Cette maison, que l'on désignait sous le nom de palais della Torre,

appartenait, en effet, au duc de ce nom.

Comme nous allons raconter un fait entièrement historique, nous sommes

forcé de donner quelques détails sur cette maison où le fait s'est passé

et sur ceux qui l'habitaient.

A la fenêtre du premier étage se tenait un jeune homme de vingt-six à

vingt-huit ans, vêtu à la dernière mode de Paris, si ce n'est qu'au lieu

d'avoir la redingote à carrick ou l'habit aux longues basques et au haut

collet piqué que l'on portait à cette époque, il était enveloppé d'une

élégante robe de chambre de velours nacarat fermant sur sa poitrine

avec des brandebourgs de soie. Ses cheveux noirs, qui depuis longtemps

avaient renoncé à la poudre, quoique coupés court, frisaient en boucles

naturelles; une fine chemise de batiste, ornée d'un jabot d'élégante

dentelle, s'ouvrait pour laisser voir un cou juvénile et blanc comme

un cou de femme; ses mains étaient blanches, longues et minces, signe

d'aristocratie. Il portait, au petit doigt de la gauche, un diamant, et,

distrait, l'oeil perdu dans l'espace, suivait les nuages glissant dans

le ciel, tout en faisant de la main droite ces mouvements dénonciateurs

que fait un poëte qui scande des vers.

C'était un poëte, en effet, un poëte dans le genre de Sannasar, de

Bertin, de Parny, c'était don Clemente Filomarino, frère cadet du duc

della Torre, un des jeunes gens les plus élégants de Naples, et qui

disputait la royauté de la mode aux Nicolino, aux Caracciolo et aux

Roccamana; en outre, beau cavalier, grand chasseur, excellant dans les

exercices de l'escrime, du tir, de la natation; riche, quoique cadet de

famille, attendu que son frère, le duc della Torre, qui avait vingt-cinq

ans de plus que lui, avait déclaré vouloir mourir garçon, afin de

laisser toute sa fortune à son jeune frère, lequel avait reçu de son

aîné l'honorable mission de perpétuer la race des ducs de la Torre,

honneur auquel celui-ci paraissait avoir renoncé.

Au reste, le duc della Torre s'occupait d'un travail bien autrement

intéressant--et il en était convaincu--pour ses contemporains et même

pour l'avenir, que celui de procréer des héritiers de son nom et des

soutiens de sa race. Bibliomane acharné, il faisait une collection

de livres rares et de manuscrits précieux. La bibliothèque royale

elle-même--celle de Naples, bien entendu,--n'avait rien que l'on pût

comparer à sa réunion d'Elzévirs, ou, pour parler plus correctement,

d'Elzévirs. En effet, il avait un spécimen à peu près complet de toutes

les éditions publiées par Louis, Isaac et Daniel, c'est-à-dire par le

père, le fils et le neveu[5]. Nous disons à peu près complète, parce que

nul bibliomane ne peut se vanter d'avoir la collection entière, depuis

le premier volume, publié en 1572, auquel est attaché le nom d'Elzévirs,

et qui porte pour titre: _Eutropii historiæ romanæ, lib X_, jusqu'au

_Pastissier françois_, publié chez Louis et Daniel, et qui porte la

date de 1655. Cependant, il montrait avec orgueil aux amateurs cette

collection presque unique, où se trouvaient successivement, servant

d'enseigne au frontispice, l'ange tenant d'une main un livre, de l'autre

une faux; un cep de vigne embrassant un orme, avec la devise _Non

solus_; la Minerve et l'olivier, avec l'exergue _Ne extra oleas_; le

fleuron au masque de buffle que les Elzévirs adoptèrent en 1629; la

sirène, qui lui succéda en 1634; le cul-de-lampe représentant la tête

de Méduse; la guirlande de roses trémières, et enfin les deux sceptres

croisés sur un bouclier, qui sont leur dernière marque. En outre, ses

éditions, toutes de choix, étaient remarquables par la grandeur et

la largeur de leurs marges, dont quelques-unes atteignaient quinze et

dix-huit lignes.

[Note 5: Les savants ne sont pas d'accord sur ce point: les uns disent

qu'Isaac est le fils de Louis, les autres disent qu'il n'est que son

neveu.]

Quant à ses autographes, c'était bien la plus riche collection qui

existât au monde. Elle commençait au sceau de Tancrède de Hauteville,

et se continuait, en rois, princes, vice-rois ayant régné sur Naples,

jusqu'aux signatures de Ferdinand et de Caroline, actuellement régnants.

