Au delà s'étend le jardin, c'est-à-dire une plantation de peupliers

irrégulièrement semés et se rattachant les uns aux autres par de longs

cordages de vigne auxquels se balancent des grappes de raisin à faire

honneur à la terre promise; ces grappes, d'un pourpre foncé, sont si

nombreuses, que chaque passant se croit le droit d'en détacher du cep

ce qu'il lui faut pour satisfaire sa gourmandise ou étancher sa soif,

tandis que les grives, les merles et les moineaux francs détachent

de leur côté les grains des grappes comme les passants les grappes de

l'arbre; quelques poules qui courent çà et là dans la plantation sous

l'oeil dominateur d'un coq grave et presque immobile, prennent leur part

de la curée, soit en ramassant les graines qui tombent, soit en sautant

jusqu'aux grappes inférieures, auxquelles elles restent parfois pendues

par le bec, tant elles les attaquent avec voracité. Mais qu'importe

ce monde de larrons, de maraudeurs et de parasites à cette luxuriante

nature! il en restera toujours assez pour faire une vendange

suffisant aux besoins de l'année suivante; la Providence a été tout

particulièrement inventée pour les âmes inactives et les esprits

insoucieux.

Au delà du jardin sont les premières rampes de ces montagnes apennines,

lesquelles, dans l'antiquité, abritaient ces rudes pasteurs samnites

qui firent passer les légions de Posthumus sous le joug, et ces Marses

invincibles que les Romains hésitaient à combattre et recherchaient pour

alliés depuis deux mille ans; c'est là que se réfugie et se maintient,

à chaque commotion politique qui secoue la plaine ou les vallées, la

sauvage et hostile indépendance des brigands.

Et maintenant que nous avons levé la toile sur le théâtre, mettons en

scène les acteurs.

Ils se divisent en trois groupes.

Les hommes qui s'intitulent raisonnables, non point parce que la raison

leur est venue, mais parce que la jeunesse les a quittés, assis sur la

terrasse, autour d'une table couverte de bouteilles au long cou et au

ventre garni de paille, forment le premier groupe, présidé par maître

Antonio della Rota.

Les jeunes gens et les jeunes filles, dansant la tarentelle ou plutôt

des tarentelles présidées par Peppino et Francesca, c'est-à-dire par les

deux fiancés qui vont devenir époux, forment le second groupe.

Le troisième enfin se compose des trois musiciens de l'orchestre; un de

ces musiciens racle une guitare, les deux autres battent du tambour

de basque; le racleur de guitare est assis sur la dernière marche de

l'escalier qui relie la terrasse à la cour; les deux autres sont restés

debout à ses côtés pour conserver la liberté de leurs mouvements et

pouvoir, à certains moments, frapper, en manière de points d'orgue,

leurs tambourins, du coude, de la tête et du genou.

Ces trois groupes ont pour unique spectateur un jeune homme de vingt

à vingt-deux ans, assis, ou plutôt accoudé, sur un mur à demi écroulé

appartenant en mitoyenneté à la maison de don Antonio et à la maison du

bourrelier Giansimone, son compère et son voisin, de sorte que l'on

ne saurait dire si ce jeune homme est chez le bourrelier ou chez le

charron.

Ce spectateur, tout immobile qu'il demeure, et tout indifférent qu'il

semble, est sans doute un sujet d'inquiétude pour don Antonio, pour

Francesca et pour Peppino; car, de temps en temps, leurs regards se

portent sur lui avec une expression qui signifie qu'ils aimeraient

autant cet incommode voisin loin que près, absent que présent.

Comme les autres personnages que nous venons de faire passer sous les

yeux de nos lecteurs ne sont que des comparses, ou à peu près, dans

notre drame, et que ce jeune homme seul y doit jouer un rôle d'une

certaine importance, c'est de lui particulièrement que nous allons nous

occuper.

