--Tu as raison, dit Michele Pezza après un moment de silence, pendant

lequel il s'était assuré que son couteau était bien dans sa poche, j'ai

besoin de distraction; allons jouer aux boules.

Et il sortit avec Gaetano.

Les deux compagnons descendirent d'un pas rapide mais calme, qui au

reste était plutôt réglé par Gaetano que par Michele, la grande rue

conduisant à Fondi; puis ils appuyèrent à gauche, c'est-à-dire du côté

de la mer, vers une double allée de platanes qui servait de promenade

aux gens raisonnables d'Itri, et de gymnase aux enfants et aux jeunes

gens. Là, vingt groupes divers jouaient à vingt jeux différents, mais

particulièrement à ce jeu qui consiste à se rapprocher le plus possible

d'une petite boule avec de grosses boules.

Michele et Gaetano tournèrent autour de cinq ou six de ces groupes avant

de reconnaître celui où Peppino faisait sa partie; enfin ils aperçurent

l'ouvrier charron au milieu du groupe le plus éloigné de la promenade;

Michele marcha directement à lui.

Peppino, qui, courbé vers la terre, discutait sur un coup, en se

redressant, aperçut Pezza.

--Tiens, dit-il en tressaillant malgré lui sous la gerbe d'éclairs que

lançaient les yeux de son rival, c'est toi, Michele!

--Comme tu vois, Peppino; cela t'étonne?

--Je croyais que tu ne jouais jamais aux boules.

--C'est vrai, je n'y joue pas.

--Que viens-tu faire ici, alors?

--Je viens chercher la culotte que tu m'as promise.

Peppino tenait dans sa main droite la petite boule qui sert de but aux

joueurs et qui était de la grosseur d'un boulet de quatre; devinant dans

quelle intention hostile Michele venait à lui, il prit son élan et, de

toute la vigueur de son bras, lui lança le projectile.

Michele, qui n'avait pas perdu de vue un des mouvements de Peppino, et

qui, à l'altération de sa physionomie, avait deviné son intention, se

contenta d'incliner la tête. Le boulet de bois, lancé avec la force

d'une catapulte, passa en sifflant à deux doigts de sa tempe, et alla se

fendre en dix éclats contre la muraille.

Pezza ramassa un caillou.

--Je pourrais, comme le jeune David, dit-il, te briser la tête avec

un caillou, et je ne ferais que te rendre ce que tu as voulu me faire;

mais, au lieu de te le mettre au milieu du front, comme fit David au

Philistin Goliath, je me contenterai de te le mettre au milieu de ton

chapeau.

Le caillou partit en sifflant et enleva le chapeau de la tête de Peppino

en le traversant de part en part comme eût fait une balle de fusil.

--Et, maintenant, continua Pezza fronçant les sourcils et serrant les

dents, les braves ne se battent pas de loin avec du bois et des pierres.

Il tira son couteau de sa poche.

--Ils se battent de près et le fer à la main.

Puis, s'adressant aux jeunes gens qui regardaient cette scène si

intéressante pour eux, parce qu'elle était dans les moeurs du pays, et

se présentait rarement avec de tels symptômes d'hostilité:

--Regardez, vous autres, dit-il, et, témoins que Peppino a été

l'agresseur, soyez en même temps juges de ce qui va se passer.

Et il s'avança sur Peppino, dont il était séparé par une vingtaine de

pas et qui l'attendait le fer à la main.

--A combien de pouces de fer nous battons-nous? demanda Peppino[8].

[Note 8: Souvent, dans les duels au couteau, si communs dans l'Italie

méridionale, on convient à combien de pouces de fer on se battra; un

morceau de liége au travers duquel passe la lame, mesure en ce cas les

différentes longueurs.]

--A toute la lame, répondit Pezza. De cette façon, il n'y aura pas moyen

de tricher.

--Au premier ou au second sang? demanda Peppino.

--A mort! répondit Pezza.

Ces mots, comme des éclairs sinistres, s'étaient croisés au milieu d'un

silence sépulcral.

