--Sans doute, madame, et j'ai l'honneur d'appartenir à une caste trop

jalouse de ses droits, justement par cela même qu'ils sont méconnus

aujourd'hui, pour que j'empiète sur ceux qui ne m'appartiennent pas. Je

pourrais faire mes preuves de deux cents ans et être chevalier de Malte,

s'il y avait encore un ordre de Malte; mais je serais très-embarrassé de

faire mes preuves de 1399, pour monter dans les carrosses du roi.

--Vous monterez cependant dans le nôtre, monsieur, dit la vieille

princesse en se redressant.

--C'est seulement lorsque j'en serai descendu, madame, dit le jeune

homme en s'inclinant, que je me vanterai d'être gentilhomme.

--Tu entends, ma soeur, tu entends, s'écria madame Adélaïde; mais c'est

fort joli, ce qu'il dit là. Enfin, nous voilà donc avec des gens de

notre bord!

Et la vieille princesse respira plus librement.

En ce moment, M. de Châtillon rentra.

--Eh bien, Châtillon, qu'a dit le brigadier Martin? demanda madame

Adélaïde.

--Il a dit tout simplement que, si Votre Altesse royale lui avait fait

faire cette offre par un autre que moi, il aurait coupé les oreilles à

cet autre.

--Et à vous?

--A moi, il a bien voulu me faire grâce; il a même accepté ce que je lui

ai offert.

--Et que lui avez-vous offert?

--Une poignée de main.

--Une poignée de main, Châtillon! vous avez offert une poignée de main

à un jacobin! Pourquoi n'êtes-vous pas rentré avec un bonnet rouge,

pendant que vous y étiez? C'est incroyable, un brigadier qui refuse dix

louis, un comte de Châtillon qui donne une poignée de main à un jacobin!

En vérité, je ne comprends plus rien à la société telle qu'ils l'ont

faite.

--Ou plutôt telle qu'ils l'ont défaite, dit madame Victoire en lisant

ses heures.

--Défaite, vous avez bien raison, ma soeur, défaite, c'est le mot;

seulement, vivrons-nous assez pour la voir refaire, c'est ce dont je

doute. En attendant, Châtillon, donnez vos ordres; nous partons à quatre

heures; avec une escorte comme celle de ces messieurs, nous pouvons nous

hasarder à voyager de nuit. Monsieur de Bocchechiampe, vous dînerez avec

nous.

Et, avec un geste qui avait conservé plus de commandement que de

dignité, la vieille princesse congédia ses sept défenseurs sans avoir

le moins du monde remarqué ce qu'il y avait de blessant dans le choix

qu'elle avait fait du plus noble d'entre eux, à l'exclusion des autres,

pour dîner à sa table et à celle de sa soeur.

Bocchechiampe demanda pardon par un signe à ses compagnons de la faveur

qui lui était faite; ils lui répondirent par une poignée de main.

Comme l'avait dit de Cesare, cette musique que l'on avait entendue était

celle qui précédait le cortége nuptial de Francesca et de Peppino; le

cortége était nombreux; car, ainsi que l'avait dit encore de Cesare,

on s'attendait généralement à quelque catastrophe suscitée par Michele

Pezza; aussi, à leur entrée sur la terrasse, les regards des deux époux

se portèrent-ils tout d'abord sur le mur à demi écroulé où, depuis le

matin, s'était tenu celui qui causait leur inquiétude.

Le mur était solitaire.

Au reste, aucun objet ne revêtait cette teinte sombre qui, aux yeux

du prétendu roi de la création, semble toujours devoir annoncer

sa disparition de ce monde. Il était midi; le soleil dans toute sa

splendeur, tamisait ses rayons à travers la treille qui formait un dais

de verdure au-dessus de la tête des convives; les merles sifflaient,

les grives chantaient, les moineaux francs pépiaient, et les carafes,

pleines de vin, reflétaient, au milieu de leurs rubis liquides, une

paillette d'or.

Peppino respira; il ne voyait la mort nulle part mais, au contraire, il

voyait la vie partout.

Il est si bon de vivre quand on vient d'épouser la femme que l'on aime,

et que l'on est enfin arrivé au jour attendu depuis deux ans!

Un instant il oublia Michele Pezza et sa dernière menace, dont il était

pâle encore.