Ainsi que nous l'avons dit, c'est un garçon de vingt à vingt-deux ans,

bien découplé; il a les cheveux blonds, presque roux, de grands yeux

bleu-faïence d'une intelligence remarquable, et, dans certains moments,

d'une férocité inouïe; son teint, qui dans sa jeunesse n'a point été

exposé aux intempéries de l'air, laisse transparaître quelques taches de

rousseur; son nez est droit; ses lèvres minces, en se relevant aux deux

coins, découvrent deux rangées de dents petites, blanches et aiguës

comme celles d'un chacal; ses moustaches et sa barbe naissantes sont

de couleur fauve; enfin, pour achever le portrait de cet étrange jeune

homme, moitié paysan, moitié citadin, il y a, dans son allure, dans ses

vêtements et jusque dans le chapeau à larges bords placé près de lui,

quelque chose qui dénonce l'ex-séminariste.

C'est le cadet de trois frères du nom de Pezza; plus faible que ses deux

aînés, qui sont valets de charrue, ses parents, en effet, l'ont d'abord

destiné à l'Église: la grande ambition d'un paysan de la Terre de

Labour, des Abruzzes, de la Basilicate ou des Calabres est d'avoir un

enfant dans les ordres. En conséquence, son père l'a mis à l'école à

Itri, et, quand il a su lire et écrire, a obtenu pour lui du curé de

l'église Saint-Sauveur la place de sacristain.

Tout a bien été pour lui jusqu'à l'âge de quinze ans, et l'onction

avec laquelle l'enfant servait la messe, l'air béat dont il balançait

l'encensoir aux processions, l'humilité avec laquelle il secouait la

sonnette en accompagnant le viatique, lui avaient attiré toutes les

sympathies des âmes dévotes, qui, anticipant sur l'avenir, lui avaient

d'avance donné le titre de fra Michele, auquel il s'était, de son côté,

habitué à répondre; mais le passage de l'adolescence à la virilité

produisait probablement sur le jeune _chierico_[7] un changement

physique qui ne tarda point à réagir sur le moral; on le vit se

rapprocher des plaisirs dont il s'était tenu éloigné jusque-là; sans

qu'il se mêlât aux danseurs, on le vit regarder d'un oeil d'envie

ceux qui avaient une belle danseuse; on le rencontra un soir sous les

peupliers, un fusil à la main, poursuivant les grives et les merles;

une nuit, on entendit les sons d'une guitare inexpérimentée sortir de

sa chambre; s'appuyant de l'exemple du roi David, qui avait dansé devant

l'arche, il fit, un dimanche, sans trop de gaucherie, son début dans la

tarentelle, flotta encore un an entre le désir pieux de ses parents

et sa vocation mondaine; enfin, à l'heure même où il atteignait sa

dix-huitième année, il annonça qu'après avoir consciencieusement

consulté ses goûts et ses penchants, il renonçait décidément à l'Église

et réclamait sa place dans la société et sa part des pompes et des

oeuvres de Satan. C'était juste le contraire de ce que font les

néophytes qui abjurent le monde et renoncent à Satan, à ses pompes et à

ses oeuvres.

[Note 7: On appelle _chierico_, dans l'Italie méridionale, les gens

d'Église de position inférieure.]

En conséquence de ces idées, fra Michele demanda à entrer chez maître

Giansimone comme garçon bourrelier, prétendant que sa véritable

vocation, vocation de laquelle il avait dévié en passant par l'Église,

l'entraînait irrésistiblement vers la confection des bâts de mulet et

des colliers de cheval.

Ce fut un grand chagrin pour la famille Pezza, qui perdait sa plus

chère espérance, celle d'avoir un de ses membres curé, ou tout au moins

capucin ou carme; mais fra Michele manifesta son désir avec tant de

netteté, qu'il fallut consentir à tout ce qu'il voulait.

