bouchers du vico Rotto, les pêcheurs de la Marinella et les fruitiers
de Santa-Lucia, dont fra Pacifico écrémait les plus beaux produits,
n'eussent pas autant aimé que le moine commençât sa récolte au sortir du
couvent, et que ses paniers, au lieu de leur venir complétement vides,
arrivassent aux deux tiers, ou tout au moins à moitié pleins. Plus
d'une fois, en l'apercevant, les marchands avaient essayé de dissimuler
quelque belle pièce qu'ils voulaient garder pour de riches pratiques;
mais fra Pacifico avait un flair admirable pour découvrir toute fraude.
Il allait droit à l'objet qu'on essayait de lui dérober, et, si on
ne lui offrait pas le susdit objet de bonne volonté, le cordon de
Saint-François faisait son office. Or, pour éviter toutes ces petites
chicanes, fra Pacifico en était arrivé à ne plus attendre qu'on lui
donnât: il touchait de son cordon, prenait et tout était dit. Et les
marchands, qui, du temps de Masaniello, s'étaient révoltés pour un impôt
que le duc d'Arcos avait voulu mettre sur les fruits, supportaient, non
pas joyeusement, mais du moins patiemment cette dîme, que le quêteur du
couvent de Saint-Éphrem prélevait sur tous leurs produits; si bien
que jamais l'idée n'était venue à aucun de se révolter contre cette
tyrannie. Si fra Pacifico, son choix fait, voyait quelques traces de
mécontentement sur le visage de celui à qui il faisait l'honneur de
s'adresser, il tirait de sa poche une tabatière de corne étroite et
profonde comme un étui, offrait une prise au marchand lésé dans ses
intérêts, et il était rare que cette faveur particulière ne ramenât
point le sourire sur les lèvres de ce dernier. Si cette attention était
insuffisante, fra Pacifico, qui, malgré le nom qu'il s'était imposé,
avait été toujours facile à remuer, de bronzé qu'il était, devenait
couleur de cendre; ses yeux lançaient un double éclair, son bâton de
laurier résonnait sur le _lastrico_, et, à cette triple démonstration,
il n'était jamais arrivé que la bonne humeur ne reparût pas
immédiatement sur le visage du mauvais catholique qui ne se trouvait
pas trop heureux de faire à saint François l'hommage de son oie la plus
grasse, de son melon le plus savoureux, de son entre-côte la plus tendre
ou de son poisson le plus luisant.
Ce jour-là, comme d'habitude, fra Pacifico descendit donc sans s'arrêter
autrement que pour donner sa bénédiction et la manche de sa robe à
baiser, et indiquer des ambes, des ternes, des quaternes et des quines
aux joueurs de loterie, à travers ce dédale de petites rues qui s'étend
de la Vicaria à la strada Egiziaca-a-Foriella; arrivé là, il prit la
via Grande, le vico Berrettari et déboucha sur la place du Vieux-Marché
juste derrière la petite église de la Sainte-Croix, dont les prêtres
conservent, non point par vénération, mais pour en faire montre, le
billot blasonné sur lequel Coradino et le duc d'Autriche eurent la tête
tranchée par le duc d'Anjou, ce roi au visage basané, qui, dit Villani,
«dormait peu et ne riait jamais.»
L'église dépassée, fra Pacifico se trouvait dans un nouveau pays.
Véritable pays de Cocagne, où le règne animal et le règne végétal
sont confondus, où grognent les cochons, où gloussent les poules, où
nasillent les oies, où chantent les coqs, où glougloutent les dindons,
où cancanent les canards, où roucoulent les pigeons, où, près du faisan
mordoré de Capodimonte, du lièvre de Persano, des cailles du cap Misène,
des perdrix d'Acerra, des grives de Bagnoli, sont étalées à terre les
bécasses des marais de Lincola et les sarcelles du lac d'Agnano; où des
montagnes de choux-fleurs et de broccolis, des pyramides de pastèques
et de melons d'eau, des murailles de fenouil et de céleri dominent
des couches de péperones écarlates, de tomates cramoisies, au milieu
desquelles s'arrondissent des corbeilles de ces petites figues violettes
du Pausilippe et de Pouzzoles dont Naples, pendant un an, grava
l'effigie sur sa monnaie comme le symbole de son éphémère liberté.
C'était au milieu de ces richesses que fra Pacifico moissonnait tous les
deux jours à pleins paniers.