Chaque combattant dépouilla sa veste et la roula autour du bras gauche,

pour s'en faire un bouclier; puis Peppino et Michele marchèrent l'un

contre l'autre.

Les spectateurs formaient un cercle au milieu duquel se trouvèrent

isolés les deux adversaires; le même silence continua, car on comprit

qu'il allait se passer quelque chose de terrible.

Si jamais deux natures furent opposées, c'étaient celles de ces deux

rivaux: l'une était toute musculaire, l'autre était toute nerveuse;

l'un devait combattre à la manière du taureau, l'autre, à la manière du

serpent.

Peppino attendit Michele, replié sur lui-même, la tête dans les

épaules, les deux bras en avant, le sang au visage et en injuriant son

adversaire.

Michele s'avança lentement, silencieusement, pâle jusqu'à la lividité;

ses yeux, bleu verdâtre, semblaient avoir la fascination de ceux du boa.

On sentait dans le premier le courage brutal uni à la force musculaire;

on devinait dans le second une puissance de volonté invincible et

suprême.

Michele était visiblement le plus faible et probablement le moins

adroit; mais, chose étrange, si les paris eussent été dans les moeurs

des spectateurs, les trois quarts eussent parié pour lui.

Les premiers coups se perdirent, soit dans l'air, soit dans les plis

des vestes; les deux lames se croisaient comme des dards de vipères qui

jouent.

Tout à coup, la main droite de Peppino se couvrit de sang: du tranchant

de son couteau, Michele lui avait ouvert les quatre doigts.

Ce dernier fit un bond en arrière pour donner le temps à son adversaire

de changer son couteau de main, s'il ne pouvait plus se servir de sa

main droite.

En refusant toute grâce pour lui, Michele avait interdit à son

adversaire d'en demander aucune.

Peppino prit son couteau entre ses dents, banda avec son mouchoir sa

main droite blessée, changea sa veste de bras et reprit son couteau de

la main gauche.

Pezza, sans doute, ne voulut pas conserver sur son adversaire un

avantage que celui-ci avait perdu, il changea donc son couteau de main

comme lui.

Au bout d'une demi-minute, Peppino avait reçu une seconde blessure au

bras gauche.

Il poussa un rugissement, non de douleur, mais de rage; il commençait

à entrevoir le dessein de son ennemi: Pezza voulait le désarmer, non le

tuer.

En effet, de sa main droite devenue libre et qui n'avait rien perdu de

sa force, Pezza saisit le poignet gauche de Peppino et l'enveloppa de

ses doigts longs, minces et nerveux, comme d'une tenaille à plusieurs

branches.

Peppino essaya de dégager son poignet de l'étreinte qui paralysait son

arme dans sa main et laissait à son ennemi toute liberté de lui plonger

dix fois, s'il l'eût voulu, son couteau dans la poitrine; tout fut

inutile, la liane triomphait du chêne.

Le bras de Peppino s'engourdissait, le couteau de son adversaire avait

ouvert une veine, et, par cette ouverture, le blessé perdait à la fois

sa force et son sang; au bout de quelques secondes, ses doigts, énervés

par la pression, se détendirent et laissèrent tomber le couteau.

--Ah! fit Pezza indiquant par cette joyeuse exclamation qu'il était

enfin arrivé au résultat qu'il poursuivait.

Et il mit le pied sur le couteau.

Peppino, désarmé, comprit qu'il n'avait plus qu'une ressource: il

s'élança sur son adversaire et l'enveloppa de ses bras nerveux, mais

blessés et sanglants.

Loin de refuser ce nouveau genre de combat, dans lequel on eût pu croire

qu'il allait être étouffé comme Antée, Pezza, pour indiquer que son

intention n'était pas de profiter de la situation, mit son couteau entre

ses dents et saisit à son tour son adversaire à bras-le-corps.

Alors, tout ce que la force peut multiplier d'efforts, tout ce que

l'adresse peut suggérer de ruses fut employé par les deux lutteurs;

seulement, au grand étonnement des spectateurs, Peppino, qui, dans ce

genre d'exercice, avait vaincu tous ses jeunes compagnons, excepté Pezza

avec lequel il n'avait jamais lutté, Peppino paraissait être destiné,

comme dans le combat précédent, à avoir le dessous.