Quant à Giansimone, chez lequel le sacristain désirait transporter son

domicile, il n'y avait, dans ce désir, rien que de flatteur pour son

amour-propre. Fra Michele n'était point précisément le pieux aspirant

au ciel que son nom indiquait; mais ce n'était pas non plus un mauvais

garçon. Dans deux ou trois circonstances seulement, où les torts

n'étaient point de son côté, il avait montré les dents et fermé

carrément les poings; en outre, un jour où son adversaire avait tiré

un couteau de sa ceinture, fra Michele, qu'il avait probablement cru

prendre sans vert, en avait tiré un de sa poche et s'en était escrimé

de telle façon, que personne ne lui avait plus proposé le même jeu; en

outre, peu après, sournoisement, comme il faisait tout,--ce qui était

peut-être une suite de son éducation cléricale,--il s'était formé tout

seul à la danse, était devenu, à ce que l'on assurait, sans que personne

pût cependant en donner la preuve, un des meilleurs tireurs de la

ville, et grattait enfin si doucement et si harmonieusement sa guitare,

quoiqu'on ne lui connût pas de maître, que, lorsqu'il se livrait à

cet exercice, la fenêtre ouverte, les jeunes filles, pour peu qu'elles

eussent l'oreille musicale, s'arrêtaient avec plaisir sous sa fenêtre.

Mais, parmi les jeunes filles d'Itri, une seule avait le privilége

d'arrêter les regards du jeune chierico, et c'était justement celle-là

qui seule, parmi toutes ses compagnes, paraissait insensible à la

guitare de fra Michele.

Cette insensible était Francesca, la fille de don Antonio.

Aussi, nous qui, en notre qualité d'historien et de romancier, savons

sur Michele Pezza, bien des choses que ses concitoyens eux-mêmes

ignorent encore, n'hésiterons-nous point à dire que ce qui avait

principalement déterminé notre héros dans le choix de l'état de

bourrelier, et surtout dans le choix de Giansimone pour son maître,

c'était le voisinage de sa maison avec celle de don Antonio, et surtout

la mitoyenneté de ce mur à moitié ruiné qui, à peu de chose près, et

surtout pour un gaillard aussi agile que l'était fra Michele, faisait

des deux jardins un seul enclos, et nous avancerons avec la même

certitude que, si, au lieu d'être bourrelier, maître Giansimone eût

été tailleur ou serrurier, pourvu qu'il eût exercé un état dans la même

localité, fra Michele se serait senti, pour la taille des habits ou le

maniement de la lime, une vocation égale à celle qu'il s'était sentie

pour rembourrer des bâts et piquer des colliers.

Le premier à qui le secret que nous venons de divulguer apparut

clairement fut don Antonio: la ténacité avec laquelle le jeune

bourrelier, son ouvrage fini, se tenait à la fenêtre donnant sur la

terrasse, la cour et le jardin du charron, parut à celui-ci un fait qui

méritait toute son attention; il examina la direction des regards de

son voisin; ces regards, vagues et sans expression en l'absence de

Francesca, devenaient, du moment que celle-ci entrait en scène, d'une

fixité et d'une éloquence qui, depuis longtemps, n'avaient plus laissé

de doutes à Francesca, sur le sentiment qu'elle avait inspiré, et qui

bientôt n'en laissèrent plus à son père.

Il y avait à peu près six mois que fra Michele était entré en

apprentissage chez Giansimone, lorsque don Antonio fit cette découverte;

la chose ne l'inquiétait pas beaucoup à l'endroit de sa fille, qu'il

avait consultée et qui lui avait avoué qu'elle n'avait rien contre

Pezza, mais qu'elle aimait Peppino.

Comme cet amour entrait dans les vues de don Antonio, il y applaudit de

tout son coeur; mais, jugeant néanmoins que l'indifférence de Francesca

n'était point une assez sûre défense contre les entreprises du

jeune chierico, il résolut d'y ajouter son éloignement; la chose lui

paraissait la plus facile du monde: de charron à bourrelier, il n'y a

que la main; d'ailleurs, don Antonio et Giansimone étaient non-seulement

voisins, mais compères, ce qui, dans l'Italie méridionale surtout, est

un grand lien; il alla donc trouver Giansimone, lui exposa la situation

et lui demanda, comme une preuve d'amitié qu'il ne pouvait lui refuser,

de mettre fra Michele à la porte; Giansimone trouva la demande du père

de sa filleule parfaitement juste et lui promit de la satisfaire à la

première occasion de mécontentement que lui donnerait son apprenti.