Quant à don Antonio, moins préoccupé que Peppino, il avait retrouvé, à

la porte, la voiture brisée, et, sur la terrasse, le propriétaire de la

voiture.

Il alla à lui en se grattant l'oreille.

Le travail faisait tache dans un pareil jour.

--Ainsi, demanda-t-il à l'ambassadeur, qu'il continuait de prendre

purement et simplement pour un voyageur de distinction, Votre Excellence

tient absolument à continuer sa route aujourd'hui?

--Absolument, répondit le citoyen Garat. Je suis attendu à Rome pour

affaire de la plus haute importance, et j'ai déjà perdu, à l'accident

qui m'est arrivé aujourd'hui, quelque chose comme trois ou quatre

heures.

--Allons, allons, un honnête homme n'a que sa parole; j'ai dit que,

quand vous nous auriez fait l'honneur de boire avec nous un verre de

vin à l'heureuse union de ces enfants, on travaillerait; buvons et

travaillons.

On remplit tout ce qu'il y avait de verres sur la table, on donna à

l'étranger le verre d'honneur, orné d'un filet d'or. L'ambassadeur, pour

tenir sa parole, but à l'heureuse union de Francesca et de Peppino;

les jeunes filles crièrent: «Vive Peppino!» les jeunes garçons: «Vive

Francesca!» et tambours et guitares firent éclater leur tarentelle la

plus joyeuse.

--Allons, allons, dit maître della Rota à Peppino, il ne s'agit point

ici de faire les yeux doux à notre amoureuse, mais de se mettre à

la besogne; il y a temps pour tout. Embrasse ta femme, garçon, et à

l'ouvrage!

Peppino ne se fit point répéter deux fois la première partie de

l'invitation: il prit sa femme entre ses bras, et, avec un regard de

reconnaissance au ciel, il l'appuya contre son coeur.

Mais, au moment où, abaissant les yeux vers elle avec cette

indéfinissable expression de l'amour qui a longtemps attendu et qui va

enfin être satisfait, il approchait ses lèvres de celles de Francesca,

la détonation d'une arme à feu retentit, et le sifflement d'une balle se

fit entendre, suivi d'un bruit mat.

--Oh! oh! dit l'ambassadeur, voilà une balle qui m'a bien l'air d'être à

mon adresse.

--Vous vous trompez, balbutia Peppino en s'affaissant aux pieds de

Francesca, elle est à la mienne.

Et il rendit par la bouche une gorgée de sang.

Francesca jeta un cri et tomba à genoux devant le corps de son mari.

Tous les yeux se tournèrent vers le point d'où le coup était parti: une

légère fumée blanchâtre montait, à cent pas peut-être, à travers les

peupliers.

On vit alors parmi les arbres un jeune homme qui, par des élans rapides,

gravissait la montagne un fusil à la main.

--Fra Michele! s'écrièrent les assistants, fra Michele!

Le fugitif s'arrêta sur une espèce de plate-forme, et, avec un geste de

menace:

--Je ne m'appelle plus fra Michele, dit-il; à partir de ce moment, je

m'appelle fra Diavolo.

C'est, en effet, le nom sous lequel il fut connu plus tard; le baptême

du meurtre l'emporta sur celui de la rédemption.

Pendant ce temps, le blessé avait rendu le dernier soupir.

XXXVI

LE PALAIS CORSINI A ROME

Pendant que nous sommes sur la route de Rome, précédons notre

ambassadeur chez Championnet, comme nous l'avons précédé chez le charron

don Antonio.

Dans une des plus grandes salles de l'immense palais Corsini, qui vient

d'être successivement occupé par Joseph Bonaparte, ambassadeur de la

République, et par Berthier, qui est venu y venger le double assassinat

de Basseville et de Duphot, deux hommes se promenaient, le jeudi 24

septembre, entre onze heures et midi, s'arrêtant de temps en temps près

de grandes tables sur lesquelles étaient étendus un plan de Rome à la

fois antique et moderne, un plan des États romains réduits par le traité

de Tolentino, et toute une collection des gravures de Piranèse; d'autres

tables plus petites supportaient des livres d'histoire ancienne et

moderne, parmi lesquels on distinguait pêle-mêle, un Tite-Live, un

Polybe, un Montecuculli, les _Commentaires_ de César, un Tacite, un

Virgile, un Horace, un Juvénal, un Machiavel, une collection presque

complète enfin de livres classiques se rapportant à l'histoire de Rome

ou aux guerres des Romains; chacune de ces tables portait, en outre, de

l'encre, des plumes, des feuilles de papier couvertes de notes, à

côté de feuilles blanches attendant leur tour d'être noircies et qui

indiquaient que l'hôte passager de ce palais se reposait des fatigues de

la guerre, sinon par les études du savant, du moins par les loisirs de

l'érudit.