Le moine leva sa dîme accoutumée; mais, tout en la levant, il lui
sembla qu'une grande préoccupation planait ce jour-là sur la place.
Les marchands causaient ensemble; les femmes chuchotaient tout bas;
les enfants faisaient des amas de pierres, et, contre toute habitude, à
quelque marchand que fra Pacifico s'adressât, celui-ci ne faisait qu'une
médiocre attention aux denrées, légumes, volailles, gibiers ou fruits
que le frère quêteur choisissait, et dont il bourrait ses paniers;
or, comme les susdits paniers étaient déjà aux deux tiers remplis, fra
Pacifico pensa qu'il était temps de passer à la viande de boucherie,
et il s'achemina vers San-Giovanni-al-Mare, où tenaient plus
particulièrement leur commerce les _macellaï_ et les _beccaï_,
c'est-à-dire les bouchers et les tueurs de chèvres et de moutons, ces
deux industries se côtoyant, mais cependant étant séparées à Naples.
Il s'achemina donc vers la rue San-Giovanni-al-Mare, au milieu de cette
incompréhensible indifférence que lui témoignait la population. Depuis
son entrée au Vieux-Marché, pas une femme ne lui avait demandé sa
bénédiction, et pas un homme ne l'avait prié de lui dire d'avance les
numéros qui gagneraient au prochain tirage de la loterie.
Qui pouvait à ce point préoccuper la population du vieux Naples?
Fra Pacifico allait sans doute le savoir, car un grand bourdonnement
venait du vico del Mercato, espèce de ruelle qui donne, d'un côté, sur
le Vieux-Marché, de l'autre, sur le quai, et que l'on appelait à
cette époque vico dei _Sospiri-dell'abisso_[3], nom poétique que la
municipalité moderne a cru devoir lui enlever et qui lui venait de
ce que c'était par là que passaient les condamnés à mort, que l'on
suppliciait d'habitude sur le Vieux-Marché, et qui, en entrant dans
cette ruelle et voyant pour la première fois l'échafaud, poussaient
presque toujours à cette vue un soupir si profond, qu'il _semblait
sortir de l'abîme_.
[Note 3: Ruelle des Soupirs-de-l'abîme.]
Or, non-seulement il fallait que fra Pacifico passât par ce même vico
dei Sospiri, mais encore il comptait prendre un gigot de mouton à un
_beccaïo_ dont la boutique faisait le coin de cette ruelle et de la rue
Sant-Eligio.
Il ne pouvait donc manquer de savoir ce dont il s'agissait.
Au reste, ce devait être quelque chose d'important qui était arrivé;
car, à mesure qu'il approchait de la rue Sant-Eligio, la foule devenait
plus épaisse et plus agitée; il lui semblait entendre prononcer, d'une
voix sourde et menaçante, ces mots _Français_ et _jacobins_. Cependant,
comme cette foule s'ouvrait devant lui avec son respect accoutumé, il
ne tarda point d'arriver à la boutique où il comptait, nous l'avons
dit, prendre un des sept ou huit gigots qui devaient constituer pour le
lendemain le rôti de la communauté.
La boutique était encombrée d'hommes et de femmes hurlant et gesticulant
comme des possédés.
--Holà, _beccaïo!_ cria le moine.
La maîtresse de la maison, espèce de mégère aux cheveux gris et épars,
reconnut la voix du moine, et, écartant les discuteurs à coups de poing,
d'épaule et de coude:
--Venez, mon père, dit-elle; c'est le bon Dieu qui vous envoie. Il a
grand besoin de vous et du cordon de Saint-François, allez, votre pauvre
_beccaïo!_
Et, donnant Jacobin à garder au garçon écorcheur, elle entraîna fra
Pacifico dans la chambre du fond, où le _beccaïo_, le visage fendu de la
tempe à la bouche, gisait tout sanglant sur un lit.
XXIX
ASSUNTA
C'était l'accident arrivé au _beccaïo_ qui causait toute cette
préoccupation au Vieux-Marché, et toute cette rumeur dans la rue
Saint-Eligio, et dans la ruelle des Soupirs-de-l'abîme.
Seulement, comme on le comprend bien, cet accident était interprété de
cent façons différentes.
Le _beccaïo_, avec sa joue fendue, ses trois dents cassées, sa
langue mutilée, n'avait pas pu ou n'avait pas voulu donner de grands
renseignements. On avait seulement cru comprendre, aux mots _giacobini_
et _Francesi_, murmurés par lui, que c'étaient les jacobins de Naples,
amis des Français, qui l'avaient équipé ainsi.