Mais ce fut comme un fait exprès; on eût dit que fra Michele, comme

Socrate, avait un génie familier qui le conseillait. A partir de ce

moment, le jeune homme, qui n'était qu'un bon apprenti, devint un

apprenti excellent; Giansimone cherchait vainement un reproche à lui

faire, il n'y avait point à le reprendre sur son assiduité: il devait à

son patron huit heures de travail par jour, et il lui en donnait souvent

huit et demie, neuf quelquefois. Il n'y avait point à le reprendre sur

les défectuosités de son ouvrage: il faisait chaque jour de tels progrès

dans son état, que la seule observation que Giansimone eût pu lui

faire, c'est que les pratiques commençaient à préférer les pièces

confectionnées par l'ouvrier à celles qui l'étaient par le maître.

Il n'y avait point à le reprendre sur sa conduite: aussitôt sa tâche

terminée, fra Michele montait à sa chambre, n'en descendait plus que

pour souper, et, le souper fini, il y remontait jusqu'au lendemain

matin. Giansimone pensa bien à l'entreprendre sur son goût pour la

guitare et à lui déclarer que les vibrations de cet instrument lui

agaçaient horriblement les nerfs; mais, de lui-même, le jeune homme

cessa d'en jouer dès qu'il s'aperçut que celle-là seule pour laquelle il

en jouait ne l'écoutait pas.

Tous les huit jours, don Antonio se plaignait à son compère de ce qu'il

n'avait pas encore mis son apprenti à la porte, et, à chaque plainte

de son compère, Giansimone répondait que ce serait pour la semaine

suivante; mais la semaine suivante s'écoulait, et le dimanche retrouvait

fra Michele à sa fenêtre, plus assidu à chaque dimanche nouveau qu'il ne

l'avait été le dimanche précédent.

Enfin, poussé à bout par don Antonio, Giansimone se détermina à

signifier un beau matin à son apprenti qu'ils devaient se séparer, et

cela le plus tôt possible.

Fra Michele se fit répéter deux fois cette signification de congé;

puis, fixant son oeil clair et résolu sur l'oeil trouble et vague de son

patron:

--Et pourquoi devons-nous nous séparer? lui demanda-t-il.

--Bon! répliqua le bourrelier en essayant de faire de la dignité, voilà

que tu m'interroges? L'apprenti interroge le maître!

--C'est mon droit, répondit tranquillement fra Michele.

--Ton droit, ton droit!... répéta le bourrelier étonné.

--Sans doute; quand nous avons fait un contrat ensemble...

--Nous n'avons pas fait de contrat, interrompit Giansimone, je n'ai rien

signé.

--Nous n'en avons pas moins fait un contrat ensemble: pour faire un

contrat, il n'est pas besoin de papier, de plume et d'encre; entre

honnêtes gens, la parole suffit.

--Entre honnêtes gens, entre honnêtes gens!... murmura le bourrelier.

--N'êtes-vous pas un honnête homme? demanda froidement fra Michele.

--Si fait, pardieu! répondit Giansimone.

--Eh bien, alors, si nous sommes d'honnêtes gens, je le répète, il y

a contrat entre nous, un contrat qui dit que je dois vous servir comme

apprenti; que vous, de votre côté, vous devez m'apprendre votre état,

et qu'à moins que je ne vous donne des sujets de mécontentement, vous

n'avez pas le droit de me renvoyer de chez vous.

--Oui; mais, si tu me donnes des sujets de mécontentement? Ah!...

--Vous en ai-je donné?

--Tu m'en donnes à chaque instant.

--Lesquels?

--Lesquels, lesquels!...

--Je vais vous aider à les trouver, s'il y en a. Suis-je un paresseux?