Ces deux hommes, à trois ans près, étaient du même âge, c'est-à-dire que

l'un avait trente-six ans et l'autre trente-trois.

Le plus âgé des deux était en même temps le plus petit; il portait

encore la poudre de 89, avait conservé la queue et brillait par un

certain air d'aristocratie qu'il devait sans doute à l'extrême propreté

de ses vêtements, à la finesse et à la blancheur de son linge; son oeil

noir était vif, déterminé, plein de résolution et d'audace; sa barbe

était faite avec le plus grand soin; il ne portait ni moustaches

ni favoris; son costume était celui des généraux républicains du

Directoire; son chapeau, son sabre et ses pistolets étaient déposés sur

une table assez voisine de la chaise sur laquelle il avait l'habitude

d'écrire, pour qu'en allongeant la main il pût les atteindre.

Celui-là, c'était l'homme dont nous avons déjà entretenu longuement nos

lecteurs: Jean-Étienne Championnet, commandant en chef l'armée de Rome.

L'autre, plus grand de taille, comme nous l'avons dit, blond de cheveux,

accusait, par la fraîcheur de son teint, une origine septentrionale; il

avait l'oeil bleu, limpide, plein de lumière; le nez moyen, les lèvres

minces et ce menton fortement accentué qui est le signe dominant des

races fauves, c'est-à-dire des races conquérantes; un grand sentiment de

calme et de placidité était répandu sur toute sa personne et devait en

faire au feu non-seulement un soldat intrépide, mais encore un général

plein de toutes les ressources que donne un véritable sang-froid. Il

était de famille irlandaise, mais né en France; il avait servi d'abord

dans le corps irlandais de Dillon, s'était distingué à Jemmapes, avait

été nommé colonel après la bataille, avait battu le duc d'York dans

différentes rencontres, traversé en 1795 le Wahal sur la glace, s'était

emparé de la flotte hollandaise à la tête de son infanterie, avait été

nommé général de division, et enfin venait d'être envoyé à Rome, où il

commandait une division sous Championnet.

Celui-là, c'était Joseph-Alexandre Macdonald, qui fut depuis maréchal de

France et qui mourut duc de Tarente.

Ces deux hommes, pour ceux qui les eussent regardés causant, étaient

deux soldats; mais, pour ceux qui les auraient entendus causer, ils

eussent été deux philosophes, deux archéologues, deux historiens.

Ce fut le propre de la révolution française--et cela se comprend,

puisque toutes les classes de la société concoururent à former

l'armée,--d'introduire, près des Cartaux, des Rossignol et des Luckner,

les Miollis, les Championnet, les Ségur, c'est-à-dire, près de l'élément

matériel et brutal, l'élément immatériel et lettré.

--Tenez, mon cher Macdonald, disait Championnet à son lieutenant, plus

j'étudie cette histoire romaine au milieu de Rome, et particulièrement

celle de ce grand homme de guerre, de ce grand orateur, de ce grand

législateur, de ce grand poëte, de ce grand philosophe, de ce grand

politique qu'on appelle César, et dont les _Commentaires_ doivent être

le catéchisme de tout homme qui aspire à commander une armée, plus je

suis convaincu que nos professeurs d'histoire se trompent complétement

à l'endroit de l'élément que représentait César à Rome. Lucain a eu beau

faire, en faveur de Caton, un des plus beaux vers latins qui aient été

faits, César, mon ami, c'était l'humanité; Caton n'était que le droit.

--Et Brutus et Cassius, qu'étaient-ils? demanda Macdonald avec le

sourire de l'homme mal convaincu.

