--C'est, répondit fra Pacifico, un homme qui ne croit pas en Dieu, qui

ne croit pas en la Madone, qui ne croit pas en Jésus-Christ, enfin qui

ne croit pas au miracle de saint Janvier.

A chacune de ces accusations, don Clemente Filomarino avait vu les yeux

de la foule s'animer et briller de plus en plus. Il était évident que,

si la lutte continuait entre lui et le moine, et avait pour arbitre

une foule ignorante et fanatique, le résultat serait contre lui. A la

dernière accusation, quelques hommes avaient poussé un cri de colère en

lui montrant le poing et en répétant après fra Pacifico:

--C'est un jacobin, c'est un athée, c'est un homme qui ne croit pas au

miracle de saint Janvier.

--Enfin, continua le moine, qui avait gardé cet argument pour le

dernier, c'est un ami des Français.

Quelques hommes, à cette dernière invective, ramassèrent des pierres.

--Et vous, leur cria don Clemente, vous êtes des ânes auxquels on ne

mettra jamais de bâts assez pesants et auxquels on ne fera jamais porter

de charges assez lourdes.

Et il referma sa fenêtre.

Mais, au moment où il refermait sa fenêtre, une voix cria:

--A bas les Français! Mort aux Français!

Et cinq ou six pierres brisèrent la vitre derrière don Clemente.

Une de ces pierres, l'atteignant au visage, lui fit une légère blessure.

Peut-être, si le jeune homme eût eu la prudence de ne point reparaître,

la colère de cette multitude se fût-elle calmée par cette vengeance;

mais, furieux à la fois de l'insulte et de la douleur, il s'élança sur

son fusil de chasse chargé à balle, rouvrit la fenêtre, et, le visage

rayonnant de colère et splendide de dédain:

--Qui a jeté la pierre? qui m'a atteint là, là, là? dit-il en montrant

sa joue ensanglantée.

--Moi, répondit un homme d'une quarantaine d'années, court de taille,

mais vigoureusement bâti, coiffé d'un chapeau de paille, vêtu d'une

veste et d'une culotte blanches, en croisant ses bras sur sa poitrine

et en faisant jaillir par le geste un flot de farine de sa veste; moi,

Gaetano Mammone.

A peine l'homme à la veste blanche avait-il prononcé ces paroles, que

don Clemente Filomarino appuyait son fusil à son épaule et lâchait le

coup.

L'amorce seule brûla.

--Miracle! cria don Pacifico en chargeant son poisson sur son âne, et en

laissant don Clemente aux prises avec la foule; miracle!

Et il descendit du côté de l'Immacolatella, en criant:

--Miracle! miracle!

Deux cents voix crièrent après lui: «Miracle!» Mais, au milieu de toutes

ces voix, la même voix qui s'était déjà fait entendre répéta:

--Mort au jacobin! mort à l'athée! mort à l'ami des Français!

Et toutes les voix qui avaient crié: «Miracle!» crièrent:

--A mort! à mort!

La guerre était déclarée.

Une partie de la foule s'engouffra dans la grande porte pour venir

attaquer don Clemente par l'intérieur; d'autres appuyèrent une échelle à

la fenêtre et commencèrent de l'escalader.

Don Clemente lâcha son second coup de fusil au hasard, au milieu de la

foule: un homme tomba.

C'était, de la part de l'imprudent jeune homme, renoncer à toute

miséricorde. Il ne lui restait plus qu'à vendre chèrement sa vie.

Il assomma d'un coup de crosse de fusil le premier dont la tête parut au

niveau de la fenêtre; l'homme ouvrit les bras et tomba à la renverse.

Puis, jetant dans la chambre son fusil dont le bois s'était cassé par la

violence du coup, il prit de chaque main un pistolet de tir, et les deux

premiers assaillants qui se montrèrent, reçurent, l'un une balle dans la

tête, l'autre une balle dans la poitrine.

Tous deux tombèrent en dehors, et restèrent sans mouvement sur le pavé.

Les cris de rage redoublèrent; de tous les côtés du quai, on accourait

pour prêter main-forte aux assaillants.

Don Clemente Filomarino entendit en ce moment craquer la porte d'entrée

et des pas s'approcher de la chambre.

