintenant ressortir naturellement de l'obstacle, elle est de ne point

exposer les illustres voyageuses à subir des insultes et leur escorte à

être assassinée. A demande catégorique, ai-je répondu catégoriquement,

monsieur le comte?

--Si catégoriquement, monsieur, que je serais heureux que vous

consentissiez à répéter à Leurs Altesses royales, ce que vous venez de

me faire l'honneur de me dire.

--Ce serait avec grand plaisir, monsieur le comte, mais un sentiment de

délicatesse que vous apprécieriez, j'en suis sûr, s'il vous était

connu, me prive, à mon grand regret, de l'honneur de leur présenter mes

hommages.

--Avez-vous quelque motif de tenir ce sentiment secret?

--Aucun, monsieur; je crains seulement que ma présence ne leur soit

désagréable.

--Impossible.

--Je sais à qui j'ai l'honneur de parler, monsieur; vous êtes le comte

de Châtillon, chevalier d'honneur de Leurs Altesses royales, et c'est un

avantage que j'ai sur vous, car vous ne savez pas qui je suis.

--Vous êtes, je puis le certifier, monsieur, un homme du monde et de

parfaite courtoisie.

--Et c'est pour cela, monsieur, que j'ai été choisi par la Convention

pour avoir le fatal honneur de lire au roi Louis XVI sa sentence de

mort.

Le comte de Châtillon fit un bond en arrière, comme s'il se fût trouvé

tout à coup en face d'un serpent.

--Mais, alors, vous êtes le conventionnel Garat? s'écria-t-il.

--Lui-même, monsieur le comte; vous voyez, si mon nom fait cet effet

sur vous qui n'étiez point parent, que je sache, du roi Louis XVI, quel

effet il produirait sur ces pauvres princesses, qui étaient ses tantes.

Il est vrai, ajouta l'ambassadeur avec son fin sourire, qu'elles

n'aimaient guère leur neveu de son vivant; mais, aujourd'hui, je sais

qu'elles l'adorent; la mort est comme la nuit: elle porte conseil.

M. le comte de Châtillon salua et alla reporter le résultat de la

conversation qu'il venait d'avoir à mesdames Victoire et Adélaïde.

XXXV

FRA DIAVOLO

Les deux vieilles princesses qu'avait été chargé de protéger le

brigadier Martin, et près desquelles retournait le comte de Châtillon,

tout effaré d'avoir vu en face, non-seulement un régicide, mais encore

celui-là même qui avait lu à Louis XVI son arrêt de mort, les deux

vieilles princesses, disons-nous, ne sont pas tout à fait de

nouvelles connaissances pour ceux de nos lecteurs qui sont quelque peu

familiarisés avec nos oeuvres; ils les ont vues apparaître, plus jeunes

de trente ans, dans notre livre de _Joseph Balsamo_, non-seulement sous

les noms par lesquels nous venons de les désigner, mais encore sous

le sobriquet moins poétique de _Loque_ et de _Chiffe_, que dans sa

familiarité paternelle, leur donnait le roi Louis XV.

Nous avons vu que la troisième, la princesse Sophie, que son royal

géniteur, pour ne point dépareiller la trilogie de ses filles, avait

baptisée du nom harmonieux de _Graille_, était morte à Rome, et, par sa

maladie, avait retardé le départ de ses deux soeurs, et que, de cette

façon, le hasard avait fait que leur passage à Itry avait coïncidé avec

celui de l'ambassadeur français dans la même ville.