--Brutus et Cassius,--je vais vous faire sauter au plafond, car je

vais toucher, je le sais, à l'objet de votre culte,--Brutus et Cassius

étaient deux républicains de collége, l'un de bonne, l'autre de mauvaise

foi; des espèces de lauréats de l'école d'Athènes, des plagiaires

d'Harmodius et d'Aristogiton, des myopes qui n'ont pas vu plus loin

que leur stylet, des cerveaux étroits qui n'ont pas su comprendre

l'assimilation du monde que rêvait César; et j'ajouterai, que, nous

autres républicains intelligents, c'est César que nous devons glorifier

et ses meurtriers que nous devons maudire.

--C'est un paradoxe qui peut être soutenu, mon cher général; mais, pour

le faire adopter comme une vérité, il ne faudrait pas moins que votre

esprit et votre éloquence.

--Eh! mon cher Joseph, rappelez-vous notre promenade d'hier au musée

du Capitole; ce n'était pas sans raison que je vous disais: «Macdonald,

regardez ce buste de Brutus; Macdonald, regardez cette tête de César.»

Vous les rappelez-vous?

--Certainement.

--Eh bien, comparez ce front puissant, mais comprimé avec ces cheveux

qui viennent jusqu'aux sourcils, caractère du vrai type romain, au

reste; comparez ces sourcils, épais et contractés écrasant un oeil

sombre, avec le front large et ouvert de César, avec ses yeux d'aigle.

--Ou de faucon, _occhi griffagni_, a dit Dante.

--_Nigris et vegetis oculis_, a dit Suétone, et, si vous voulez bien,

je m'en rapporterai à Suétone, _ses yeux noirs et pleins de vie_;

contentons-nous donc de cela, et vous verrez de quel côté était

l'intelligence. On reprochait à César d'avoir ouvert le Sénat à des

sénateurs qui n'en savaient pas même le chemin: c'était là son génie

et en même temps le génie de Rome. Athènes, et par Athènes j'entends

la Grèce, Athènes n'est que la colonie, elle essaime et se rejette au

dehors; Rome, c'est l'adoption, elle aspire l'univers et se l'assimile:

la civilisation orientale, l'Égypte, la Syrie, la Grèce, tout y a passé;

la barbarie occidentale, l'Ibérie, la Gaule, l'Armorique même, tout

y passera. Le monde sémitique, représenté par Carthage, et la Judée

résistent à Rome: Carthage est anéantie, les Juifs sont dispersés. Le

monde entier régnera sur Rome, parce que le monde entier est dans Rome;

après les Auguste, les Tibère, les Caligula, les Claude, les Néron,

c'est-à-dire après les Césars romains viennent les Flaviens, qui ne sont

déjà qu'Italiens; puis les Antonins, qui sont Espagnols et Gaulois; puis

Septime, Caracalla, Héliogabale, Alexandre Sévère, qui sont Africains et

Syriens; il n'y a pas jusqu'à l'Arabe Philippe et jusqu'au Goth Maximin

qui ne viennent, après les Aurélien et les Probus, ces durs paysans de

l'Illyrie, s'asseoir sur le trône qui s'écroulera sous le Hun Augustule,

lequel mourra en Campanie avec une rente de six mille livres d'or que

lui fera Odoacre, roi des Hérules. Tout s'est écroulé autour de Rome,

Rome seule est encore debout. _Capitoli immobile saxum_.

--Ne croyez-vous pas que ce soit à ce mélange de races que les Italiens

doivent l'affaiblissement de leur courage et la mollesse de leur

caractère? demanda Macdonald.