Il courut à la porte et la ferma à la clef.

C'était un bien faible rempart contre la mort.

Il n'avait pas eu le temps de recharger ses pistolets, et son fusil

était brisé; mais il lui restait le canon, armé des batteries, dont il

pouvait se servir comme d'une masse; il lui restait ses épées de duel.

Il les décrocha de la muraille, les posa derrière lui sur une chaise,

ramassa le canon de son fusil, et résolut de se défendre jusqu'à la

dernière extrémité.

Un nouvel assaillant parut à la fenêtre, le fusil s'abattit sur lui;

s'il eût atteint la tête, il l'eût fendue; mais, par un mouvement

rapide, l'homme sauva son crâne et reçut le coup de massue sur l'épaule.

Il saisit le fusil, se cramponna des deux mains aux parties saillantes,

sous-garde et batterie. Don Clemente vit que c'était une lutte à

soutenir, pendant laquelle on pouvait enfoncer la porte; il abandonna

l'arme au moment où son adversaire s'attendait à la résistance: le point

d'appui lui manquant, l'homme tomba à la renverse; mais don Clemente

perdait son arme la plus terrible.

Il sauta sur ses épées.

Un craquement terrible se fit entendre; le fer d'une hache passa à

travers le faible battant de la porte de sa chambre.

Au moment où le fer se retirait pour frapper un second coup, le jeune

homme darda son épée par l'ouverture que la hache avait faite, il

entendit un blasphème.

--Touché! dit-il en riant de ce rire sauvage que font entendre, dans les

joies de la vengeance, ceux qui n'ont plus rien à espérer que de mourir

en faisant le plus de mal possible à leurs ennemis.

Le bruit de la chute d'un corps pesant se fit entendre derrière lui; un

homme venait de sauter du balcon dans la chambre, un poignard à la main.

La fine lame de l'épée se croisa avec le poignard, pareille à un éclair;

l'homme poussa un soupir et tomba; le fer lui était ressorti de six

pouces entre les deux épaules.

Un second coup de hache brisa le panneau de la porte. Don Clemente

allait faire face à ses nouveaux adversaires, lorsqu'il vit passer

dans l'air, venant d'en haut et tombant dans la rue, des papiers et des

livres.

Il comprit que ces furieux étaient montés au second étage, avaient

brisé la porte de l'appartement de son frère, qui peut-être même, ne

soupçonnant aucun danger, l'avait laissée ouverte dans sa hâte à se

rendre chez Dura, et que ces papiers, c'étaient les autographes, les

livres, les Elzévirs du duc della Torre, que ces misérables, dans leur

ignorance des trésors qu'ils gaspillaient, jetaient par la fenêtre.

Blessé par une pierre, il avait poussé un cri de rage; à la vue de cette

profanation, il poussa un cri de douleur.

Son frère, son pauvre frère, quel serait son désespoir lorsqu'il

rentrerait!

Don Clemente oublia son danger, oublia que, quand le duc de la Torre

rentrerait, il aurait probablement une bien autre perte à déplorer que

celle de ses autographes et de ses Elzévirs. Il ne vit que cet abîme

ouvert dans sa vie, par son imprudence à lui, au moment où il s'y

attendait le moins, abîme dans lequel s'engloutissaient en un instant

trente longues années de soins incessants et de recherches assidues,

et sa rage en redoubla contre ces brutes à qui la vengeance exercée sur

l'homme ne suffisait pas et qui l'étendaient aux objets inanimés, qu'ils

détruisaient sans en connaître la valeur et par un simple instinct de

destruction.

Il eut un instant l'idée de parlementer avec ses ennemis, de se livrer

à eux et de faire de sa mort la rançon des livres et des manuscrits

précieux de son frère. Mais, à l'aspect de ces visages où la colère le

disputait à la stupidité, il comprit que ces hommes, certains qu'il ne

pouvait leur échapper, ne transigeraient pas avec lui, mais que, leur

indiquant seulement la valeur des objets qu'il voulait sauver, il

rendrait le salut de ces objets moins probable qu'en le leur laissant

ignorer.

Il résolut donc de ne rien demander, et, comme sa mort était certaine,

que rien ne pouvait le sauver, de rendre seulement, par un effort

désespéré, cette mort plus facile et plus prompte.