Le bruit s'était, en outre, répandu qu'un autre ami du _beccaïo_ avait
été trouvé mort sur le lieu du combat et que deux autres encore avaient
été blessés, dont l'un si gravement, qu'il était mort dans la nuit.
Chacun disait son avis sur cet accident et sur ses causes; et c'était
le bavardage de cinq ou six cents voix qui causait cette rumeur qu'avait
entendue de loin fra Pacifico et qui l'avait attiré vers la boutique du
tueur de moutons.
Seul, un jeune homme de vingt-six ou vingt-huit ans, appuyé au
chambranle de la porte, demeurait pensif et muet. Seulement, aux
différentes conjectures qui étaient émises et particulièrement à
celle-ci que le _beccaïo_ et ses trois camarades avaient été, en
revenant de faire un souper à la taverne de la Schiava, attaqués par
quinze hommes à la hauteur de la fontaine du Lion, le jeune homme riait
et haussait les épaules avec un geste plus significatif que si c'eût été
un démenti formel.
--Pourquoi ris-tu et hausses-tu les épaules? lui demanda un de ses
camarades nommé Antonio Avella, et que l'on appelait _Pagliucchella_,
par suite de l'habitude qu'ont les gens du peuple à Naples de donner à
chaque homme un surnom tiré de son physique ou de son caractère.
--Je ris parce que j'ai envie de rire, répondit le jeune homme, et je
hausse les épaules parce que cela me plaît de les hausser. Vous avez
bien le droit de dire des bêtises, vous; j'ai bien, moi, le droit de
rire de ce que vous dites.
--Pour que tu saches que nous disons des bêtises, il faut que tu sois
mieux instruit que nous.
--Il n'est pas difficile d'être mieux instruit que toi, Pagliucchella;
il ne faut que savoir lire.
--Si je n'ai point appris à lire, répondit celui à qui Michele
reprochait son ignorance,--car le railleur était notre ami
Michele,--c'est l'occasion qui m'a manqué. Tu l'as eue, toi, parce que
tu as une soeur de lait riche et qui est la femme d'un savant; mais il
ne faut pas pour cela mépriser les camarades.
--Je ne te méprise point, Pagliucchella, tant s'en faut! car tu es un
bon et brave garçon, et, si j'avais quelque chose à dire, au contraire,
c'est à toi que je le dirais.
Et peut-être Michele allait donner à Pagliucchella une preuve de la
confiance qu'il avait en lui, en le tirant hors de la foule et en lui
faisant part de quelques-uns des détails qui étaient à sa connaissance,
lorsqu'il sentit une main qui s'appuyait sur son épaule et qui pesait
lourdement.
Il se retourna et tressaillit.
--Si tu avais quelque chose à dire, c'est à lui que tu le dirais, fit
au jeune railleur celui qui lui mettait la main sur l'épaule; mais,
crois-moi, si tu sais quelque chose sur toute cette aventure, ce dont je
doute, et que tu dises ce quelque chose à qui que ce soit, c'est alors
que tu mériteras véritablement d'être appelé Michel _le Fou_.
--Pasquale de Simone! murmura Michel.
--Il vaut mieux, crois-moi, continua le sbire, et c'est plus sûr pour
toi, aller rejoindre à l'église de la Madone-del-Carmine,--où elle
accomplit un voeu, Assunta, que tu n'as pas trouvée chez elle ce matin,
absence qui te met de mauvaise humeur,--que de rester ici pour dire ce
que tu n'as pas vu, et ce qu'il serait malheureux pour toi d'avoir vu.
--Vous avez raison, signor Pasquale, répondit Michele tout tremblant, et
j'y vais. Seulement, laissez-moi passer.
Pasquale fit un mouvement qui laissa entre lui et le mur une ouverture
par laquelle eût pu se glisser un enfant de dix ans. Michele y passa à
l'aise, tant la peur le faisait petit.
--Ah! par ma foi, non! murmurait-il en s'éloignant à grands pas dans la
direction de l'église del Carmine, sans regarder derrière lui; par ma
foi, non! je ne dirai pas un mot, tu peux être tranquille, monseigneur
du couteau! j'aimerais mieux me couper la langue. Mais c'est qu'aussi,
continua-t-il, cela ferait parler un muet, d'entendre dire qu'ils ont
été attaqués par quinze hommes, quand ce sont eux, au contraire, qui
se sont mis six pour en attaquer un seul. C'est égal, je n'aime pas les
Français ni les jacobins; mais j'aime encore moins les sbires et
les _sorici_[4], et je ne suis pas fâché que celui-là les ait un peu
houspillés. Deux morts et deux blessés sur six, _viva san Gennaro!_ il
n'avait pas un rhumatisme dans le bras, ni la goutte dans les doigts,
celui-là!