Tout à coup, les deux lutteurs, comme deux chênes frappés de la foudre,

perdirent pied et roulèrent sur le sol. Pezza avait réuni toutes ses

forces, que rien n'avait diminuées, et, d'une secousse terrible à

laquelle Peppino était loin de s'attendre de la part d'un si chétif

ennemi, il avait déraciné son adversaire et était tombé sur lui.

Avant que les spectateurs fussent revenus de leur étonnement, Peppino

était couché sur le dos, et Pezza lui tenait le couteau sur la gorge et

le genou sur la poitrine.

Les dents de Pezza grincèrent de joie.

--Messieurs, dit-il, tout s'est-il passé loyalement et de franc jeu?

--Loyalement et de franc jeu, dirent les spectateurs à l'unanimité.

--La vie de Peppino est-elle bien à moi?

--Elle est à toi.

--Est-ce ton avis, Peppino? demanda Pezza en faisant sentir au vaincu la

pointe de son couteau.

--Tue-moi! tu en as le droit, murmura ou plutôt râla Peppino d'une voix

étranglée.

--M'aurais-tu tué, si tu m'eusses tenu comme je te tiens?

--Oui; mais je ne t'aurais pas fait languir.

--Donc, tu conviens que ta vie est à moi?

--J'en conviens.

--Bien à moi?

--Oui.

Pezza se pencha à son oreille, et, à voix basse:

--Eh bien, lui dit-il, je te la rends, ou plutôt je te la prête;

seulement, le jour où tu épouseras Francesca, je te la reprendrai, tu

entends?

--Ah! misérable! s'écria Peppino, tu es le démon en personne! et ce

n'est pas fra Michele qu'il faut t'appeler, c'est fra Diavolo!

--Appelle-moi comme tu voudras, dit Pezza; mais souviens-toi que ta vie

m'appartient et que, le cas que tu sais échéant, je ne te demanderai pas

la permission de te la reprendre.

Et il se releva, essuya le sang de son couteau à la manche de sa

chemise, et, le remettant tranquillement dans sa poche:

--Maintenant, continua-t-il, tu es libre, Peppino, et personne ne

t'empêche plus de reprendre ta partie de boules.

Et il s'éloigna lentement, saluant de la tête et de la main ses jeunes

compagnons, qu'il laissait abasourdis et se demandant ce qu'il avait

pu dire à Peppino qui maintint celui-ci immobile et à demi soulevé de

terre, dans l'attitude du gladiateur blessé.

XXXIV

LOQUE ET CHIFFE

On comprend que, malgré la menace de Pezza, Peppino n'en persista pas

moins dans ses projets de mariage avec Francesca; personne n'avait

entendu ce que Michele lui avait dit tout bas; mais, en le voyant

renoncer à la main de Francesca, dont on savait Michele Pezza amoureux,

tout le monde l'eût deviné.

La noce devait avoir lieu entre la moisson et les vendanges, et

l'événement que nous venons de raconter s'était passé vers la fin du

mois de mai.

Juin, juillet et août s'écoulèrent sans que rien révélât les intentions

tragiques annoncées par Pezza à son rival.

Le 7 septembre, qui était un dimanche, le curé annonça au prône, pour le

23 septembre, le mariage de Francesca et de Peppino.

Les deux fiancés étaient à la messe, et Pezza à quelques pas d'eux.

Peppino regarda Pezza au moment où le prêtre fit cette annonce, à

laquelle Pezza ne parut pas faire plus d'attention que s'il ne l'eût

point entendue; seulement, au sortir de l'église, Pezza s'approcha de

Peppino, et, assez bas pour qu'elles parvinssent à celui-là seul auquel

elles étaient adressées, il lui dit ces paroles:

--C'est bien! tu as encore dix-huit jours à vivre.

Peppino tressaillit de telle façon, que Francesca, qui était à son bras,

se retourna avec inquiétude: elle vit Michele Pezza, qui la salua en

s'éloignant.