La chronique scandaleuse de la cour avait toujours respecté madame

Victoire, que l'on assurait avoir, toute sa vie, été de moeurs

irréprochables; mais, comme il leur faut toujours une victime

expiatoire, les mauvaises langues s'étaient rabattues sur madame

Adélaïde; celle-ci, en effet, passait pour avoir été l'héroïne d'une

aventure passablement scandaleuse, dans laquelle le héros était son

propre père. Quoique Louis XV ne fût point un patriarche et que je

doute, si Dieu eût brûlé la moderne Sodome, qu'il l'eût fait prévenir

comme Loth par un de ses anges d'abandonner à temps la ville maudite,

cette aventure, non point dans ses détails, mais dans le fond, passait

pour avoir eu son antécédent dans la famille du Chananéen Loth, qui, on

s'en souvient, devint, par un oubli déplorable des liens de famille, le

père de Moab et d'Ammon; l'oubli du roi Louis XV et de sa fille madame

Adélaïde avait été de moitié moins fécond, et il en était résulté

seulement un enfant du sexe masculin, né à Colorno, dans le grand-duché

de Parme, et devenu, sous le nom de comte Louis de Narbonne, un des

cavaliers les plus élégants, mais en même temps un des cerveaux les plus

vides de la cour du roi Louis XVI; madame de Staël, qui, à la retraite

de son père, M. de Necker, avait perdu la présidence du conseil, mais

qui avait gardé une certaine influence, l'avait fait nommer, en 1791,

ministre de la guerre, et, se trompant, sinon à la valeur morale et

intellectuelle de ce beau cavalier, avait tenté de lui introduire un peu

de son génie dans la tête et un peu de son coeur dans la poitrine;

elle échoua; il eût fallu un géant pour dominer la situation, et M.

de Narbonne était un nain, ou, si vous voulez, un homme ordinaire: la

situation l'écrasa.

Décrété d'accusation le 10 août, il passa le détroit et alla rejoindre

à Londres les princes émigrés, mais sans jamais tirer l'épée contre la

France. Fils impuissant à la sauver, il eut le mérite du moins de ne

point chercher à la perdre.

Lorsque les trois vieilles princesses décidèrent de quitter Versailles,

ce fut M. de Narbonne qui fut chargé de tous les préparatifs de leur

fuite; elle eut lieu le 21 janvier 1791, et l'un des derniers discours

de Mirabeau, un des plus beaux, fut prononcé à ce sujet et eut pour

texte: _De la liberté d'émigration_.

Nous avons vu, dans le récit du brigadier Martin, comment Leurs Altesses

avaient successivement habité Vienne et Rome, et comment, reculant

devant la République, qui, après avoir envahi le nord, envahissait le

midi de l'Italie, elles avaient décidé d'aller trouver les parents _en

bonne position_ qu'elles avaient dans le royaume de Naples.

Ces parents en bonne position, mais qui ne devaient point tarder à

se trouver en mauvaise position, étaient le roi Ferdinand et la reine

Caroline.

Comme l'avait présumé le brigadier Martin, la nouvelle que le comte

de Châtillon reportait aux deux princesses les troubla fort; l'idée

de continuer leur route sans autre escorte que celle de leur chevalier

d'honneur, qui cependant, pour ménager les nerfs des deux pauvres

filles, leur avait caché le voisinage du terrible conventionnel,

n'avait, en effet, rien de bien rassurant. Elles étaient au plus

violent de leur désespoir, lorsqu'un domestique de l'hôtel frappa

respectueusement à la porte et avertit M. le comte de Châtillon qu'un

jeune homme, arrivé depuis la veille, demandait la faveur de lui dire

quelques mots.

Le comte de Châtillon sortit et rentra presque aussitôt, annonçant à

Mesdames que le jeune homme en question était un soldat de l'armée de

Condé, porteur d'une lettre de M. le comte Louis de Narbonne, adressée à

Leurs Altesses royales, mais plus particulièrement à madame Adélaïde.

Les deux choses sonnaient bien aux oreilles des deux princesses: d'abord

le titre de soldat de l'armée de Condé, ensuite la recommandation de M.

le comte de Narbonne.

On fit entrer le porteur de la lettre.

C'était un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, blond de barbe

et de cheveux, agréable de visage, frais et rose comme une femme;

il était proprement vêtu sans être vêtu élégamment; sa manière de se

présenter, quoique n'étant pas exempte d'une certaine roideur contractée

sous l'uniforme, annonçait une bonne naissance et une certaine habitude

du monde.