Lui mort, ses ennemis ne pousseraient peut-être pas plus loin leur

vengeance.

Il restait à don Clemente à examiner sa position avec sang-froid et à en

tirer, au point de vue de la vengeance, le meilleur parti possible.

La fenêtre paraissait abandonnée comme étant d'un abord trop dangereux;

il y courut; trois mille lazzaroni peut-être encombraient le quai;

par bonheur, pas un n'avait d'armes à feu: il put donc regarder par la

fenêtre.

Au-dessous de la fenêtre, ces hommes faisaient un immense amas de bois

qu'ils allaient chercher sur la plage, laquelle, à l'endroit dont nous

parlons, forme un gigantesque chantier où sont réunis bois à brûler et

bois de construction, tandis que d'autres fourraient, sous cet amas de

bois disposé en bûcher, les livres et les papiers que les dévastateurs

continuaient de leur envoyer par la fenêtre du deuxième étage et qui

étaient destinés à y mettre le feu.

D'un autre côté, la porte était près de céder sous les efforts des

assaillants et surtout sous les coups de hache de l'homme à la veste

blanche.

La porte pouvait encore tenir dix secondes; avec de la présence d'esprit

et une main sûre, c'était à peu près le temps qu'il fallait à don

Clemente pour recharger ses pistolets.

On sait la promptitude avec laquelle se chargent les pistolets de tir,

où la balle presse directement la poudre. Les pistolets étaient chargés

et amorcés au moment où la porte céda.

Un flot d'hommes se répandit dans la chambre; les deux coups partirent

en même temps comme deux éclairs; deux hommes roulèrent sur le carreau.

Don Clemente se retourna pour saisir les épées; mais, avant qu'il eût

eu le temps d'étendre les mains vers elles, il se trouva littéralement

enveloppé de couteaux et de poignards.

Il allait être percé de vingt coups à la fois et s'élançait de toutes

les puissances de son coeur au-devant de cette mort si prompte qui lui

sauvait l'agonie, lorsque l'homme à la hache et à la veste blanche,

faisant tournoyer sa hache au-dessus de sa tête, s'écria:

--Que personne ne le touche! Le sang de cet homme est à moi.

L'ordre arriva à temps pour sauver à don Clemente dix-neuf coups de

couteau sur vingt; mais un vingtième, plus pressé que les autres, avait

déjà frappé au-dessous de la gorge. Tout ce que put faire l'assassin

pour obéir fut donc de reculer d'un pas en laissant le couteau dans la

plaie.

Le blessé resta debout, mais oscillant comme un homme qui va tomber.

Gaetano Mammone jeta sa hache, bondit jusqu'à lui, l'appuya et le

maintint d'une main à la muraille, de l'autre déchira, sans que don

Clemente eût la volonté ou la force de s'y opposer, la robe de chambre,

la chemise de batiste du blessé, lui mit la poitrine nue, arracha le

couteau resté dans la gorge, et appliqua avidement sa bouche à la plaie,

d'où jaillissait un long filet incarnat.

Ainsi fait le tigre suspendu au cou du cheval, dont il ouvre l'artère,

et dont il boit le sang.

Don Clemente sentit que cet homme, ou plutôt cette bête fauve lui tirait

violemment la vie du corps; instinctivement il lui appuya les mains

aux épaules et essaya de le repousser, comme Anthée essaye de repousser

Hercule qui l'étouffe. Mais, ou son adversaire était trop robuste, ou

don Clemente était trop affaibli; ses bras se détendirent lentement. Il

lui sembla que cet homme, après son sang, après sa vie, tirait à lui son

âme; une sueur froide passa sur son front, un frisson mortel courut dans

ses veines à moitié vides; il poussa un long soupir et s'évanouit.

En cessant de sentir palpiter sa victime, le vampire se détacha d'elle;

sa bouche se tordit dans un sourire d'effroyable volupté.

--La! dit-il, je suis désaltéré; maintenant, vous autres, faites ce que

vous voudrez de ce cadavre.

Et, en effet, Gaetano Mammone cessa de maintenir contre la muraille le

corps de don Clemente, qui, s'affaissant sur lui-même, tomba inerte sur

le carreau.