Depuis que Pezza, dans son duel avec Peppino, avait donné à celui-ci

deux coups de couteau, Pezza continuait de saluer Francesca, mais

Francesca ne le saluait plus.

Le dimanche suivant, la publication des bancs qui, comme on sait, se

renouvelle trois fois, fut répétée par le prêtre. Au même endroit que le

dimanche précédent, Michele Pezza s'approcha de Peppino, et, de la même

voix menaçante et calme tout ensemble, il lui dit:

--Tu as encore dix jours à vivre.

Le dimanche suivant, même publication, même menace; seulement,

comme huit jours s'étaient écoulés, ce n'étaient plus que deux jours

d'existence qui étaient accordés par Pezza à Peppino.

Ce 23 septembre tant craint et tant désiré tout à la fois arriva:

c'était un mercredi. Après une nuit d'orage, le jour, comme nous l'avons

dit dans un de nos précédents chapitres, s'était levé magnifique, et, le

mariage devant avoir lieu à onze heures du matin, les conviés, amis de

don Antonio, amis et amies de Peppino et de Francesca, s'étaient réunis

à la maison de la fiancée, où la noce devait se faire et dont l'hôte

principal avait clos sa boutique pour transporter le repas sur la

terrasse et la fête dans la cour et le jardin.

Cette terrasse, cette cour et ce jardin, ruisselants de soleil, teintés

d'ombre, retentissaient de cris joyeux. Nous avons essayé de les peindre

en montrant les vieillards buvant sur la terrasse, les jeunes gens

dansant au son des tambours et de la guitare, les musiciens groupés,

l'un assis, les autres debout sur les marches de la terrasse, le tout

dominé par ce spectateur immobile et sombre accoudé sur le mur mitoyen,

tandis que le paysan, couché sur sa charrette chargée de paille,

prolonge dans des improvisations sans fin, ce chant lent et criard,

particulier aux contadini des provinces napolitaines, et que poules,

grives, merles et moineaux francs pillent gaiement les treilles courant

de peuplier en peuplier, dans l'enclos qui, sous le nom de jardin,

s'étend de la cour au pied de la montagne.

Et, maintenant que nous avons levé le rideau sur le passé, nos lecteurs

comprennent pourquoi don Antonio, Francesca et surtout Peppino regardent

de temps en temps avec inquiétude ce jeune homme qu'ils n'ont point

le droit de chasser du mur mitoyen sur lequel il est accoudé, et de la

douceur du tempérament duquel leur répond, sans pouvoir les rassurer

tout à fait, le compère Giansimone, qui, depuis le jour mémorable où il

a eu maille à partir avec lui, ne lui ayant jamais reparlé de quitter la

maison, n'a jamais eu qu'à se louer de son caractère.

Onze heures et demie sonnèrent, juste au moment où l'une des tarentelles

les plus animées venait de finir.

Le dernier vagissement du timbre était à peine éteint, qu'un bruit bien

connu de don Antonio lui succéda: c'était celui des grelots des chevaux

de poste, du roulement sourd et pesant d'une voiture et les cris de deux

postillons appelant don Antonio d'une voix de basse qui eût fait honneur

à un _gran'cartello_ du théâtre Saint-Charles.

A ce triple bruit, le digne charron et toute l'honorable société

comprirent que, selon son habitude, le chemin de Castellone à Itri avait

fait des siennes et qu'il lui arrivait de la besogne qu'il partageait

parfois avec le chirurgien de l'endroit, les voitures et les voyageurs

rompant, la plupart du temps, les voitures leurs roues ou leurs essieux,

et les voyageurs leurs bras ou leurs jambes du même coup.

Mais celui qui venait et pour lequel on réclamait les bons soins de don

Antonio, par bonheur ne s'était rien rompu, et il réclamait le charron

pour sa voiture sans avoir besoin de chirurgien pour lui.

Ce fut, au reste, une certitude que l'on acquit quand, à ces mots

d'un des postillons: «Venez vite, don Antonio, c'est pour un voyageur

très-pressé,» Antonio ayant répondu: «Tant pis pour lui s'il est pressé,

on ne travaille pas aujourd'hui,» on vit, à l'extrémité de l'allée

donnant sur la cour, apparaître ce voyageur en personne, qui demanda:

--Et pourquoi, s'il vous plaît, citoyen Antonio, ne travaille-t-on pas

aujourd'hui?