Il salua respectueusement de la porte les deux princesses. M. de

Châtillon lui désigna de la main madame Adélaïde; il fit trois pas

dans la chambre, mit un genou en terre et tendit la lettre à la vieille

princesse.

--Lisez, Châtillon, lisez, dit madame Adélaïde; je ne sais pas ce que

j'ai fait de mes lunettes.

Et elle fit, avec un gracieux sourire, signe au jeune homme de se

relever.

M. de Châtillon lut la lettre, et, se retournant vers les princesses:

--Mesdames, leur dit-il, cette lettre est, en effet, de M. le

comte Louis de Narbonne, qui recommande dignement à Vos Altesses

M. Giovan-Battista de Cesare, Corse de nation, qui a servi avec ses

compagnons dans l'armée de Condé, et qui lui est recommandé à lui-même

par M. le chevalier de Vernègues; il ajoute, en mettant ses fidèles

hommages aux pieds de Vos Altesses royales, qu'elles n'auront jamais à

se repentir de ce qu'elles feront pour ce digne jeune homme.

Madame Victoire laissa la parole à sa soeur et se contenta d'approuver

de la tête.

--Ainsi, monsieur, dit madame Adélaïde, vous êtes noble?

--Madame, répondit le jeune homme, nous autres Corses, nous avons tous

la prétention d'être nobles; mais, comme je veux commencer à me faire

connaître à Votre Altesse royale par ma sincérité, je lui répondrai que

je suis tout simplement d'une ancienne famille de _caporali_; un de

nos ancêtres a, sous ce titre de _caporale_, commandé un district de la

Corse pendant une de ces longues guerres que nous avons soutenues contre

les Génois; un seul de mes compagnons, M. de Bocchechiampe, est de

noblesse, dans le sens où l'entend Votre Altesse royale; les cinq

autres, comme moi, quoique l'un deux porte l'illustre nom de Colonna,

n'ont aucun droit au livre d'or.

--Mais savez-vous, monsieur de Châtillon, dit madame Victoire, que ce

jeune homme s'exprime fort bien?

--Cela ne m'étonne point, dit madame Adélaïde; vous devez bien

comprendre, ma chère, que M. de Narbonne ne nous eût point recommandé

des espèces.

Puis, se tournant vers de Cesare:

--Continuez, jeune homme. Vous dites donc que vous avez servi dans les

armées de M. le prince de Condé?

--Moi et trois de mes compagnons, madame, M. de Bocchechiampe,

M. Colonna et M. Guidone, nous étions avec Son Altesse royale à

Weissembourg, à Haguenau, à Bentheim, où M. de Bocchechiampe et moi

fûmes blessés. Par malheur, intervint la paix de Campo-Formio: le prince

fut forcé de licencier son armée, et nous nous trouvâmes en Angleterre,

sans fortune et sans position; ce fut là que M. le chevalier de

Vernègues voulut bien se rappeler nous avoir vus au feu et affirma à M.

le chevalier de Narbonne que nous ne faisions pas déshonneur à la cause

que nous avions embrassée. Ne sachant que devenir, nous demandâmes à M.

le comte son avis; il nous conseilla de gagner Naples, où, nous dit-il,

le roi se préparait à la guerre, et où, grâce à nos états de services,

nous ne pouvions pas manquer d'être employés. Nous ne connaissions, par

malheur, personne à Naples; mais M. le comte Louis leva cette difficulté

en nous disant que, sinon à Naples, du moins à Rome, nous rencontrerions

Vos Altesses royales; ce fut alors qu'il me fit l'honneur de me donner

la lettre que je viens de remettre à M. le comte de Châtillon.

--Mais comment, monsieur, demanda la vieille princesse, se fait-il que

nous vous rencontrions juste ici et que vous ne nous ayez pas remis

cette lettre plus tôt?