--Je ne puis pas dire cela.

--Suis-je un tapageur?

--Non.

--Suis-je un ivrogne?

--Ah! pour cela, tu ne bois que de l'eau.

--Suis-je un débauché?

--Il ne te manquerait plus que cela, malheureux!

--Eh bien, n'étant ni un débauché, ni un ivrogne, ni un tapageur, ni un

paresseux, quels sujets de mécontentement puis-je donc vous donner?

--Il y a incompatibilité d'humeur entre nous.

--Incompatibilité d'humeur entre nous? dit-il. Voilà la première fois

que nous ne sommes pas du même avis; d'ailleurs, dites-moi mes défauts

de caractère, je les corrigerai.

--Ah! tu ne diras point que tu n'es pas entêté, j'espère?

--Parce que je ne veux pas m'en aller de chez vous!

--Tu avoues donc que tu ne veux pas t'en aller de chez moi?

--Certainement que je ne veux pas.

--Et si je te chasse?

--Si vous me chassez, c'est autre chose.

--Tu t'en iras, alors?

--Oui; mais, comme vous aurez commis envers moi une injustice que

je n'aurai pas méritée, vous m'aurez fait une insulte que je ne vous

pardonnerai pas...

--Eh bien? demande Giansimone.

--Eh bien, dit le jeune homme sans hausser la voix d'une note, mais en

regardant plus fermement et plus fixement que jamais Giansimone, aussi

vrai que je m'appelle Michele Pezza, je vous tuerai.

--Il le ferait comme il le dit, s'écria le bourrelier en faisant un bond

en arrière.

--Vous en êtes bien convaincu, n'est-ce pas? répondit fra Michele.

--Ma foi, oui.

--Il vaut donc mieux, mon cher patron, puisque vous avez eu la chance de

trouver un apprenti qui n'est point débauché, qui n'est point ivrogne,

qui n'est point paresseux, qui vous respecte de toute son âme et de tout

son coeur; il vaut donc mieux que vous alliez de vous-même dire à don

Antonio que vous êtes trop honnête homme pour chasser de chez vous un

pauvre garçon dont vous n'avez qu'à vous louer. Est-ce convenu ainsi?

--Ma foi, oui, dit Giansimone, c'est ce qui me paraît, en effet, le plus

juste.

--Et le plus prudent, ajouta le jeune homme avec une légère teinte

d'ironie. Ainsi donc, c'est convenu, n'est-ce pas?

--Quand on te dit que oui.

--Votre main?

--La voilà.

Fra Michele serra cordialement la main de son patron et se remit à

l'ouvrage, aussi calme que si rien ne se fût passé.

XXXIII

FRA MICHELE

Le lendemain, qui était un dimanche, Michele Pezza s'habilla, selon son

habitude, pour aller entendre la messe, devoir auquel il n'avait pas

manqué une seule fois depuis qu'il s'était refait laïque. A l'église,

il rencontra son père et sa mère, les salua pieusement, les reconduisit

chez eux la messe dite, leur demanda leur agrément, qu'il obtint,

pour épouser la fille de don Antonio, si par hasard celui-ci la lui

accordait; puis, afin de n'avoir rien à se reprocher, il se présenta

chez don Antonio dans l'intention de demander Francesca en mariage.

Don Antonio était avec sa fille et son futur gendre, et, à l'entrée de

Michele Pezza, son étonnement fut grand. Le compère Giansimone n'avait

point osé lui raconter ce qui s'était passé entre lui et son apprenti;

il lui avait, comme toujours, dit de prendre patience et qu'il verrait à

le satisfaire dans le courant de la semaine suivante.

A la vue de fra Michele, la conversation s'interrompit si brusquement,

qu'il fut facile au nouvel arrivant de deviner qu'il était question

d'affaires de famille dont on ne comptait aucunement lui faire part.

Pezza salua avec beaucoup de politesse les trois personnes qu'il

trouvait réunies, et demanda à don Antonio la faveur de lui adresser

quelques paroles en particulier.