Chose bizarre! Ce profond amour de la collection, dont le plus signalé

symptôme est de rendre indifférent à tous les sentiments humains,

n'avait eu aucune influence sur l'amour presque paternel que le duc

della Torre portait à son jeune frère, don Clemente, resté orphelin à

cinq ans. Ce qui l'avait si profondément attaché à cet enfant le jour

même de sa naissance, c'était probablement cette idée que, dès ce

jour-là, il était déchargé de l'obligation de prendre une femme, qui ne

l'eût point détourné entièrement, mais qui l'eût distrait de sa vocation

de collectionneur. Aussi, nous serait-il impossible d'énumérer les

soins dont l'enfant chargé de le dispenser de l'accomplissement de ses

obligations conjugales avait été l'objet de sa part. Dans toutes ces

indispositions plus ou moins graves auxquelles l'enfance est soumise,

il avait été son seul garde-malade, passant les nuits près de son lit à

annoter ses catalogues, ou à chercher dans ses livres rares ces

fautes d'impression qui marquent un exemplaire du sceau de l'identité.

D'enfant, don Clemente était devenu adolescent; d'adolescent, jeune

homme; de jeune homme, il était en train de passer homme, sans que cette

profonde et tendre affection de son frère pour lui se fût altérée et eût

changé de nature. A l'âge de vingt-six ans, don Clemente était encore

traité par son frère comme un enfant. Il ne montait pas une fois à

cheval, il n'allait pas une fois à la chasse que son frère ne lui criât

par la fenêtre: «Prends garde de te noyer! Prends garde que ton fusil ne

soit mal chargé! Prends garde que ton cheval ne s'emporte!»

Lorsque l'amiral Latouche-Tréville vint à Naples, don Clemente

Filomarino, comme les autres jeunes gens de son âge, fraternisa avec les

officiers français, et, poëte doué d'une imagination ardente, révolté

des abus d'un pays livré au triple despotisme du sceptre, du sabre et

du goupillon, il se mêla aux rangs des plus chauds patriotes et fut

emprisonné avec eux.

Tout entier à ses recherches d'autographes et à ses études de

bibliomane, le duc della Torre avait à peine su le passage de la

flotte française, et, en tout cas, n'y avait attaché aucune importance.

Philosophe lui-même, mais ne mêlant en aucune façon la politique à sa

philosophie, il ne s'était point étonné des railleries de son frère

contre le gouvernement, l'armée et les moines. Tout à coup, il apprit

que don Clemente Filomarino avait été arrêté et conduit au fort

Saint-Elme.

La foudre tombée à ses pieds ne l'eût pas plus étourdi que cette

nouvelle; il fut quelque temps à rassembler ses idées, et courut chez

le régent de la vicairie, charge qui correspond, chez nous, à celle de

préfet de police.

Il venait demander ce qu'avait fait son frère.

Son étonnement fut grand lorsqu'on lui eut répondu que son frère

conspirait, que les accusations les plus graves pesaient sur lui, et

que, si ces accusations étaient prouvées, il y allait de sa tête.

L'échafaud sur lequel avaient péri Vitagliano, Emmanuele de Deo et

Gagliani était à peine enlevé de la place du Château; il crut le voir

se dresser de nouveau pour dévorer son frère. Il courut chez les juges,

assiégea les portes des Vanni, des Guidobaldi, des Castelcicala; il

offrit sa fortune tout entière; il offrit ses autographes, ses Elzévirs;

il s'offrit lui-même si l'on voulait mettre son frère en liberté. Il

supplia le premier ministre Acton, il se jeta aux pieds du roi, aux

pieds de la reine; tout fut inutile. Le procès suivit son cours; mais,

cette fois, malgré l'influence néfaste de cette sanglante trinité, tous

les accusés furent reconnus innocents et mis en liberté.

Ce fut alors que la reine, voyant lui échapper la vengeance légale,

établit cette fameuse chambre obscure où nous avons introduit nos

lecteurs, et créa ce tribunal secret dont Vanni, Castelcicala et

Guidobaldi étaient les juges, et Pasquale de Simone l'exécuteur.