--Ah! vous voilà comme les autres, mon cher Macdonald, jugeant le fond

par la surface. Parce que les lazzaroni sont lâches et paresseux,--et

peut-être encore reviendrons-nous un jour sur cette opinion,--faut-il

en augurer que tous les Napolitains sont lâches et paresseux? Voyez ces

deux spécimens que Naples nous a envoyés, Salvato Palmieri et Ettore

Caraffa: connaissez-vous, dans toutes nos légions, deux plus puissantes

personnalités? La différence qui existe entre les Italiens et nous,

mon cher Joseph, et j'ai bien peur que cette différence ne soit à notre

désavantage, c'est que, fidèles à nos habitudes d'hommes liges, nous

mourons pour un homme, et qu'en Italie on ne meurt, en général, que pour

les idées. Les Italiens, c'est vrai, n'ont pas, comme nous, la recherche

aventureuse des dangers inutiles, mais ceci est un héritage de nos

pères les vieux Gaulois; ils n'ont pas, comme nous, la déification

chevaleresque de la femme, parce qu'ils n'ont dans toute leur histoire

ni une Jeanne d'Arc ni une Agnès Sorel; ils n'ont pas, comme nous,

la rêverie enthousiaste du monde féodal, parce qu'ils n'ont ni un

Charlemagne ni un saint Louis; mais ils ont autre chose, ils ont un

génie sévère, étranger aux vagues sympathies. Chez eux, la guerre est

devenue une science; les condottieri italiens sont nos maîtres en fait

de stratégie. Qu'étaient nos capitaines du moyen âge, nos chevaliers de

Crécy, de Poitiers et d'Azincourt, près des Sforza, des Malatesta, des

Braccio, des Gangrande, des Farnese, des Carmagnola, des Baglioni, des

Ezzelino? Le premier capitaine de l'antiquité, César, est un Italien,

et ce Bonaparte, qui nous mangera tous, les uns après les autres,

comme César Borgia voulait manger l'Italie feuille à feuille, ce petit

Bonaparte, que l'on croit enfermé en Égypte, mais qui en sortira

d'une façon ou de l'autre, dût-il emprunter les ailes de Dédale ou

l'hippogriphe d'Astolphe, c'est encore un homme de race italienne. Il

n'y a qu'à voir son maigre et sec profil pour cela: il a tout à la fois

du César, du Dante et du Machiavel.

--Vous avouerez au moins, mon cher général, si enthousiaste que vous

soyez d'eux, qu'il y a une grande différence entre les Romains des

Gracques ou même ceux de Colas de Rienzi et ceux d'aujourd'hui.

--Mais pas tant que vous croyez, Macdonald. La vocation du Romain

antique, c'était l'action militaire ou politique: conquérir le monde

d'abord et le gouverner ensuite. Conquis et gouverné à son tour, ne

pouvant plus agir, il rêve. Tenez, depuis trois semaines que je suis

ici, je ne fais pas autre chose que de contempler, dans ses rues et dans

ses places publiques, cette race monumentale; eh bien, mon cher, ces

hommes sont pour moi des bas-reliefs de la colonne Trajane descendus

de leur colonne de bronze, pas autre chose, mais qui vivent et qui

marchent; chacun d'eux est le cives romanus, trop grand seigneur, trop

maître du monde pour travailler. Leurs moissonneurs, ils les font venir

des Abruzzes; leurs portefaix, ils vont les chercher à Bergame; ils ont

des trous à leur manteau, ils les feront raccommoder par un juif, non

par leur femme: n'est-elle pas la matrone romaine? non plus celle du

temps de Lucrèce, qui file la laine et garde la maison; non, mais celle

du temps de Catilina et de Néron, qui serait déshonorée de tenir une

aiguille si ce n'est pour percer la langue de Cicéron ou crever les yeux

d'Octavie. Comment voulez-vous que la descendance de ceux qui allaient

recueillant la sportule de porte en porte, de ceux qui vivaient six mois

de la vente de leurs votes au champ de Mars, à qui Caton, César, Auguste

faisaient distribuer le blé à boisseaux, pour qui Pompée bâtissait des

forums et des bains, qui avaient un préfet de l'annone chargé de les

nourrir, et qui en ont encore un aujourd'hui, mais qui ne les nourrit

plus, se mettent à faire oeuvre servile de leurs nobles doigts? Non,

vous ne pouvez pas exiger que ces hommes-là travaillent. Le peuple roi

n'était-il pas un peuple de mendiants? Tout ce que vous pouvez exiger

de ce même peuple, lorsqu'il a perdu sa couronne, c'est qu'il mendie

noblement, et c'est ce qu'il fait. Accusez-le de férocité, si vous

voulez, mais non de faiblesse, car son couteau répondrait pour lui. Son

couteau ne le quitte pas plus que l'épée ne quittait le légionnaire;

c'est son glaive à lui. Le couteau est le glaive de l'esclave.

--Nous en savons quelque chose. De cette fenêtre qui donne sur le

jardin, nous pouvons reconnaître la place où ils ont assassiné Duphot,

et, de celle-ci, qui donne sur la rue, celle où ils ont assassiné

Basseville... Eh! mais que vois-je donc là-bas? fit Macdonald en

s'interrompant avec une exclamation de surprise. Une voiture de poste

qui nous arrive. Dieu me pardonne! mais c'est le citoyen Garat.