[Note 4: Nom que l'on donne, à Naples, aux agents de la police secrète.]
Et il se mit à rire en secouant joyeusement la tête et en dansant seul
un pas de tarentelle au milieu de la rue.
Quoique l'on prétende que le monologue n'est point dans la nature,
Michele, que l'on appelait Michele le Fou, justement parce qu'il avait
l'habitude de parler tout seul et de gesticuler en parlant, Michel le
Fou eût continué de glorifier Salvato s'il ne se fût pas trouvé, tant il
allongeait le pas, poussant son éclat de rire, sur la place del Carmine,
et dansant son pas de tarentelle sous le porche même de l'église.
Il souleva la lourde et sale tenture qui pend devant la porte, entra et
regarda autour de lui.
L'église del Carmine, dont il nous est impossible de ne pas dire un mot
en passant, est l'église la plus populaire de Naples, et sa Madone passe
pour être une des plus miraculeuses. D'où lui vient cette réputation, et
qui lui vaut ce respect que partagent toutes les classes de la société?
Est-ce parce qu'elle renferme la dépouille mortelle de ce jeune et
poétique Conradin, neveu de Manfred, et de son ami Frédéric d'Autriche?
Est-ce à cause de son Christ, qui, menacé par un boulet de René d'Anjou,
baissa la tête sur sa poitrine pour éviter le boulet, et dont les
cheveux poussent si abondamment, que le syndic de Naples vient, une fois
l'an, en grande pompe, les lui couper avec des ciseaux d'or? Est-ce,
enfin, parce que Masaniello, le héros des lazzaroni, fut assassiné dans
son cloître et y dort dans quelque coin inconnu, tant le peuple est
oublieux, même de ceux qui sont morts pour lui? Mais il n'en est pas
moins vrai que, l'église del Carmine étant, comme nous l'avons dit, la
plus populaire de Naples, c'est à elle que se font la plupart des voeux,
et que le vieux Tomeo avait fait le sien, dont nous ne tarderons point à
savoir la cause.
Michele eut donc, tout d'abord, au milieu de l'église del Carmine,
toujours encombrée de fidèles, quelque peine à trouver celle qu'il
cherchait; cependant, il finit par la découvrir faisant dévotement sa
prière au pied d'un des autels latéraux placés à main gauche en entrant.
Cet autel, tout éblouissant de cierges, était consacré à saint François.
Michele avait, selon que vous serez pessimiste ou optimiste en amour,
cher lecteur, Michele avait le malheur ou le bonheur d'être amoureux.
L'émeute, qu'il prévoyait et qu'il avait donnée à Nina pour raison de
son départ, n'était qu'une cause secondaire. Celle qui passait avant
toutes les autres était le désir de voir et d'embrasser Assunta, la
fille de Basso-Tomeo, ce vieux pêcheur qui, on se le rappelle, avait,
une nuit, pendant laquelle son bateau était amarré aux fondations du
palais de la reine Jeanne, vu un spectre se pencher sur lui, s'assurer
avec la pointe du poignard que son sommeil était de bon aloi; puis,
enfin, convaincu qu'il dormait, remonter et disparaître dans les ruines.
On doit se rappeler encore que cette apparition avait causé un tel
effroi au vieux pêcheur, qu'abandonnant Mergellina, et mettant, entre
son ancien logement et le nouveau, la rivière de Chiaïa, Chiatamone, le
château de l'Oeuf, Santa-Lucia, le Castel-Nuovo, le môle, le port, la
strada Nuova, et enfin la porte del Carmine, il avait transporté son
domicile à la Marinella.
En vrai chevalier errant, Michele avait suivi sa maîtresse au bout de
Naples: il l'eût suivie au bout du monde.
Le matin du jour auquel nous sommes arrivés, quand il avait trouvé la
porte du vieux Basso-Tomeo fermée, au lieu de la trouver ouverte comme
de coutume, il n'avait pas été sans inquiétude.
Où pouvait être Assunta, et quelle cause l'avait éloignée de la maison?