Dix-huit mois de prison, pendant lesquels son frère, le duc della

Torre, pensa devenir fou, et cessa de se livrer à la compilation de ses

Elzévirs et à la recherche de ses autographes, ne guérirent aucunement

don Clemente Filomarino de ses principes libéraux, de ses tendances

philosophiques et de ses instincts railleurs; au contraire, ils le

poussèrent plus avant que jamais dans la voie de l'opposition. Fort de

cette impartialité du tribunal, qui, malgré les instances secrètes de la

reine, qui, malgré les instances publiques de ses accusateurs, l'avait

déclaré innocent, et l'avait mis en liberté, il pensait n'avoir plus

autre chose à craindre, et était devenu un des habitués les plus assidus

des salons de l'ambassadeur français, tandis qu'au contraire il s'était

complétement éclipsé des salons de la cour, dans lesquels son rang lui

donnait entrée.

Le duc della Torre, son frère, rassuré sur le sort de Clemente, s'était

remis à la poursuite de ses autographes et de ses Elzévirs, et ne

s'inquiétait plus de cet enfant prodigue que pour lui recommander comme

toujours la prudence, quand il montait à cheval, allait à la chasse, ou

faisait quelque pleine eau dans le golfe.

Or, ce jour-là, tous deux étaient satisfaits.

Don Clemente Filomarino avait appris le départ de l'ambassadeur

français, ainsi que la déclaration de guerre faite par lui au roi

Ferdinand, et, ses principes de citoyen du monde l'emportant sur sa

nationalité napolitaine, il espérait bien avant un mois voir ses bons

amis les Français à Naples, et le roi et la reine à tous les diables.

De son côté, le duc della Torre venait de recevoir une lettre du

libraire Dura, le plus célèbre bouquiniste de Naples, qui lui annonçait

qu'il avait découvert un des deux Elzévirs manquant à sa collection, et

qui lui faisait demander s'il devait le lui porter chez lui ou attendre

sa visite à son magasin.

En lisant la lettre du libraire, le duc della Torre avait poussé un cri

de joie, et, n'ayant pas la patience d'attendre la visite, il avait noué

sa cravate, passé sa houppelande, et, descendant du second étage, occupé

tout entier par sa bibliothèque, il était entré au premier, qui lui

servait de logement, ainsi qu'à son frère, et avait fait son apparition

dans la chambre, juste au moment où celui-ci venait de rimer les

derniers vers d'un poëme comique, dans le genre du _Lutrin_ de Boileau,

et où il attaquait les trois gros péchés, non-seulement des moines de

Naples, mais des moines de tous les pays: la luxure, la paresse et la

gourmandise.

A la seule vue de son frère, don Clemente Filomarino devina qu'il venait

d'arriver à celui-ci un de ces grands événements bibliomaniques qui le

mettaient hors de lui.

--Oh! mon cher frère, s'écria-t-il, auriez-vous trouvé, par hasard, le

Térence de 1661?

--Non, mon cher Clemente; mais juge de mon bonheur: j'ai trouvé le Perse

de 1664.

--Mais trouvé... ce qui s'appelle trouvé, hein? Vous savez bien que,

plus d'une fois déjà, vous m'avez dit: «J'ai trouvé,» et que, quand il

s'est agi de vous livrer l'exemplaire en question, on essayait de vous

fourrer quelque faux Elzévir, quelque édition avec la sphère, au lieu de

l'édition de l'olivier ou de celle de l'orme.

--Oui, mais je ne m'y laissais pas prendre. Ce n'est pas un vieux renard

comme moi que l'on attrape! D'ailleurs, c'est Dura qui m'écrit, et

Dura ne me ferait point un tour comme celui-là. Il a sa réputation à

conserver. Regarde plutôt, voici sa lettre: «Monsieur le duc, venez

vite; j'ai la joie de vous annoncer que je viens de trouver le Perse de

1664, avec les deux sceptres croisés sur l'écu; édition magnifique; les

marges ont quinze lignes de hauteur en tout sens.»

--Bravo, mon frère! Et vous allez chez Dura, je présume?

--J'y cours! il va m'en coûter soixante ou quatre-vingts ducats au

moins; mais qu'importe! c'est à toi que ma bibliothèque reviendra un

jour; et, si maintenant j'ai le bonheur de trouver le Térence de 1661,

j'aurai la collection complète; et sais-tu ce que vaut une collection

complète d'Elzévirs? Vingt mille ducats comme un grain!