Cette faveur lui fut accordée en rechignant; le descendant des

conquérants espagnols se demandait s'il ne courait point quelque danger

à demeurer en tête-à-tête avec son jeune voisin, dont il était loin

cependant de soupçonner le caractère résolu.

Il fit signe à Francesca et à Peppino de se retirer.

Peppino offrit son bras à Francesca et sortit avec elle en riant au nez

de fra Michele.

Pezza ne souffla point le mot, ne fit pas un signe de mécontentement,

pas un geste de menace, quoiqu'il lui semblât être mordu par plus de

vipères que don Rodrigue dans son tonneau.

--Monsieur, dit-il à don Antonio, aussitôt que la porte se fut

refermée sur le couple heureux qui probablement à cette heure raillait

impitoyablement le pauvre amoureux, inutile de vous dire, n'est-ce pas,

que j'aime votre fille Francesca?

--Si c'est inutile, répliqua en goguenardant don Antonio, alors,

pourquoi le dis-tu?

--Inutile pour vous, monsieur, mais non pour moi qui viens vous la

demander en mariage.

Don Antonio éclata de rire.

--Je ne vois rien à rire là dedans, monsieur, dit Michele Pezza sans

s'emporter le moins du monde; et, vous parlant sérieusement, j'ai le

droit d'être écouté sérieusement.

--En effet, quoi de plus sérieux? dit le charron en continuant de

railler. M. Michele Pezza fait à don Antonio l'honneur de lui demander

sa fille en mariage!

--Je ne crois pas, monsieur, vous faire particulièrement honneur, à

vous, répliqua Pezza conservant le même sang-froid; je crois l'honneur

réciproque, et vous allez me refuser ma demande, je le sais bien.

--Pourquoi t'exposes-tu à un refus, alors?

--Pour mettre ma conscience en repos.

--La conscience de Michele Pezza! fit don Antonio en éclatant de rire.

--Et pourquoi, répliqua le jeune homme avec le même sang-froid, pourquoi

Michele Pezza n'aurait-il pas une conscience comme don Antonio? Comme

don Antonio, il a deux bras pour travailler, deux jambes pour marcher,

deux yeux pour voir, une langue pour parler, un coeur pour aimer et

haïr. Pourquoi n'aurait-il pas, comme don Antonio, une conscience pour

lui dire: «Ceci est bien, ceci est mal?»

Ce sang-froid auquel il ne s'attendait point de la part d'un si jeune

homme dérouta entièrement le charron; cependant, s'attachant au vrai

sens des paroles de Michele Pezza:

--Mettre ta conscience en repos, ajouta-t-il; ce qui veut dire que, si

je te refuse ma fille, il arrivera quelque malheur.

--Probablement, répondit Michele Pezza avec le laconisme d'un Spartiate.

--Et quel malheur arrivera-t-il? demanda le charron.

--Dieu seul et la sorcière Nanno le savent! dit Pezza; mais il arrivera

un malheur, attendu que, moi vivant, Francesca ne sera jamais la femme

d'un autre.

--Tiens, va-t'en! tu es fou.

--Je ne suis pas fou, mais je m'en vais.

--C'est bien heureux! murmura don Antonio.

Michele Pezza fit quelques pas vers la porte; mais, à mi-chemin, il

s'arrêta.

--Vous me voyez partir si tranquillement, dit-il, parce que vous comptez

qu'un jour ou l'autre, sur votre demande, votre compère Giansimone me

mettra à la porte de chez lui, comme vous venez de me mettre à la porte

de chez vous.

--Hein? fit don Antonio étonné.

--Détrompez-vous! nous nous sommes expliqués et je resterai chez lui

tant qu'il me fera plaisir d'y rester.

--Ah! le malheureux! s'écria don Antonio, il m'avait cependant promis...