--Nous eussions pu, en effet, madame, avoir l'honneur de la remettre à

Vos Altesses royales à Rome; mais, d'abord, vous étiez au lit de mort de

madame la princesse Sophie, et, tout à votre douleur, vous n'eussiez pas

eu le loisir de vous occuper de nous; puis nous n'étions pas sans être

observés par la police républicaine; nous avons craint de compromettre

Vos Altesses royales. Nous avions quelques ressources; nous les avons

ménagées et nous avons vécu dessus en attendant un moment plus favorable

de vous demander votre protection. Il y a huit jours que vous avez eu

la douleur de perdre Son Altesse royale la princesse Sophie et que

vous vous êtes décidées à partir pour Naples; nous nous sommes tenus au

courant des intentions de Vos Altesses royales, et, la veille de votre

départ, nous sommes venus vous attendre ici, où nous sommes arrivés

hier dans la nuit. Un instant, en voyant l'escorte qui accompagnait le

carrosse de Vos Altesses, nous avons cru tout perdu pour nous; mais, au

contraire, la Providence a voulu qu'ici justement l'ordre fût donné à

votre escorte de retourner à Rome. Nous venons offrir à Vos Altessses

royales de la remplacer; s'il ne s'agit que de se faire tuer pour leur

service, nous en valons d'autres, et nous vous demandons la préférence.

Le jeune homme prononça ces dernières paroles avec beaucoup de dignité,

et le salut dont il les accompagna était si plein de courtoisie, que la

vieille princesse, se retournant vers M. de Châtillon, lui dit:

--Avouez, Châtillon, que vous avez vu peu de gentilshommes s'exprimer

avec plus de noblesse que ce jeune Corse, qui n'était cependant que

caporal.

--Pardon, Votre Altesse, répliqua de Cesare en souriant de la méprise,

c'est un de mes ancêtres, madame, qui était _caporale_, c'est-à-dire

commandant d'une province; j'avais, moi, l'honneur d'être, ainsi que M.

de Bocchechiampe, lieutenant d'artillerie dans l'armée de monseigneur le

prince de Condé.

--Espérons que vous n'y ferez pas le chemin que le petit Buonaparte,

votre compatriote, y a fait dans l'artillerie, ou que ce sera du moins

dans une voie opposée.

Puis, se retournant vers le comte:

--Eh bien, Châtillon, lui dit-elle, vous voyez que cela s'arrange à

merveille; au moment où notre escorte nous manque, la Providence, comme

l'a très-bien dit M. de... M. de... Comment m'avez-vous dit déjà que

vous vous appeliez, mon bon ami?

--De Cesare, Votre Altesse.

--La Providence, comme l'a très-bien dit M. de Cesare, nous en envoie

une autre; mon avis, à moi, est de l'accepter. Qu'en dites-vous, ma

soeur?

--Ce que je dis? Je dis que je remercie Dieu de nous avoir délivrées de

ces jacobins de Français, dont les plumets tricolores me donnaient des

attaques de nerfs.

--Et moi de leur chef, le citoyen brigadier Martin, qui avait la rage

de s'adresser toujours à moi pour demander les ordres de Mon Altesse

royale; et dire que j'étais obligée de lui faire les blanches dents et

de lui sourire, quand j'aurais voulu lui tordre le cou.

Puis, se retournant vers Cesare:

--Monsieur, dit-elle, vous pouvez me présenter vos compagnons; j'ai

hâte, en vérité, de faire leur connaissance.

--Peut-être vaudrait-il mieux que Leurs Altesses royales attendissent

le départ du brigadier Martin et de ses soldats, fit observer M. de

Châtillon.

--Et pourquoi cela, comte?

--Mais pour qu'il ne rencontre pas ces messieurs chez Leurs Altesses

royales en venant prendre congé d'elles.