Outre le doute qu'un amant a toujours sur sa maîtresse, si bien aimé
qu'il se croie par elle, Michele n'était point sans avoir éprouvé
quelques traverses dans ses amours.
Basso-Tomeo, vieux pêcheur, plein de la crainte de Dieu, de la
vénération des saints, de l'amour du travail, n'avait point une
considération bien grande pour Michele, qu'il traitait non-seulement de
fou, comme tout le monde, mais encore de paresseux et d'impie.
Les trois frères d'Assunta, Gaetano, Gennaro et Luigi, étaient des
enfants trop respectueux pour ne point partager les opinions de leur
père à l'endroit de Michele; de sorte que le pauvre Michele, à chaque
nouveau grief soulevé contre lui, n'avait dans la maison Tomeo qu'un
seul défenseur, Assunta, tandis qu'au contraire, il avait quatre
accusateurs: le père et les trois fils; ce qui constituait contre lui
dans la discussion qu'on avait à son sujet, une formidable majorité.
Par bonheur, le métier de pêcheur est un rude métier, et Basso-Tomeo
et ses trois fils qui se vantaient de ne pas être des paresseux comme
Michele, tenant à exercer le leur en conscience, passaient une partie de
la soirée à poser leurs filets, une partie de la nuit à attendre que le
poisson s'y engageât, et une partie de la matinée à les tirer hors de
l'eau. Il en résultait que, sur vingt-quatre heures, Basso-Tomeo et ses
trois fils en restaient dix-huit dehors et dormaient les six autres;
ce qui n'en faisait pas des surveillants bien insupportables pour les
amours de Michele et d'Assunta.
Aussi, Michele prenait-il son malheur en patience. Basso-Tomeo lui avait
dit qu'il ne lui donnerait sa fille que lorsqu'il exercerait un métier
lucratif et honnête, ou lorsqu'il aurait fait un héritage. Michele, par
malheur, prétendait ne connaître aucun métier lucratif et honnête à la
fois, affirmant que l'une de ces deux épithètes excluait l'autre, ce
qui, à Naples, n'était point tout à fait un paradoxe; et il en donna
pour preuve à Basso-Tomeo que lui, par exemple, qui exerçait un métier
honnête, qui, aidé par ses trois fils, consacrait dix-huit heures par
jour à ce métier, n'avait, depuis cinquante ans à peu près qu'il avait,
pour la première fois, jeté ses filets à la mer, pas réussi à mettre
cinquante ducats de côté. Il attendait donc l'héritage, parlant d'un
oncle qui n'avait jamais existé, et qui, sur les indications de Marco
Polo, était parti pour le royaume du Cathay. Si l'héritage ne venait
pas, ce qui, au bout du compte, était possible, il ne pouvait manquer,
un jour ou l'autre, d'être colonel, puisque Nanno le lui avait prédit.
Il est vrai qu'il n'avait rendu publique, dans la maison de Basso-Tomeo,
que la première partie de la prédiction, ayant gardé pour lui celle qui
aboutissait à la potence et n'ayant jugé à propos de s'ouvrir à ce sujet
qu'à sa soeur de lait Luisa, ainsi que nous l'avons vu dans l'entretien
qui avait précédé la prédiction plus sinistre encore que la sorcière lui
avait faite à elle-même.
Or, la présence d'Assunta dans l'église de la Madone-del-Carmine, sa
présence à l'autel de saint François et l'illumination _a giorno_ de cet
autel, étaient autant de preuves que Michele, tout fou qu'on le disait,
ne s'était point trompé à l'endroit du médiocre produit que Basso-Tomeo,
malgré la fatigue qu'il prenait, tirait de son pénible métier. En effet,
les trois dernières journées avaient été si mauvaises, que le vieux
pêcheur avait fait voeu de brûler douze cierges à l'autel de saint
François, dans l'espérance que le saint, qui était son patron, lui
accorderait une pêche dans le genre de celle que les pêcheurs de
l'Évangile avaient faite dans le lac de Génézareth, et avait exigé que,
pendant toute la matinée, c'est-à-dire pendant le temps qu'il serait
occupé à tirer ses filets, sa fille Assunta appuyât le voeu qu'il avait
fait, de ses plus ferventes prières.