Pendant ce temps, joyeux comme un enfant qui vient d'obtenir le joujou

qu'il désire, le duc della Torre avait reçu des mains du libraire Dura,

le Perse de 1664, s'était bien assuré de l'identité de l'édition en

reconnaissant que les livres portaient pour frontispice l'écu avec

les deux sceptres croisés, et n'avait point reculé devant le prix de

soixante-deux ducats que lui avait demandé le libraire. En effet, que

maintenant il se procure le Térence de 1661, et sa collection d'Elzévirs

sera complète, bonheur auquel trois amateurs seulement, un à Paris, un à

Amsterdam, un à Vienne, pouvaient se vanter d'être arrivés!

Maître du précieux volume, le duc ne songea plus qu'à remonter dans le

_carrozzello_ qui l'avait amené, et à reprendre le chemin de son palais.

Avec quel bonheur il allait revoir don Clemente, lui montrer son trésor

et lui prouver la supériorité des joies du bibliomane sur celles des

autres hommes! Ah! s'il pouvait y amener ce jeune homme, qui avait de

si belles qualités, mais à qui manquait celle-là, ce serait un cavalier

complet; tandis que don Clemente était encore comme la collection

du duc: il avait toutes les qualités hors une; comme lui, l'heureux

bibliomane avait toutes les éditions des Elzévirs père, fils et neveu,

moins le Térence.

Et, le sourire sur les lèvres, le duc revenait, retournant dans sa

pensée tous ces _concetti_ où son esprit avait moins de part que son

coeur, regardant son précieux volume, le serrant entre ses deux mains,

le pressant contre sa poitrine, mourant d'envie de le baiser, ce qu'il

eût fait bien certainement s'il eût été seul, lorsque, en arrivant à

Supportico-Strettela, il commença à distinguer un immense attroupement

qui lui paraissait s'être formé devant son palais. Cependant, sans doute

se trompait-il; que feraient ces hommes devant son palais?

Mais une chose lui paraissait bien plus extraordinaire encore que ces

hommes réunis à cet endroit. C'étaient tous ces livres et ces papiers

qui, pareils à une troupe d'oiseaux, semblaient s'envoler des fenêtres

de sa bibliothèque! Sans doute, la perspective le trompait; ces fenêtres

auxquelles de temps en temps apparaissaient des hommes correspondant par

des gestes de colère avec ceux de la rue, ces fenêtres n'étaient point

les siennes.

Mais, au fur et à mesure que le carrozzello avançait, il n'était plus

permis au duc de douter, et son coeur se serrait d'une invincible

angoisse; quoique plus rapproché à chaque pas, à chaque pas il voyait

moins distinctement. Un nuage s'étendait sur ses yeux, pareil à ceux

que l'on a en songe, et, à voix basse, mais d'une voix de plus en plus

anxieuse, il se disait les yeux fixes, le cou tendu, la tête en avant du

corps:

--Je rêve! je rêve! je rêve!

Mais force lui fut bientôt de s'avouer à lui-même qu'il ne rêvait pas,

et que quelque catastrophe inattendue, formidable, s'accomplissait chez

lui et sur lui.

L'attroupement venait jusqu'au vico Marina-del-Vino, et chacun des

hommes qui formaient cet attroupement, pris d'une folle frénésie,

hurlait:

--A mort le jacobin! à mort l'athée! à mort l'ami des Français! au

bûcher! au bûcher!

Un éclair terrible traversa l'esprit du duc; des hommes débraillés, à

moitié nus, sanglants, gesticulaient aux fenêtres de l'appartement de

son frère. Il sauta à bas du carrozzello, pénétra comme un insensé dans

cette foule, poussant des cris inarticulés, écartant, avec une force

qu'il ne se connaissait pas lui-même, des hommes dix fois plus robustes

que lui, et, à mesure qu'il entrait dans cet océan dont chaque

flot était un homme, il le sentait plus irrité, plus grondant, plus

passionné.

Enfin, parti de la circonférence, il arriva au centre, et, arrivé là,

jeta un cri.

Il se trouvait en face d'un bûcher composé de bois de toute espèce, sur

lequel, sanglant, évanoui, mutilé, son frère était couché à moitié nu.