Le digne charron, mal disposé à cause du moment où on le demandait, plus

mal disposé encore par ce titre de citoyen, dont la substitution à son

titre de noblesse lui paraissait blessante, allait répondre par quelque

brutalité, comme c'était sa noble habitude, lorsqu'en jetant les yeux

sur le voyageur, il reconnut que c'était un trop grand personnage pour

le traiter avec son sans façon ordinaire.

Et, en effet, le voyageur qui surprenait don Antonio au milieu de sa

fête de famille n'était autre que notre ambassadeur, parti de Naples,

vers le milieu de la nuit, et qui, n'ayant pas voulu permettre aux

postillons, tant il était pressé de sortir du royaume des Deux-Siciles,

de ralentir leur course à la descente de Castellone, avait brisé une des

roues de derrière de sa voiture, en traversant un des nombreux ruisseaux

qui coupent la grande route et vont se jeter dans le petit fleuve sans

nom qui la côtoie.

Il résultait de cet accident qu'il avait été forcé, si pressé qu'il

fût d'arriver à la frontière romaine, de faire la dernière demi-lieue

à pied; ce qui donnait un nouveau mérite au calme avec lequel il

avait demandé: «Et pourquoi, s'il vous plaît, citoyen, Antonio, ne

travaille-t-on pas aujourd'hui?»

--Excusez-moi, mon général, répondit, en faisant un pas vers le

voyageur, don Antonio, qui, à son costume guerrier, prenait le citoyen

Garat pour un militaire, et qui pensait que, pour courir la poste à

quatre chevaux, il fallait au moins qu'un militaire fût général, je ne

savais pas avoir l'honneur de parler à un haut personnage comme paraît

être Votre Excellence; car alors j'eusse répondu, non pas: «On ne

travaille point aujourd'hui,» mais: «On ne travaille que dans une

heure.»

--Et pourquoi ne peut-on travailler tout de suite? demanda le voyageur

de son ton le plus conciliant et qui annonçait que, s'il ne s'agissait

que d'un sacrifice d'argent, il était prêt à le faire.

--Parce que voilà la cloche qui sonne, Votre Excellence, et que, fût-ce

pour raccommoder la voiture de Sa Majesté le roi Ferdinand, que Dieu

garde, je ne ferai pas attendre M. le curé.

--En effet, dit le voyageur en regardant autour de lui, je crois que je

suis tombé dans une noce.

--Justement, Votre Excellence.

--Et, demanda le voyageur sur le ton d'une bienveillante interrogation,

cette belle fille qui se marie?

--C'est ma fille.

--Je vous en fais mon compliment. Pour l'amour de ses beaux yeux,

j'attendrai.

--Si Votre Excellence veut nous faire l'honneur de venir à l'église avec

nous, peut-être cela lui fera-t-il paraître le temps moins long; M. le

curé débitera un très-beau sermon.

--Merci, mon ami, j'aime mieux rester ici.

--Eh bien, restez; et, à notre retour, vous boirez un verre de vin de

ces vignes-là à la santé de la mariée; cela lui portera bonheur, et nous

n'en travaillerons que mieux après.

--C'est convenu, mon brave. Et combien cela va-t-il durer, votre

cérémonie?

--Ah! trois quarts d'heure, une heure tout au plus. Allons, les enfants,

à l'église!

Chacun s'empressa d'exécuter l'ordre donné par don Antonio, qui s'était

constitué pour toute la journée maître des cérémonies, excepté Peppino,

qui resta en arrière et qui bientôt se trouva seul avec Michele Pezza.

--Voyons, Pezza, lui dit-il en s'avançant vers lui la main ouverte et le

sourire sur les lèvres, bien que ce sourire fût peut-être un peu forcé,

il s'agit aujourd'hui d'oublier nos vieilles rancunes et de faire une

paix sincère.