--Quel Garat?

--L'ambassadeur de la République à Naples.

--Impossible!

--Lui-même, général.

Championnet jeta un coup d'oeil sur la rue, reconnut Garat à son tour,

et, jugeant aussitôt l'importance de l'événement, courut à la porte du

salon, transformé par lui en bibliothèque et en cabinet de travail.

Au moment où il ouvrait cette porte, l'ambassadeur montait la dernière

marche de l'escalier et apparaissait sur le palier.

Macdonald voulut se retirer, mais Championnet le retint.

--Vous êtes mon bras gauche, lui dit-il, et quelquefois mon bras droit;

restez, mon cher général.

Tous deux attendaient avec impatience les nouvelles que Garat apportait

de Naples.

Les compliments furent courts: Championnet et Garat échangèrent une

poignée de main; Macdonald fut présenté, et Garat commença son récit.

Ce récit se composait des choses que nous avons vues s'accomplir sous

nos yeux: de l'arrivée de Nelson, des fêtes qui lui avaient été données

et de la déclaration que l'ambassadeur s'était cru obligé de faire pour

sauvegarder la dignité de la République.

Plus, subsidiairement, l'ambassadeur raconta l'accident arrivé à sa

voiture entre Castellone et Itri, comment cet accident l'avait forcé de

s'arrêter chez le charron don Antonio; comment il avait rencontré les

vieilles princesses avec leur escorte, qu'il avait empêchée d'aller plus

loin; comment il avait assisté au meurtre du gendre de don Antonio par

un jeune homme appelé fra Diavolo, qui, selon l'habitude, avait été

chercher dans la montagne, en se faisant bandit, l'impunité de son

crime, et comment enfin il avait démonté le brigadier Martin, qu'il

avait laissé à Itri pour lui ramener sa voiture, tandis qu'il en louait

une autre à Fondi, avec laquelle il venait d'arriver à Rome, sans autre

accident qu'un retard de six heures.

Le brigadier Martin et les quatre hommes d'escorte arriveraient, selon

toute probabilité, dans la journée du lendemain.

Championnet avait laissé l'ambassadeur aller jusqu'au bout sans

l'interrompre, espérant toujours entendre un mot sur son envoyé; mais,

le citoyen Garat ayant terminé son récit sans prononcer le nom de

Salvato Palmieri, Championnet commença à craindre que l'ambassadeur

ne fût déjà parti de Naples quand son aide de camp y était arrivé, et

qu'ils ne se fussent, par conséquent, croisés en route.

Le général en chef, fort inquiet et ne sachant pas ce qui avait pu

arriver à Salvato après le départ de l'ambassadeur, allait lui adresser

une série de questions sur ce point, quand un bruit qui se faisait dans

l'antichambre attira son attention; au même instant, la porte s'ouvrit

et le soldat de planton annonça qu'un homme vêtu en paysan voulait

absolument parler au général.

Mais, dominant la voix du planton, une autre voix vigoureusement

accentuée s'écria:

--C'est moi, mon général, moi, Ettore Caraffa. Je vous apporte des

nouvelles de Salvato.

--Laissez entrer, morbleu! laissez entrer, cria à son tour Championnet.

J'allais justement en demander au citoyen Garat. Venez, Hector, venez!

vous êtes deux fois le bienvenu.

Le comte de Ruvo se précipita dans la salle et sauta au cou du général.

--Ah! mon général, mon cher général! s'écria-t-il, que je suis content

de vous revoir!

--Vous parliez de Salvato, Hector? Quelles nouvelles nous apportez-vous

de lui?

--Bonnes et mauvaises tout ensemble: bonnes puisqu'il devrait être mort

et qu'il ne l'est pas; mauvaises en ce que, pendant son évanouissement,

ils lui ont volé la lettre que vous lui aviez donnée pour le citoyen

Garat.

--Vous lui aviez donné une lettre pour moi? demanda Garat.

Hector se retourna.

--Ah! c'est vous, monsieur, qui êtes l'ambassadeur de la République?

demanda-t-il à Garat.

Garat s'inclina.

--Mauvaises nouvelles! mauvaises nouvelles! murmura Championnet.

--Et pourquoi? comment? Expliquez-moi cela, fit l'ambassadeur.

La San-Felice, Tome 02 · 第 14 / 15 段