--Il y a une chose dont je vous supplie, mon cher frère, c'est de ne

vous inquiéter jamais de ce que vous me laisserez ou ne me laisserez

pas. J'espère que, comme Cléobis et Biton, quoique nous n'ayons pas

les mêmes mérites qu'eux, les dieux nous aimeront assez pour nous faire

mourir le même jour et à la même heure. Aimez-moi, vous, et, tant que

vous m'aimerez, je serai riche.

--Eh! malheureux, lui dit le duc en lui posant les deux mains sur les

deux épaules et en le regardant avec une ineffable tendresse, tu sais

bien que je t'aime comme mon enfant, mieux que mon enfant même; car, si

tu n'avais été que mon enfant, j'eusse couru tout droit chez Dura, et je

ne t'eusse embrassé qu'à mon retour.

--Eh bien, embrassez-moi, et courez vite chercher votre Térence.

--Mon Perse, ignorant! mon Perse! Ah! continua le duc avec un soupir, tu

ne feras qu'un bibliomane de troisième ordre, et encore! encore!... Au

revoir, Clemente, au revoir!

Et le duc della Torre s'élança hors de la maison.

Don Clemente revint à la fenêtre.

Basso-Tomeo et ses fils venaient de tirer leurs filets sur la plage, au

milieu d'un immense concours de pêcheurs et de lazzaroni, accourus pour

voir le résultat de la pêche de Basso-Tomeo et de ses trois fils.

XXXI

OÙ GAETANO MAMMONE ENTRE EN SCÈNE

Nous l'avons dit au commencement du chapitre précédent, saint François

avait bien fait les choses, et la pêche était vraiment miraculeuse.

On eût dit que le saint, si religieusement prié par Assunta et si

généreusement gratifié par Basso-Tomeo d'une messe et de douze cierges,

avait voulu mettre dans les filets du vieux pêcheur et de ses trois fils

un spécimen de tous les poissons du golfe.

Lorsque la traîne sortit de la mer et qu'elle apparut sur le rivage

avec sa poche pleine à rompre, on eût dit que c'était non pas la

Méditerranée, mais le Pactole qui dégorgeait toutes ses richesses sur la

plage.

La dorade aux reflets d'or, la bonite aux mailles d'acier, la spinola à

la robe d'argent, la trille au corsage rose, le dentiche aux nageoires

lie de vin, le mulet au museau arrondi, le poisson-soleil que l'on

croirait un tambour de basque tombé à la mer, enfin le poisson

Saint-Pierre, qui porte sur ses flancs l'empreinte des doigts de

l'apôtre, faisaient escorte, et semblaient la cour, les ministres, les

chambellans d'un thon magnifique qui pesait au moins soixante rotoli, et

qui semblait ce roi de la mer que, dans _la Muette de Portici_, promet

Masaniello à ses compagnons sur un air si charmant.

Le vieux Basso-Tomeo se tenait la tête à deux mains, ne pouvait en

croire ses yeux et trépignait de joie. Les paniers apportés par le

vieillard et ses fils, dans l'espoir d'une pêche abondante, une fois

remplis jusqu'aux bords, ne contenaient pas le tiers de cette magnifique

moisson faite dans la plaine qui se laboure toute seule.

Les enfants se mirent à la recherche de nouveaux récipients, tandis

que Basso-Tomeo, dans sa reconnaissance, racontait à tout venant qu'il

devait ce miracle à la faveur toute particulière de saint François, son

patron, à l'autel duquel il avait fait dire une messe et brûler douze

cierges.

Le thon faisait surtout l'admiration du vieux pêcheur et des assistants:

c'était un miracle qu'après les secousses qu'il avait données au filet,

il ne l'eût pas rompu, et, en s'ouvrant à travers ses mailles une fuite

pour lui-même, n'eût pas ouvert en même temps un passage à toute la gent

écaillée qui bondissait autour de lui.

Chacun, au récit du vieux Basso-Tomeo et à la vue de sa pêche, se

signait et criait: _Evviva san Francisco!_ Don Clémente seul, qui, de

sa fenêtre, dominait toute cette scène, paraissait mettre en doute

l'intervention du saint, et attribuer tout simplement ce miraculeux coup

de filet à une de ces chances heureuses et comme en rencontrent parfois

les pêcheurs.

Placé d'ailleurs comme il l'était, c'est-à-dire à la fenêtre du premier

étage de son palais et pouvant plonger du regard jusqu'au coude que fait

le quai de la Marinella, il voyait ce que Basso-Tomeo, enfermé avec son

poisson au milieu d'un cercle de féliciteurs, ne pouvait pas voir et ne

voyait pas.