--Ce qu'il ne pouvait pas tenir... Vous avez le droit de me mettre à la

porte de chez vous, et je ne vous en veux pas de m'y mettre, parce que

je suis un étranger; mais il n'en avait pas le droit, lui, parce que je

suis son apprenti.

--Eh bien, après? dit don Antonio se redressant. Que tu restes ou ne

restes pas chez le compère, peu importe! nous sommes chacun chez nous;

seulement, je te préviens, à mon tour, après les menaces que tu viens de

me faire, que, si désormais je te trouve chez moi, ou te vois, de jour

ou de nuit, rôder dans mon bien, comme je connais par toi-même tes

mauvaises intentions, je te tue comme une bête enragée.

--C'est votre droit, mais je ne m'y exposerai pas; maintenant,

réfléchissez.

--Oh! c'est tout réfléchi.

--Vous me refusez la main de Francesca?

--Plutôt deux fois qu'une.

--Même dans le cas où Peppino y renoncerait?

--Même dans le cas où Peppino y renoncerait.

--Même dans le cas où Francesca consentirait à me prendre pour mari?

--Même dans le cas où Francesca consentirait à te prendre pour mari.

--Et vous me renvoyez sans avoir la charité de me laisser le moindre

espoir?

--Je te renvoie en te disant: Non, non, non.

--Songez, don Antonio, que Dieu punit, non pas les désespérés, mais ceux

qui les ont poussés au désespoir.

--Ce sont les gens d'Église qui prétendent cela.

--Ce sont les gens d'honneur qui l'affirment. Adieu, don Antonio; que

Dieu vous fasse paix!

Et Michele Pezza sortit.

A la porte du charron, il rencontra deux ou trois jeunes gens d'Itri

auxquels il sourit comme d'habitude.

Puis il rentra chez Giansimone.

Il était impossible, en voyant son visage si calme, de penser, de

soupçonner même qu'il fût un de ces désespérés dont il parlait un

instant auparavant.

Il monta à sa chambre et s'y enferma; seulement, cette fois, il ne

s'approcha point de la fenêtre; il s'assit sur son lit, appuya ses

deux mains sur ses genoux, laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et de

grosses larmes silencieuses coulèrent de ses yeux le long de ses joues.

Il était depuis deux heures dans cette immobilité, muet et pleurant,

lorsqu'on frappa à sa porte.

Il releva la tête, s'essuya vivement les yeux et écouta.

On frappa une seconde fois.

--Qui frappe? demanda-t-il.

--Moi, Gaetano.

C'était la voix et le nom d'un de ses camarades; Pezza n'avait point

d'amis.

Il s'essuya les yeux une seconde fois et alla ouvrir la porte.

--Que me veux-tu, Gaetano? demanda-t-il.

--Je voulais te demander si tu ne serais pas disposé à faire, sur la

promenade de la ville, une partie de boules avec les amis? Je sais bien

que ce n'est pas ton habitude; mais j'ai pensé qu'aujourd'hui...

--Et pourquoi jouerais-je plutôt aujourd'hui aux boules que les autres

jours?

--Parce que, aujourd'hui, ayant du chagrin, tu as plus besoin de

distraction que les autres jours.

--J'ai du chagrin aujourd'hui, moi?

--Je le présume; on a toujours du chagrin quand on est véritablement

amoureux et qu'on vous refuse la femme que l'on aime.

--Tu sais donc que je suis amoureux?

--Oh! quant à cela, toute la ville le sait.

--Et tu sais que l'on m'a refusé celle que j'aimais?

--Certainement, et de bonne source, c'est Peppino qui nous l'a dit.

--Et comment vous a-t-il dit cela?

--Il a dit: «Fra Michele est venu demander Francesca en mariage à don

Antonio, et il a emporté une veste.»

--Il n'a rien ajouté?

--Si fait; il a ajouté que, si la veste ne te suffisait pas, il se

chargerait de te donner la culotte, ce qui te ferait le vêtement

complet.

--Ce sont ses paroles?

--Je n'y change pas une syllabe.

La San-Felice, Tome 02 · 第 11 / 15 段