Il n'y avait point à le méconnaître, il n'y avait point à dire: «Ce

n'est pas lui.» Non, non! c'était bien lui, don Clemente, l'enfant de

son coeur, le frère de ses entrailles!

Le duc ne comprit qu'une chose et il n'avait besoin de comprendre que

celle-là: c'est que ces tigres qui rugissaient, c'est que ces cannibales

qui hurlaient, c'est que ces démons qui riaient et chantaient autour de

ce bûcher étaient les assassins de son frère.

Il faut rendre cette justice au duc que, croyant son frère mort, il

n'eut pas un seul instant l'idée de lui survivre; la possibilité ne s'en

présenta même point à son esprit.

--Ah! misérables! traîtres et lâches assassins! Ah! bourreaux immondes!

s'écria-t-il, vous ne pourrez pas du moins nous empêcher de mourir

ensemble!

Et il se jeta sur le corps de son frère.

Toute la bande hurla de joie: elle avait deux victimes au lieu d'une,

et, au lieu d'une victime insensible inerte, aux trois quarts morte,

une victime vivante, sur laquelle on pouvait épuiser les tortures en les

prolongeant.

Domitien disait en parlant des chrétiens:

«Ce n'est point assez qu'ils meurent; il faut qu'ils se sentent mourir.»

Le peuple de Naples est, sous ce rapport, le digne héritier de Domitien.

En une seconde, le duc della Torre fut lié sur le corps de son frère aux

poutres du bûcher.

Don Clemente rouvrit les yeux. Il avait senti sur ses lèvres la pression

d'une bouche amie.

Il reconnut le duc.

Déjà noyé dans le vague de la mort, il murmura:

--Antonio! Antonio! pardonne-moi!

--Tu l'as dit, don Clemente, répondit le duc, les dieux nous aiment;

ainsi que Cléobis et Biton, nous mourrons ensemble! Je te bénis, frère

de mon coeur! je te bénis, Clemente!

En ce moment, au milieu des cris de joie, des railleries impies, des

blasphèmes sanglants de cette multitude, un homme approcha une torche

des papiers et des livres amassés au pied du bûcher et auxquels le duc

n'avait donné ni un regard ni un soupir, tandis qu'un autre s'écriait:

--De l'eau! de l'eau! il ne faut pas qu'ils meurent trop vite!

Et, en effet, le supplice des deux frères dura trois heures!

Ce fut au bout de trois heures seulement que, rassasié de souffrances,

le peuple se dispersa, chaque homme emportant un lambeau de chair

brûlée, au bout de son couteau, de son poignard ou de son bâton.

Les os restèrent au bûcher, qui continua de les consumer lentement.

Le docteur Cirillo put alors passer et continuer sa route vers Portici;

c'était l'agonie de ces deux martyrs qui lui barrait le chemin.

Ainsi périrent le duc della Torre et son frère, don Clemente Filomarino,

les deux premières victimes des fureurs populaires de Naples.

Les armes de la ville au beau ciel sont une _cavale passante_; mais

cette cavale, issue des chevaux de Diomède, s'est bien souvent nourrie

de chair humaine.

Cinquante minutes après, le docteur Cirillo était à Portici et le cocher

avait gagné sa piastre.

Le même soir, déguisé, par le chemin qu'il avait déjà suivi pour sortir

une première fois du royaume de Naples, Hector Caraffa gagnait la

frontière pontificale et se rendait en toute hâte à Rome pour annoncer

au général Championnet l'accident arrivé à son aide de camp, et conférer

avec lui des mesures à prendre en cette grave circonstance.

XXXII

UN TABLEAU DE LÉOPOLD ROBERT

Nous laisserons Hector Caraffa suivre les sentiers des montagnes; et,

dans l'espérance d'arriver avant lui, nous prendrons, avec la permission

de nos lecteurs, la grande route de Naples à Rome, celle-là même qu'a

prise notre ambassadeur, Dominique-Joseph Garat; et, sans nous arrêter

au camp de Sessa, où manoeuvrent les troupes du roi Ferdinand; sans nous

arrêter à la tour de Castellone de Gaete, faussement appelée le tombeau

de Cicéron; sans nous arrêter même à la voiture de notre ambassadeur,

qui, au galop de ses quatre chevaux, descend rapidement la pente de

Castellone, nous la précéderons à Itri, où Horace, dans son voyage à

Brindes, a soupé de la cuisine de Capiton et couché chez Murena.