Ce que don Clemente voyait et ce que ne voyait point Basso-Tomeo,

c'était fra Pacifico, arrivant du côté du marché avec son âne,

tenant orgueilleusement le milieu du pavé comme d'habitude, et devant

infailliblement, s'il suivait la ligne droite, se heurter au monceau de

poissons que venait de tirer de la mer le vieux Basso-Tomeo.

Ce fut ce qui arriva; en voyant un attroupement qui lui barrait le

passage, sans savoir la cause de cet attroupement, fra Pacifico, pour le

fendre plus facilement, prit Jacobin par la longe et marcha le premier

en disant:

--Place! au nom de saint François, place!

On comprend facilement que, dans une foule chantant les louanges du

fondateur des ordres mineurs, un nouveau venu, quel qu'il fut, se

présentant au nom du saint, devait trouver place; mais place fut faite

par cette même foule avec d'autant plus de promptitude et de vénération,

que l'on reconnut fra Pacifico et son âne Jacobin, que chacun savait

avoir l'honneur d'être attachés au service particulier du saint.

Fra Pacifico allait donc, fendant la foule, ignorant ce qu'elle

contenait à son centre, lorsque tout à coup il se trouva face à face

avec le vieux Tomeo et manqua de trébucher contre la montagne de

poissons qui se mouvaient encore dans les dernières convulsions de

l'agonie!

C'était ce moment qu'attendait don Clemente; car il pouvait prévoir

qu'il allait se passer une lutte curieuse entre le pêcheur et le moine;

en effet, à peine Basso-Tomeo eut-il reconnu Pacifico traînant derrière

lui Jacobin, que, comprenant à quelle dîme exorbitante il allait être

soumis, il jeta un cri de terreur et pâlit, tandis qu'au contraire le

visage de fra Pacifico s'illumina d'un formidable sourire en voyant vers

quelle belle aubaine sa bonne étoile le conduisait.

Il avait justement trouvé le marché au poisson si mal fourni, qu'il

n'avait, quoique le lendemain fût jour maigre, rien jugé digne de la

bouche si finement connaisseuse des capucins de Saint-Éphrem.

--Ah! ah! fit don Clemente assez haut pour être entendu d'en bas,

c'est-à-dire du quai, voilà qui devient intéressant.

Quelques personnes levèrent la tête; mais, ne comprenant pas ce que

voulait dire le jeune homme à la robe de chambre de velours, ils

reportèrent presque aussitôt leurs regards sur Basso-Tomeo et fra

Pacifico.

Au reste, frère Pacifique ne laissa point longtemps Basso-Tomeo dans les

transes du doute; il prit son cordon, l'étendit sur le thon et prononça

les paroles sacramentelles:

--Au nom de saint François!

C'était ce que prévoyait don Clemente; il éclata de rire.

Il était évident qu'il allait assister au combat de deux des plus

puissants mobiles des actions humaines: la superstition et l'intérêt.

Basso-Tomeo, qui croyait fermement tenir sa pêche de saint François,

défendrait-il le plus beau morceau de cette pêche contre saint François

lui-même, ou, ce qui était exactement la même chose, contre son

représentant?

D'après ce qui allait se passer, don Clemente apprécierait dans la lutte

que Naples allait avoir à soutenir pour la conquête de ses droits, quel

fond les patriotes pouvaient faire sur le peuple, et si ce peuple,

pour lequel ils se dévoueraient au moment du renversement des préjugés,

combattrait en faveur de ces préjugés, ou contre eux.

L'épreuve ne fut pas heureuse pour le philosophe.

Après un combat intérieur qui ne dura au reste que quelques secondes,

l'intérêt fut vaincu par la superstition, et le vieux pêcheur, qui avait

paru disposé un instant à défendre sa propriété en cherchant des yeux si

ses trois fils étaient de retour avec les paniers qu'ils étaient allés

prendre, fit un pas en arrière, et, démasquant l'objet en litige, dit

humblement:

--Saint François me l'avait donné, saint François me le reprend. Vive

saint François! Ce poisson est à vous, mon père.

--Ah! l'imbécile! ne put s'empêcher de s'écrier don Clemente.

Tous levèrent la tête, et les regards de la foule se fixèrent sur le

jeune homme à la physionomie railleuse; l'expression des visages de ceux

qui regardaient ne dépassait pas encore l'étonnement, car personne ne

comprenait parfaitement à qui s'adressait l'épithète d'imbécile.