--Tu te trompes, Peppino, reprit Pezza: il s'agit de te préparer à

paraître devant Dieu, voilà tout.

Puis, se dressant debout sur le mur:

--Fiancé de Francesca, lui dit-il solennellement, tu as encore une heure

à vivre!

Et, s'élançant dans le jardin de Giansimone, il disparut derrière le

mur.

Peppino regarda autour de lui, et, voyant qu'il était seul, il fit le

signe de la croix, en disant:

--Seigneur! Seigneur! je remets mon âme entre vos mains.

Puis il alla rejoindre sa fiancée et son beau-père, qui étaient déjà sur

le chemin de l'église.

--Comme tu es pâle! lui dit Francesca.

--Puisses-tu, dans une heure, lui répondit-il, ne pas être plus pâle

encore que je ne le suis maintenant!

L'ambassadeur, auquel il restait pour toute distraction pendant son

heure d'attente, le plaisir de regarder passer les habitants d'Itri

allant à leurs plaisirs ou à leurs affaires, suivit des yeux le cortége

jusqu'à ce qu'il l'eût vu disparaître à l'angle de la rue qui conduisait

à l'église.

En reportant son regard du côté opposé avec ce vague de l'homme qui

attend et qui s'ennuie d'attendre, il crut, à son grand étonnement,

apercevoir des uniformes français à l'extrémité de la rue de Fondi,

c'est-à-dire faisant route opposée à celle qu'il venait de faire, et

allant, par conséquent, de Rome à Naples.

Ces uniformes étaient portés par un brigadier et quatre dragons qui

escortaient une voiture de voyage dont la marche, quoique en poste,

était réglée, non pas sur celle des chevaux qui la traînaient, mais sur

celle des chevaux qui l'escortaient.

Au reste, la curiosité du citoyen Garat allait être promptement

satisfaite: la voiture et son escorte venaient à lui et ne pouvaient

échapper à son investigation, soit que la voiture se contentât de

changer de chevaux à la poste, soit que les voyageurs qu'elle renfermait

fissent une halte à l'hôtel, puisque la poste était la première maison à

sa droite, et l'hôtel la maison en face de lui.

Mais il n'eut pas même besoin d'attendre cette halte; en l'apercevant,

en reconnaissant l'uniforme d'un haut fonctionnaire de la République,

le brigadier mit son cheval au galop, précéda la voiture de cent ou cent

cinquante pas, et s'arrêta devant l'ambassadeur en portant la main à son

casque et en attendant d'être interrogé.

--Mon ami, lui dit l'ambassadeur avec son affabilité ordinaire, je suis

le citoyen Garat, ambassadeur de la République à Naples, ce qui me donne

le droit de vous demander quelles sont les personnes renfermées dans

cette voiture de voyage que vous escortez.

--Deux vieilles ci-devant en assez mauvais état, mon ambassadeur,

répondit le brigadier, et un ci-devant qui, lorsqu'il leur parle, les

appelle princesses.

--Les connaissez-vous par leurs noms?

--L'une s'appelle madame Victoire et l'autre madame Adélaïde.

--Ah! ah! fit l'ambassadeur.

--Oui, continua le brigadier, il paraît qu'elles étaient tantes du feu

tyran que l'on a guillotiné; au moment de la Révolution, elles se sont

sauvées en Autriche; puis, de Vienne, elles sont venues à Rome; à Rome,

elles ont eu peur quand la République est venue, comme si la République

faisait la guerre à ces vieux bonnets de nuit-là! De Rome, elles eussent

bien voulu se sauver comme elles s'étaient sauvées de Paris et de

Vienne; mais il paraît qu'il y avait une troisième soeur, la plus

vieille, une décrépite que l'on appelait madame Sophie: elle est tombée

malade, les autres n'ont pas voulu la quitter, ce qui était bien de leur

part. Au bout du compte, elles ont donc demandé un permis de séjour

au général Berthier... Mais je vous embête avec tout mon bavardage,

n'est-ce pas?

--Non, mon brave, au contraire, et ce que tu me racontes m'intéresse

beaucoup.

La San-Felice, Tome 02 · 第 12 / 15 段