--En venant prendre congé de nous?... Pour mon compte, j'espère bien que

le drôle n'aura pas l'impudence de se représenter devant moi. Prenez

dix louis, Châtillon, et donnez-les au brigadier Martin pour lui et ses

hommes. Je ne veux pas qu'il soit dit que ces odieux jacobins nous aient

rendu un service sans en être payés.

--Je ferai ce qu'ordonne Votre Altesse royale; mais je doute que le

brigadier accepte.

--Qu'il accepte quoi?

--Les dix louis que Votre Altesse royale lui offre.

--Il aimerait mieux les prendre, n'est-ce pas? Cette fois, il faudra

bien qu'il se contente de les recevoir; mais qu'est-ce que c'est donc

que cette musique? Est-ce que nous serions reconnues et que l'on nous

donnerait une sérénade?

--Ce serait le devoir de la population, madame, répondit en souriant le

jeune Corse, si elle savait qui elle a l'honneur de posséder dans ses

murs; mais elle l'ignore, à ce que je suppose du moins, et cette musique

est tout simplement celle d'une noce qui revient de l'église; la fille

du charron qui demeure en face de cet hôtel se marie, et, comme il y a

un rival, on présume que la journée ne se passera point sans tragédie;

nous qui sommes ici depuis hier au soir, nous avons eu le temps de nous

mettre au courant des nouvelles de la localité.

--Bien, bien, dit madame Adélaïde, nous n'avons rien à faire avec

ces gens-là. Présentez-nous vos compagnons, monsieur de Cesare,

présentez-nous-les. S'ils vous ressemblent, notre bienveillance leur est

acquise. Et vous, Châtillon, portez ces dix louis au citoyen brigadier

Martin, et, s'il demande à nous remercier, dites-lui que ma soeur et moi

sommes indisposées.

Le comte de Châtillon et le lieutenant de Cesare sortirent pour exécuter

les ordres qu'ils venaient de recevoir.

De Cesare rentra le premier avec ses compagnons, et c'était tout simple:

les jeunes gens, dans leur empressement à savoir ce que décideraient

Leurs Altesses royales, attendaient dans l'antichambre.

Ils n'eurent donc qu'à passer par la porte que venait de leur ouvrir

leur introducteur. Madame Victoire, qui avait toujours eu un penchant à

la dévotion, avait pris son livre d'heures et lisait sa messe, qu'elle

n'avait pu entendre: elle se contenta de jeter un coup d'oeil rapide sur

les jeunes gens et de faire un signe approbatif; mais il n'en fut point

de même de madame Adélaïde: elle passa une véritable revue.

De Cesare lui présenta ses compagnons: tous étaient Corses; nous savons

déjà le nom de leur introducteur et de trois d'entre eux: Francesco

Bocchechiampe, Ugo Colonna et Antonio Guidone; les trois autres se

nommaient Raimondo Cordara, Lorenzo Durazzo et Stefano Pittaluga.

Nous demandons pardon à nos lecteurs de tous ces détails; mais,

l'inexorable histoire nous forçant d'introduire un grand nombre de

personnages de toutes nations et de tous rangs dans notre récit, nous

appuyons un peu plus longuement sur ceux qui doivent y acquérir une

certaine importance.

Nous le répétons, c'est une immense épopée que celle que nous écrivons,

et, à l'exemple d'Homère, le roi des poëtes épiques, nous sommes forcé

de faire le dénombrement de nos soldats.

Comme nous, de Cesare suivit en petit l'exemple de l'auteur de

l'_Iliade_, il nomma les uns après les autres ses six compagnons à

madame Adélaïde; mais ce que lui avait dit le jeune Corse de la noblesse

de Bocchechiampe l'avait frappée, et ce fut particulièrement à lui

qu'elle s'adressa.

--M. de Cesare m'a annoncé que vous étiez gentilhomme, lui dit-elle.

--Il m'a fait trop d'honneur, Votre Altesse royale: je suis noble tout

au plus.

--Ah! vous faites une distinction entre noble et gentilhomme, monsieur?

La San-Felice, Tome 02 · 第 13 / 15 段