--Oh! c'est toi, Basso-Tomeo, et non un autre que j'appelle imbécile!

s'écria don Clémente.

--Et pourquoi cela, Excellence?

--Parce que, toi et tes trois fils, qui êtes d'honnêtes gens, de braves

travailleurs, et, de plus, de vigoureux gaillards, vous vous laissez

enlever le prix de votre labeur par un moine fripon, paresseux et

impudent.

Fra Pacifico, qui avait cru que la vénération attachée à son habit le

mettait hors de la question, attaqué ainsi en face et à l'improviste,

chose qu'il n'eût jamais crue possible, poussa un rugissement de colère

et montra son bâton à don Clemente.

--Garde tan bâton pour ton âne, moine; il n'y a qu'à lui que ton bâton

puisse faire peur.

--Oui; mais je vous en préviens, don Cicillo[6], mon âne s'appelle

Jacobin.

[Note 6: Nom que l'on donne à Naples aux muscadins, mirliflores, dandys,

etc.]

--Eh bien, alors, c'est ton âne qui porte le nom de l'homme, et c'est

toi qui as le nom de la bête.

La foule se mit à rire: elle commence toujours, lorsqu'elle écoute une

dispute, par être du parti de celui qui a de l'esprit.

Fra Pacifico, furieux, ne sut qu'apostropher don Clemente de ce nom qui

était pour lui la plus terrible injure.

--Je te dis que tu es un jacobin! Cet homme est un jacobin, mes frères;

le voyez-vous avec ses cheveux coupés à la Titus et son pantalon sous sa

robe de chambre? Jacobin! jacobin! jacobin!

--Jacobin tant que tu voudras, et je me vante d'être jacobin.

--Vous entendez, hurla fra Pacifico, il avoue qu'il est jacobin!

--D'abord, lui dit don Clemente, sais-tu ce que c'est qu'un jacobin?

--C'est un démagogue, un sans-culotte, un septembriseur, un régicide.

--En France, c'est possible; mais, à Naples, écoute bien ceci et tâche

de ne pas l'oublier: _jacobin_ veut dire un honnête homme qui aime son

pays, qui voudrait le bonheur du peuple, et, par conséquent, l'abolition

des préjugés qui l'abrutissent; qui demande l'égalité, c'est-à-dire les

mêmes lois pour les petits comme pour les grands; la liberté pour tous,

afin que tous les pêcheurs puissent jeter également leurs filets dans

toutes les parties du golfe, et qu'il n'y ait point de réserves même

pour le roi, à Portici, à Chiatamone et à Mergellina attendu que la mer

est à tout le monde, comme l'air que nous respirons, comme le soleil qui

nous éclaire; un jacobin, enfin, c'est un homme qui veut la fraternité,

c'est-à-dire qui regarde tous les hommes comme ses frères, et qui dit:

«Il n'est pas juste que les uns se reposent et mendient, tandis que les

autres se fatiguent et travaillent,» ne voulant pas qu'un pauvre pêcheur

qui a passé la nuit à poser ses filets et la journée à les tirer, quand

il a, une fois par hasard, ce qui lui arrive tous les dix ans, pris un

poisson qui vaut trente ducats...

La foule sembla trouver le prix trop élevé et se mit à rire.

--J'en donne trente ducats, moi, continua Filomarino. Eh bien, je le

répète, un jacobin est un homme qui ne veut pas que, quand un pauvre

pêcheur a pris un poisson qui vaut trente ducats, il lui soit volé par

un homme,--je me trompe, un moine!--un moine n'est pas un homme; celui

qui mérite le nom d'homme est celui qui rend des services à ses frères,

et non celui qui les vole, celui qui rend des services à la société et

non celui qui est à sa charge, qui travaille et qui touche honorablement

le prix de son labeur pour nourrir une femme et des enfants, et non

celui qui, la plupart du temps, détourne la femme des autres et débauche

ses enfants au profit de la paresse et de l'oisiveté. Voilà ce que c'est

qu'un jacobin, moine, et, si c'est là ce que c'est qu'un jacobin, oui,

je suis jacobin!

--Vous l'entendez! s'écria le moine exaspéré, il insulte l'Église, il

insulte la religion, il insulte saint François... C'est un athée!

Plusieurs voix demandèrent:

--Qu'est-ce qu'un athée?

La San-Felice, Tome 02 · 第 9 / 15 段