Or, comme le voeu avait été fait la veille, après la dernière pêche, qui
avait encore été plus mauvaise que les deux précédentes; que Michele,
ayant consacré toute la soirée à Luisa, et toute la nuit au blessé,
n'avait pu être prévenu par Assunta, Michele avait trouvé la porte de
la maison fermée, et Assunta agenouillée à l'autel de saint François, au
lieu de l'attendre à sa porte.
En voyant que Pasquale de Simone lui avait dit vrai, Michele fit un si
gros soupir de satisfaction, qu'Assunta se retourna à son tour, poussa
un cri de joie, et, avec un bon sourire qui n'était autre chose qu'un
remercîment pour sa pénétration, lui fit signe de venir s'agenouiller
près d'elle. Michele n'eut pas besoin qu'on lui répétât l'invitation, il
ne fit qu'un bond de la place où il était jusqu'aux degrés de l'autel,
et tomba à genoux sur la même marche où priait Assunta.
Nous ne voudrions pas affirmer qu'à partir de ce moment la prière de
la jeune fille fut aussi fervente que lorsque Michele était absent, et
qu'il ne se mêla point à cette prière quelques distractions. Mais la
chose était peu importante à cette heure, la pêche devant être faite
et les filets tirés. On pouvait bien, à tout prendre, risquer quelques
paroles d'amour, au milieu des pieuses paroles auxquelles le saint avait
droit.
Ce fut là seulement que Michele apprit d'Assunta les faits qu'en notre
qualité d'historien, nous avons fait connaître à nos lecteurs, avant que
Michele les connût lui-même,--et, en échange de ces faits, il lui fit,
de son côté, l'histoire la plus probable qu'il put agencer sur une
indisposition de Luisa, sur un assassinat qui avait eu lieu à la
fontaine du Lion, et sur le bruit qui se faisait à cette heure, rue
Sant-Eligio et ruelle des Soupirs-de-l'Abîme, à la porte de la boutique
du _beccaïo_.
Assunta, en véritable fille d'Ève qu'elle était, sut à peine qu'il y
avait du bruit au Vieux-Marché, qu'elle voulut connaître les véritables
causes de ce bruit. Or, ce que lui en disait son amant lui paraissant
couvert d'un certain nuage, elle prit congé de saint François, auquel
sa prière était finie ou bien près de l'être; elle fit une révérence à
l'autel du saint, trempa ses ongles dans le bénitier de la porte, toucha
du bout de ses doigts humides les doigts de son amant, fit un dernier
signe de croix, prit, avant même d'être sortie de l'église, le bras de
Michele, et, légère comme une alouette prête à s'envoler, en chantant
comme elle, elle sortit avec lui de l'église del Carmine, pleine de
confiance dans l'intervention du saint et ne doutant pas que son père et
ses frères n'eussent fait une pêche miraculeuse.
XXX
LES DEUX FRÈRES
Assunta avait bien raison d'avoir confiance en saint François: son père
et ses frères avaient fait une pêche vraiment miraculeuse.
Au moment où ils avaient commencé de tirer leurs filets, leurs filets
leur avaient paru si lourds, qu'ils avaient cru d'abord avoir accroché
quelque rocher; mais, ne sentant point cette résistance absolue que
présente une masse enracinée au fond de la mer, ils avaient eu la
crainte, chose qui arrive quelquefois et qui est d'un triste présage
pour ceux à qui elle arrive, ils avaient eu la crainte de tirer à eux le
cadavre de quelque suicidé ou de quelque noyé par accident.
Mais, au fur et à mesure que le filet se rapprochait de la plage, ils
sentaient des soubresauts et des secousses indiquant que c'étaient des
corps vivants et bien vivants qui, malgré eux, cédaient à la traction du
filet.
Bientôt on vit, aux clapotements de la mer et aux gerbes liquides qui en
jaillissaient, que les captifs, commençant à comprendre leur position,
faisaient des efforts désespérés pour rompre la traîne ou pour sauter
par-dessus.
Gennaro et Gaetano se mirent à la mer, et, tandis que le vieux pêcheur
et Luigi, réunissant tous leurs efforts, luttaient contre la proie
indocile, ils passèrent derrière les filets, et, quoiqu'ils eussent de
l'eau jusqu'aux épaules, parvinrent à la maintenir.
Seulement, à leurs gestes et à leurs exclamations, on pouvait comprendre
que saint François avait largement fait les choses.
Ceci se passait dans le golfe vers la moitié à peu près de la strada
Nuova, en face d'une grande maison qui donnait d'un côté sur le quai, de
l'autre sur la rue Sant-Andrea-degli-Scopari.