_Murena præbente domum, Capitone culinam_.

Aujourd'hui, c'est-à-dire à l'époque où nous y conduisons nos lecteurs,

la petite ville d'Itri n'est plus l'_urbs Mamurrarum_; elle ne compte

plus au nombre de ses quatre mille cinq cents habitants des hommes

qui aient atteint la célébrité du fameux jurisconsulte romain ou du

beau-frère de Mécène.

D'ailleurs, nous n'avons pas de cuisine à y faire, pas d'hospitalité à y

demander; il s'agit tout simplement d'une halte de quelques heures chez

le maître charron de la localité, où notre ambassadeur, grâce au mauvais

chemin dans lequel il est engagé, ne tardera point à nous rejoindre.

La maison de don Antonio della Rota--ainsi nommé, à la fois à cause de

la noblesse de son origine, qu'il prétend remonter aux Espagnols, et

de la grâce avec laquelle il fait prendre au frêne et à l'orme le plus

rebelle la forme d'une roue,--est située, dans une prévoyance qui fait

honneur à l'intelligence de son propriétaire, à deux pas de la maison de

poste et en face de l'hôtel _del Riposo d'Orazio_, enseigne qui indique

la prétention--nous parlons pour l'hôtel--d'être situé sur l'emplacement

même de la maison de Murena. Don Antonio della Rota avait pensé, avec

beaucoup de sagacité, qu'en se logeant près de la poste, où étaient

forcés de relayer les voyageurs, et en face de l'hôtel où, attirés

par leurs souvenirs classiques, ils prenaient leurs rafraîchissements,

aucune des voitures disloquées par ces fameux chemins où Ferdinand

lui-même se rappelait avoir versé deux fois, ne pouvait échapper à sa

juridiction.

Et, en effet, don Antonio, grâce à l'incurie des inspecteurs des grandes

routes de Sa Majesté Ferdinand, faisait d'excellentes affaires; nos

lecteurs ne s'étonneront donc point d'entendre, en entrant chez lui, en

signe de joyeuse humeur, les sons du tambourin national, mêlés à ceux de

la guitare espagnole.

Au reste, outre la disposition habituelle à la gaieté que donne à tout

industriel la prospérité croissante de sa maison, don Antonio avait,

ce jour-là, un motif particulier d'allégresse: il mariait sa fille

Francesca à son premier ouvrier Peppino, auquel, en se retirant des

affaires, il comptait laisser son établissement; aussi, traversons

l'allée sombre qui perce la maison d'une façade à l'autre, et jetons un

coup d'oeil sur la cour et sur le jardin, et nous verrons qu'autant la

façade officielle, c'est-à-dire celle de la rue, est grave, déserte et

silencieuse, autant la façade opposée est joyeuse, brillante et peuplée.

Cette partie de la propriété de don Antonio dans laquelle nous

pénétrons, se compose d'une terrasse avec balustrade, descendant par un

escalier de six marches dans une cour dont le sol est formé d'une espèce

de terre glaise, servant, à l'époque de la moisson, d'aire à battre

le blé; cette cour et cette terrasse ne font qu'une immense tonnelle,

couvertes qu'elles sont par des rameaux de vigne partant des arbres

voisins et venant se rattacher à la maison, contre laquelle ils

continuent de grimper en tapissant sa façade blanchie à la chaux,

façade dont leurs verts festons, ainsi que l'ombre qu'ils projettent,

adoucissent par des demi-teintes, mouvantes à chaque souffle du vent, la

teinte trop crue de la muraille, laquelle, grâce à cette collaboration

de la nature, s'harmonise admirablement avec les tuiles rouges du toit,

qui se découpent en vives arêtes sur l'azur foncé du ciel; le soleil

jette sur tout cela les chaudes teintes d'une des premières matinées

d'automne, et, pénétrant à travers les interstices du feuillage si serré

qu'il soit, marbre de plaques dorées les dalles de la terrasse et le sol

battu de la cour.

La San-Felice, Tome 02 · 第 10 / 15 段